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LA RE-NAISSANCE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU OU LES DEBUTS DE SA VIE POST-MOTERM : DES CONFESSIONS (1782) A LA PANTHEONISATION (1794)
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Ethiopiques, n° 68,
1er semestre 2002

Auteur : Babacar NDIAYE [1]

En 1778, lorsque Jean-Jacques Rousseau rend son dernier souffle, c’est en homme fatigué qu’il tourne le dos au monde. Il a non seulement vécu la plus importante partie de ses soixante six ans dans une atmosphère de conflits [2] n’épargnant ni sa personne ni son œuvre, mais aussi il meurt dans un isolement total [3], aggravé par une maladie polyforme [4].
Thérèse Levasseur et ses amis n’ont presque pas le temps de faire son deuil qu’une nouvelle page s’ouvre, non pas pour l’oubli définitif, mais pour remettre en scelle celui que sa stratégie de défense de soi, par le biais de l’entreprise autobiographique, plaçait déjà "sous le regard de l’autre" [5]. En réalité, la parution imminente des Confessions a créé un doute ainsi qu’un sentiment de malaise chez ses adversaires [6] qui redoutaient des révélations gênantes, et a galvanisé ses amis, convaincus que le Citoyen de Genève a été victime d’une monstrueuse injustice. Ainsi se trouve de facto relancée la polémique qui a jalonné la vie et les idées de l’auteur de l’Emile ou de l’éducation [7].
En plus, dans ce court intervalle, survient en France un événement historique d’envergure mondiale : la Révolution de 1789. La conjonction de la publication posthume de ses écrits et de la Révolution française constitue un des "points forts de la présence de Rousseau" [8] à travers son fantôme qui hante la vie des idées et de la politique, avec toutes les tentatives d’appropriations domesticatrices, positives ou négatives, qui caractérisent les approches des legs rousseauistes. Et par là, Jean-Jacques Rousseau gagne une certaine valeur symbolique qui marque profondément cette période.
Il ne s’agit pas de mesurer l’influence [9] de Jean Jacques Rousseau. Le cadre est non seulement trop étroit, mais des études systématiques ont été consacrées à des aspects précis de son impact [10]. Il s’agit plutôt de souligner la façon dont Jean-Jacques Rousseau et le rousseauisme ont survécu au personnage par l’usage, et la destinée qui ont été les leurs à travers cette brève parenthèse historique trouvant son apothéose dans la panthéonisation. En effet, la publication des Confessions suscite un regain d’intérêt pour l’auteur ; la Révolution française transforme le rousseauisme en enjeu dans une intention de légitimation politique des tendances concurrentes, et la question de son transfert au Panthéon soulève les passions populaires en France.
Ainsi, ressuscité par son autobiographie, Rousseau acquiert une dimension symbolique significative et répond au rendez-vous des alnamachs de la Révolution, avant de se reposer définitivement entre Voltaire et Descartes.
C’est en avril-mai 1782 que paraît la première partie des Confessions. Leur sortie contraste avec la déception provoquée par les Dialogues publiés en 1780. Les réactions sont nombreuses. Le texte inspire le dégoût à Mme de Boufflers, traduit une chute de Jean-Jacques Rousseau pour Buffon, provoque une déception chez Condorcet. Egalement, pour la critique littéraire, il s’agit là d’extravagances du penseur selon L’Année littéraire, Le Journal Encyclopédique et La Correspondance littéraire.
Mais au-delà de ces réactions, le débat sur le rousseauisme rejaillit à partir des salons. Mademoiselle Germaine Necker (qui deviendra plus tard Madame de Staël) traduit son admiration [11] pour Rousseau en publiant ses Lettres sur le caractère et les ouvrages de Jean-Jacques (1788). Le panégyrique entraîne alors d’interminables discussions. En effet, Champcenetz répond à Madame de Staël, et Guinguené répond à son tour au premier et se voit réfuter par La Harpe. Aussi, le comte de Barruel-Bauvert publie en 1789 la première biographie de Rousseau : Vie de J.-J. Rousseau [12].
L’intensité du débat reflète l’onde de choc provoquée par les Confessions qui ne laissent indifférents ni les admirateurs, ni les adversaires [13] de Rousseau. Le besoin de se justifier, et de proclamer cette transparence exprimée par l’auteur, se heurte à la farouche volonté d’entretenir une certaine image brouillée du Citoyen de Genève. Mais dans sa modalité d’intégration au corpus rousseauiste, le texte autobiographique fait ainsi office de dispositif de manœuvre retardatrice déclenchée a posteriori pour avoir le dernier mot sur l’ensemble de ses adversaires, et pour gagner aussi définitivement l’estime populaire. Sans conteste,


