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LA NOUVELLE CONGOLAISE DE LANGUE FRANCAISE. ETAT DES LIEUX
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Ethiopiques, n° 68, 1er semestre 2002

Auteur : A. MBUYAMBA KANKOLONGO

La nouvelle, un genre littéraire importé de l’Occident, possède ses propres caractéristiques qui la différencient traditionnellement par exemple du roman ou du conte. Dès lors, une question se pose : quelle est la configuration de la nouvelle de langue française en République Démocratique du Congo, anciennement appelée "La République du Zaïre" ?
Notre analyse, qui s’inscrit dans une perspective socio-critique, porte sur les titres, les constantes thématiques et l’écriture.
Elle mettra l’accent sur les rapports étroits qui existeraient entre la nouvelle et la société congolaise dans sa singularité : conditions socio-culturelles, politiques, économiques, idéologiques, etc. Ce qui, en définitive, nous permettra de voir si cette nouvelle est enracinée dans son propre humus.
Il sied de faire remarquer, d’entrée de jeu, que bien des textes africains en général et congolais en particulier défient le découpage traditionnel des genres littéraires hérités de la tradition littéraire occidentale. Cette instabilité ou mieux encore ce "flou", sur le plan de la forme des genres littéraires africains, est l’indice que tout est en pleine mutation. Toutefois, disons qu’un genre littéraire est constitué dès le départ par un ensemble de textes qui partagent des thèmes et des procédés stylistiques ou esthétiques concourant à un certain effet spécifique. C’est ce critère qui, au total, a permis d’établir le corpus1. Celui-ci est composé de textes qui se donnent à lire comme des nouveaux, mêmes si leurs auteurs ou éventuellement les éditeurs les nomment autrement.

1. L’EXAMEN DES TITRES

D’une manière générale, le titre intitule l’ensemble des enjeux du texte qui suit. Souvent, le thème même du livre est déjà inscrit dans le titre. Celui-ci, écrit Henri Mitterrand, est un "syntagme" qui, peu ou prou résumé, ou peu ou prou citation, fonctionne comme un nom propre, mais un nom propre assez particulier, puisqu’il recrute ses éléments dans le langage même de l’œuvre, tout en lui servant de métalangage2. Parce qu’il annonce dans la majorité des cas le thème ou le contenu de l’œuvre, le titre se présente comme la "carte d’identité" ou la "carte de visite" du livre.
L’examen abordera successivement la morphologie des titres, leur sémantisme et leur teneur idéologique.

1.1. La morphologie des titres

Dans leur ensemble, les titres de notre corpus présentent trois structures morpho-syntaxiques :

- titre (La gangue, Le Réfugié, L’Ivrogne, etc.).
- titre + sous-titre (Sabu, un enfant de chez nous).
- titre + indication générique (Londola suivi de Le malade mental. Nouvelles).

De façon générale, les titres simples, c’est-à-dire réduits au seul élément "titre" sont majoritaires, sans un sous-titre ou une indication générique. En revanche, le cas du titre accompagné d’un sous-titre est rare. Cependant, l’appellation de "nouvelle" ou de "nouvelles" (lorsqu’il s’agit souvent d’un recueil) revient fréquemment. Le recours à ce qualificatif, nous semble-t-il, est l’indice qu’utilise l’auteur ou l’éditeur pour souligner la spécificité du texte par opposition aux autres genres narratifs. Et, peut-être même, mettre aussi l’accent sur la littérarité du texte.
Au total, titres généralement courts et souvent transparents, ils puisent leurs matériaux dans le langage courant ou dans la quotidienneté de la vie. De ce fait, ils ne posent aucun problème de déchiffrement.

