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O PAYS MON BEAU PEUPLE, LOURD DU PASSE, PORTEUR DE L’AVENIR
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Ethiopiques, n° 68, 1er semestre 2002

Auteur : FRANÇOISE UGOCHUKWU [1]

Héritier de la seconde guerre mondiale, le roman des années cinquante révèle une mutation radicale, celle du passage de l’engagement culturel à l’engagement politique, annoncé en 1956 par la publication du Discours sur le colonialisme de Césaire. L’heure est à la contestation de l’hégémonie de l’Europe sur l’Afrique, et les œuvres publiées, qui traduisent et reflètent la pensée des peuples, sont désormais dirigées contre le système colonial. Cinq ans plus tard, la Conférence de Bandoeng, qui réunit les leaders de vingt-neuf pays africains et asiatiques pour la plupart récemment décolonisés, dont le Ghana (qui obtiendra son indépendance en 1957) et le Libéria (indépendant depuis 1847), condamne formellement le racisme et le colonialisme, tandis que Mongo Béti écrit dans Présence Africaine :
« La réalité actuelle de l’Afrique noire, sa seule réalité profonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits... Il s’ensuit qu’écrire sur l’Afrique noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là ». [2]
Les romans de Sembène Ousmane, écrivain sénégalais engagé, vont proposer une réflexion sur le contexte politique de l’époque, et, même si Les Bouts de bois de Dieu, paru en 1960, l’a rapidement supplanté dans les anthologies et les manuels, la date de publication de O pays mon beau peuple insère cet ouvrage parmi ceux que Chevrier a appelés "les grands classiques de la prose romanesque", sortis de presses entre 1935 et 1961.
« Partagés entre la réhabilitation, plus ou moins nuancée, de la tradition et la dénonciation du système colonial, la plupart de ces romans font également une place importante à l’autobiographie, réelle ou fictive, dans laquelle prédomine le thème de l’homme des deux mondes ». [3]
En 1956, la loi-cadre préparée par Gaston Defferre et Félix Houphouët-Boigny accorde une certaine autonomie aux territoires africains, mettant en place des gouvernements locaux semi-autonomes. Cependant,
« travail forcé, impôts, réquisitions, exploitation mercantile, oppression administrative, racisme, étaient de plus en plus mal supportés par les colonisés à qui la guerre avait révélé l’affaiblissement de leurs maîtres. Les peuples commençaient à sortir de leur torpeur résignée, à redresser la tête. Ils étaient mûrs pour la révolte. Déjà, les signes avant-coureurs se multipliaient ». [4]
Alors, le "bateau reprit sa lente remontée du fleuve". Ainsi commence le roman de Sembène Ousmane, se frayant un passage au travers d’une nature exubérante au point d’en être hostile - joncs et palé- tuviers, caïmans et macreuses. Entre l’eau glauque et la brousse "aux mille dangers", c’est une vie foisonnante, les escadrilles d’oiseaux au vol lourd et "l’avalanche (des) arbres qui se bousculaient avec fougue pour atteindre le fleuve" et dont les "branches et les lianes s’entrelaçaient dans un chaos ahurissant, véritable mêlée végétale". [5] Chaos et exubérance s’allient à l’envoûtement de la forêt proche et mystérieuse, "royaume des esprits" [6], à l’ "obsédant parfum des lianes fleuries" et à la grâce langoureuse des troncs couchés sur le fleuve et de leurs palmes abandonnées au courant.
La nature que nous dépeint l’auteur est à l’image du peuple que va rejoindre le héros : animation fiévreuse et éclats de rire, heurts des parlers, élégance et beauté des femmes, "des vêtements bigarrés, des torses nus, des complets d’une extrême blancheur, des boubous que le vent gonflait comme des voiles" [7], mais aussi toutes ces faces où se lisait la crainte et ces torses d’esclaves "noyés dans un ruissellement de sueur" [8] sous le poids des sacs d’arachides - kaléidoscope irisé, touches criardes et pastels, "noir, blanc et rouge oh ! rouge comme le sol d’Afrique" [9]. D’un bout de l’ouvrage à l’autre, terroir et peuple ne font qu’un - o mon pays, o mon beau peuple ! [10] Et cette terre qu’il chérit, Oumar le sensuel, "l’homme de la nature" [11], en a fait une femme,
« la chevelure de ses arbres : la chair de sa terre ; les os de ses pierres ; des rivières de son sang et de ses sources des regards ; pour sa bouche : un fruit mûr ; pour les seins : les collines. Il imaginait des mains, des bras invisibles, qui se défendaient, se rendaient et se formaient. La forêt était sa toison mystérieuse, ses genoux, sa force et sa faiblesse et pour voix elle avait le vent, le tonnerre ou le doux murmure de la nuit ». [12]
Parce qu’elles font penser invinciblement au douanier Rousseau, les premières pages du roman se révèlent peinture de
« Ce port retentissant où mon âme peut boire
à grands flots le parfum, le son et la couleur » [13]
que recréait un siècle plus tôt cet autre amateur d’art, le Baudelaire de Parfum exotique, de La Chevelure, l’amoureux de Jeanne Duval. Mais pour Sembène Ousmane, il n’y a là rien d’exotique : c’est chez lui qu’il revient. La longue description des rives et de l’estuaire du fleuve Casamance est plutôt une remontée dans le temps, un voyage à rebours, qui évoque au passage les différents courants littéraires, de la littérature coloniale à l’exotisme en passant par les réminiscences des récits de voyage des explorateurs du siècle précédent.
Entre Oumar et la Casamance - qui est aussi la terre natale de Sembène Ousmane -, commence une histoire d’amour - une page de conquête, de séduction et de brutalité à laquelle il va associer cette jeune femme qui "pour l’avenir, (...) était sa force" [14], un couple uni face à ce couple désuni que forment l’Afrique et le colon. Il va s’agir, dernier recours et devoir de violence dans un climat d’hostilité grandissante, de reprendre en main la terre violée pour le remettre à son éternel mari, celui à qui elle appartient de droit : le Noir. Pourtant, en campant Isabelle et Oumar au centre du roman, et à travers des personnages comme Pierre et Joseph et par le biais de l’épisode des criquets, l’auteur affirmera en même temps qu’une union des uns et des autres, qui voit le succès des récoltes naître de la collaboration entre les masques du village, les amulettes des vieux, la camionnette des Français et la houe des paysans, demeure possible et qu’un jour ils seront tous "assis à la même table" [15]. Il faut bien reconaître cependant que l’époque ne se prêtait guère aux accommodements : en Casamance comme ailleurs "se côtoyaient deux mondes qui ne se comprenaient pas, qui vivaient sur la même terre, au rythme des mêmes saisons et qui ne pouvaient rien mettre en commun" [16]. C’est pourquoi le livre s’ouvre sur des images de conquête et de défi : celle du bateau pénétrant l’estuaire, celle du "géant noir" [17] debout devant le blanc, "inattendument debout" comme la "négraille" de Césaire,

« debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
debout
et
libre
 » [18]

Au bruit des machines troublant le marécage, le présent et l’avenir se fraient un passage dans un monde ignorant du temps, et par-delà l’altercation entre Oumar et le gérant de la Cosono, deux races, deux époques se dévisagent, "tels deux chiens", "furieusement", dans une odeur de sang : noir l’avenir, blanc le passé, et, passerelle entre les deux, "seule la femme, avec ses bras frêles, les tenait à l’écart l’un de l’autre". [19]


Oumar Faye domine le roman de sa haute stature de "totem d’ébène" [20], et nous prenons pied avec lui dans le Sénégal de la veille des Indépendances - l’ouvrage est publié en 1957. Telle est l’importance de cet homme, dont l’auteur a fait son porte-parole et qu’il a doté de traits autobiographiques, qu’il s’attarde à nous le présenter. Huit ans absent, il a fait la guerre - comme l’auteur - parcouru l’Europe, épousé une Blanche comme beaucoup d’autres et surtout longuement réfléchi. Comme Sembène Ousmane, autodidacte qui s’était inscrit aux cours du soir à Marseille, "il avait beaucoup lu, beaucoup appris pendant ses années d’Europe ; d’importants changements s’étaient produits en lui" [21]. Son passé d’intégrité et de courage - "blessé deux fois, il avait été décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre" - l’a habilité à représenter l’avenir, mais ce passé, il va le laisser derrière lui en débarquant.
Pour Isabelle et son mari, le retour au pays, c’est d’abord - l’auteur comme l’époque en ont décidé ainsi - la remontée du temps, au domicile paternel et dans les souvenirs d’enfance où "rien n’avait changé. Les mêmes sentiers en éventail, les paillotes toujours prêtes à s’écrouler, les tas d’immondices" [22]. C’est vrai que dans la brousse, on est bien :

