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CHOC DES CIVILISATIONS, CHOC BIOLOGIQUE ET GESTION CAPITALISTE DU MONDE
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Ethiopiques n° 74.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005.
Altérité et diversité culturelle

Nkolo FOE [1]

1. LE POINT SUR LA POLITIQUE DES RACES ET LA POLITIQUE DES NATIONS

En redécouvrant la théorie du choc des civilisations, S. Huntington [2] s’est résolument inscrit dans l’une des tendances les plus réactionnaires de la pensée contemporaine. Comment ne pas y voir une terrible régression, par rapport non seulement à l’idéal universaliste du XVIIIe siècle, mais aussi à la conception politique de l’humanité prônée par E. Renan. Pour conjurer les « guerres zoologiques » entre les hommes, Renan sut référer cette conception à la question sociale et démocratique. Que suppose une telle conception ? Deux principes fondamentaux la guident.

1. La liberté et l’indépendance de l’homme par rapport à la nature et à la culture. Ainsi, « l’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes » [3]. Prenons le cas qui intéresse Renan, la nation.

« C’est une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur [qui] crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister » [4].

Evidemment, S. Huntington est loin d’une telle perspective. C’est lui qui fait du lien entre l’homme et sa culture un lien d’essence, que rien ne saurait entamer ni contrarier [5].

2. La primauté de la question sociale et démocratique. Par rapport aux questions patriotiques, Renan reconnaît aux questions sociales et démocratiques une légitimité plus grande : « Elles seront peut-être, en un sens, la grande pacification de l’avenir » [6]. Contrairement aux questions patriotiques, facteurs évidents de discorde et même de guerre, les questions sociales et démocratiques, qui demandent le consentement des hommes, constituent donc un facteur évident de paix. C’est ce que Renan s’emploie à rappeler fermement à Strauss dans l’opposition qu’il établit entre la « politique du droit des nations » et la « politique des races » :

« Notre politique, c’est la politique du droit des nations ; la vôtre c’est la politique des races : nous croyons que la nôtre vaut mieux. La division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur une erreur scientifique, très peu de pays possédant une race vraiment pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres « zoologiques »... analogues à celles que les diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux et tous nécessaires qui s’appellent l’humanité » [7].

Comme Strauss, Huntington a « levé dans le monde le drapeau de la politique ethnographique et archéologique en place de la politique libérale ». Cette politique sera fatale à l’humanité, puisque l’ethnographie ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, les chocs biologiques se superposant ici aux chocs de civilisations. Il est significatif que quant à l’avenir de l’humanité, Huntington ne voit pas d’autre perspective que les conflits intercivilisationnels dont l’issue ne dépendra pas de l’efficacité des institutions internationales, mais des rapports de force à l’état brut [8].


2. MONDIALISATION ET REFLUX BIOLOGIQUE DES SUPERFLUS

Mettons ces questions en rapport avec la sociobiologie et la « psychologie raciale ». Intéressantes de ce point de vue, les vues de F. Galton et de K. Pearson recoupent en gros la conception organique de la nation propre à Huntington. Leur doctrine repose en effet sur la conviction qu’en son essence la plus profonde, la nation constitue d’abord un « tout homogène, et non un mélange de races supérieures et inférieures [9] ». Là est la « vision scientifique » de la nation que tentaient de promouvoir Pearson et son maître. C’est donc une telle vision qui voulait que la nation fût

« un tout organisé, maintenu à un degré élevé de cohésion interne, grâce à la certitude que ses membres fussent recrutés de façon substantielle parmi les souches les meilleures, et maintenu également à un degré élevé d’efficacité externe par la compétition, principalement la guerre entretenue avec les races inférieures ». [10]

