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OBJETS ET IDENTITE DANS LA CARTE D’IDENTITE DE JEAN-MARIE ADIAFFI
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Ethiopiques n° 74.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005. Altérité et diversité culturelle

Auteur : Roger TRO DEHO [1]

L’exploitation du thème de l’identité n’est pas un fait nouveau dans les lectures de La Carte d’identité [2] de Jean-Marie Adiaffi. Cette problématique de l’identité qui structure le roman est bien souvent appréhendée dans la confrontation idéologique qui oppose Mélédouman, le héros, aux autorités coloniales : l’un a perdu ses repères dans le nouvel ordre sociopolitique imposé par la colonisation. Pour se « retrouver », il poursuit une passionnante (dans le sens religieux du terme) quête de soi résolument tournée vers un passé glorieux. Les autres, de leur côté, entendent faire régner les valeurs du présent sur celles du passé. Cependant, le discours sur l’identité qui informe le roman et sur lequel se focalisent tous les regards transcende les seuls rapports entre les « hommes ». Il est repris, à un niveau plus symbolique, par les différents objets qui foisonnent dans le texte et qui semblent constituer une société autonome et parallèle à celle des hommes. Pour parler comme Roland Barthes2, on dira que La Carte d’identité est un roman « objectif » dans le sens où il est « tourné vers les objets » ; ceux-ci étant compris comme des éléments du monde extérieur fabriqués par l’homme, généralement maniables et destinés à un usage particulier. Mais contrairement à Robbe-Grillet dont l’art ne vise à donner à l’objet qu’un « être là », Adiaffi ambitionne de faire des objets qu’il donne à « voir » des foyers de correspondances et de symboles particulièrement significatifs.
Comment, dans et par l’« entrechoquement » des objets, Adiaffi parvient à traduire la question de l’identité et l’ « altérité réciproque » qu’elle engendre ? Quelles sont les différentes figures de l’identité qui se dégagent de la confrontation des objets ?
Une telle approche exige, au préalable, d’établir une typologie des objets avant de dégager, en aval, les différents foyers de « conflictualité culturelle » qu’ils expriment.

1. NARRATION ET TYPOLOGIE DES OBJETS

Les objets à analyser ont été identifiés sur la base de leur symbolisme culturel. Pris comme personnages [3] impliqués dans l’intrigue de la quête identitaire de Mélédouman, ces objets obéissent à une hiérarchisation fondée sur les procédés de la qualification, de la distribution et de la fonctionnalité différentielles dégagés par Philippe Hamon. [4]. Sur cette base, ils peuvent être disposés en objets principaux, secondaires et comparses.

1.1. Les objets principaux

Appliqués aux objets-personnages de La Carte d’identité, les procédés de différentiation laissent apparaître clairement que deux objets se distinguent. Il s’agit de la carte d’identité et du miroir de Mélédouman.

1.1.1. La Carte d’identité
La carte d’identité est l’objet le plus récurrent (avec précisément 138 occurrences) et le plus important. C’est d’ailleurs lui qui donne son nom au roman et apparaît ainsi comme l’objet-personnage éponyme. Cependant, c’est par la diversité de ses désignations que la carte d’identité exprime le mieux le combat idéologique qui oppose Mélédouman aux autorités coloniales dont l’enjeu est l’identité. Pour reprendre les propos d’André Gardies, disons qu’« autour d’un même référent (ici la carte d’identité) gravite une constellation de signifiants dont la composition et l’éventuelle richesse ne manquent pas de susciter des effets de sens » [5].
La carte d’identité, lorsqu’elle apparaît la première fois dans le roman (p. 27), est désignée par « ta carte d’identité », une désignation propre [6] composée sur le modèle adjectif possessif + nom d’objet. Cette désignation donne des précisions sur l’objet dont il est question à la première page de couverture en le singularisant par une description définie dépendante du contexte [7]. Ainsi, l’adjectif possessif « ta » indique que l’échange va porter sur une carte d’identité particulière, celle de Mélédouman. Par sa requête, « ta carte d’identité ? » adressée à Mélédouman, le commandant relie, en fait, l’objet au personnage. C’est le début d’un rapport intime, voire vital que le héros d’Adiaffi entretiendra, malgré lui, avec cet objet tout le long du récit.
Mais, Mélédouman lui-même révèle, dans sa réponse au commandant, que son rapport à la carte d’identité est plutôt distant et dysphorique. En effet, dans son premier rapport à sa propre carte d’identité, Mélédouman aurait pu la désigner par « ma carte d’identité » (adjectif possessif+nom d’objet) pour marquer l’appartenance ; « ma » étant la réponse naturelle à la question « ta ? ». « Cette carte d’identité » (adjectif démonstratif+nom d’objet) qu’il utilise en lieu et place a certes une valeur spécifiante, mais elle exprime surtout, à travers l’adjectif démonstratif, le mépris du personnage pour ce mode d’identification de type occidental. Plus loin, aux pages 77 et 81, le ton ironique de la désignation « cette fameuse carte d’identité » (adjectif démonstratif + adjectif qualificatif + nom d’objet) apporte une autre preuve de la distance que Mélédouman entend garder entre l’objet et lui. On comprend donc qu’il manœuvre pour échapper à cet objet, preuve et fondement de l’identité selon les autorités coloniales. C’est tout le sens de ces propos :

