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POETIQUE D’UNE SEXUALITE EN ETAT D’URGENCE CHEZ ANDRE BRINK
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Ethiopiques n° 74.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005. Altérité et diversité culturelle

Auteur : Louis Bertin AMOUGOU [1]

Dans un exposé à l’Université de Stellenbosch en 1967, le révérend J.D. Vorster prenait pour cible le groupe d’écrivains afrikaners connu sous le nom de Sestigers (ceux des années 60) en leur reprochant de déverser l’obscénité : « En accordant trop d’importance à la sexualité, ces écrivains mettent en danger les valeurs morales de la nation » (Limp 1972 : 98), expliquait-il alors. L’objectif non avoué de cette littérature, clamait-il du haut de sa chaire pour convaincre la commission de censure d’interdire les œuvres des Sestigers ayant séjourné à Paris, « une cité obsédée par le sexe », était d’entraîner « les Afrikaners hors de leur communauté » (ibid ). Celui d’entre ces écrivains dont la production romanesque a le plus offensé le puritanisme calviniste afrikaner dont le révérend Vorster se faisait ainsi l’ardent défenseur est sans conteste André Brink. Pour sa défense, l’auteur de Sur un banc du Luxembourg se justifiait en ces termes :

« Le domaine de la sexualité représente en lui-même une zone d’agressivité qui semble attirer l’attention de façon plus permanente que les autres (...) cet aspect de la sexualité m’intéresse parce que la sexualité a toujours joué un rôle important dans mon œuvre (...). Et cela m’importe parce que c’est en rapport avec ce qui m’engage le plus : l’expérience et l’expression de la liberté humaine, et la souffrance de l’humanité asservie (1983 : 125-130) ».

Le rapport est ainsi établi entre sexualité et liberté. C’est l’enjeu majeur du présent article : dans le contexte sociopolitique de l’Afrique du Sud raciste où la sexualité était sous très haute surveillance, sa narrativisation par André Brink participe-t-elle d’une entreprise délibérée de pervertir le lecteur afrikaner ou constitue-t-elle un des premiers signes de libération de l’individu qui coïncide avec d’autres manifestations publiques, y compris les manifestations politiques, ou qui les favorise ? En quoi peut-elle être considérée comme une attaque en règle de la conception mystico-théologique de l’Afrique du Sud par les tenants de l’Apartheid ainsi qu’en augure la refondation symbolique de la nouvelle Afrique du Sud ?
Lorsque, le 6 avril 1952, les trois navires de la General Veerenigde Nederlemdsche Geoctroyerde Oostindsche Compagnie commandées par Jan Van Riebeeck mouillent dans la baie de la Table, les premiers émigrés blancs découvrent, ahuris,

« La négresse Afrique (...) étendue dans toute sa nudité, corps exotique, corps sauvage que l’occident a déjà caressé, mais nom pénétré, imprégné de sa marque indélébile et souillé » [2].

La communauté qui va entreprendre de s’y établir est masculine pour l’essentiel et le nombre insuffisant de femmes européennes contraint de nombreux colons à prendre pour compagnes d’abord, puis pour épouses, des femmes khoi. Cette réalité historique qui sera par la suite tronquée par l’historiographie officielle au service de l’Apartheid est d’ailleurs évoquée par Brink dans Au plus noir de la nuit. Joseph Malan reconstruisant la chronique de sa famille raconte :

« J’ignore jusqu’au véritable commencement de cette histoire. Le premier événement dont ma mère avait gardé le souvenir ressemble à celui de la Genèse au moment où les fils de Dieu prenaient femmes parmi les filles des hommes. Mais dans notre histoire, le fils de Dieu n’était qu’un homme de très haute taille avec un chapeau haut de forme garni de plumes (...). Il visitait un chai aux abords de Stellenbosch vers la fin du dix-huitième siècle et la fille des hommes n’était qu’une jeune esclave de treize ou quatorze ans (...) » (p.71).