« - pas de bruit.
- ni d’auto.
- ni de métro.
- ni de journaux »s. [23]


Mais il ne s’agit pas là seulement d’un "roman de retour à la terre" [24]. Tout au long de l’ouvrage, l’auteur, à une époque où d’autres romanciers "se plaisaient parfois à opposer à l’Occident triomphaliste abhorré l’image idéalisée et bucolique des modes de vie traditionnels africains" [25], ne se privera pas de mettre le doigt sur les habitudes, les coutumes qu’il perçoit comme entravant le progrès. Revenu au logis, Oumar doit faire face aux quémandeurs "venus, selon la vieille coutume, réclamer leur part du voyage" [26]. Le Sénégal de l’époque, tel que le peint l’auteur, c’est un monde essentiellement rural, avec ses sages mais aussi ceux qu’il ressent comme des parasites, les buveurs attablés et ce qu’il considère comme "la fainéantise de ces gens" [27], le fanatisme de sa famille et la prière obligatoire pour tous. Ce sont les femmes vieillies avant l’âge par le travail dans les rizières et la récolte du sel dans les marécages. Ce sont la polygamie, l’excision, l’ignorance et la malnutrition, la somnolence du payset l’apathie dont il est témoin, et le dur labeur des dockers - un métier pénible que l’auteur connaissait bien pour l’avoir exercé - accompli par des femmes, qui aujourd’hui comme hier chargent les bateaux à l’extrémité du môle "en file indienne, les sacs d’arachide (tendant) les muscles de leur cou" [28]  ; reléguées au rang de serviteurs "par une sorte de conjuration tacite des traditionalistes et des modernistes" [29]. Le passé, c’est Moussa Faye, l’imam de la mosquée, l’arbre de la palabre, et le tisserand qui, disait-on, "était de ceux qui se changeaient en bête pour courir la nuit dans la brousse". [30] Et la sagesse des vieux proverbes qu’Oumar lui aussi emploiera, mais aussi les maléfices et cette mère un peu sorcière et sa lugubre case, "des vases renversés, des bouts de pilon sortant du sol humide, le dessus blanchi par des bains de lait caillé", et le serpent lové entre les jambes, parmi les bûches consumées, à l’ "heure où les djinns visitent les demeures pour s’emparer des âmes". [31]
Le conflit des cultures vécu par Oumar l’a irrémédiablement changé en ce métis culturel ayant, selon l’auteur, "parfaitement assimilé les modes de pensée, les réactions des blancs, tout en ayant conservé au plus profond de lui l’héritage de son peuple". [32] Et il ne croit plus vraiment à tout cela - l’auteur y croit-il encore ? Son héros aurait pu aller en Mauritanie étudier le Coran. Mais on l’a envoyé à l’école étrangère, à une époque où l’école occidentale combattait l’école africaine et pourchassait les détenteurs des connaissances traditionnelles - "c’est pourquoi la jeune Afrique, née de l’école occidentale, a plutôt tendance à vivre et à penser à l’européenne". [33] Et puis il a voyagé. Depuis, explique-t-il, "je suis un noir et je le resterai. J’ai du respect pour nos coutumes et de la considération envers Dieu. Seulement, je n’ai rien d’un fanatique" [34]. Oumar, au fond, est resté Africain. Il écoute avec respect son vieux père, va saluer les voisins "comme l’exige la politesse africaine" [35]. Il est cet hmme qui, avant la guerre, "ne connaissait rien" et qui, dans les hivers et les exils d’Europe, a découvert que la dignité de l’homme, "c’est aussi son pays". [36]