1.2. La sémantique des titres

A ce niveau, les titres de notre corpus se répartissent en titres "subjectaux" et en titres "objectaux". En effet, les premiers sont ceux qui désignent explicitement le contenu ou le thème du texte. En voici quelques-uns comme illustration : Lôlo, au royaume des ténèbres, Le sinistré, Le fossoyeur, Ventre creux, Londola ou le cercueil volant, Un voyage comme tant d’autres, etc.
Par contre, les seconds annoncent à l’avance le dénouement de l’intrigue. On pourrait même les qualifier de titres "proleptiques"3, en ce sens qu’ils suggèrent dès le départ l’issue du récit. C’est le cas des titres comme Village qui disparaît, Aimer à en mourir, Récit de la damnée, Trahison filiale, la Méprise, etc.
Ces titres, on le voit, sont tous transparents et, de ce fait, ils répudient l’énigme ou le suspens qui sont pourtant la "voie royale" de toute littérature narrative. En effet, ces titres écartent toute surprise chez le lecteur. Au contraire, ils l’accrochent et l’invitent à découvrir peut-être du déjà vu ou du déjà connu.

2. L’idéologie dans les titres

Comme discours sur le monde, le titre se caractérise, au plan du dénoté, par une teneur idéologique. Les titres, appelés alors dans ce cas des opérateurs4, expriment soit l’animé humain, l’inanimé, la temporalité, la spatialité ou un fait événementiel. Illustrons, de façon succincte et à titre exemplatif, quelques-uns de ces différents opérateurs.

a. L’animé humain

. Le fossoyeur
. Londema (le nom d’une héroïne)
. Sabu (le nom d’un héros)
. Ahata (le nom d’une héroïne)
. Le malade mental, etc.

b. L’inanimé

. Pour une noix de palme
. Londola ou le cercueil vivant, etc.

c. La spatialité

. Lôlo, au royaume des ténèbres,
. Village qui disparaît
. Village en sursis
. De Kolwezi à Kasaji, etc.

d. Evénements

. La confession du sergent Wanga
. La récompense de la cruauté
. Sandruma5, etc.

e. Temporalité

. Chronique katangaise
. Espace d’un rêve, etc.

A ce niveau, il se révèle que le choix des titres n’est pas fortuit. Ce choix, bien particulier, se rapproche soit du réel, soit du crédible, soit du possible.
En somme, l’étude morphologique, sémantique et idéologique des titres de notre corpus a montré que le titre, dans la nouvelle de langue française en République Démocratique du Congo, est l’un des lieux fondamentaux où s’inscrit la signification du livre. Ainsi les titres informent déjà d’entrée de jeu sur les contenus des textes qu’ils annoncent en orientant en quelque sorte la lecture qui suivra. Embrayeurs des sens, les titres renvoient soit au thème principal, soit encore au héros éponyme, etc. Enfin, le titre se dévoile comme un discours aussi bien sur l’œuvre que sur le monde.