« la rédaction des Confessions se donne précisément pour but de plaider pour sa réhabilitation. Ce dernier ouvrage se présente sous cet angle - qui n’en épuise pas bien entendu la signification - comme une tentative pour mener à retardement une bataille qu’il s’était cru capable un peu plutôt de ne pas engager » [14].

Eu égard aux effets induits par son autobiographie, Jean-Jacques Rousseau a, au moins, atteint son objectif, s’il ne l’a largement dépassé. Car à partir de ce moment, et au-delà des premières réactions, et aussi à côté des querelles par contumace, se développent toute une imagerie symbolique de Rousseau à travers l’iconographie, un quasi-culte sous forme d’idolâtrie populaire, une entrée dans la géographie de la France, et la mise à la mode de la représentation théâtrale du Citoyen de Genève.
En 1780 déjà, le marquis de Girardin inaugurait le monument érigé sur la tombe de Jean-Jacques Rousseau [15] dont il se faisait la sentinelle vigilante. Ermenonville devient un lieu de convergence et de recueillement où les amis, les admirateurs ainsi que des passionnés viennent en pèlerinage. Le culte est bientôt dépassé et on tend à une canonisation de « saint » Jean-Jacques en tant que "grand intellectuel directeur de conscience et martyr de la vérité" [16]. Egalement, très rapidement la légende parachève toute la dynamique mystique qui entoure Rousseau. La vision onirique de Karamzine en 1790, le suicide de l’adolescent inconnu fou d’amour pour Jean-Jacques Rousseau en juin 1791, et l’histoire du jeune abbé qui rejoint nu l’Ile des Peupliers à la nage [17] sont autant de manifestations légendaires de l’idolâtrie dont Rousseau est l’objet et donnent une seconde vie à celui qui mourut dans l’indifférence générale. Dans la conscience collective des Français, tout ceci traduit une sorte

« de recours mystique à Rousseau, comme s’il était besoin d’un ‘génie tutélaire’, intercesseur malgré qu’il en ait entre ces Français un peu aventurés et ‘l’Etre suprême’ ou la nature » [18].

Toutefois, Rousseau ne reste pas dans cette dimension spirituelle. Il intègre très vite la réalité et le quotidien des Français. Son nom va être rattaché à l’appellation de lieux géographiques très précis qui lui rendent de ce fait un hommage posthume non négligeable. Ainsi en avril-mai 1791, la Commune de Paris décide que la rue Plâtrière s’appelle désormais rue Jean-Jacques Rousseau. D’autres localités se débaptisent pour porter son nom : Vaugirard, Saint-Esprit-les Bayonne (Basses Pyrénées), Fresnay (Sarthe), Saint-Aubin (Calvados), Aguts (Tarn), etc. [19].
Le quotidien, c’est également la théâtralisation. Rousseau est mis en scène par plusieurs pièces suivies par le public, toujours prêt à aller s’abreuver à la source du rousseauisme, ou à se donner une image de l’illustre compatriote à travers ses reflets, même les plus pâles. Le 28 janvier 1790, Fabre d’Eglantine propose Philinte ou la suite du misanthrope ; en décembre, Bouilly fait jouer Jean-Jacques Rousseau à ses derniers moments. Andrieux, quant à lui, met en scène L’enfance de J.-J. Rousseau (1794).
L’image de Jean-Jacques survit ainsi à Rousseau mort. La gloire qu’il n’a pas eu le temps de savourer de son vivant lui est restituée à titre posthume, à la manière du patriote tombé au champ d’honneur qui reçoit une décoration sur son cercueil. Et ici l’ampleur du phénomène Rousseau est gigantesque. Cela tient au fait qu’il s’est battu toute sa vie durant pour la vérité [20], et que celle-ci finit toujours par triompher, d’un côté ; et de l’autre, le peuple cherche souvent dans la direction des victimes pour avoir l’opportunité d’une béatification réparatrice des injustices subies ou constatées. Sur ce dernier point précisément, Rousseau s’est surtout trouvé isolé au milieu d’adversaires trop nombreux et trop bruyants [21] jusqu’à inspirer au public une sympathie certaine pour celui dont la véhémence des attaques, des querelles et des contradictions fait une victime. A ce titre, Jean Roussel n’a pas tort d’affirmer, en parlant de Rousseau, que :


« il s’est trouvé, une fois mort, au cœur d’un drame autrement grave, qui a déterminé avec une autre force la mémoire, les sentiments et le jugement du public à son endroit » [22].