Mais, s’il est bien décidé à se réintégrer, à prendre la place qui est la sienne auprès des siens, comme en témoignent la construction de sa maison et le dialogue du couple après la tentative de viol subie par Isabelle, il affirme en même temps, avec force, sa volonté de liberté. Il abandonne la concession familiale, prend ses distances vis-à-vis de ses parents. Il échange le métier traditionnel des Faye et des Sembène pour celui de cultivateur, décision mûrement réfléchie par laquelle il tourne définitivement le dos à la côte et au grand large pour demander à la terre de le faire vivre. Ce faisant, il s’affirme comme organisateur de l’espace, adhérant, par-delà ses réticences intellectuelles, à la philosophie ancestrale. Choisir la culture, c’est aussi, pour lui, proclamer l’avenir, s’attacher à prouver la richesse de la culture sénégalaise puisqu’ "étymologiquement, la culture, c’est la culture de la terre. Il y a l’idée de friche, de jardin, de sol, de paysans. Tout commence par là (...). La culture des jardins ou de la terre reflète la culture du pays" [37]. Acquis au communisme, il a chez lui des livres marxistes et refusera de retourner à la mosquée comme d’envisager le pèlerinage de la Mecque - on connaît le marxisme de l’auteur et le fait que cette doctrine avait fortement influencé les leaders africains de l’époque. [38] Oumar critique également la polygamie dont il met en avant les désavantages - "les bagarres entre frères consanguins, les questions d’héritage, les jalousies entre femmes, le manque d’amour de l’homme et tout le reste". [39] Il se prononce pour l’égalité des sexes, rend sa place à la métisse Désirée Séverin, s’insurge contre le labeur épuisant des femmes et accueille chez lui la jeune génération éprise de changement - ceux dont le tisserand dira qu’ "ils s’appellent entre eux les rouges" et qu’ils veulent chasser les Blancs. [40] Oumar, quant à lui, "en était venu à juger sans indulgence ses frères de race : leur sectarisme, leurs préjugés de castes qui semblaient rendre illusoire toute possibilité de progrès social". [41] Sa femme et lui sont très unis, mais il ne la suit pas dans son flirt avec la sorcellerie, qu’il se contente de tolérer, ni dans ses visites en forêt au cours desquelles la vieille Rokhaya "enseignait à la Blanche les mille et une recettes de son savoir ; c’est ainsi qu’Isabelle apprit à connaître les secrets des plantes" et à "se cacher des singes de peur que son petit ne leur ressemble". [42] Et cette différence entre eux n’est que l’une des facettes de ce couple mixte proclamant en noir et blanc, comme l’écriture sur la page, par son union, celle du passé et de l’avenir, la Française, couleur du colonialisme et du passé, étant en même temps la femme enceinte, symbole de l’avenir, intimement liée à la terre fertile. C’est le désir d’enfant, désir d’avenir, qui a poussé Isabelle vers la religion traditionnelle, rappel que sans passé il ne peut y avoir d’avenir.
Oumar ne gardera de la tradition "que ses structures communautaires qui cessent de ressortir à des considérations religieuses et passéistes pour ne plus relever que de motivations ayant trait à la recherche de l’efficacité". [43] C’est pourquoi nous le voyons, en dépit de la distance qu’il a prise vis-à-vis des croyances traditionnelles, encourager les paysans, lors du ravage des plantations par les larves de criquets, à sortir le cangourang, "espèce de surhomme", note l’auteur, considéré comme un esprit dont on ne voit ni les pieds ni la tête, aux bras collés au corps, et qui vit seul en brousse, ne s’introduisant dans les villages que sur la demande des vieillards. Tout habillé de rouge, il fouillera paillotes et greniers, rossant les paresseux, hurlant de groupe en groupe. Sous sa menace bien réelle, le travail ira bon train et sera vite terminé. Le passé vient s’imbriquer dans le présent avec la colonisation et son corollaire, l’exploitation économique : c’est un fait établi qu’à l’époque, "en Afrique les Blancs sont les maîtres et, en s’attaquant à eux, on va au-devant de la défaite". [44] Il leur faudra bientôt convenir qu’un seul homme les tient en échec.