2. LES CONSTANTES THEMATIQUES

Comme toute œuvre littéraire - la poésie, le roman et ou le théâtre - la nouvelle de langue française en République Démocratique du Congo s’offre comme l’espace d’une réflexion ontologique qui amène l’écrivain à scruter la réalité de sa société, mieux à dévoiler l’existence de celle-ci dans sa singularité. Ainsi l’homme et la société sont au centre de ses préoccupations. Les thèmes récurrents ou les problèmes abordés et analysés qui reviennent souvent dans les textes de notre corpus relatent des faits sociaux, des histoires qui rappellent le vécu des gens, et dont les héros appartiennent aux couches populaires. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le témoignage et la vérité psychologique l’emportent sur le reste. Il semble bien que l’urgence d’informer et d’éduquer le public lecteur incite le nouvelliste à puiser sa matière dans le déjà-existant plutôt qu’à mettre son imagination au service des faits gratuits, déconnectés de la réalité sociale. Le nouvelliste congolais se veut le témoin oculaire deon temps et de sa société présente. A ce titre donc, il se considère comme le porte-parole des sans-voix.
Dans cet ordre d’idées, La récompense de la cruauté suivi de N’gobila des Mswata et Faire médicament de Paul Lomami Tshibamba stigmatisent la pénétration coloniale en terre congolaise. Ces nouvelles sont à la fois des "œuvres d’imagination" et des "témoignages". Si N’gobila des Mswata évoque les débuts de la colonisation belge, par contre, La récompense de la cruauté en décrit l’apogée tandis que Faire médicament donne à voir la résistance noire au colonisateur blanc ; bien que publiées dans les années 1970, l’auteur a révélé que ce sont des histoires qu’il avait inventées et écrites pendant la période coloniale. De ce fait, elles sont le témoin de la période évoquée.
L’histoire littéraire nous renseigne que la pratique de la nouvelle dans notre pays remonte à l’époque coloniale, dans les années 1940 et 1950. Malheureusement, tous les textes de cette époque, qui ont été élaborés à la faveur de certains concours littéraires6, sont aujourd’hui introuvables. Toutes nos recherches pour retrouver leurs traces sont restées vaines. C’est pourquoi, n’ont été pris en compte ici que les textes parus dans la période postcoloniale. C’est ici l’occasion de dire que la reconnaissance de la nouvelle de langue française dans notre pays a été l’œuvre essentiellement des concours littéraires de la meilleure nouvelle de langue française qu’organise annuellement depuis les années 1970 Radio France Internationale en collaboration avec l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) de Paris.
Yoka Lye Mudaba, plusieurs fois primé au concours de la meilleure nouvelle précité avec Le Fossoyeur (1976), Le Gourou (1992) pose dans Destins broyés (1991), un recueil de sept nouvelles :
« la grave et angoissante question à laquelle chacun des personnages de ces nouvelles, sept au total, essaie de trouver une réponse personnelle. Certes, à aucun d’entre eux, la vie n’a fait de cadeau ; mais tous ont contribué, à des degrés divers, à leur propre déchéance. De l’ivrogne impénitent mais insatisfait au condamné à mort innocent ; de la fiancée infidèle à la prostituée trimbalant son fœtus ou à celle s’illusionnant de pouvoir refaire sa vie avec un inconnu ; du petit adulte de douze ans au "monstre" en colère que la bêtise humaine exaspère, etc. »7.
Et, récemment, dans Lettres d’un kinois à l’oncle du village (1995), un recueil de quarante-quatre "lettres-nouvelles", l’auteur a condensé l’essentiel des péripéties et tribulations de la situation socio-politique, économique et culturelle qui ont émaillé la période dite de "Transition" (1990-1997) et dont le moment fort et marquant a été la Conférence nationale souveraine.