Dans la découverte du corps qui reproduit la découverte d’un paradis perdu, la femme Khoi représente le fruit défendu. Elle s’impose pourtant comme l’unique réponse aux pulsions des colons dans un environnement exotique. L’expression libre de la sexualité à travers la multiplication des unions interraciales va susciter la formulation d’un discours moraliste accusateur : la femme noire est propice à une relation pécheresse. Par la pénétration de la femme Khoi, les Blancs rejouaient la scène du péché originel et, consécutivement à la peur de voir la colonie se "dégrader" au terme d’un métissage, les mariages mixtes sont prohibés en 1685. Cette interdiction constitue la première loi préconisant un développement séparé fondé sur l’origine ethnique ou raciale. Par la suite, la loi sud-africaine punira d’une peine pouvant aller jusqu’à sept ans de prison les relations sexuelles entre Européens et non-Européens et les mariages interraciaux seront interdits. C’est au nom de la morale chrétienne que le gouvernement afrikaner a édité cette législation qui constituait la clé de voûte de l’Apartheid. Elle portait d’ailleurs les noms de Prohibition of Mixed Marriages Act (1949) et Immorality Amendment Act (1950). Les théologiens des Eglises calvinistes, des Européens d’origine hollandaise, estimaient, en effet, avoir trouvé dans la Bible des arguments en faveur de la ségrégation raciale. Pour eux, la malédiction de Noé des fils de Cham, l’ancêtre mythique de la race noire, coupable d’avoir ri de son père ivre, pesait sur les non-Européens d’Afrique du Sud.


Cette brève remontée dans l’histoire mouvementée de l’Afrique du Sud permet de comprendre que le sexe est le socle sur lequel s’est bâtie la politique de l’Apartheid. La survie d’une société qui allait être compartimentée en autant de communautés qu’il y a d’ethnies (ou de races) ne pouvait se perpétuer, croyait-on, qu’à travers une parfaite maîtrise de la sexualité tant dans les pratiques que dans le discours. Ce qui a conduit à l’élaboration d’un double discours que l’on peut aisément déceler dans le propos du révérend J.D. Vorster rapporté ci-dessus : l’un répressif sur la prolifération des unions mixtes, l’autre incitatif entre gens de même couleur. Les codes ordonnateurs des pratiques sexuelles, inspirés du calvinisme puritaniste, vont les réduire aux seules relations conjugales à des fins de procréation. Comme on le voit, la sexualité a donc toujours constitué, depuis le début, l’enjeu politique par excellence de l’histoire de l’Afrique du Sud.
C’est au centre de cette forteresse gardée de toutes parts par la loi et les tenants d’une certaine morale que Brink va installer son sujet, en lui prêtant des pratiques sexuelles les plus honnies par l’establishment afrikaner dans le but - et Vorster ne semble pas s’y tromper - de l’entraîner hors de sa communauté d’origine. A l’amorce pourtant de chaque parcours narratif, le sujet de Brink est un sujet d’état conformiste.

1. UN SUJET D’ETAT CONFORMISTE

De Paul Van Heerden, l’ambassadeur du roman qui porte le même titre à Ruben Olivier, le bibliothécaire retraité de Les Droits du désir en passant par Ben du Toit (Une Saison blanche et sèche), Philip Malan (Etats d’urgence), Martin Mynhardt (Rumeurs de pluie), la passivité face aux événements politiques de leur pays semble être l’un des éléments constitutifs de leur état. Passivité caractérisée par le refus de se "mêler" de la vie des autres. Ils passent tous autant qu’ils sont une période dite d’innocence au cours de laquelle le sujet, aveugle à la réalité sociopolitique du pays de l’Apartheid ou de l’arc-en-ciel (le changement politique survenu en 1994 avec l’accession au pouvoir de la majorité noire n’a pas encore, ou s’en doute, effacé les graves séquelles de la longue période de discrimination raciale institutionnalisée) n’éprouve pas la nécessité de donner du sien pour une transformation radicale du statu quo. Il est tout au plus « un simple spectateur » [3] qui reconnaîtra, plus tard, à l’instar de Paul Van Heerden, avoir « vécu parmi des fantômes et des illusions pendant des années » [4]. A son ami écrivain-narrateur d’Une Saison blanche et sèche qui lui demande ce qui est advenu de tous ses espoirs sur « un nouvel âge », Ben du Toit répond qu’« on découvre assez vite qu’il ne sert à rien de vouloir changer le monde » (p. 36). Philip Malan avoue ne pas être « trop pragmatique » [5] pour justifier son incapacité à exprimer une quelconque solidarité avec les revendications populaires qui secouent son pays, tandis que Ruben Olivier donne une explication des plus surprenantes à son inertie :