Très critique à l’égard du multiculturalisme, Pearson ne croyait pas qu’il fût indiqué de faire coexister sur un même territoire des races différentes. A cet égard, il proposait rien moins qu’une solution radicale. Selon lui, la « saine alternative » voulait que la race la plus forte chassât la plus faible. S’adressant particulièrement aux racistes Blancs d’Afrique du Sud, Pearson écrivait : « Nous ne connaîtrons pas une situation sociale saine en Afrique du Sud tant que les Bantous n’auront pas été repoussés vers l’équateur [11] ». Le génocide des Européens contre les peuples indigènes d’Amérique apparaissait aussi à Pearson comme un exemple de colonisation scientifique à suivre. Gobineau lui-même ne pensait pas autre chose en demandant de chasser les Hottentots dans les kraals, ce peuple ne constituant « qu’une misérable créature humaine qui n’est pas des nôtres [12] ».
Voilà comment la « science des races » justifie le génocide. La sociobiologie a inscrit dans les gènes les conduites de cette nature, justifiées, selon ses idéologues, par « l’égoïsme génétique » qui caractérise chaque individu. Comme l’a noté M. Veuille, la sociobiologie est vraiment convaincue que la nature humaine est dominée par la compétition. C’est donc de cette façon que l’instinct guerrier, la xénophobie, tous les systèmes de domination sociale et politique, la domination masculine et la soumission féminine, etc., apparaissent comme autant de schémas innés, c’est-à-dire inscrits dans les gènes [13].
Poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes, la théorie du choc des civilisations manipulée avec désinvolture par Huntington ne peut logiquement aboutir qu’à l’élimination des civilisations estimées inférieures. À cet égard, les scénarios de guerre chez cet auteur sont particulièrement inquiétants. Ainsi, pour lui, les motifs de conflit entre l’Occident et le monde islamo-confucéen ne manquent pas. La modification des rapports de force entre l’Occident et l’Asie constitue une raison suffisante pour lancer une guerre inter-civilisationnelle. Or la préservation de l’identité et de la supériorité de l’Occident passe nécessairement par l’application d’un train de mesures cyniques. Entre autres, il s’agit de « freiner le développement de la puissance militaire conventionnelle et non conventionnelle des Etats de l’Islam et des pays de culture chinoise » ; d’« empêcher que le Japon s’écarte de l’Ouest et de se rapprocher de la Chine » ; de « maintenir la supériorité technologique et militaire de l’Occident sur les autres civilisations [14] », etc.
Telle est la véritable nature du « monde polycentrique et multicivilisationnel » proposé par Huntington. En réalité, cet univers en réseaux, fondé sur la subsidiarité et le non interventionnisme dans les affaires des autres civilisations, s’écroule de lui-même, dès lors que nous savons la finalité de la puissance sans égale que la civilisation occidentale accumule depuis des siècles. Il semble que ce programme soit plus sérieux que la phraséologie sur la diversité des cultures, la subsidiarité, la coopération entre les différentes civilisations du monde. Huntington croit vraiment à la nécessité de détruire la puissance chinoise et de neutraliser les « Etats de l’Islam. » Il s’agit pour lui d’assurer à l’Occident un pouvoir sans partage sur le monde.
Mais pourquoi s’assurer le monopole de la puissance et détruire les Etats phares du monde islamo-confucéen ? Il suffit de lire attentivement Huntington pour avoir la réponse. Celle-ci se trouve dans l’exposé des thèses darwiniennes qui présentent les peuples en compétition permanente pour le contrôle égoïste des ressources rares de la planète, le pétrole en particulier [15]. Or, toute compétition véritable suppose un vainqueur et un vaincu. La victoire sur les vaincus permettra l’établissement d’une hiérarchie stricte entre les civilisations, les races et les ethnies du monde. C’est ainsi que l’univers aux multiples civilisations de Huntington ressemble à un monde de prédateurs voraces, les uns prêts à dévorer les autres.
Rappelons qu’en se représentant la société internationale comme une jungle, O. Spengler avait déjà dressé un tableau lugubre où, pour leur survie, les civilisations et les cultures se comportaient en prédateurs, prêts à exterminer les ennemis. Il faut prendre ces questions très au sérieux, dans la mesure où l’histoire passée et actuelle de l’humanité nous apprend que les chocs biologiques ont souvent constitué une composante essentielle du choc des civilisations. Des penseurs comme J.-B. Say et Hegel en parlent comme d’une circonstance métaphysique intervenant de toute nécessité dans l’histoire, mais aussi comme d’une conséquence logique de l’odyssée de la Raison ou encore, de cette supériorité d’intelligence qui laisse entrevoir aux peuples blancs « le mieux en tout genre et les bons moyens d’y parvenir [16] ». Selon Say,