« ...carte d’identité, quel drôle de mot ! (...) Cela ne veut rien dire (...). Seul le sang, la famille identifient réellement. Seule l’histoire identifie réellement. Seul le temps identifie réellemen » [8]

Lorsque les désignations propres qui réfèrent à la carte d’identité sont étudiées en rapport avec leurs énonciateurs, elles conduisent donc à des conséquences sémantiques. Mais elles sont encore plus expressives quand on situe leurs variations sur l’axe narratif.
Au début du récit, lorsque le commandant s’adresse ainsi à Mélédouman : « Ta carte d’identité ? », le ton de sa requête, doublé du tutoiement de l’interlocuteur, exprime sa supériorité et sa puissance. Mais, lorsqu’arrive Anan Morè, le dimanche sacré, dernier jour de la semaine sacrée agni et que Mélédouman retourne au Cercle pour respecter l’ultimatum fixé par le commandant, il a droit à tous les égards. Cela ne manque pas de le surprendre :

« En fait de surprise, Mélédouman en a une de taille : le nouveau langage et le comportement presque obséquieux du commandant Kakatika (...). Pourquoi, aujourd’hui, pour la première fois, le commandant Kakatika l’appelle Nanan et le vouvoie ? » [9]
En effet, dans le discours du commandant, l’autoritaire et le méprisant « ta carte d’identité ? » s’est mué en « votre carte d’identité », une désignation qui exprime le respect, la soumission et l’humilité. Désormais, tout porte à croire que le commandant reconnaît au Prince de Béttié le respect dû à son rang, c’est-à-dire les prérogatives liées à son identité fondée, non pas sur « un simple papier », mais sur le sang, la famille, l’histoire et le temps. La longue et douloureuse initiation qu’il a subie semble avoir donné à Mélédouman le pouvoir d’assumer son identité, mais aussi et surtout celui de l’imposer à l’Autre (le colonisateur).
Tout comme les désignations propres, les désignations communes [10] qui coréfèrent à la carte d’identité sont porteuses de sens. Parmi elles, les périphrases sont les plus intéressantes quoique peu nombreuses. La distribution syntagmatique des noms périphrastiques relevés les range en effet, selon les énonciateurs, en désignations valorisantes et dévalorisantes. On obtient ainsi les couples oppositionnels suivants :

Un simple papier (Mélédouman) [11] VS Ce n’est pas un simple papier(le commandant) [12]

Une pièce indispensable(père Joseph,) [13]

C’est toute ta vie (commandant) [14] VS Ce n’est pas toute ma vie(Mélédouman) [15]
Ce bout de papier (Mélédouman) [16] VS Le plus précieux de tous les inutiles papiers qu’on traîne dans ses poches (père Joseph) [17].

A l’analyse, les périphrases énoncées par les autorités coloniales valorisent l’objet en le posant comme preuve et symbole de l’identité. Celles de Mélédouman, en revanche, saisissent l’objet carte d’identité dans sa matérialité, le réduisent à son « être là » et lui nient par conséquent toute fonction, tout symbolisme.
Ainsi les désignations qui réfèrent à la carte d’identité contribuent-elles à montrer son importance et sa signification dans le roman. Cependant, ce sont les procédés de la distribution et de la fonctionnalité différentielle qui affirment plus clairement le statut narratif de cet objet.
Selon Philippe Hamon, la distribution différentielle est « un mode d’accentuation purement quantitatif (apparition fréquente, unique ou épisodique) et tactique (apparition aux moments marqués du récit) » [18]. Appliqué à la société des objets mobilisée par Adiaffi, ce procédé dégage la carte d’identité comme l’objet-personnage-héros. D’un point de vue purement quantitatif, cet objet apparaît fréquemment dans le récit. Il y est même omniprésent. Mais le plus intéressant est que ces différentes apparitions marquent les moments forts du récit. Ainsi, au début de l’histoire (p. 27), c’est la carte d’identité qui, dès sa première apparition, fait prendre conscience à Mélédouman de la problématique de son identité et qui sonne, par ce fait, le départ de sa quête identitaire. Bien avant la requête du commandant, Mélédouman semblait ignorer l’importance d’une carte d’identité. Il en possédait plus par conformisme que par nécessité. Cela explique cette réaction de dépit :

« Ta carte d’identité ! Ta carte d’identité ! Qu’est-ce que cette histoire de carte d’identité ? Regardez-moi bien. Sur cette joue, cette marque que vous voyez, c’est ma carte d’identité » [19].