Progrès social : voilà le maître-mot, la devise du jeune Faye pour le présent, un présent qui annonce essentiellement comme une lutte symbolique, le sport traditionnel des Diolas et des Mandingues, inséré par Sembène Ousmane au cœur de son roman, "une lutte brutale où tout est permis, où l’on saisit son adversaire comme on peut ; la rapidité, la surprise assurent la victoire plus que la force pure". [45] Défis, provocations, énervement, tensions sont le pain quotidien des Faye, entre l’incompréhension obstinée du vieux père qui boude la Palmeraie, les cancans des voisins pour lesquels Oumar n’est qu’un "vendu" qui "vient s’imposer (...) avec une toubabesse" [46], et les menaces des Européens, leur insolence, leur haine et leur mépris de ce "macaque", de ce "nègre" - "il faut qu’ils m’humilient, qu’ils arrivent à me pousser à bout de façon que je devienne (...) leur victime". Ils provoquent sa jeune femme au cinéma, la retrouvent au marché, la relancent chez elle où ils tentent de la violer pour la forcer à la sépartion. Oumar en perçoit d’emblée la raison :
« Parce que... premièrement, je n’ai pas le droit de vivre, de sentir les choses, de les aimer, de me tailler une place au soleil. Ils ne veulent pas je franchisse mes limites et, si je leur résiste, ils feront tout pour se débarrasser de moi... Et puis, ils ne tolèrent pas qu’un nègre s’accouple avec une blanche, c’est bafouer leurs lois... » . [47]
Mais ce ne sont pas les menaces, et encore moins les coups, qui arrêteront celui qu’on surnommait déjà "le grand", celui qui, accusé injustement quand il n’était encore qu’à l’école primaire, a mis en sang le directeur d’école, qui a toujours pris les faibles sous sa protection, des indigènes du bateau aux ouvrières maltraitées, de la métisse à qui on reproche aussi bien son père blanc que sa mère noire, à la petite Itylima qui a trouvé chez lui un second foyer. Pour tous, il est un encouragement :
« Il leur donnait des poissons séchés et des huîtres sèches. Lorsqu’il voyait un enfant pleurer, il le prenait, le berçait jusqu’à ce qu’il dorme (...). Il avait toujours sur lui des feuilles de tabac, du tabac à priser, des bonbons. Son arrivée était chaque fois un moment de joie pour les femmes » . [48]
Et sa popularité grandit, à l’image de celle des hommes providentiels que l’Afrique voit se lever un peu partout à la veille des Indépendances.
Le gardien de prison a beau remarquer que "pour un jeune, cela porte malheur d’être trop connu" [49] , les Blancs ont beau l’espionner, le tenir à l’œil et se dire "qu’il ne sera pas difficile de lui mettre le grappin dessus" [50] , Oumar ne pense qu’au présent, lui qui désire son paradis ici-bas et n’en cherche pas d’autre après. Il s’est jeté à corps perdu dans la bataille de la terre, et le présent, pour lui, après l’épuisante course contre la montre et la construction de son bungalow avant les premières pluies, ce sont maintenant les rizières, et les ouvriers agricoles qu’il organise, encourage et galvanise. Lui-même "ne savait pas rester inactif. On le voyait dans la plaine dès l’aube, il y était encore le soir" [51] . Lorsqu’il s’accorde une trêve, c’est pour aller pêcher et approvisionner ses ouvriers ou se promener seul à travers champs. Il a fait construire un grenier et, en attendant la récolte, suit les cours des denrées au marché, obtient du Français Pierre une camionnette, agrandit ses champs, acquiert d’autres rizières et se lance même dans la culture du manioc. Quand les criquets déferlent, il prend sans hésiter la tête de la lutte contre les acridiens, dresse un plan de bataille, "donnait des ordres comme un général, commandait, criait, passait de village en village avec sa camionnette pour recruter des combattants" [52] . Il se rend même à la Résidence et arrache à l’administrateur blanc la promesse d’un renfort - non sans avoir rossé au passage celui qui poursuivait sa femme :