« Le besoin de perfectionnement qui tourmente les Européens, et qui, sans doute, provient « d’une supériorité d’intelligence » de cette race, ne porte pas seulement sur les sciences et les arts libéraux et industriels, il porte sur les relations sociales des hommes entre eux, soit des hommes de la même nation, soit des hommes et des nations qui leur sont étrangers. Il en résulte qu’ils doivent toujours gagner du terrain sur les peuples stationnaires ; et comme toute espèce de population se multiplie en proportion des moyens qu’elle a d’exister, à mesure que les Européens gagnent du terrain sur les peuples d’Amérique et d’Asie, cette race européenne se multiplie ; tellement qu’à présent, la race européenne est en Amérique bien supérieure en nombre à la race américaine indigène ; dans l’Amérique du Nord, les Indiens de quelque nation qu’ils soient diminuent tous les jours ». [17]

J.-B. Say avait une conception assez particulière de la mondialisation et du cosmopolitisme. Pour lui, en effet, le sort commun de toutes les nations de la planète est de devenir européennes. Il va sans dire que d’après une telle conception, l’européanisation du globe se fera nécessairement par le reflux biologique des autres races. Cette conception, Say la partageait avec Hegel. Ce dernier célébrait dans les Grandes découvertes l’annonce solennelle d’un beau jour : le jour de l’universalité. Or, écrit Hegel, à l’approche de l’Esprit universel, les autres civilisations s’effondrèrent.


Il suffit d’une connaissance sommaire de l’histoire de la colonisation de l’Amérique pour se rendre compte que l’Esprit universel dont le seul éclat provoque l’effondrement de civilisations entières ne constitue qu’un euphémisme pour désigner le choc biologique entre une Europe armée de ses techniques, de ses institutions, de sa religion, mais aussi de ses virus et de ses bactéries. C’est dire que l’Esprit hégélien avait les couleurs de la Raison, certes, mais il portait également le masque lugubre de la mort. Décidément, l’Esprit du monde tant exalté par le philosophe était un bien curieux Esprit. Il s’agissait d’un Esprit létal. J. Diamond a parfaitement raison : la supériorité de l’Occident reposait sans doute sur son organisation politique, sa science et sa technique, mais aussi sur ses chevaux, ses germes, ses armes à feu, etc., permettant ainsi la création du premier grand Etat moderne fondé sur le génocide : les USA.
André Chambraud a fait un constat juste en notant : « Supprimer l’espèce humaine, ce serait dans la souriante logique de notre capitalisme triomphant [18] ». C’est ce que disait déjà Marx dans sa critique des tendances malthusiennes d’un capitalisme enclin à supprimer l’homme et ses besoins, au lieu de régler par des moyens humains le problème de la pauvreté. Il écrit :

« L’extinction des besoins comme principe de l’économie se montre de la manière la plus éclatante dans sa théorie de la population. Il y a trop d’hommes. L’existence même des hommes est un pur luxe et si l’ouvrier est « moral » il sera économe dans sa procréation... La production de l’homme apparaît comme une calamité publique » [19].