C’est encore la carte d’identité qui cristallise, à un moment donné, sur près de 80 pages, l’intérêt dramatique du récit. Mélédouman a une semaine pour retrouver sa carte d’identité. D’un Anan Morè (dimanche sacré) à un autre, le prince de Bettié la retrouva-t-il « pour sa propre sécurité » ? Sinon, qu’adviendra-t-il ? C’est le suspense ! Au terme du récit, pendant que la tension du ressort dramatique atteint son point culminant et qu’on s’interroge sur le sort qui sera réservé à Mélédounan qui retourne au Cercle sans sa carte d’identité, l’objet réapparaît entre les mains du commandant qui se confond en excuses [20]. La bombe est désamorcée, le suspense tombé.
Analysée du point de vue de sa fonctionnalité, la carte d’identité apparaît également et plus nettement comme un objet-personnage-héros. En effet, dans le jeu des oppositions proposé par Philippe Hamon [21],cet objet réunit la plupart des termes marqués : il est constitué par un faire (il provoque la passionnante quête identitaire de Mélédounan qu’il « tient en laisse » jusqu’à la fin du récit), reçoit des informations (le commandant indique à Mélédouman les informations qui doivent figurer sur sa carte d’identité et le personnage lui-même établit sa propre carte d’identité avec un certain nombre d’informations), réceptionne des adjuvants (les autres objets de l’aliénation : menottes, fouet, chaînes et fers), participe à un contrat initial (celui de conférer à Mélédouman une identité d’après les critères occidentaux), et liquide enfin le manque initial (en retrouvant la carte d’identité de Mélédouman, le commandant est plus ou moins sûr d’une chose : le personnage est identifiable à la manière occidentale).


1.1.2. Le miroir

Contrairement à la carte d’identité, le miroir, second objet principal (parce que moins accentué) est désigné la première fois par « mon miroir » [22], une désignation propre du genre adjectif possessif + nom d’objet. Celle-ci montre la sympathie de Mélédounan pour cet objet. En effet, le pronom possessif mon établit entre le personnage et le miroir, un rapport intime et euphorique. D’autres désignations propres du type article défini/pronom possessif + adjectif + nom d’objet tels « le brave miroir » [23], « son fidèle miroir » [24], « tendre miroir » [25] « mon fidèle miroir » [26] et « son précieux miroir » [27], à travers des adjectifs valorisants, confirment cette sympathie du personnage pour l’objet. On saisira toute la portée de ces désignations dans le développement réservé à la fonctionnalité du miroir. L’on relève également que les désignations communes qui renvoient au miroir ne manquent pas, elles aussi, de lui conférer une certaine signification.
Ainsi « le miroir » [28] (article défini à valeur généralisante + nom d’objet) et « un miroir » [29] (article indéfini + nom d’objet, avec 3 occurrences) appréhendent-ils le miroir comme un objet générique dont la fonction est de révéler l’Identité, c’est-à-dire la vérité de l’Homme à lui-même.
Au niveau de la distribution différentielle, les apparitions du miroir sont tactiques. Elles se situent essentiellement à des moments marqués du récit. Mélédouman est sommé de retrouver sa carte d’identité. « C’est une question de vie ou de mort » [30]. C’est pourquoi il veut mettre toutes les chances de son côté :

« Viens donc Eba Ya ma petite fille féconde (...). Guide mes pas à tous les carrefours pour rechercher mon identité perdue. Prends ce monumental miroir. Qu’il renvoie une monumentale image miniature ». [31]

Au plus fort de sa quête identitaire et initiatique, Anan Ouhouè (jeudi sacré), veille du Anan Ya (vendredi sacré, jour sacré entre tous les jours sacrés), lorsque le vieil aveugle vient à douter de sa propre existence, il a recours au miroir qui le libère :

« Merci, miroir, merci de me rassurer (...). Merci tendre miroir, tu es très utile, miroir. Tu es mon dieu aujourd’hui. Par ton pouvoir, je suis recréé, par ton miracle, je suis ressuscité. Que dis-je, je suis créé (...). Je me mire, donc j’existe » [32].