Ce drame, certes important, sera amplifié par un événement, la Révolution française, qui enrôle d’avantage le rousseauisme dans la vie politique [23]. De la prise de la Bastille (le 14 juillet 1789) au 18 brumaire an VIII ( le 9 novembre 1799), en passant par l’exécution de Louis XVI (le 21 janvier 1793) et la chute de Robespierre le 9 thermidor an II (le 27 juillet 1794), les idées politiques ainsi que les textes de la doctrine du Citoyen de Genève vont participer à animer les joutes qui caractérisent les oppositions et les antagonismes politiques créés par la Révolution de 1789 et qui se font jour dans la sphère politique et sociale.

« La gloire de Rousseau, qu’on nomme bientôt ‘père de la Révolution’ est une gloire maudite, car le malheureux auteur du Contrat social, qui n’est plus là pour se justifier, ni pour préciser sa position, est bien souvent accusé d’avoir provoqué par ses écrits les déchaînements les plus sanglants et d’avoir à jamais ruiné l’ordre politique et social, non seulement en France, mais en Europe tout entière » [24].

En effet, Rousseau ou plutôt ses textes et idées politiques sont utilisés par les protagonistes de tous bords. Chacun en fait l’usage qui sied le mieux à ses propres préoccupations tout en contribuant à déstabiliser les adversaires ou les concurrents immédiats [25]. La maniabilité ainsi imprimée aux idées du Citoyen de Genève tient en réalité à l’unité de sa pensée difficile à saisir. Celle-ci n’offre pas de prime abord une ligne d’évolution marquée par une intention rectrice susceptible d’enrayer les interprétations tendancieuses [26].
Pourtant, paradoxalement, Jean-Jacques Rousseau refuse toute intention politique ou politicienne pragmatique. Il marque de façon claire sa distance vis-à-vis de la pratique politique et de la philosophie politique téléologique. Dans le Contrat social, Jean-Jacques Rousseau se démarque ainsi qu’il suit :


« On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique ? Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire, je le ferais ou me tairais » [27].

Pris dans le délire révolutionnaire, les partisans de tous bords n’ont pas considéré l’esprit et la lettre de cet avertissement de Rousseau. En faisant fi de cette prise de position principielle et catégorique du Citoyen de Genève, jacobins, girondins, aristocratiques, anti-révolutionnaires rivalisent de prouesse et d’habilité exégétique pour trouver dans le rousseauisme des arguments en guise de fondement ou de garantie à leur position. En réalité, dans les débats suscités par la Révolution, Jean-Jacques Rousseau se présente globalement sous divers angles et apparaît sous une pluralité d’images dont aucune n’est vraiment et absolument exacte. Selon Raymond Trousson , il y a un "Rousseau créé par la Révolution qui fait de lui son ancêtre mythique" [28].
Mais même suivant ce portrait, et en fonction des différentes étapes qui marquent la Révolution et sa suite (la Constituante, la Convention, le Directoire ), on n’arrive pas à mettre une image nette sur les différents Rousseau mis en exergue et invoqués ou fabriqués. Les critiques seront eux aussi pris dans les rets de la filiation ... a posteriori [29].

« Devenu référence idéale, son nom sert toutes les tendances : il y a un Rousseau girondin à la mode de Mme Roland, un Rousseau jacobin à la Robespierre, un Rousseau communiste à la Babœuf. Cela ne va pas sans distorsion (...) Pour le lire, chaque partie chausse ses propres lunettes ; et l’abstraction même du Contrat social le rend susceptible d’interprétations divergentes, voire contradictoires, d’autant plus qu’on se contente d’en utiliser des extraits, des phrases détachées de leur contexte. L’essentiel est d’admirer de confiance. (...) Rousseau n’a- t- il pas mis en garde, dans les Lettres de la montagne ou les Considérations sur le gouvernement de Pologne, contre toute révolution brutale ? N’a-t-il pas dit que la vraie démocratie ne conviendrait qu’à des Dieux ? Que la souveraineté ne peut se déléguer ? (...) Comme l’adversaire, la minorité antirévolutionnaire oppose citation à citation, accumule les textes tronqués et rattachés par un lien logique qui n’est pas celui des écrits originaux » [30].