« Certes, j’ai regardé à la télévision Mandela sortir de la prison de Victor Vorster. Mais je n’ai pas voté lors des élections médiatricés de 1994. Les longues files m’ennuient » [6].

Mais la véritable explication de cette inertie de tous les actants-sujets se trouve ailleurs : le monde extérieur n’a jamais tellement compté à leurs yeux tant que leurs privilèges de Blancs et d’Afrikaners de surcroît n’étaient pas menacés.
La passivité du sujet, son indifférence ou son incapacité à regarder la réalité en face et à prendre ses responsabilités, est le corollaire d’un autre aspect de son état modal : la solitude. Son enfermement dans un univers, souvent luxueux, d’où lui parviennent à peine les cris de ceux qui souffrent des injustices légalisées lui procure un sentiment de sécurité qu’il n’est prêt à hypothéquer à aucun prix. Le narrateur d’Une Saison blanche et sèche se souvient de Ben du Toit assistant à un match de rugby, un livre d’histoire à la main, « faisant totalement abstraction du tintamarre qui l’entourait » (p.21). L’attitude de Ruben Olivier dans les mêmes circonstances est frappante par sa similitude avec celle de Ben du Toit. Amateur d’échecs (loisir on ne peut plus solitaire) ou nouveau Colomb lancé à l’assaut des mondes infinis sur des mers inconnues à travers les livres (autre activité extrêmement solitaire), le sujet de Brink est aussi un actant routinier et ancré dans des certitudes stérilisantes.


L’éventualité d’entrevoir ce qui se passe au-delà de cette vie routinière et conformiste est réduite à néant. Il mène « une vie arrangée, ordonnée. Une place et un temps pour tout [7]. La justification est toujours la même : l’illusion de sécurité, la protection des privilèges couplées à une tentative désespérée de donner un sens à la vie quand la réalité extérieure, absurde et tragique, le nie au quotidien. Ayant atteint la cinquantaine, le sujet s’accroche, comme à une bouée de sauvetage, à des convictions morales, politiques et scientifiques acquises de longue date. Il ne se fait plus trop d’illusions sur la vie et semble obsédé par l’idée de sa mort prochaine. Pourquoi donc changer sa vision du monde alors même que l’avenir ne vous appartient plus ? Alors que le passé fondé sur l’Apartheid garant de tous les privilèges et la mémoire restent les seuls espaces où il vous est encore possible de vivre ? Philip Malan est ainsi décrit comme un homme mûr « assez confortablement installé dans ses convictions » [8] (Etats d’urgence, p.33). Marcher avec la foule est trop vulgaire et lui « donne envie de vomir » (p.259). Ben du Toit a toujours considéré ses "frères" comme « une chose allant de soi » [9].
Point n’est besoin d’un effort particulier pour y voir une adhésion inconditionnelle à l’horrible idéologie de l’Apartheid. Tout compte fait, c’est un sujet d’état doté de valeurs modales qui l’instituent, à ce niveau de son parcours narratif, comme sujet opérateur compétent sur l’anti-programme narratif de la pérennisation du système politique en vigueur. C’est sur ce sujet d’état conformiste que va s’exercer un faire persuasif opposé visant à l’installer sur le programme narratif de la transformation sociopolitique de son pays, manipulation dans laquelle la sexualité joue un rôle fondamental.