Sur un ton tour à tour enjoué et satirique, austère et pathétique, Yoka Lye Mudaba s’efforce de restituer à son lecteur les événements majeurs de la "Transition politique" au "Zaïre" depuis 1990 : paupérisation et clochardisation à l’extrême du peuple, mensonges et volte-faces des politiciens, intimidations du régime dictatorial en place, dépréciation constante de la monnaie, flambée galopante des prix des services et des biens sur le marché au "taux du jour" dollarisé, etc. Ce sont là d’une part des rappels d’histoire et des témoignages vécus que l’auteur livre ici au public qui a été aussi le témoin privilégié de ces turpitudes, de ces souvenirs souvent amers et parfois émouvants, etc.
Dans le même ordre d’idées, Sandruma, on démon-cratise ! (1994), un recueil de dix nouvelles publié sous la direction de Charles Djungu Simba Kamatenda livrait déjà les témoignages des pillages opérés successivement en septembre 1991 et en janvier 1993 essentiellement par les éléments des forces armées. L’ouvrage donne à lire un certain nombre de faits et de chroniques réels ou imaginaires, racontés et entendus par ses auteurs au sujet de cette tragédie humaine qui se situe aussi dans la période de la "transition politique" du "Zaïre". Les nouvelles ici rassemblées mettent à nu la perpétuation d’une gestion politique à la merci des gribouilles, eux-mêmes au service des tenants du pouvoir. Elles mettent à nu également les déficits culturel et moral de la majorité des masses populaires durement mises à l’épreuve par la vengeance, les règlements de compte, la jalousie, la haine, etc.
La même démarche se retrouve aussi chez Maliza Mwine Kintende, dont la notoriété littéraire a été consacrée dès 1974 par le concours de la meilleure nouvelle de langue française avec La gangue et plus tard avec Un voyage comme tant d’autres (1984). La nouvelle, chez lui, sert de prétexte à une dénonciation de la société actuelle : corruptions, concussions, délations, proxénétisme, injustices flagrantes. Bref, une société à la dérive, incapable d’assumer son propre destin. Ici s’accumulent les négations fondamentales : inconscience professionnelle dans l’administration, mais aussi à tous les niveaux de l’exercice du pouvoir, refus de toutes les "valeurs" nobles et dignes de l’homme.
Ces quelques exemples, qui seraient confirmés par des incursions dans bien d’autres nouvelles, montrent que la plupart de celles-ci relatent des faits sociaux, des histoires qui se rapprochent du vécu des gens ou alors révèlent souvent les dessous les plus secrets du cœur humain (Aimer à en mourir (1976) de Ngenzhi, Pour une noix de palme... de Tuyinamu, etc. D’autres, par contre, se tournent vers la société et s’attachent à montrer l’homme tel qu’il est, avec ses petitesses, ses ridicules, ses turpitudes (Ahun de Mweya, La confession du sergent Wanga de Mbiango, La trahison filiale de Masilya).
De ce qui précède, la question est de savoir si ces auteurs ne soulèvent que des problèmes sans proposer des solutions. On sait, en effet, que toute œuvre littéraire est d’abord et avant tout l’espace d’une réflexion ontologique qui amène l’homme à se définir dans sa réalité par rapport à son existence. Ainsi, le regain que connaît la nouvelle de langue française surtout ces dernières années s’explique sans doute par le fait que toute prose (la nouvelle en est une) est nécessairement fonctionnelle et qu’il faut des nouvellistes aussi (à côté des romanciers) pour tenter de rendre compte et d’analyser la nouvelle société en train de s’édifier sous leurs yeux. A cette fonction de témoin du paysage socio-politique et culturel s’ajoute le désir des hommes de se situer dans une continuité historique et de retrouver au niveau de la nouvelle (de par sa nature) leurs préoccupations les plus immédiates.
Acte de sociabilité par excellence, la nouvelle manifeste donc, à un moment donné, la prise de conscience par quelques individus (les écrivains en particulier) du destin d’un groupe déterminé, surtout lorsque ce destin est en périL.
Mais, au-delà de cet enracinement dans le territoire, la nouvelle congolaise de langue française est aussi ouverture sur le monde. Elle pose, en définitive, le problème récurrent des valeurs universelles : droits fondamentaux de l’homme dont les libertés, la dignité de toute vie humaine, extermination de la misère sous toutes ses formes, etc. On a, dans cette nouvelle vision du réalisme, affaire à une valeur universelle fondamentale : l’humanisme.