« Contre l’oppression, phénomène global de déshumanisation, la révolte, tout aussi absolue, apparaît comme l’étape nécessaire", une étape qui préconise "l’utilisation de tous les moyens, y compris de ceux que récuse la morale humaniste » . [53]
Ce présent a cependant changé de dimension, et s’élargit à la dimension des rêves d’Oumar, lui qui autrefois vivait au jour le jour, et dont les projets, en Europe, "s’arrêtaient à chaque coucher de soleil". [54] Comme le remarque Sembène Ousmane,
« tous, ils désiraient ardemment vivre sans se préoccuper du lendemain. Mais le pays, se réveillant de sa léthargie, les entraînait avec lui comme un fleuve charrie son limon. Leur avenir et celui du peuple exigeaient chaque jour davantage » . [55]
Ses activités multiples, que rythment désormais "les saisons seules" [56] , signe d’une accélération du temps de plus en plus perceptible, Oumar ne peut les soutenir, en dépit de la fatigue, des menaces et de l’incrédulité générale, que parce qu’il a, dès avant même son retour d’Europe, longuement mûri son projet - preuve que "les situations conflictuelles de la souffrance sont une source d’inspiration incomparablement plus féconde que le bonheur" [57] . Peu lui importe maintenant de se heurter à l’incompréhension des siens "qui s’enferment dans leurs préjugés sociaux" et à la méfiance puis à l’hostilité des agents de la colonisation "dont il menace les intérêts et les privilèges" [58] . Il va résolument de l’avant, habité par la vision d’un avenir meilleur et par la certitude de pouvoir, en cinquante ans, dépasser les Européens dans la course au progrès.
Le retour au pays, le retour dans le passé et la reprise de contact avec les traditions, Oumar Faye ne les conçoit que comme un tremplin vers ces lendemains qui chantent dont il a entendu parler plus d’une fois à la C.G.T. chez Citroën. Parmi les "vérités fondamentales" dégagées à l’issue du Congrès des Ecrivains et Artistes noirs réunis à Paris un an avant la publication du livre, a été souligné le fait qu’il n’y a "pas de libération culturelle authentique sans une libération politique préalable". [59] On l’a vu, ce que veut Oumar - et il n’est pas le seul - c’est "conserver de son passé ce qui paraît encore valable (...) et le faire servir à la construction" de ce qui est encore à venir [60]. Il invite chez lui de jeunes militants en révolte contre le poids des coutumes et la société de leurs pères : le médecin béninois Agbo, Seck l’instituteur, Désirée la métisse, Agnès Diagne et Joseph le jeune médecin militaire blanc, et bavarde longuement avec eux. Sans se lasser, il parle, et même aux paysans, insistant à temps et à contre-temps, jamais découragé, sûr, au fond, d’être entendu un jour, tenant à leur dire "ce qu’il avait si longuement mûri en lui" : que c’est avant tout de bras que le pays avait besoin, et que "les offrandes ne changeront rien" [61]. Et parce qu’il sait qu’il est d’usage "que les vieux marchent en tête" [62], il s’ouvre également à ceux d’entre eux qui le comprennent et leur fait part de ses projets, cherchant à gagner leur confiance, à commencer par son oncle Amadou.