2. A L’ORIGINE DE LA TRANSFORMATION : LE DESIR

Décrivant le processus de déclenchement de la transformation modale du sujet dans son œuvre, André Brink écrit :

« On peut trouver dans toute histoire un personnage ou un épisode, si insignifiant puisse-t-il sembler à première vue, qui a servi de détonateur. C’est grâce et à partir de lui que tout prend forme (...). Sans ce fait catalyseur, rien d’autre ne se serait passé [10].

En effet le désir sexuel, assouvi ou non (c’est le cas de Ruben Olivier dans Les Droits du désir) est ce fait catalyseur grâce auquel le sujet sort de son inertie. La raison en est que pour le romancier afrikaner, la sexualité n’est pas un phénomène banal, elle concentre

« Les trois situations premières de la condition humaine qui lient les individus à l’humanité, au monde naturel et à leurs interrogations sur ce qu’il y a au-delà du simplement biologique : la naissance, l’union sexuelle et la mort (1983 :130 »). Le désir sexuel et l’amour qu’il implique toujours dans le cas d’espèce lie donc l’individu à l’humanité entière sans exclusive. Elle est une interrogation métaphysique, une quête du sens même de la vie :

« Ne devrait-on pas en plus, y reconnaître quelques relations à des mots comme "quête" ou "requête" ? L’amour en tant qu’interrogation perpétuelle, que recherche sans fin, qui ne conduit pas nécessairement à une terre promise que tôt ou tard devraient atteindre les pèlerins, mais un voyage qui est consacré à la quête du sens, n’explique que le sens de la quête [11] ».

On devine aisément les conséquences qu’une telle quête du sens peut avoir dans une société ou la sexualité est sous très haute surveillance. Parce qu’elle est un mouvement vers l’extérieur, une sortie de soi vers autrui, une ouverture sur la condition humaine et l’humanité, la sexualité fissure gravement l’univers clos du sujet-actant en y faisant entrer par effraction ses semblables avec lesquels il va "frayer", au moins le temps d’une relation amoureuse, à la vie desquels il va inévitablement "se mêler". Sa narrativisation constitue de toute évidence une attaque en règle de toutes les valeurs conventionnelles servant de socle à l’Apartheid, autant les relations sexuelles extra-conjugales que le tabou de la miscégénation.


2.1. Relations sexuelles entre Européens

Vu dans cette optique, le mariage n’est qu’un « renoncement aux autres possibilités » [12] et une forme d’adhésion à la morale en vigueur. Dans chaque union conventionnelle, l’amour se transforme très vite en « une habitude avant d’avoir même été consommé (...) (qui) renforcerait la cause Afrikaner » [13]. Les rencontres de l’ambassadeur avec Nicole Ashford après Gillian, du professeur d’histoire et géographie avec Melanie Bruwer, du spécialiste de littérature avec Melissa Lotman après Claire à Paris et du vieux bibliothécaire avec Tessa, toutes des jeunes Blanches indépendantes, sans scrupules et par-dessus tout anti- conformistes (à l’opposé de leurs épouses légitimes) vont ébranler toutes leurs certitudes en créant une brèche dans le mur de leur forteresse.
La première relation sexuelle extra-conjugale est toujours une révélation des possibilités exclues par le passé et envisageables dans l’avenir en même temps qu’une découverte de soi Paul Van Heerden à propos de Nicole : « par son intermédiaire, je retourne vers le passé et j’évoque les possibilités insatisfaites (...) j’explore mes relations avec ceux qui m’entourent (...) je suis obligé de revenir en moi encore plus profondément » [14] ; et plus loin : « Etait-il nécessaire de passer une courte nuit (...) avec une fille pour en arriver là ? (...) j’avais pris conscience de cette liberté qui entourait ma routine prévisible » (p.235) ; Philip Malan à propos de Claire : « Par ses yeux, en l’aimant, j’ai pour la première fois découvert ce qui passait ici, ce dont mon pays était responsable. C’est ce qui m’a fait changer » [15] ; Melissa quant à elle lui donne « l’envie de prendre de nouveaux risques, de tout mettre en jeu » [16] ; grâce à Mélanie, Ben du Toit entre de plain-pied dans l’histoire :

« Parce que je savais bien que nous nous aimions et que, par l’amour de nos corps, nous avions été entraînés dans l’histoire. Nous n’étions plus en dehors, mais impliqués dans tout ce qui était définissable, calculable en termes de mois et d’années, manœuvrables, destructibles » [17].