3. L’ECRITURE

Celle-ci est entendue ici dans sa triple dimension : comme mode d’expression, comme pratique d’un genre littéraire spécifique et enfin comme véhicule d’une culture. Qu’en est-il de chacune de ces fonctions dans la pratique scripturale de la nouvelle congolaise de langue française ?
A ce propos, rappelons dès le départ qu’une seule étude à notre connaissance a, à ce jour, interrogé la nature et le fonctionnement de la nouvelle en République Démocratique du Congo8. De plus, les écrivains eux-mêmes n’ont pas élaboré à proprement parler de théorie du genre. Ces préalables nous paraissent indispensables pour une bonne intelligence de ce qui suit.

3.1. La nouvelle comme mode d’expression

De par ses origines, la nouvelle se définit comme une très courte histoire concentrée sur un épisode de la vie humaine, ou sur un fait divers que l’imagination travaille. La nouvelle congolaise de langue française suit-elle ces canons traditionnels du genre ? On remarque que cette nouvelle cumule les deux caractères : récit fictif, et histoire. Ainsi, le plus souvent, elle cultive avec grand soin l’ambiguïté fondatrice du fictif et du réel, de l’invraisemblable et du vrai, de l’imaginaire et de l’attesté.
Dans cette optique, la plupart des nouvelles se donnent à lire comme l’histoire d’une personne décrite et narrée au cours d’une vie (existence) courte, ses difficultés, ses ennuis, ses désirs avoués ou cachés, ses métamorphoses, etc. Sous cet angle, la nouvelle ne serait au fond que la saisie d’instantanés significatifs de la vie d’une personne par le moyen de l’art. Mais, bien des textes ne répondent pas à ces critères comme le souligne si bien Pius Ngandu Nkashama :
« La nouvelle "zaïroise" n’a pas gardé les principales caractéristiques de la théorie littéraire occidentale qui la distinguait des autres genres, en particulier le roman. La longueur en particulier était l’élément (critère) important pour distinguer la "nouvelle" des autres genres narratifs : histoires brèves, qui traitent des sujets contemporains »9.
Cette remarque de Ngandu Nkashama est pertinente dans la mesure où un grand nombre de textes, considérés comme des "récits" se définissent davantage comme "des nouvelles". C’est le cas par exemple, des textes de Lomami Tshibamba et de Zamenga Batukezanga.
La même remarque débouche directement sur la deuxième fonction de la nouvelle congolaise de langue française.

3.2. La nouvelle comme pratique d’un genre

La nouvelle congolaise de langue française comme pratique particulière d’écriture liée à un contexte historique, est particulier. Dès lors, il nous semble possible que cette "historicité" singulière expliquerait peut-être les formes que l’on peut considérer comme ambiguës, non seulement dans la nouvelle congolaise en particulier mais africaine en général. S’agirait-il d’une confusion évidente, d’une ignorance concrète dans la pratique de ce genre ou réellement d’une innovation ? Que répondre à cette question fondamentale ? A notre avis, à partir du moment où l’expérience historique est différente (Europe et Afrique), il se pose le problème du fonctionnement d’une véritable théorie littéraire africaine, en rapport avec les contextes historiques et socio-culturels qui la portent. Aussi, la part du documentaire ou du témoignage social brut ont, semble-t-il, remplacé les véritables valeurs esthétiques du genre qui sont : l’inattendu, la puissance de la description et l’accumulation des paroxysmes qui ont toujours caractérisé la nouvelle. Certes, on sait que tout genre littéraire est marqué par le poids considérable du passé, du modèle consacré par son ancienneté. Mais, cette notion de genre est-elle une donnée immuable, figée et conformée aux normes d’une définition statique ? L’absence des règles chez l’un ou l’autre de nos nouvellistes n’est pas, à mon avis, un problème de la théorie, mais une donnée constitutive de la nouvelle conception du genre. A nouvelles visions, nouvelles techniques, dirait-on ! Il faudrait, peut-être, voir dans cette pratique du genre une certaine évolution, une métamorphose de celui-ci, eu égard à nos contingences.