Toutefois, c’est au niveau de sa fonctionnalité que le miroir apparaît plus clairement comme un objet principal. Sans être l’objet-héros, il réunit, pour ce procédé différentiel, la quasi-totalité des termes marqués : objet-personnage médiateur, il résout les contradictions (met fin au doute de Mélédouman), il est constitué par un faire (reflète inlassablement l’image de Mélédouman ), il reçoit des informations (celles qui constituent le portrait du vieil aveugle : sa tignasse, son large front, ses yeux qui ont gardé leur beauté, ses dents blanches bien rangées), il réceptionne des adjuvants (tous les objets de la libération : statuettes du bois sacré, objets sacrés du trône, etc.), il participe à un contrat initial (celui d’identifier le héros d’Adiaffi d’après des critères objectifs), le miroir est également victorieux des opposants (carte d’identité, menottes, chicotte, fers, chaînes, le symbole) et il liquide enfin le manque initial en révélant Mélédouman à lui-même et en lui conférant, par ce fait même, sa véritable identité. Le miroir apparaît donc comme l’objet-personnage qui conduit véritablement l’intrigue vers un dénouement heureux. Ainsi, lorsqu’on se réfère au seul code actionnel et selon un point de vue qui valorise les prédicats fonctionnels dont il est le support, le miroir peut valablement être appréhendé comme l’objet-héros de La Carte d’identité.
Au nombre des objets qui animent l’intrigue de la quête de soi de Mélédouman, il y a, en plus des objets principaux, des objets dits secondaires parce que moins accentués.

1.2. Les objets secondaires

Les objets secondaires peuvent être classés dans deux catégories qui se font face et s’affrontent : objets de l’aliénation vs objets de la libération. Moins accentués par les procédés de la qualification et de la distribution, c’est au niveau de la fonctionnalité que se situe leur pertinence.

1.2.1. Les objets de l’aliénation

Cette première catégorie regroupe la chicotte, le fouet, les chaînes, les fers et les menottes. Dans la quête identitaire de Mélédouman, ces objets sont constitués par un « faire » déterminant : ils sont, tous, les instruments de la torture physique et morale infligée à Mélédouman : « Vous me mettez les fers aux pieds, les menottes aux poignets ; Vous me battez (fouettez) comme un sac de riz. Après cela, il faut que j’obéisse. (...)...Tout de même ! » [33].
Ces objets dont la simple évocation ou la moindre action rappelle « la passion de Mélédouman »sont omniprésents dans le texte : menottes (11 occurrences, p.5-144), chicotte/fouet (7occurrences, p.4-71), chaînes /fers (11 occurrences p.5-144). Cela se justifie parce que ces objets sont, dans la conception de l’intrigue de la quête identitaire, complices d’un contrat initial : celui de l’aliénation du héros.

1.2.2. Les objets de la libération

C’est au niveau actionnel que les objets sacrés du trône invoqué par Mélédouman s’opposent aux objets de l’aliénation. Les chaises royales, le boubou magique, le sceptre chamarré d’or, les Attoungblans sacrés et Kinian-Kpli [34] sont des objets commémoratifs qui renvoient à des personnages et à des événements historiques ou légendaires. Consacrés par des opérations (libations, onctions, imprégnations) effectuées sur eux, ces objets sont dotés d’une force magique. Cela explique que leurs actions, moins concrètes parce que plus spirituelles que matérielles, réussissent à triompher du « faire » aliénant des menottes, chicottes et chaînes. En effet, c’est à la suite de l’invocation de ces objets-forces positifs que Mélédouman retrouve les premiers mots de sa carte d’identité : «  Nom : Libération
Prénom : Liberté
Fils de : Justice
Et de Dignité
Né à : Creation-Invention-Découverte
Âge : Science-lumière
 » [35]. Les objets du sanctuaire royal s’associent donc au miroir pour participer, avec lui, au contrat initial de la libération de Mélédouman et son peuple. Ils contribuent également à la liquidation du manque initial. En identifiant le prince de Béttié par son sang, sa famille et son histoire, ces objets lui restituent, en effet, son identité véritable.