Avec l’irruption de Tessa, la vie de Ruben Olivier « lâche les amarres » et « va à vau-l’eau » [18]. Du fait de la sérénité et de la clairvoyance acquises, il fait un bilan sans complaisance de la manipulation dont il a été l’objet :

« (Tessa) a appelé au secours (...) combien d’autres voix ont crié durant ma vie, m’appelant au secours ? (...) Tous ces appels d’un monde qui vocifère. Et j’ai choisi de ne pas écouter (...). En faisant la sourde oreille, je contribue à créer les conditions qui permettent à notre société de s’enfoncer dans le bourbier. L’état d’esprit qui rend ces atrocités possibles [19] ».

Une fois la prise de conscience achevée, il est prêt à prendre de grandes résolutions :

« Je suis seul maintenant dans le désert tumultueux où Tessa m’a abandonné après avoir dérangé la platitude de ma vieille intimité. Mais en même temps, je ne suis pas seul, Antje du Bengale est avec moi. Elle m’aidera à affronter ce qu’il y a à affronter, ce que toute ma vie durant, j’ai tenté d’esquiver. Il y a le monde extérieur qui m’appelle et me concerne étrangement. Antje veillera à ce que je ne l’évite pas [20] ».

Les relations amoureuses examinées ci-dessus se limitent à la seule communauté blanche et concernent soit les Afrikaners exclusivement, soit des Afrikaners et des partenaires appartenant à la communauté blanche anglophone. Leur fonction politique est évidente à la lumière de la longue rivalité qui a opposé les voortrekkers (Blancs d’origine hollandaise) et les settlers (descendants d’Anglais). M.A.P Trewnicht, alors rédacteur en chef du quotidien Hoofstad de Pretoria, se faisait longuement applaudir à l’ouverture du XXe congrès national de l’Association des étudiants afrikaners à Potchfstroom, en déclarant « qu’en raison de leurs cultures distinctes, il était impossible pour les Sud-africains de langue afrikaans et ceux de langue anglaise de jamais former une seule nation », (Rand Daily Mail, 3/7/68). C’est que, d’une certaine manière, les Européens de souche hollandaise se considèrent, au même titre que les Noirs, sinon comme une population autochtone, du moins comme les occupants d’un no man’s land, alors que les Sud-Africains d’origine britannique (arrivés au Cap un bon siècle après eux) ne sont à leurs yeux que des colonisateurs. A l’arrivée, de multiples conflits entre les deux communautés dont les principales sont le début du Grand Trek en 1836 après l’abolition de l’esclavage en 1834 par l’Angleterre, l’annexion du Natal en 1843 par l’Angleterre qui pousse les Boers à poursuivre leur Trek vers l’Orange et le Transvaal ; la guerre des Boers contre la Grande-Bretagne entre 1898 et 1902 ; la victoire, en 1948, du Parti National aux élections législatives, victoire considérée par les Afrikaners comme une revanche sur leur ennemi traditionnel.


2.2. Relations sexuelles interraciales

D’autres relations, tout aussi moralement et politiquement subversives, mettent aux prises Européens et non-Européens. Au plus noir de la nuit (premier roman d’un auteur afrikaner à avoir été censuré en Afrique du Sud dès sa parution en 1974) est le récit, à la première personne, de Joseph Malan, un acteur noir. Il a eu le tort d’aimer une Blanche et d’être aimé d’elle. Pour ce crime, il a été arrêté, torturé et condamné à mort. En attendant sa mort prochaine, il écrit, dans sa cellule, l’histoire de sa vie et celle de son peuple. Grâce à cet amour interdit, il a une révélation qui aurait été impossible autrement :

« Quand je suis avec toi, je sais qui je suis (...). Parmi tous les rôles que j’ai joués, tous ceux que je jouerai encore, il y en a un que j’aimerai jouer vraiment, et c’est le seul que je ne jouerai jamais (...) Joseph Malan. Mon rôle. Un homme. Un être humain. Tu es la seule qui m’ait rendu la chose possible (p.567) ».