Mais l’on ferait une mauvaise lecture du discours des « croyants de la race » en omettant l’autre véritable dessein, qui consiste en un rejet franc de la démocratie. A la base d’une telle attitude, il y a le mépris du peuple. Du reste, c’est à ces conclusions qu’aboutit H. Juin, dans son évaluation du gobinisme. Comme tous ceux de sa race, Gobineau n’était raciste que dans la mesure où il haïssait mortellement la démocratie et la foule qui en incarnerait les principes [20]. Gobineau partage cette haine avec Nietzsche mais aussi avec les partisans de l’eugénisme et du malthusianisme. C’est dans le mépris de la canaille qu’il faut chercher leur véritable finalité. Comme Malthus, Galton considérait qu’une contrainte sévère devait être exercée « pour empêcher la libre reproduction de la souche de ceux qui sont sérieusement affectés de folie, d’imbécillité, de penchants criminels prouvés ou de paupérisme [21] ».
Les politiques malthusiennes des agences du libéralisme mondial suggèrent-elles autre chose ? Il est bien connu que « pour les riches, les pauvres sont un sujet d’inquiétude de par leur existence [22] ». Or selon A. Sauvy, « parler du problème de la population mondiale » est absurde. Pourtant, cela n’empêche guère la prescription de politiques malthusiennes sévères même aux pays démographiquement sinistrés. C’est le cas de l’Afrique qui n’a jamais réussi à rétablir un équilibre démographique rompu depuis la traite négrière et la colonisation.
L’Occident n’a jamais renoncé à la contrainte pour imposer sa solution malthusienne afin de résoudre le problème de la population mondiale. En 1970 aux USA, un congrès se réunit pour réduire la population mondiale, en particulier celle du Tiers-Monde. Il fut ainsi suggéré de verser des stérilisants dans l’eau des villes, en forçant au besoin la volonté des gouvernements indigènes [23].
Le problème que la bourgeoisie tente ainsi de régler par des moyens radicaux est, on le sait déjà, celui de la pauvreté dans le monde. Commode pour les riches, la solution malthusienne a l’avantage de régler par érosion le problème posé par l’existence des superflus. C’est l’inquiétant constat que fait Amina Mire, dans son évaluation du discours occidental sur la surpopulation, notamment des pays du Sud. Elle écrit :

« In Africa and elsewhere in the southern hemisphere, the current discourse on “overpopulation” which in reality, means the overpopulation of those who are not white, women’s bodies and women’s reproduction capacity have entered the western hegemonic discourse as the need for states to control their “population”. As a result, african and other third world governments have now official policies on population control » [24].

En Occident, la population mondiale constitue un enjeu stratégique majeur. Elle entre dans la définition même du concept de « sécurité nationale » telle qu’envisagé par les USA. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le mémoire intitulé : Implications of Worldwide Population control for U.S. Security and Overseas Interests. Document du Conseil National de Sécurité des USA daté du 10 décembre 1974, il fut adopté par le Président Ford et adressé pour exécution au Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, aux Secrétaires à la Défense, au Trésor, à l’Agriculture, mais aussi au Directeur de la C.I.A et aux Chefs d’Etat-major. Comme l’écrit G. Grondin :

« L’idée de base de cette étude, écrite sous la responsabilité de Henry Kissinger, est que pour perpétuer l’hégémonie américaine sur le monde et assurer aux Américains un libre accès vers les minéraux stratégiques de l’ensemble de la planète, il est nécessaire de contenir, voire de réduire (sic), la population de ces treize pays du Tiers monde (l’Inde, le Bangladesh, le Nigeria, le Brésil, le Pakistan, le Mexique, l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande, l’Égypte, la Turquie, l’Ethiopie et la Colombie) dont le poids démographique à lui seul, pour ainsi dire, a joué un rôle de premier plan en politique internationale » [25].