Amadou, quant à lui, a toujours eu beaucoup d’estime pour son neveu. Ne prêtant aucune attention aux racontars, et assez libre vis-à-vis de son frère, il sera jusqu’au bout un soutien précieux pour le couple. Papa Gomis, le vieux commerçant, s’est lui aussi laissé séduire par les projets d’Oumar. Celui-ci propose alors de l’aider à réaliser son rêve : "monter une ferme modèle dont tous profiteront". [63] Gomis s’occuperait des affaires de la coopérative agricole qu’il veut créer, "avec un bureau de vente qui sera responsable devant les cultivateurs et qui soutiendra leurs intérêts". C’est là un programme inspiré de celui du Bloc Démocratique Sénégalais, parti créé par Senghor en 1948, et qui préconisait le développement des coopératives et de l’infrastructure sanitaire et scolaire, le relèvement du cours de l’arachide. [64]
L’avenir qu’envisage Oumar, c’est d’abord, en l’espace d’un an, l’acquisition de deux charrues puis d’un tracteur, et surtout que les cultivateurs fixent eux-mêmes les prix de leurs denrées. Les jeunes le soutiennent. Pour eux, la coopérative est le meilleur moyen d’assurer la survie des exploitants agricoles, de leur permettre de rester sur leurs terres en les regroupant "pour pouvoir traiter avec les grandes boutiques" - "les comptoirs peuvent ne pas être les plus forts". [65] Au-delà de ce futur proche, le rêve s’élargit à la dimension d’une fresque, un rêve qui n’est plus celui d’Oumar seul mais de milliers d’imaginations : "Tracteurs pétaradants tirant des charrues du matin au soir à travers la plaine", [66] et les champs labourés, ensemencés, les paysans gagnés au progrès, acceptant la machine, les marécages assainis, les rizières irriguées, la brousse défrichée et les mares comblées.
Canaan est tout proche et le bilan de l’expérience est plus que positif. Revenus un an après leur mariage avec un capital d’un demi million mais sans enfants et sans terre, sans soutien et dans l’indifférence quasi générale, les Faye se sont fait une place au soleil. Ils ont quitté la petite chambre de Fayène pour un bungalow spacieux dont la porte est toujours ouverte. Leur générosité, leur jeunesse, ont conquis le cœur des gens. Maintenant en bons termes avec leurs deux familles, ils attendent la naissance de leur premier enfant. Isabelle est bien intégrée, elle apprend le diola. Oumar a changé de métier sans heurts, la récolte promet d’être belle malgré tout, les villageois ont pris en main leur destinée et les mentalités changent sans bruit. Le temps où les Blancs achetaient les récoltes à bas prix, le temps de la misère, semblent en passe d’être révolus, les outils archaïques vont être remplacés. Oumar, par sa seule présence, a défait le bloc des colons - Pierre et Joseph sont devenus ses amis. Ceux que les jeunes appellent maintenant "les Ogres" ne peuvent plus faire la loi. En un amer réquisitoire, Pierre met ses compatriotes devant le fait accompli :
« Nous avons trop l’habitude du vieux noir que nos activités laissaient indifférent. Ces vieux sont en voie de disparition (...). Si vous ne voulez pas voir ce qui se passe autour de vous, si vous êtes trop fiers pour vous retourner, vous n’en avez plus pour longtemps ». [67]
Ce discours prémonitoire vaudra à son auteur d’être rapatrié. Mais il aura vidé son cœur. Il laisse derrière lui une situation de crise et un couple ignorant du drame qui se joue.
O pays mon beau peupleest ici davantage qu’un bon roman : une œuvre politique autant qu’un écrit prophétique, prélude au roman suivant qui, mettant en scène un groupe de syndicalistes aux prises avec l’administration coloniale, parlera lui aussi de fraternité, de solidarité, dénoncera les maux liés au racisme et au colonialisme et accordera une place importante aux femmes.
Le rêve, un soir de pluie, semblera avorter : jalousé, incompris, haï de la plupart des Blancs, Oumar Faye, qui dérangeait, bouleversait modes de vie et traditions, est lâchement assassiné - "à choisir entre la liberté et l’esclavage, il est normal qu’un homme s’accroche à la liberté et meure pour elle", écrira Ngugi dans Et le blé jaillira. [68] Isabelle, de santé fragile, ne restera pas. La Palmeraie sera sans doute fermée. Mais la mort du héros est devenue semence. Le vieux Gomis l’a dit, l’union des paysans qu’avait tant désirée Faye est sur le point de devenir une réalité. Et Oumar, dont le corps gît dans la terre qu’il avait aimée, est aussi dans le cœur de tous : "Il précédait les semences, il était présent durant la saison des pluies et il tenait compagnie aux jeunes gens pendant les récoltes". [69] Œuvre de réflexion et de débats à mi-chemin entre la tradition et l’avenir, œuvre d’art et chant d’amour, vivante fresque d’une région en pleine évolution, l’ouvrage de Sembène Ousmane écrit l’avenir au présent et prend place, dès sa parution, dans ce qu’on a appelé la littérature de décolonisation. Car "c’est d’abord à leurs intellectuels que les peuples noirs doivent leur indépendance". [70]
Depuis la sortie du roman de Sembène Ousmane, les années ont passé, l’Afrique a pris son indépendance, le marxisme est passé de mode. L’histoire n’a pas toujours tenu ses promesses. Aujourd’hui, face à la faillite économique du "versant occidentalisé" de l’Afrique,"l’afro pessimisme", néologisme forgé pour la circonstance, est à la mode. Il est de mise et fait quasi l’unanimité. Le colonialiste nostalgique et impénitent y trouve son compte. "On vous l’avait dit, sans les Blancs, les Africains sont incapables de s’en sortir". Des voix cependant s’élèvent, en Europe comme en Afrique, et pas seulement en littérature, pour proclamer une autre Afrique, "le seul continent à produire encore de la relation sociale ou, plus précisément, à innover socialement", [71] une Afrique en marche, [72] tournée vers l’avenir. Sembène Ousmane aura contribué, aux côtés d’autres écrivains, à diriger nos regards vers la vérité.