Lorsque Andrea Malgas, la sulfureuse métisse du Mur de la peste, est expulsée d’Afrique du Sud avec Brian, son amoureux blanc d’origine britannique, elle fait une découverte qui va l’installer durablement dans une logique de fuite de l’enfer sud-africain :

« Tant de millénaires d’évolution aveugle (...). Trois cents ans d’homme blanc (...). Et quels sont pour nous la somme et le résumé, le point culminant de notre civilisation ? Non pas la prospérité, le bonheur, non pas la guerre ou la paix, mais cela seulement : il nous est interdit, à lui et à moi, de nous aimer ; parce qu’il est blanc et que je suis métisse. Nous sommes chassés, comme les victimes de la peste » (p.129-130).

Avec Mandla Mqayisa, le militant syndicaliste noir rencontré en France, elle découvre, elle aussi, sa véritable place : non pas l’exil, mais la "course dans la nuit" de l’enfer sud africain afin de le transformer. Enfin, Adam Mantoor, un esclave en fuite, et Elisabeth Larsson, seule survivante de l’expédition conduite par Erik Larsson à l’intérieur du continent sud-africain, un homme et une femme que tout séparait, peuvent cheminer ensemble, à la rencontre l’un de l’autre et de l’amour qui va les unir et qui fait dire à Elisabeth :

« S’abandonner dans l’obscurité à un corps d’homme (...) vois comme je suis blanche. Combien tu es brun. Tu es brun comme un esclave. Mais les esclaves passent à la périphérie de votre existence, comme des animaux domestiques. Maintenant, tu n’es plus un esclave. Tu es un homme. Le mien » [21].

Dans la mesure où elle détruit en notre sujet ses convictions sur la morale en faisant craquer le carcan néocalviniste, son attachement à la tradition et aux institutions sociales et politiques, la relation amoureuse proscrite favorise sa renaissance, un acte de « mort de soi, afin de prendre conscience, différemment, du monde et de soi » [22]. Comme dans le récit de la Genèse, « culpabilité est égale à connaissance » [23] dans des romans où la fonction subversive du discours sur la sexualité affirme la liberté comme la norme.
En somme, dans l’univers romanesque de Brink, tout se passe comme si, révolté par la morale puritaniste de sa communauté d’origine et de ses conséquences néfastes sur l’histoire de son pays, l’actant-sujet (Afrikaner de préférence) prend le risque de violer une première frontière en entretenant une liaison illégitime avec une personne de sa communauté ou de la communauté anglophone. Enivré par le sentiment de liberté découvert et la connaissance (de soi et d’autrui) acquise, il est disposé à franchir une nouvelle barrière : celle qui le sépare de la communauté métisse, témoin vivant s’il en est des amours clandestines entre Blancs et Noirs figurées dans plus d’un roman. Seule la communauté indienne, cataloguée elle aussi comme non-européenne, manque à l’appel. Force est cependant de reconnaître que la géographie de l’amour que trace Brink à travers son abondante œuvre visait la transformation du pays de l’Apartheid en pays arc-en-ciel réconcilié sous le sceau de l’amour. Créé par l’archevêque Demond Tutu (Darbon ; 1996) dans une société travaillée par le religieux et dans laquelle le religieux servit de fondement idéologique à l’Apartheid et à la lutte contre l’Apartheid, le rainbowism métaphorisé ici par une sexualité libérée de toute considération raciale a certainement préparé la New Covenant, la nouvelle alliance, le nouveau pacte fondateur de la nouvelle Afrique du Sud, reléguant le pacte afrikaner au passé et annonçant la réconciliation et la fin des tribulations de tous les hommes. Au-delà, l’œuvre de Brink est un hommage vibrant aux femmes, prodigieuses rebelles souvent oubliées par l’histoire écrite par les hommes, pour leur rôle déterminant dans l’avènement d’« un monde dans lequel il ne sera plus inévitable de n’être qu’une victime » [24].