On le voit, les néo-malthusiens parient sur l’étiage démographique du Tiers-monde afin de régler radicalement le problème de la disponibilité des ressources et de leur partage. C’est sous le néolibéralisme que l’on exalte la suppression des superflus. Grâce à la solution malthusienne, il ne sera plus exigé aux riches de partager avec ces derniers les ressources rares de la terre. C’est sur ce plan que le nettoyage démographique coïncide avec le nettoyage ethnique, et que la guerre biologique fait partie de la stratégie globale de « solution finale. »


3. LE SPECTRE DE LA GUERRE BIOLOGIQUE

Depuis l’époque des Croisades, le nettoyage ethnique est une composante essentielle de l’entreprise de domination économique et culturelle du monde. Tantôt ce nettoyage revêt des formes brutales - massacres à grande échelle, génocides, expulsion de populations -, tantôt des formes subtiles - appauvrissement continu des populations indigènes, épidémies provoquées ou entretenues. Comme cela se disait à l’époque de l’Apartheid, il s’agit de « trouver les moyens de tuer en faisant croire à une mort naturelle ». De pair avec les armes et l’organisation politique, les microbes létaux - dont J. Diamond souligne à juste titre l’importance dans l’histoire - sont parmi les agents modernes de conquête et de domination militaire, économique et politique des nations non occidentales. Ce qui est sûr, selon Diamond, c’est que le monde blanc et bourgeois est le principal bénéficiaire de la mondialisation des virus et des bactéries. Et ce bénéfice est constant depuis cinq siècles.
Depuis la conquête de l’Amérique, le spectre de la guerre biologique plane sur le monde. Et cette guerre n’est pas un accident de l’histoire ou, comme s’efforce de le démontrer Diamond, un « effet collatéral », non souhaité par les envahisseurs. Les documents historiques les plus incontestables montrent que le génocide fait partie des plans intrinsèques du capitalisme en expansion. C’est ainsi que Pizarro planifia le génocide des Indiens en répandant la variole parmi les populations indigènes. Le même forfait de purification ethnique fut perpétré en 1763, à Pontiac, par le gouverneur de la Nouvelle Ecosse, le général Ahmerts et le colonel Bouquet. Un échange de correspondances entre les deux hommes est édifiant à cet égard :

« Ne pourrions-nous pas, écrit le général, tenter de répandre la petite vérole parmi les tribus indiennes qui sont rebelles ? Il faut en cette occasion user de tous les moyens pour les réduire ».

La réponse du colonel Bouquet est sans équivoque :

- Je vais essayer de répandre la petite vérole grâce à des couvertures que nous trouverons le moyen de leur faire parvenir. Sur quoi le général approuve :
- Vous ferez bien de répandre ainsi la petite vérole et d’user de tous les autres procédés capables d’exterminer cette race abominable » [26].
Il convient de noter le parallèle entre la théorie du « choc des civilisations » et celle des « chocs viraux [27] ». Aujourd’hui, ces théories sont contemporaines de l’hystérie malthusienne, latente dans l’idéologie du capitalisme, notamment lorsque cette dernière tente de légitimer les inégalités sociales ou encore de régler le problème de la pauvreté dans le monde.
Il est étrange qu’une pandémie comme le Sida soit contemporaine de l’hystérie ultra-malthusienne. Rien n’interdit de se demander si cette pandémie n’entre pas dans les arsenaux biologiques accumulés par le monde capitaliste, depuis le début du XXe siècle, pour défendre son mode de vie. Hors de toute perspective délirante, il est difficile d’expliquer aux peuples du Sud que c’est par pure pingrerie bourgeoise que les laboratoires pharmaceutiques occidentaux leur refusent le bénéfice des tri-thérapies, lorsqu’on sait avec quel empressement ces mêmes laboratoires cèdent face aux injonctions des USA pour réduire les coûts des antibiotiques entrant dans le traitement de l’anthrax par exemple. Et puis, les craintes des pays du Sud ne sont pas que purs fantasmes paranoïaques. Nul n’ignore que les états-majors du monde capitaliste n’ont jamais renoncé à la production d’armes de destruction massive. Comme l’écrit H. Mollaret :

« Les progrès de la microbiologie, une maîtrise suffisante des micro-organismes, la possibilité de les produire en masse, de les lyophiliser pour les rendre plus maniables... ; la possibilité de les modifier par manipulation génétique afin d’en rendre le diagnostic plus difficile et le traitement impossible [28] [ne sont plus du domaine de la science-fiction] ».