1.3. Les objets comparses

Les objets comparses sont ceux qui ne sont pas directement impliqués dans la quête identitaire de Mélédouman. Ils ne sont pas « actifs », c’est-à-dire qu’ils ne mènent pas une « action » susceptible de susciter, de favoriser (ou de s’opposer à) la liquidation du manque initial (identité réelle). Toutefois, ces comparses perdent leur « passivité » dès qu’on cesse de les considérer isolément pour les investir dans le réseau des objets-personnages. On constate alors qu’ils entretiennent avec les autres objets des rapports d’affinité ou de rejet que représentent les couples oppositionnels suivants :

Ainsi, « l’innocence » des objets comparses n’est qu’apparente. Ils sont, en réalité, autant de signes qui révèlent l’altérité réciproque et le conflit culturel (culture occidentale vs culture africaine) qui innervent le texte. Savamment enrôlés, ils expriment, par un jeu d’opposition permanente, le conflit interculturel. A ce stade de la réflexion, il semble indiqué d’interroger tous les objets-personnages analysés afin de découvrir les différentes figures de l’identité auxquelles ils renvoient.

2. OBJETS ET FIGURES DE L’IDENTITE

Il s’agit ici d’analyser les objets au-delà de leur matérialité et de leur utilité immédiates en explorant leur pouvoir de symbolisation. La plupart des objets qui investissent le texte d’Adiaffi fonctionnent, en effet, comme des signifiants qui renvoient à des signifiés autres que les signifiés habituels. Il y a comme un processus connotatif qui donne naissance à un signifié métaphorique dont le signifiant n’est autre que le signifié premier, habituel, le sens dénoté des objets. Ceux-ci apparaissent alors sous forme de symboles qui expriment différents aspects des cultures africaine (notamment agni) et occidentale qui s’affrontent dans le récit ; le symbole étant entendu comme « toute figuration qui ait pour effet ou pour mission d’évoquer autre chose, par association, à l’esprit de celui qui la perçoit » [36]. Etudiés dans une telle perspective, les objets pertinents répertoriés dessinent quatre principales figures de l’identité.


2.1. Objets et identité politique

La problématique de l’identité que pose le roman d’Adiaffi est d’abord politique. Elle résulte, en effet, de la rencontre des civilisations africaine et occidentale à la faveur de la colonisation. Tous les autres aspects de la question ne sont que les pendants du politique. Dans La carte d’identité, des objets symboliques représentent les pouvoirs politiques agni et colonial tout en révélant les rapports conflictuels qu’ils entretiennent.
C’est le colon qui, le premier, présente les fondements de son pouvoir. Ainsi le garde-floco (garde cercle) accompagnant l’administrateur colonial exhibe-t-il sa médaille militaire et sa chéchia rouge, symboles des pouvoirs militaire et policier qui lui donnent le droit d’appréhender Mélédouman par tous les moyens. Quant aux convocations auxquelles le personnage d’Adiaffi n’aurait pas répondu, elles représentent un pouvoir à la fois policier et judiciaire dont chacun (colonisateur et colonisé) connaît l’importance [37].
Il faut mentionner enfin, les galons et le casque colonial. Ces objets sont les attributs du pouvoir central qui engendre et fonde les autres. Ce n’est pas un hasard si, à la fin de l’histoire, la défaite du commandant est symbolisée par l’évocation de ces deux objets :

« Mélédouman (...) ne répondit au commandant que par (...) un silence tellement lourd qu’il dut peser sur les galons du commandant Kakatika (...). Vingt fois, du revers de sa manche, il nettoya ses galons d’un geste nerveux et rapide (...). Vingt fois, il changea son casque colonial de place » [38].

Dans ce passage, les galons et le casque colonial ont perdu leur pouvoir. Mais bien avant, ils ont, avec les autres attributs du pouvoir colonial, étouffé puis nié le pouvoir traditionnel agni symbolisé par les objets du sanctuaire de la maison sacrée du trône.
Le premier objet, symbole du pouvoir politique akan en général et agni en particulier, c’est le Bya, la chaise sacrée, la chaise royale, « l’origine même du pouvoir du roi, sa source spirituelle, sa légalité, sa légitimité » [39]. Le sceptre chamarré d’or ou Ehoto est l’autre symbole du pouvoir akan invoqué par Mélédouman. Il est doté, en son milieu, du nœud de l’intelligence ou N’guêlê polê, expression de ce que le pouvoir royal doit être fondé sur l’intelligence. Enfin il y a l’attoungblan sacré et le Kinian-kpli. Tambours sacrés au service du roi, ils « écrivent », « conservent » et « transmettent » la voix du pouvoir.
Tous ces objets, symboles d’un pouvoir a-temporel inféodé au religieux, semblent avoir été mobilisés dans le texte pour donner la réplique au commandant Kakatika qui a décrété la fin des monarchies et, partant, celle du pouvoir traditionnel agni : « Finies les monarchies (...). C’est terminé pour les rois (...). La loi, la légalité, la légitimité : c’est moi et moi seul » [40].
Le nouveau baptême de Mélédouman, résultat de l’invocation des symboles du pouvoir traditionnel, révèle la vanité de ces propos. Le schéma qui suit montre comment, par le jeu des objets, Adiaffi exprime le conflit entre le pouvoir traditionnel africain et le pouvoir colonial :