La Révolution fait pérenniser Rousseau dans l’histoire. Il est certain que ses idées politiques prennent un sérieux coup de jeunesse qui assure ainsi leur renouveau. Le rousseauisme entre donc dans l’actualité de l’époque, et par conséquent dans une certaine modernité qui se construit son idéologie. Ce qu’il convient d’appeler justement avec Georges Benrekassa "l’usage de Rousseau ou l’enjeu Rousseau (...), dans le processus conflictuel et complexe de cette idéologie" [31], traduit un processus d’appropriation dans un souci de légitimation et de justification. Le rousseauisme échappe à l’oubli, à l’érosion et au dépassement que la mort et les idées nouvelles peuvent en principe produire.
Au contraire de tout cela, la vivacité des discussions et de la recherche de la garantie, trouvant sa résonance dans le besoin pressant de défendre des positions proches des valeurs toujours promises au peuple, a fait que Rousseau et ses idées ont gagné en vitalité. Parce que dans le rousseauisme on peut trouver des valeurs humaines fondamentales [32] dont la plus essentielle est la liberté. Autour de cette valeur tournent toutes les autres qui sont nécessaires à la vie citoyenne. De même, on retrouve dans le rousseauisme tout un processus de fondement et de sauvegarde de l’autorité politique par une véritable théorie de l’Etat. Et c’est par un côté extrême de cette vision que se situent les interprétations ultra libérales déniant tout à l’individu au profit de l’Etat [33]. La pensée politique de Jean-Jacques Rousseau, par les énormes possibilités d’interprétation qu’elle offre, gagne une jeunesse sans conteste dans les débats contradictoires de la Révolution.
L’illustration de cette vitalité se retrouve dans le procès de Louis Capet. Celui-ci est accusé de trahison par les conventionnels qui érigent un tribunal pour le juger. Ils puisent dans les écrits de Rousseau pour justifier leur accusation en se basant sur la rupture du pacte qui met aussitôt l’individu en situation d’ennemi public. De Seize s’abreuve, lui aussi, au rousseauisme pour protester sur la base de la non possibilité pour le Législatif de se prononcer directement sur des cas individuels.
C’est ainsi que le rousseauisme alimente d’une certaine manière la Révolution. L’usage que les différentes sphères font des idées, des écrits et de la pensée de Rousseau prouve bien le renouveau du rousseauisme. Dans ces tumultueux débats de la Révolution, le corps de Jean-Jacques Rousseau devient lui aussi objet d’un enjeu tout aussi important. La re-naissance de Rousseau c’est aussi l’histoire d’une panthéonisation qui consacre l’apothéose du grand penseur des Lumières et son entrée dans la gloire éternelle.
Depuis le 4 avril 1791, l’Assemblée nationale a voté un texte transformant l’église Sainte-Geneviève en Panthéon, destiné à recevoir la sépulture des grands hommes. Rousseau qui a été presque déifié mérite-t-il un transfert ? Son repos, dans la tranquillité de "la nature et sous la clarté du ciel" d’Ermenonville, vaut-il un transfert "sous les voûtes ténébreuses" du Panthéon ? L’histoire au transfert du corps de Jean-Jacques Rousseau rencontre de nombreuses difficultés à surmonter avant de devenir une réalité par la fête de vendémiaire an III.
En tout état de cause, les restes de Jean-Jacques Rousseau sont déclarés propriété nationale par la même Assemblée et la décision du transfert au Panthéon est votée le 25 germinal an II (14 avril 1794). Cette décision avait suivi en cela la pétition du 27 août 1791, à l’instigation, semble-t-il, de Guinguéné. Mais l’application de cette décision ne fut pas facile car, d’une part Girardin et les habitants d’Ermenonville opposèrent une résistance, et d’autre part la terreur, avec Robespierre, allait constituer un frein non négligeable pour l’exécution du transfert.