3.3. La nouvelle comme véhicule d’une culture

Comme toute littérature, la nouvelle congolaise de langue française, au-delà de ses thèmes, cherche à s’affirmer aussi comme une littérature spécifique et doit, pour cela, se situer d’une façon bien particulière dans sa création littéraire.
C’est pourquoi, certains de nos nouvellistes impriment à leurs textes la couleur locale par le recours à certains éléments de l’oralité africaine (les proverbes en particulier) et à quelques langues nationales. En effet, on trouve, dans certains textes, la présence permanente des proverbes qui est une illustration explicite de la récupération de l’oralité. Faisant partie de l’univers culturel africain, ces éléments de l’oralité instaurent un dialogue permanent entre l’auteur et son lecteur africain. Par cette pratique, l’écrivain voudrait bien prouver que les richesses culturelles de l’oralité sont telles qu’elles méritent leur fixation écrite. Ces proverbes, qui sont directement accompagnés d’une traduction française (littérale ou littéraire), sont intégrés dans la trame des récits avec laquelle ils font un corps commun. C’est donc là un des signes de la vitalité de l’oralité africaine dans l’écriture moderne.
De plus, bien que le français reste la langue d’expression utilisée par les nouvellistes congolais dans leurs œuvres, le lecteur rencontre fréquemment dans celles-ci des termes et des tournures syntaxiques en langues congolaises dont les principales sont : le kikongo, le lingala, le tshiluba et le swahili. Souvent le terme ou la tournure syntaxique employés sont directement traduits dans le corps même du texte. Il apparaît aussi des néologismes qui, eux, sont souvent explicités en notes infrapaginales.
De ce qui précède, nous voyons que l’entreprise scripturale dans les nouvelles congolaises est l’expression du souci constant de proposer au lecteur une autre forme de lecture du texte littéraire africain. Par le recours aux éléments de l’oralité africaine, les écrivains congolais semblent vouloir restituer à la fonction d’écriture, sa véritable place en établissant un rapport privilégié entre l’œuvre littéraire et les conditions socio-historiques qui l’ont engendrée. Ainsi s’explique le désir des écrivains congolais d’insérer l’oralité africaine dans un genre narratif d’essence occidentale afin d’imprimer une certaine "couleur locale" à leur œuvre. Leur écriture est donc conditionnée par leur environnement socioculturel.
Que conclure au terme de ce tour d’horizon qui n’avait nullement l’intention d’être exhaustif dans ce contexte bien précis ?
D’abord, que mon choix des auteurs et des œuvres cités est incomplet dans la mesure où bien des textes sont soit introuvables, soit d’accès difficile.
Certes des noms comme ceux de Yoka Lye Mudaba, habitant Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo et Maliza Mwine Kitende, résidant dans la riche province minière du pays, le Katanga, sont désormais connus aussi bien sur les plans national qu’international. Leurs textes sont écrits dans une langue élégante et sûre. C’est donc à une fête constante de l’écriture et à un plaisir certain de lecture que ces deux écrivains nous convient. Sur ce point, bien précis, nombre de nos nouvellistes se caractérisent par une "expression littéraire hésitante, des tournures mal agencées ou des expressions malhabiles qui tissent le dessin même des faits et gestes des personnages"10.
Mais, ces dernières années, la nouvelle congolaise de langue française connaît un certain regain. De nouveaux noms viennent d’apparaître pour la première fois. Clémentine Faïk Nzuji Madiya, également primée, publie Frisson de la mémoire (1993) et, 1995, Le Masque ou les variations inachevées sur un rêve (extrait d’un recueil à paraître : Maïa, nouvelles). Pius Ngandu Nkashama et le poète Bertin Makolo Muswaswa insèrent respectivement deux nouvelles dans un ouvrage publié chez Matatu : Mon enfant n’avait pas de corps (1995) et Nathalie et Nadej (1995).
Au demeurant, ces nouvelles, qui tentent de rendre d’abord compte d’une expérience sociale et historique, s’emparent des secteurs de plus en plus vastes de l’expérience humaine, dont elle donne une représentation tantôt en la saisissant directement, tantôt en l’interprétant à la façon du moraliste, de l’historien, voire du philosophe, du psychologue, du sociologue, etc.
Dans un avenir proche, la nouvelle congolaise française constituera les caractères essentiels de sa thématique littéraire et de son expression spécifique. De la sorte, elle se circonscrira essentiellement aux contours de la géographie culturelle nationale.