Schéma actantiel de la quête de l’identité politique
(Les actants objets sont en italique)

2.2. Objets et identité religieuse

La religion chrétienne, inféodée au politique, a joué un rôle déterminant dans le processus de colonisation des peuples africains. Les missionnaires ont compris que les Africains avaient leurs propres croyances et utilisaient pour leurs rites animistes des statuettes et des masques. Décidés à empêcher ces pratiques religieuses « barbares », les prêtres européens brûlent de nombreux objets sacrés, ces « fétiches » [41] dont ils disent qu’ils sont diaboliques. Dans La Carte d’identité, le conflit qui oppose Ablé, la Komian, [42] au père Joseph a justement pour enjeu les objets rituels des religions chrétienne et bossonniste. Le père Joseph, « à cause de son acharnement à brûler les fétiches, à récolter les statuettes, les masques » [43], a reçu le célèbre sobriquet de Père-Féticheur. Excédée par les fréquentes incursions du prêtre blanc dans son bois sacré, siège des objets sacrés, Ablé investit l’église « pour arracher des mains impies de Jésus les objets précieux profanés » [44].
Le père Joseph est gagné par la transe et les objets sacrés chrétiens emportés par Ablé ont eu droit à leur ration de sang et de foutou pimenté, devenant ainsi des Blofoué-Bosson, c’est-à-dire « génies des Blancs ». Le bossonisme sort donc vainqueur de cette lutte entre deux religions, deux mondes, deux puissances, deux pouvoirs. De toute évidence, Adiaffi a conscience de la place du religieux dans l’identité d’un peuple. Cette pensée de Mélédouman l’exprime éloquemment :

« Si tu veux atteindre un peuple dans son intimité la plus profonde (...), si tu veux assassiner infailliblement un peuple (...) : détruis son âme, profane ses croyances, ses religions (...), brûle tout ce qu’il adore et l’objectif sera atteint... » [45].

Cette quête de l’identité religieuse par objets rituels interposés peut se représenter ainsi :

Schéma actantiel de la quête de l’identité religieuse
(Les actants objets sont en italique)

2.3. Objet et identité linguistique

La langue est un puissant canal d’inoculation culturelle. C’est pourquoi la politique coloniale a assuré l’hégémonie de la langue française dans les écoles pour consolider sa « mission civilisatrice ». Au nombre des mesures prises, il y a le symbole, ce collier de honte que l’on faisait porter aux élèves coupables d’avoir parlé leur langue maternelle : « Nanan (...), j’ai le symbole aujourd’hui, on me reproche d’avoir parlé agni » [46].
La rencontre de cet objet curieux suscite chez Mélédouman toute une réflexion sur son identité linguistique. Son inquiétude est d’autant plus justifiée que, selon Monsieur Adé, le maître, le collier de coquilles ou de cauris est une loi qu’il applique pour le triomphe de la langue française, l’une des plus belles, des plus riches et des plus mélodieuses du monde [47]. Ces propos visent donc à prévenir l’instituteur du réel danger que représente, pour les langues africaines, l’exécution aveugle de l’ordre colonial :

« D’abord, nos langues sont aussi belles que les autres (...). Si nous enterrons nos langues, dans le même cercueil, nous enfouissons à jamais nos valeurs culturelles (...) d’autant plus profondément que, n’ayant pas d’écriture, la langue reste l’unique archive » [48].

La langue est, par excellence, le moyen d’expression de la culture. Museler la langue d’un peuple équivaut à étouffer du même geste les valeurs culturelles de celui-ci. On comprend donc la quête de l’identité linguistique de Mélédouman :

Schéma actantiel de la quête de l’identité linguistique
(Les actants objets sont en italique)

Objets et identité lingistique

La langue est un puissant canal d’inoculation culturelle. C’est pourquoi la politique coloniale a assuré l ’hégémonie de la langue française dans les écoles pour consolider sa « mission civilisatrice ». Au nombre des mesures prises, il y a le symbole, ce collier de honte que l’on faisait porter aux élèves coupables d’avoir parlé leur langue maternelle : « Nanan (.. .), j’ai le symbole aujourd’hui, on me reproche d’avoir parlé agni » [49].
La rencontre de cet objet curieux suscite chez Mélédouman toute une réflexion sur son identité linguistique. Son inquiétude est d’autant plus justifiée que, selon Monsieur Adé, le maître, le collier de coquilles ou de cauris est une loi qu’il applique pour le triomphe de la langue française, l’une des plus belles, des plus riches et des plus mélodieuses du monde [50]. Ces propos visent donc à prévenir l’instituteur du réel danger que représente, pour les langues africaines, l’exécution aveugle de l’ordre colonial :

« D’abord, nos langues sont aussi belles que les autres (...). Si nous enterrons nos langues, dans le même cercueil, nous enfouissons à jamais nos valeurs culturelles (...) d’autant plus profondément que, n’ayant pas d’écriture, la langue reste l’unique archive » [51].