Face à la pétition des trois cents signatures d’août 1791, Girardin et les habitants d’Ermenonville voyaient dans la panthéonisation une « confiscation » du grand homme. Il y avait là un manque à gagner certain tant sur le plan économique pour la localité, qui possédait à travers Rousseau un patrimoine historique et touristique important, que sur le plan simplement affectif. Mais cette résistance ignorait de fait toute la dynamique qui s’organisait en amont, et sur le plan national, autour du culte rousseauiste. Car en réalité, entre Jean-Jacques Rousseau et la Révolution il y avait comme une récupération idéologique par le biais d’une "appropriation de la matière théorique par les sujets historiques" [34].
Bien avant les gesticulations de Girardin, une profonde et continuelle tendance à domestiquer les legs rousseauistes s’était développée. D’abord en juillet 1790 l’Assemblée décrétait que le buste de Rousseau serait placé dans la salle des séances. Ensuite, le 21 décembre 1790, Barère, suivi en cela par Ange-Marie d’Eymar, défendit la veuve Rousseau dans une plaidoirie magistrale. Il interpellait ainsi la représentation française : "Athènes éleva la famille d’Aristide ; que fera la nation française pour la veuve de Jean-Jacques Rousseau" ? La réponse positive ne se fit pas attendre [35]. C’est pourquoi ce ne fut pas surprenant d’entendre plus tard Thérèse, à la barre de la Convention, donner son accord, le 11 avril 1794, pour le transfert de Rousseau au Panthéon, ruinant ainsi définitivement les efforts de Girardin. Le Comité d’Instruction Publique fut alors chargé de fournir, dans un délai de trois jours, un rapport sur la question de la translation. Mais c’était sans compter sur le climat politique de l’époque.
Le plus grand obstacle à ce transfert au Panthéon avait très certainement des relents politiques. La terreur montagnarde, et surtout la figure dominante de Robespierre n’étaient pas totalement étrangères au retard enregistré dans le transfert de Rousseau. En effet, si c’est en pleine dictature robespierrienne, le 14 avril 1794, que fut votée la décision de la panthéonisation, il y a certainement un lien entre la mauvaise volonté personnelle, politique et intime de Robespierre et le prolongement du séjour de Rousseau dans sa tombe d’Ermenonville.
Que l’on puisse reprocher à l’auteur des Confessions quelques "faiblesses de sa vie privée" et des écarts dans ses écrits, cela n’apporte rien de nouveau dans le débat contradictoire qui a jalonné le rousseauisme. Pour d’autres, l’existence d’un sentiment de jalousie du coté de Robespierre ne serait pas à exclure [36]. En tout état de cause, la conviction intime de ce dernier peut se voir à la lumière de cet extrait de son discours du 18 floréal an II (7 mai 1794) : "Les gens de lettres en général se sont discrédités dans cette révolution, et à la honte éternelle de l’esprit humain, la raison du peuple en a fait seule les frais" [37]. Et Rousseau n’échappe pas à ce verdict.
C’est alors qu’il faut presque attendre la chute de Robespierre, le 9 thermidor, pour que l’entreprise de panthéonisation commence à se réaliser avec le dépôt du rapport de Lakanal, le 15 septembre 1794 [38]. Dans ce texte apparaît une intention réparatrice indéniable. Jean-Jacques Rousseau y trouve une réhabilitation décisive qui sera concrétisée par le transfert au Panthéon. Le Citoyen de Genève est décrit comme une victime vite martyrisée.