Depuis la fin des années 1970 jusqu’au démantèlement de l’Apartheid, de nombreux germes, dont celui de l’anthrax, furent utilisés comme armes de guerre par les racistes blancs, dans le but de mettre fin aux luttes nationalistes en Afrique australe. Les sinistres exploits du projet Coast avec Wouter Basson sont connus. Plus généralement, les pays impérialistes ne renoncent pas à la production d’armes biologiques ethniques capables de frapper sélectivement des populations aux caractéristiques génétiques déterminées. Selon un rapport de l’American Chemical Society, la division d’élite de recherche d’armes anti-insurrectionnelles de l’ARPA eut à soutenir, « dans le cadre du projet Agile, des études sur les tolérances et intolérances des protéines sanguines de diverses populations du sud-est asiatique à de multiples germes infectieux [29] ». On a pu mettre ces faits en rapport avec des études subventionnées par le département américain de la défense, études concernant : la carte des groupes sanguins dans le monde, le décodage du génome humain, les mécanismes d’immunité au paludisme, etc. [30]
On ne peut s’empêcher de comprendre ces faits en relation avec certains courants réactionnaires de la biologie contemporaine qui ont tenté de donner une assise biologique et raciste au néo-malthusianisme. J. Monod [31] a pu ainsi écrire qu’à partir d’un certain degré d’évolution de l’espèce, la guerre tribale dut jouer un rôle décisif en tant que facteur de sélection des hommes. Pour Monod, la pression de sélection a pu favoriser l’expansion des races les mieux dotées d’intelligence, d’imagination, de volonté et d’ambition. Certes - et contrairement aux sociobiologistes -, Monod est convaincu que l’évolution de la civilisation moderne ne laisse plus aucune place à la sélection, l’évolution culturelle s’étant dissociée du génome grâce à sa rapidité croissante et à sa complexité.
Comme on le voit, les conséquences de la théorie du choc des civilisations sont des plus inattendues. Elles sont terribles au regard des menaces que la guerre biologique fait peser sur l’humanité. Avec lucidité, G. R. Taylor a élaboré un scénario catastrophe en mettant en perspective « le spectre de la guerre génétique » dont rêvent certains esprits diaboliques. Une telle guerre signifierait par exemple ceci :

« Quelqu’un mettrait au point un virus qui sensibiliserait l’homme à une substance quelconque, puis répandrait ce virus de par le monde. Lorsque toute la population aurait été atteinte, sans s’en rendre compte, l’agresseur annoncerait ce qu’il a fait et menacerait de répandre la substance à laquelle tous, sauf ses proches, seraient devenus vulnérables. Et il poserait les conditions auxquelles il s’en abstiendrait » [32].

On aurait ici un exemple classique d’utilisation d’armes génétiques dans le terrorisme, aujourd’hui aspect essentiel des « guerres de civilisations ». Or, G. R. Taylor a réussi à mettre la guerre génétique en rapport avec le concept de « guerre non déclarée », chère notamment aux stratèges américains. Actuellement, écrit-il,