La langue est, par excellence, le moyen d’expression de la culture. Museler la langue d’un peuple équivaut à étouffer du même geste les valeurs culturelles de celui-ci. On comprend donc la quête de l’identité linguistique de Mélédouman :

2.4. Objets et identité artistique

Parmi les objets qui peuplent le roman d’Adiaffi, il y a les objets d’art Ces derniers, à la différence des objets-outils, ne sont pas commandés par une fonction précise. Ils se caractérisent plutôt par leur expression qui émeut celui qui les contemple. Les objets d’art que Mélédouman découvre et contemple au « quartier des génies » [52] sont de diverses natures : figurine en argile cuite, statuette en terre, statuette d’argile et bois sculpté. Ces objets tels que présentés participent de l’originalité et de l’identité artistiques agni et africains. Leur analyse devient intéressante lorsqu’on considère les deux discours antagonistes qui se tiennent à leur sujet. Selon qu’on se situe, en effet, dans une perspective africaine ou occidentale, les objets d’art évoqués dans le texte acquièrent des valeurs et des significations différentes.
Selon le narrateur par exemple, il existe un véritable art agni qui a une définition et des vocations précises. Expression du beau et du sacré, l’œuvre d’art agni est, pour lui, autant un fait esthétique qu’un fait religieux [53]. C’est tout naturellement donc qu’il s’émerveille avec Mélédouman devant quelques objets d’art : « Que d’œuvres d’art ! Que de chefs-d’œuvre ignorés ! » [54]
L’Africain a donc le sentiment que l’art et les artistes sont capables de produire de véritables chefs-d’œuvre. Mais cette réalité, le colonisateur ne la reconnaît pas. Il a plutôt de l’homme noir une conception nihiliste qui légitime la « mission civilisatrice » de la colonisation :

« Qu’est-ce que vous aviez avant nous ? Rien ! Rien ! (...). Vous n’aviez rien ! Vous n’étiez rien ! Vous ne connaissiez rien ! (...). La France, dans sa générosité infinie, vous a tout apporté : culture, art, technique... » [55].

Les objets d’art africains que le texte expose sont donc dotés d’une fonction testimoniale importante. Ils sont disposés de sorte à défendre et à illustrer l’identité artistique du peuple agni. Ce schéma en est l’expression : Schéma actantiel de la quête de l’identité artistique
(Les actants objets sont en italique)


CONCLUSION

Dans La Carte d’identité, les objets jouent un grand rôle dans la quête de l’identité. Ils ne sont ni jetés pêle-mêle dans le texte ni exposés dans leur seul « être-là ». Enrôlés subtilement dans une écriture de signes et de symboles, ces objets nous parlent parce que dotés d’un « être quelque chose ». Leurs désignations, « leurs actions » ainsi que les rapports qu’ils entretiennent sont, par leur pouvoir de suggestion, au service des thèses les plus radicales sur diverses facettes de l’identité des peuples africain et européen. Profondément enraciné dans sa culture, Adiaffi a manifestement mobilisé les objets traditionnels agnis pour revendiquer, défendre et illustrer sa part d’identité dans cette identité universelle en chantier. Pour lui, écrire son identité, ce n’est pas opérer un repli identitaire, c’est-à-dire refuser l’universel, c’est plutôt vouloir partir de ce qu’on possède de spécifique pour atteindre à l’essence commune des cultures. « Assanou atin », cette piste de la libération, qui unit ses œuvres et qu’il trace pour les générations à venir, il la veut large et sûre. C’est pourquoi elle doit commencer par la prise de conscience culturelle qui, dans ce premier roman, peut se faire dans et par l’« entrechoquement » des objets.

BIBLIOGRAPHIE

Roman étudié

ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, Paris-Abidjan, Hatier-CEDA, Coll. Monde Noir, Poche, 1980.