BIBLIOGRPAHIE

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[1] Department of Languages, International Studies, University of Central Lancashire, U.K

[2] M. BETI, cité dans J. CHEVRIER, Littérature nègre, Paris, A. Colin, 1974 p. 136.

[3] J. CHEVRIER, op. cit. p. 8.

[4] F. FOUET & R. RENAUDEAU, Littérature africaine. L’engagement, Dakar, N.E.A, 1988, p. 324.

[5] O. SEMBENE, O pays mon beau peuple, Paris, Amiot-Dumont, Presses-Pocket (1977) p. 11.

[6] B. MATIP, A la belle étoile, cité dans FALQ & KANE, Littérature africaine,. Textes et travaux, t. 1, Paris/Dakar, Nathan-Afrique/N.E.A, 1974, p. 36.

[7] O. SEMBENE, op. cit,. p. 11.

[8] O. SEMBENE, op. cit,. p. 89.

[9] L. S. SENGHOR, "Et nous baignerons, mon amie", dans Nocturnes in Œuvre poétique, Seuil, Paris, 1974, p. 178.

[10] O. SEMBENE, op. cit., P. 121.

[11] L. S. SENGHOR, Liberté I, Paris, Seuil, 1964 p. 202.

[12] O. SEMBENE, op. cit., p. 75.

[13] Ch. BAUDELAIRE, Les fleurs du mal, Paris, Garnier, 1961, (1ère édition, 1957), P. 29

[14] O. SEMBENE, op. cit,. p. 15.

[15] Ibid., p. 162.

[16] Ibid., p. 169.

[17] Ibid., p. 13.

[18] A. CESAIRE, Cahier d’un retour au pays natal.,1956, p. 88.

[19] O. SEMBENE, op. cit., p. 13.

[20] Ibid., p. 169.

[21] Ibid., p. 14.15.

[22] O. SEMBENE, p. 14.

[23] Ibid. , p. 40.

[24] M. KANE, Roman africain et tradition, Dakar, N.E.A, 1988, p. 389

[25] J. CHEVRIER, op. cit., p. 11.

[26] O. SENBENE, op. cit., p. 40.

[27] bid., p. 41

[28] Ibid., p. 89.

[29] M. KANE, op. cit., p. 389.

[30] O. SEMBENE, op. cit., p. 19.

[31] Ibid., p. 126-127.

[32] Ibid., p. 15.

[33] A. Hampathé BA, Aspects de la civilisation africaine, Paris, Présence Africaine, p. 27.

[34] O. SEMBENE, op. cit., p. 52.

[35] Ibid., p. 32

[36] Ibid., p. 116-117.

[37] J. Clément, La culture expliquée à ma fille, Paris, Seuil, p. 18.

[38] H. Deschamps, La fin des empires coloniaux, Paris, P.U.F, p. 93.

[39] O. SENBENE, op. cit., p. 38.

[40] Ibid., p. 18.

[41] Ibid., p. 15.

[42] 41 Ibid., p. 167.

[43] M. KANE, op. cit., p. 492.

[44] O. SENBENE, op. cit., p. 14.

[45] O. SEMBENE, op.cit. p. 125

[46] Ibid., p. 36.

[47] Ibid., p. 69

[48] O. SEMBENE, op. cit., p. 119.

[49] Ibid., p. 157.

[50] Ibid., p. 171.

[51] Ibid., p. 119.

[52] Ibid., p. 147.

[53] B. LECHERBONNIER, Initiation à la littérature négro-africaine, Paris, Nathan, p. 91.

[54] O. SEMBENE, op. cit., p. 116.

[55] Ibid., p. 39.

[56] Ibid., p. 76.

[57] FOUET & RENAUDEAU, op. cit., p. 14.

[58] KANE, op. cit., p. 480.

[59] H. BRUNSCHWIG, L’avènement de l’Afrique noire du XIXe siècle à nos jours, Paris, p. 205.

[60] J. JAHN, Muntu., L’homme africain et la culture néo-coloniale, Paris, Seuil, p. 13.

[61] O. SEMBENE, op. cit., p. 149.

[62] Ibid., p. 175.

[63] O. SEMBENE, op. cit., 175.

[64] J. KI-ZERBO, Histoire de l’Afrique noire. D’hier à demain, Paris, Hatier p. 502.

[65] O. SEMBENE, p. 176.

[66] Ibid., p. 178.

[67] O SEMBENE., p. 172.

[68] J. NGUGI, E le blé jaillira, Paris, Julliard, p. 316.

[69] O. SEMBENEP, op. cit., p. 187.

[70] F. FOUET & R. RENAUDEAU, op. cit., p. 284.

[71] S. LATOUCHE, L’autre Afrique, Paris, Albin Michel, p. 12

[72] P. PRADERVAND, Une Afrique en marche. La révolution silencieuse des paysans africains, Paris, Plon..




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