« Fuyant la France à la lueur des flammes qui dévoraient ses ouvrages, il doit avoir des autels chez les peuples libres, celui qui ne trouva que des échafauds chez les rois [...]. Hâtez-vous donc, citoyens, d’arracher ce grand homme à sa tombe solitaire » [39].

Ainsi, arraché à la solitude de sa tombe d’Ermenonville, Rousseau sera fêté le 17 vendémiaire an III ( 11 octobre 1794) à travers les rues qui mènent au Panthéon ( peut-être une illustration vivante de la Lettre sur les spectacles ?). Cette fête dans laquelle le peuple communie avec lui-même, et où les antagonismes liés à la récupération politique se donnent le temps d’une pause augurant une réconciliation [40], sonne l’entrée de Rousseau dans l’éternité du patrimoine historique, culturel et politique des Français.
A partir du moment où Rousseau repose parmi les illustres et acquiert, selon l’expression de Robespierre, un rang "digne du ministère de précepteur du genre humain", il devient incontestable de reconnaître une re-naissance de Jean-Jacques Rousseau ou, à tout le moins, une nouvelle page d’une autre vie du Citoyen de Genève.
Etrange destinée que celle de Rousseau. Vivant, il acquiert rapidement un succès [41] dans les débuts de sa carrière littéraire et philosophique, puis il s’intègre mal à son environnement en refusant le tutorat de l’élite nobiliaire, au profit de son indépendance et de son audace d’esprit et malheureusement aussi pour son isolement, avant de tomber dans la solitude la plus absolue. Pourtant sa mort, en 1778, ne constitue pas sa fin dernière. Des événements qui ont plus ou moins partie liée avec sa personne ou qui se rapprochent de ses idées le font rebondir pour parfois le mettre en situation de centre principal d’intérêt. La publication souhaitée de ses Confessions en 1782 entrait certes dans sa stratégie de justification personnelle (dont il ne pouvait assurément pas estimer exactement par anticipation toutes les conséquences), mais l’avènement de la Révolution française ainsi que l’histoire de sa panthéonisation échappent à coup sûr à toute intention programmatique planifiée. Cela montre que Rousseau est aussi l’homme du hasard et des circonstances, et que la mort serait une étape dans l’éternité. En plus, d’autres événements [42] vont témoigner de la vitalité du rousseauisme. Peut-être qu’appliquée dans ce contexte, l’ironie de Molière trouve ici toute sa signification : "Qui tôt ensevelit bien souvent assassine ; et tel est cru défunt qui n’en a que la mine".


[1] Capitaine de la gendarmerie nationale Sénégal.

[2] Voir Benoît MELY, Jean-Jacques Rousseau, un intellectuel en rupture, Paris, Minerve, 1985 où il est question des multiples conflits de Rousseau avec les mécènes, les gens de lettres, ses amis philosophes, les rois (Louis XV et Georges III) et les capitales (Londres, Paris et Genève) ...

[3] Georges-Arthur GOLDSCHMIDT, Rousseau ou l’esprit de solitude, Paris, Phébus, 1978, ainsi que l’article de Bronislaw BACZKO, "Rousseau et la marginalité sociale", in Rousseau selon Jean-Jacques, éd. Fac. Lettres Université de Genève, 1979, textes présentés au colloque de Romédes, 5 et 6 mai 1978, pp. 117-128 : la marginalité sociale de Rousseau est décrite à la fois comme voulue, subie et refusée.

[4] Daniel BENSOUSSAN, La maladie de Rousseau, Paris, Klincksieck, 1974.

[5] Pierre-Paul CLEMENT, Jean-Jacques Rousseau. De l’éros coupable à l’éros glorieux, Genève, Slatkine, 1998.

[6] En particulier Diderot, avec qui les relations reflètent la petite histoire des grands hommes. Benoît MELY, (op. cit., pp. 88-96), trouve d’ailleurs des raisons non philosophiques à leur rupture irrévocable (argent, attitude anti théresienne, phrase assassine du Fils naturel, et discorde autour du voyage à Genève de Mme d’Epinay).

[7] Le 9 juin 1762, par un arrêt, le Parlement de Paris condamnait l’Emile ou de l’éducation à être lacéré et brûlé ; le 19 juin, le petit Conseil de Genève s’associait au rapport du Procureur Général Robert Tronchin pour condamner l’Emile et le Contrat social.

[8] Georges BENREKASSA, Fables de la personne. Pour une histoire de la subjectivité, Paris, PUF, 1985, p. 137.

[9] Au sujet de la notion d’influence, voir Maurice DEBESSE, "L’influence pédagogique de l’Emile depuis deux siècles. Ses formes, son évolution", in Jean Jacques Rousseau et son œuvre. Problèmes et recherches, Paris, Klinsksieck, 1964, p. 206 ; Jean ROUSSEL, Jean Jacques Rousseau en France après la Révolution 1785-1830, Paris, Armand Colin, 1972, p. 7 ; et enfin cf. Georges BENREKASSSSA, op. cit., p. 135.