CORPUS

DJUNGU Simba Charles (sous la direction de), Sandruma : on démoncratise ! recueil de nouvelles. Préface de T. LUKUSA MENDA, Kinshasa, les Editions du trottoir, 1994, 159 p. Les auteurs de ces nouvelles sont :
- François Sony TSHIFUTSHI (Ces journées affreuses) ;
- Jean-Pierre TSHINEMU (Les trousses de l’exilé) ;
- KAPASHIKA DIKUYI (La valise balafrée) ;
- Lily NKALABUANGA BIJANU (Pille ou force) ;
- Prosper GUBARIKA WA VANELLA (Noces aigres ou les enfers ont flambé) ;
- Yves Wasanga KAMBALA (Les Quintuplés) ;
- Joseph Somwe MULIMBY (Le pasteur Congelé)
- Charles Simba K DJUNGU. (La grâce du roi)
- Baudoin Monkoy BITI-BITI (Baptême de feu pour un convoyeur) et André YOKA LYE MUDABA (Profession : Sandrumeur).
KABOKE, Kolomoni, Chronique Katangaise, Paris, La Pensée Universelle, 1976, 128 p.
KALONJI, Christin, Dernière genèse, nouvelle. Paris, Editions Saint-
Germain des Près, coll. "Miroir oblique", 1975, 31 p.
KOMPANY, Wa Kompany, Lôlo, au royaume des ténèbres, nouvelle, Kinshasa, Editions Panthère noire, coll. "Arish", 1971, 21 p.
LOMAMI TSHIBAMBA, La Récompense de la cruauté suivi de N’gobila des Mswata, nouvelles. Kinshasa, Edition du Mont Noir, Coll. "Objectif 80", série "Jeune Littérature", n° 10, 1972,91 p.
- "Faire médicament", nouvelle, in Cultures au Zaïre et en Afrique, Revue zaïroise des Sciences de l’Homme, Kinshasa, Office National de la Recherche et du Développement, n° 4, 1974, p. 137-167. Repris dans Ngando et autres récits. Préface de Mukala KADIMA-NZUJI, Paris/Kinshasa / Présence Africaine/Editions Lokolé, 1980, p. 97-160.
- "La légende de Londema, suzeraine Mitsoué-Ba-Ngoni", nouvelle, in Cultures au Zaïre et en Afrique, Revue des Sciences de l’Homme, Kinshasa, Office National de la Recherche et du Développement, n° 5, 1974, p. 137-161
MALIZA, Mwine Kintende, "La gangue". Dans Dix nouvelle de..., Œuvres primées dans le cadre du Concours radiophonique de la meilleure nouvelle de langue française, Paris, Agence de Coopé- ration Culturelle et Technique/ Radio-France, 1975 ("Concours de 1973", p. 67-80).
MALIZA, Mwine Kintende, Un voyage comme tant d’autres et onze nouvelles, Paris, Editions Hatier/CEDA, 1984, 128 p. (Collection Monde noir poche).
LUNANGA I’ALONDAKWA, François Xavier, "La Chasteté érotique", in Trois nouvelles de langue française suivies de La théorie sur le théâtre, Bukavu, Fonds de Promotion Culturelle, 1996, p. 33-43.
MASILYA LUMESA Godé, "Trahison filiale", in Trois nouvelles de langue française suivies de La théorie sur le théâtre, Bukavu, Fonds de Promotion Culturelle, 1996, p. 10-21.
- "La gardienne d’amour", idem, p. 22-32.
MBIANGO, Kekese, La confession du sergent Wanga, Kinshasa, Monde noir, Coll. Objectif 80, Série "Jeune Littérature", n° 16, 1973, 95 p. réédition, Kinshasa, Centre de Recherches pédagogiques, 1997.
MUEPU, Mwamba-Di-Mbuyi, Ventre creux, nouvelles, Kinshasa, Centre africain de Littérature, 1974, 39 p.
MUKUNA KAMANGA, Elonge, "Espace d’un rêve", nouvelle ; in Afrique trente ans d’indépendance, Paris, Editions Sépia, 1992.
MUSANGI, Ntemo, Sabu, un enfant de chez nous suivi de Village en sursis, nouvelles, Kinshasa, Union des Ecrivains Zaïrois, 1983, 79 p.
MWEYA TOL’, Ande, Ahata suivi du Récit de la damnée, nouvelles. Kinshasa, Bobiso, 1976, 61 p.
NGANDU NKASHAMA, Kabungama, La Mulâtresse Anna, Dakar-Abidjan-Lomé, Nouvelles Editions Africaines, 1984, 44 p.
NGENZHI, Lonta Mwene Malaba, Aimer à en mourir, nouvelles, Kinshasa, Bobiso, 1976, 59 p.
TUYINAMO-WUMBA, Pour une noix de palme..., Yaoundé, Clé, Coll. "Pour tous", 1974, 59 p.
TSHIBANDA, Wamuela Bujitu, De Kolwezi à Kasaï (Souvenirs du Lieutenant Nzinga). Préface de V. Y. Mudimbe, Kinshasa, Saint-Paul Afrique, 1980, 101 p.
TSHIBANDA, Wamuela..., Londola ou le cercueil volant suivi de Le Malade mental, nouvelles Kinshasa, Saint-Paul Afrique, 1984, 95 p.
YOKA LYE, Mudaba, "Le Fossoyeur", nouvelles. Dans Dix nouvelles de..., Œuvres primées dans le cadre du "Concours radiophonique de la meilleure nouvelle de langue française", Paris, Agence de Coopération Culturelle et Technique/ Radio-France International, 1979 ("Concours de 1977", p. 5-15) / Le Fossoyeur et sept nouvelles primées, Paris, Hatier / ACCT/CEDA, Coll. "Monde noir poche", 1986, 127 p.
- Destins broyés. Préface de DJUNGU Simba K, Kinshasa, Saint-Paul Afrique, 1991, 64 p.
- Lettres d’un kinois à l’oncle du village, Bruxelles/Paris, Institut Africain-CEDAF/L’Harmattan, 1995, Cahiers n° 15, 176 p.
ZAMENGA, Batukezanga, Village qui disparaît, Kinshasa, Ecrivain Africain, 1972 / Repris dans Promesses. Anthologie provisoire d’une jeune littérature zaïroise, Kinshasa, Presses Africaines, 1975, p. 49-53.