« On estime que la meilleure manière de faire la guerre consiste à la mener sans que l’ennemi sache ce qui est en train de se passer. Par exemple, si un pays acquiert la maîtrise de la météorologie, inflige à son ennemi des récoltes déficitaires et s’en assure de bonnes, au bout de quelques années, la position du pays agresseur sera supérieure à celle de l’autre. Ensuite, le premier pourra disséminer à bas bruit quelques fléaux agricoles : rien de spectaculaire qui éveillerait les soupçons, mais seulement une petite aggravation ici et là de maladies connues et dont l’apparition semble naturelle. Pourquoi s’arrêter aux végétaux et au bétail ? De petites épidémies arrangeraient les choses. Le simple rhume empêche de travailler : il faudrait dix ans ou plus au corps médical du second pays pour réaliser qu’il est vraiment trop malchanceux en ce qui concerne les maladies mineures. Cependant, l’ennemi truque ses propres statistiques pour éviter des comparaisons qui seraient odieuses. Mais nous n’en sommes encore qu’à l’aspect biologique des hostilités. La concurrence industrielle, des sinistres qui ruinent les compagnies d’assurance, le racolage des ingénieurs et techniciens et mille autres procédés contribueraient à saper la vigueur du pays attaqué. Il suffit d’ailleurs d’un régime à l’esprit étroit, d’une religion obscurantiste pour empêcher un pays de progresser ». [33]


Reconnaissons avec l’auteur qu’un tel scénario ne relève pas du simple fantasme. Depuis la guerre du Vietnam et les entreprises terroristes de la CIA dans le Tiers-monde, il est prouvé que la guerre se passe bien de cette façon-là. Dans l’ensemble, du reste, les milieux conservateurs les plus radicaux en Occident n’ont pas renoncé à l’idée terrible et extravagante consistant à « affaiblir les caractéristiques héréditaires de l’ennemi tout en s’ingéniant à améliorer les siennes propres [34] ». En fait, souligne G. R. Taylor :

« La solution la plus simple, évidemment, consiste à envoyer les citoyens atteints de tares génétiques se marier dans le pays ennemi et y répandre les mauvais gènes ; mais, dès les premiers résultats, ce serait trop facile à déceler. Il y a des méthodes plus subtiles, celles qui consisteraient par exemple à dégoûter de procréer les gens les plus intelligents et les plus qualifiés. Et puis, il y a la guerre génétique proprement dite. Si on peut se servir de virus pour introduire de nouveaux matériaux génétiques dans les cellules, peut-être peut-on trafiquer les gènes d’un autre pays sans que sa population s’en rende compte. Comme elle l’a déjà fait si souvent dans le passé, l’histoire enregistrerait seulement ceci : tel ou tel pays s’est hissé à l’hégémonie alors que d’autres sont tombés en décadence ». [35]

Il suffit de s’intéresser aux questions militaires contemporaines pour se rendre compte qu’au nom du choc des civilisations, la guerre biologique est une réalité dans notre monde. L’Occident est régulièrement accusé d’utiliser les armes biologiques contre les peuples indociles du Tiers-Monde. En 1971, la CIA fut accusée d’avoir introduit à Cuba divers virus pathogènes pour l’homme et les animaux - virus de la dengue et de la peste porcine en particulier -, afin de déstabiliser le régime de F. Castro [36] . Ces choses terribles font partie de notre monde, dominé par le capitalisme, mais où le choc des civilisations n’a jamais été aussi vivace. C’est la pleine conscience d’un tel choc qui fit croire aux savants fous de l’Apartheid qu’on pouvait mettre au point des pilules racistes capables de transformer les Blancs en Noirs - aux fins de stratégie militaire dans la lutte anti-nationaliste -,ou encore des bactéries non moins racistes capables de discerner les Blancs des Noirs et de décimer ces derniers.

CONCLUSION

Après les Lumières et la Révolution française, l’illusion avait consisté à croire que l’homme s’était définitivement affranchi du régime des liens de sang, avec ses conséquences radicales en termes de négation de l’Autre. Or, il faut noter que chaque fois que les rapports sociaux capitalistes se durcissent - ce fut le cas à la fin du XIXe siècle, c’est aussi le cas à l’heure actuelle -, les milieux bourgeois les plus radicaux remettent en avant la biologie, la race et le sang. C’est la nostalgie des dynasties passées qu’exprime la philosophie de la vie de Nietzsche et Spengler. C’est cette époque seulement qui pouvait produire cette chose extravagante consistant à lier la science, la technique et les armes de destruction massive à l’essence d’une race, la race blanche, et d’une civilisation, la civilisation occidentale. Le monopole sans précédent de puissance est donc au service d’une cause où géostratégie et ethnostratégie se combinent dans un dessein commun : approfondir et rendre irréductible le fossé entre la civilisation et la barbarie, le cosmos et le chaos, l’Occident et le reste du monde.