Articles et ouvrages de référence

BARTHES, Roland, « Littérature objective », in Essais critiques, Paris, Seuil, Point, 1964, p. 29-40.
GARDIES, André, « Personnage et plus-value sémantique », in Variations sur le personnage, Abidjan, CEDA, 1985, p. 37-72.
HAMON, Philippe, « Pour un statut sémiologique du personnage », in Poétique du récit, Paris, Seuil, Point, 1977, p.115-180.
LAUDE, Jean, Les arts de l’Afrique noire, Paris, Presses de l’imprimerie Brodard et Taupin, 1972.
MAINGUENEAU, Dominique, Analyser les textes de communication, Paris, Nathan, 2003.
POHL, Jacques, Le symbole, clef de l’humain, Paris, Sodi, 1968.
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[1] Université de Bouaké, Côte-d’Ivoire.

[2] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, Paris-Abidjan, Hatier-CEDA, coll. Monde Noir Poche, 1980

[3] Dans"pour un statut sémiologique du personnage" in Poétique du récit,Philippe Hamon précisait que la notion de "personnage" n’est pas une notion exclusivement anthropomorphique

[4] POUR PLUS d’informations sor ces différents modes d’accentuation du personnage, se référer au même article de Philippe Hamon

[5] Gardies, André"Personnage et plus-value sémantique" in Variations sur le personnage, Abidjan, CEDA,1985,p.39

[6] Nous appelons désignation propre tout nom d’objet qui à l’instar du nom propre,a une valeur spécifiante et qui réfère à un objet particulier déjà identifié par le co-énonciateur

[7] Pour MAINGENEAU, utiliser une description définie c’est contraindre le co-énonociateur à sélectionner un individu(au sens d’"être sigulier", pas nécessairement humain) ou un ensemble d’individus en le(s) caractérisant à l’aide d’une ou de plusieurs propriétés.Cette description est dite dépendante du contexte lorsque le co-énonciateur doit mettre le groupe nominal en relation avec le contexte pour identifier de quel référent il peut bien s’agir.Pour ce fairen il doit présumer que ce référent est unique et qu’il est accessible à partir du contexte, en d’autres termes, il doit présumer que l’énonciateur respecte les lois du discours

[8] Adiaffi,Jean-Marie,La Carte d’identité,op.cit. ;p.29.

[9] Adiaffi,JEAN-Marie,La Carte d’identité,op.:p.150.

[10] Les désignations communes sont les noms d’objets qui fournissent coomme, c’est-à-dire qui inscrivent l’objet dans le générique le général.

[11] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, p. 29.

[12] Idem.

[13] Idem., p. 96.

[14] Idem., p.29.

[15] Id., ibid.

[16] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p.29.

[17] Idem., p. 96.

[18] HAMON, Philippe, op. cit., p. 155.

[19] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, p. 28.

[20] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité. p. 151-154

[21] HAMON, Philippe, op. cit., p. 156.

[22] La Carte d’identité, p. 68.

[23] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, p. 125.

[24] Id., ibid.

[25] Idem., p. 126.

[26] Idem., p. 142.

[27] Idem., p. 151.

[28] Idem., p. 126.

[29] Id., ibid.

[30] Idem., p. 61.

[31] Idem., p. 69.

[32] ADIAFFI, Jean-Marie, La carte d’identité, op. cit., p.126.

[33] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p. 5.

[34] Attoungblan et le Kinian-Kpli sont des tambours parleurs sacrés qui constituent l’un des attributs du pouvoir akan en général.

[35] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p. 146.

[36] POHL, Jacques, Le symbole, clef de l’humain, Paris, Sodi, 1968, p. 30-31.

[37] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p.26.

[38] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p. 151.

[39] Idem., p. 26.

[40] Id., ibid., p. 32.

[41] Du portugais « feitiço », objet maléfique.

[42] Prêtresse de la religion animiste qu’est le bossonisme. De l’agni «  bosson » c’est-à-dire « génie », le bossonisme prend en compte les valeurs spirituelles africaines. C’est à la fois une religion et une philosophie. Il a ses rites, sa musique, sa liturgie. Dans son aspect rituel, les Komians (prêtres ou prêtresses) détiennent leur pouvoir de leur formation et surtout des bossons.

[43] ADIAFFI, Jean-Marie, La carte d’identité, op. cit., p.85.

[44] Idem. ; p. 86.

[45] Idem., p.39.

[46] ADIAFFI, Jean-Marie, La carte d’identité, op. cit., p. 99.

[47] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p. 103-104.

[48] Idem., p. 106-108.

[49] ADIAFFI, Jean-Marie, La carte d’identité, op. cit., p. 99.

[50] ADIAFFl, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p. 103-104.

[51] Idem., p. 106-108.

[52] ADIAFFI, Jean-Marie, La Carte d’identité, op. cit., p.74-80.

[53] Idem., p. 74.

[54] Idem., p. 78.

[55] Idem., p. 33.




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