[10] Parmi ces études on note : Raymond TROUSSON, Jean-Jacques Rousseau et sa fortune littéraire, Bordeaux, Ducros, 1971 ; Jacques MOUNIER, La fortune des écrits de J.-J. Rousseau dans les pays de langue allemande de 1782 à 1813, Paris, PUF, 1980 ; et Frederick-William DALE, J.-J. Rousseau in American literature : traces, influence, transformation, 1760-1860 : a paradigme of French-German culture emanation in America, New-York, P. Lang, 1996

[11] Le mot n’est pas de trop : voir Jean ROUSSEL, op. cit., p. 315 sqq. ; et aussi Madame de STAEL, Œuvres complètes, Paris, Lefèvre, 1836, vol. II, p. 286.

[12] Voir Raymond TROUSSON, Jean-Jacques Rousseau, tome II : Le deuil éclatant du bonheur, Paris, Tallandier, 1989, p. 460.

[13] Voir Bernard GAGNEBIN, "L’étrange accueil fait aux Confessions de Rousseau au XVIIIe siècle", in Annales de la société J.-J. Rousseau, XXXVIII, 1974, pp. 105-126.

[14] Benoît MELY, op. cit., p. 247.

[15] Sur les détails descriptifs de cette œuvre d’art destinée à immortaliser Rousseau, voir Raymond TROUSSON, Jean-Jacques Rousseau, t. II, Le deuil éclatant du bonheur, p. 455.

[16] Georges BENREKASSA, op. cit., p. 135

[17] Voir Jean ROUSSEL, op. cit., p. 462 sqq.

[18] Idem, p. 14

[19] Voir P. MANTOUCHET, "Le nom de J.-J. Rousseau dans la géographie révolutionnaire", in La Révolution française, L, 1906, pp. 128-130 ; et aussi H. BUFFENOIR, "L’image de J.-J. Rousseau dans les Sociétés de la Révolution en province", in La Révolution française, 71, 1918, pp. 47-57.

[20] Paul AUDI,"Vitam impendero vero", in Le Nouveau commerce, n° 92-93, automne-hiver 1994, pp. 117-122.

[21] Pour ne mentionner que quelques gens de lettres, retenons : Voltaire, Diderot et David Hume. A ce sujet voir : Henri GOUHIER, Rousseau et Voltaire : portraits dans deux miroirs, Paris, Vrin, 1983, en particulier les chapitres IV, XV et XVI ; Benoît MELY, Jean-Jacques Rousseau, un intellectuel en rupture, Paris, Minerve, 1985. Par ailleurs, Rousseau éprouve le sentiment d’être l’objet d’un complot. Dans ce cadre, voir sa lettre à Hume du 10 juillet 1766, in Correspondance Complète, éd. R. A. LEIGH, Voltaire Foundation, Oxford, 1965, tome 30, p. 29 sqq, lettre 5274 ; également Dominique MARIE, "Correspondance et autobiographie. Genèse réelle et genèse imaginaire de l’idée du complot dans deux lettres de J.-J. Rousseau", in Etudes J.-J. Rousseau, n° 7, éd. Musée J.-J. Rousseau de Montmorency, pp. 205-221.

[22] Jean ROUSSEL, op. cit., p. 555.

[23] Certains trouvent en Rousseau un des précurseurs de la Révolution française : James SWENSON, Jean-Jacques Rousseau : considered as one of the authors of the Révolution, Standford University Press, 2000 ; Roger BARNY, Le droit naturel à l’épreuve de l’histoire. J.-J. Rousseau dans la Révolution, Paris, Les Belles Lettres, 1995. Par contre pour d’autres, c’est la Révolution qui se cherche et trouve des prophètes : G. Mc NEIL, "The cult of Rousseau and the french Révolution", in Journal of the history of ideas, 1945, pp. 197-212.

[24] Jacques MOUNIER, op. cit. , p.175.

[25] Voir L. SOZZI, "Interprétations de Rousseau pendant la Révolution", SVEC, LXIV, 1968, pp. 187-223.