[1] Département de Philosophie, Ecole Normale Supérieure de Yaoundé, Cameroun.

[2] Cf., Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob (trad. française), 1997.

[3] RENAN, E., Qu’est-ce qu’une nation ? (Et autres essais politiques), Paris, Presses Pocket, 1992, p. 56.

[4] RENAN, E., Qu’est-ce qu’une nation ? op.cit., p. 56.

[5] Pour un examen approfondi de cette question, Cf. M. CRÉPON, L’Imposture du « Choc des civilisations », Paris, Pleins-Feux, 2002, p. 45.

[6] RENAN, E., « Lettre à Strauss » (13 septembre 1870), in Qu’est-ce qu’une nation ? p. 128.

[7] Idem., p. 157.

[8] Sur cette question, voir aussi M. CREPON, op. cit., p. 32.

[9] PEARSON, K., National Life from the Standpoint of Science, cité par M. BILLIG, L’internationale raciste. De la psychologie à la “science des races”, Paris, Maspéro, 1981, p. 31.

[10] PEARSON, in Billig, L’internationale raciste, p. 31.

[11] PEARSON, op.cit., p. 30.

[12] GOBINEAU, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Belfond, 1967, p. 440-441.

[13] VEUILLE, M., La sociobiologie, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1986, p. 4.

[14] HUNTINGTON, S., Le Choc des civilisations, op. cit., p. 470.

[15] HUNTINGTON, S., Le Choc des civilisations, op. cit., p. 475.

[16] SAY, J.-B., Cours d’économie politique et autres essais, Paris, Flammarion, 1996, p. 214.

[17] SAY, J.-B., Cours d’économie politique et autres essais, op. cit., p. 214.

[18] CHAMBRAUD, A., in L’Evénement du jeudi, 31 décembre 1992, p. 7.

[19] MARX, Critique de l’économie politique, Paris, UGE, 1972 (traduction française), p. 173.

[20] JUIN, H., Préface à Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, p. XI.

[21] GALTON, Memories, cité par M. BILLIG, L’Internationale raciste, p. 24.

[22] SAUVY, A., La Population, Paris, PUF, p. 116.

[23] Ibid., p. 118.

[24] MIRE, Amina, "In/Through the Bodies of Women : Rethinking Gender in African Politics", Presented to the Association of African Political Science, Yaounde, janvier 2000, inédit, p. 16.

[25] GRONDIN, G., Qui a gagné au Caire ? Rapport concernant la conférence sur la population et leDéveloppement (du 5 au 13 septembre 1994), Montréal, Campagne Québec-Vie, p. 11.

[26] Cité par MOLLARET, H., « L’arme biologique », in Historia, janvier 1991, n° 529, p. 89.

[27] Cf. MEYER, J., Les Européens et les autres : de Cortès à Washington, A. Colin, 1975, p. 159.

[28] MOLLARET, « L’arme biologique », in Historia, op. cit., p. 90.

[29] MENAHEM, G., La science et le militaire, Paris, Seuil, 1976, 243. Voir aussi p. 240.

[30] Idem., p. 240.

[31] MONOD, J., Le Hasard et la nécessité : essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970, p. 205.

[32] Ibid., p. 240.

[33] op.cit., 1970, pp. 240-241.

[34] id.Ibid.

[35] op.cit.,

[36] MOLLARET, H., « L’arme biologique », in Historia, op. cit., p. 93.




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