REFERENCES

BRINK, A., - Au plus noir de la nuit, Paris, Stock, 1976.
- Une Saison blanche et sèche, Paris, Stock, 1980.
- Sur un banc du Luxembourg, Paris, Stock, 1983.
- Le Mur de la peste, Paris, Stock, 1984.
- L’Ambassadeur, Paris, Stock, 1986.
- Un Instant dans le vent, Paris, Stock, 1987.
- Etats d’urgence, Paris, Stock, 1987.
- Les Imaginations de sable, Paris, Stock, 1996.
- Retour au jardin du Luxembourg : Littérature et politique en Afrique du Sud, 1982-1998, Paris, Stock, 1999.
- Les Droits du désir, Paris, Stock, 2001.
BOSCH, J., « Christianisme et Apartheid », Travaux et Documents du CAEN, n°31,1991.
CORNATION, M., Pouvoir et sexualité dans le roman africain, Paris, L’Harmattan, 1990.
GREIMAS, A.J., Du sens, essais sémiotiques, Paris, Seuil, 1970.
EVERAERT-DESMEDT, N., Sémiotique du récit, Bruxelles, De Boech-Wesmael s.a, 1989.
Herodote, « La nouvelle Afrique du Sud », n°82/83, Paris, La Découverte, 1996.
LANNI, D., Afrique du Sud. Naissance d’une nation plurielle, Paris, Editions de l’Aube, 1997.
LIMP, W., Anatomie de l’Apartheid, Paris, Casterman, 1972.
Notre Librairie, « sexualité et écriture », n°51, juillet/septembre, 2003.
SEVRY, J., Afrique du Sud : ségrégation et littérature, Paris, L’Harmattan, 1989.


[1] Université de Dschang.

[2] LANNI, D., Afrique du Sud. Naissance d’une nation plurielle, Paris, Editions de l’Aube, 1997.

[3] BRINK, A., Les Droits du désir, Paris, Stock, 2001, p. 308.

[4] BRINK, A., L’Ambassadeur, Paris, Stock, 1986, p. 204.

[5] BRINK, A., Etats d’urgence, Paris, Stock, 1987, p.259.

[6] BRINK, A., Les Droits du désir, op. cit., p. 384.

[7] BRINK, A., Une Saison blanche et sèche, Paris, Stock, 1980, p. 36.

[8] BRINK, A., Etats d’urgence, op. cit., p. 33.

[9] BRINK, A., Une Saison blanche et sèche, op. cit., p. 221.

[10] BRINK, A., Etats d’urgence, op. cit., p. 20.

[11] BRINK, A., Etats d’urgence, op. cit., p. 78.

[12] Idem., p. 296.

[13] BRINK, A., L’Ambassadeur, op. cit., p. 133-134.

[14] BRINK, A., L’Ambassadeur, op. cit., p. 213.

[15] BRINK, A., Etats d’urgence, op. cit., p. 182.

[16] Idem., p. 183.

[17] BRINK, A., Une Saison blanche et sèche, op. cit., p. 337.

[18] BRINK, A., Les Droits du désir, op. cit., p. 402.

[19] BRINK, A., Les Droits du désir, op. cit., p. 440-441.

[20] Idem., p. 450.

[21] BRINK, A., Un Instant dans le vent, Paris, Stock, 1987, p. 157.

[22] BRINK, A., L’Ambassadeur, op. cit., p. 308.

[23] BRINK, A., Etats d’urgence, op. cit., p. 227.

[24] BRINK, A., Les Imaginations de sable, Paris, Stock, 1996, p. 620.




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