[26] Beaucoup d’études sont consacrées à cette question de l’unité : Basile MUNTEANO, "Les contradictions de J.-J. Rousseau, leur sens expérimental", in J.-J. Rousseau et son œuvre. Problèmes et recherches, pp .96-112 ; Daniel BENSOUSSAN, L’unité chez Jean-Jacques Rousseau : une quête de l’impossible, Paris, Nizet, 1977 ; Claire-Salomon BAYET, Jean-Jacques Rousseau ou l’impossible unité, Paris, Seghers 1968 ; Maurice BOURGUIN, "Les deux tendances de Rousseau", in Revue de métaphysique et de morale, 1912, pp. 341-352 ; Jean WAHL, "La bipolarité de Rousseau", in Annales de la société J-J Rousseau, XXXIII, 1953-1955, pp. 49-55 ; Gustave LANSON, "L’unité de la pensée de J-J Rousseau", in Annales de la société de J.-J. Rousseau, XIII , 1912, p. 1-31 ; Georges LAPASSADE , "L’œuvre de J-J Rousseau : structure et unité", in Revue de métaphysique et de morale, n° 3-4, 1956, pp. 369-402 ; Pierre BURGELIN, "L’unité de l’œuvre de Rousseau", in Revue de métaphysique et de morale, n° 2, 1960, pp. 199-209 ; Ernest CASSIRER, "L’unité dans l’œuvre de Rousseau", in Pensée de Rousseau, G. GENETTE et T. TODOROV (sous dir.), Paris, Seuil, 1984, pp. 41-66 ; et enfin notre thèse de doctorat de troisième cycle : Anthropologie et science du pouvoir : la question de l’unité de la pensée dans les écrits politiques et autobiographiques de Jean-Jacques Rousseau, UCAD, Dakar, 2000, 225 pages.

[27] Œuvres Complètes, t. III, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, p. 351.

[28] Rousseau et sa fortune littéraire, p. 65.

[29] Voir Roger BARNY, "Les aristocrates et J.-J. Rousseau dans la Révolution", in Archives Historiques de la Révolution Française (AHRF), LX, 1978, pp. 534-568 ; G. Mc NEIL, "The anti-revolutionary Rousseau", in The american historical review, LVIII, 1953, pp. 808-823 ; M. REVAULT D’ALLONES, "Rousseau et le jacobinisme : pédagogie et politique", AHRF, LX, 1978, pp. 569-583 ; M. DORIGNY, "Les girondins et J.-J. Rousseau", in AHRF, LX, 1978, pp.569-583 ; G. GOBEL et A. SOBOUL, "Audience et pragmatisme du rousseauisme. Les almanachs de la Révolution française", in AHRF, LX, 1978, pp. 608-640 ; Alexis SOBOUL, "J.-J. Rousseau et le jacobinisme", in Etudes sur le Contrat social, Paris, 1964, pp. 405-424.

[30] Raymond TROUSS_ ON, Jean-Jacques Rousseau, t. II, Le deuil éclatant du bonheur, p. 474 - 475.

[31] Fables de la personne. Pour une histoire de la subjectivité, p. 136.

[32] Gisèle BRETONNEAU, Valeurs humaines chez Jean-Jacques Rousseau, Paris, La Colombe, 1961.

[33] La critique libérale s’est évertuée à ranger Rousseau parmi les fauteurs de despotisme ; voir, entre autre, Lester G. CROCKER, "Rousseau et la voie du totalitarisme", in Annales de philosophie politique, n° 5, Paris, PUF, 1965, pp. 99-136.

[34] Aminata DIAW, "Rousseau et la Révolution française : à propos de la théorie de l’Etat", in Cahiers philosophiques et juridiques de l’Université de Caen, 1988, p. 139.

[35] Thérèse Levasseur obtint alors une rente viagère de 600 livres.

[36] Jean ROUSSEL, J.-J. Rousseau en France après la Révolution 1795-1830, p. 16.

[37] Maximilien ROBESPIERRE, Textes choisis de Robespierre, Paris, Eds. sociales, 1974, t. III, p. 170 sq.

[38] Le délai initial de trois jours donné au Comite d’Instruction Publique par l’Assemblée s’allongea ainsi jusqu’à atteindre les cinq mois.

[39] Cité par Raymond TROUSSON, Rousseau et sa fortune littéraire, p. 67.

[40] Voir Jean ROUSSEL, op. cit. , p. 19.

[41] Jean-Jacques Rousseau est lauréat du concours de l’Académie de Dijon en 1749.

[42] La célébration du centenaire de la Commune en 1889, le bicentenaire de la naissance de Rousseau en 1912.




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