BIBLIOGRAPHIE

1). Thèse de doctorat
MBUYAMBA KANKOLONGO, Alphonse, La littérature narrative au Zaïre ; idéologie, écriture et société, Lubumbashi (Zaïre), Université de Lubumbashi, Faculté des Lettres, 1996, 306 p.

2). Ouvrages

KADIMA-NZUJI, Mukala, Bibliographie littéraire de la République du Zaïre, 1931-1972 Lubumbashi, Université Nationale du Zaïre, Faculté des Lettres, CELRIA, 1973, 60 p.
KOM, Ambroise (Sous la direction de), Dictionnaire des œuvres négro-africaines. Des origines à 1978, Sherbrooke (Canada) / Paris, Naaman / ACCT, 1983, passim).
MBUYAMBA KANKOLONGO, Alphonse, Guide de littérature zaïroise de langue française (1974-1992), Kinshasa, Editions Universitaires Africaines, 1993, 114 p.

3). Articles

KADIMA-NZUJI, Mukala, "Evolution littéraire en République du Zaïre depuis l’indépendance", in Zaïre-Afrique, Kinshasa, n° 76, juin-juillet 1973, p. 369-382. _, - "Littérature zaïroise contemporaine d’expression française", in Zaïre-Afrique, Kinshasa, n° 96, juin-juillet 1975, p. 365-372. (Article repris dans Culture française, Paris, n° 24, 2 (1975), p. 23.31.
- "Approche de la littérature de langue française au Zaïre", in Afrique Contemporaine, Paris, n° 91, 1977, p. 13-18.
NGANDU NKASHAMA, Pius "La nouvelle au Zaïre : les formes d’une écriture mythologique", in Culture française, Paris, Colloque sur la nouvelle, n° 1 et 2, 1981, p. 89-101.





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