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Ethiopiques, n° 68,
1er semestre 2002

Raphaël NDIAYE

Juin se meurt déjà !
Le Sahel déploie, o ! désespérance,
L’étendue immense de ses sables blonds ;
Le ciel est désespérément beau de son azur,
Les paysans s’abîment le regard à force de le scruter,
Quelle longue attente des moussons fertiles,
Et l’angoisse innommable qui étreint leurs entrailles.

L’Ancien redoute de rejoindre les mânes,
Or si fort l’appel des promesses de l’Au-delà,
Mais si douce la vie en cette vallée de larmes vives !
Alors il a accroché à son auriculaire.
Le nuage noué porteur de pollen liquide :
Et Nommo s’émeut et s’exile, et Amma se tourmente,
Et les terres argileuses se fendillent, se crevassent,
Et les vents en fête, et la fertilité en poussière !

Ah ! dérider les ancêtres et le Ciel et Dieu lui-même :
Alors les rituels bariolés des rogations à l’orée des villages,
Dans les clairières secrètes des bois sacrés ;
Et l’inversion des rôles et le comique des accoutrements,
Il faut bien que Roog rie aux larmes et nous en arrose,
Ensemençant la joie et l’espérance en nos coeurs,
En nos femmes, en la terre, mère primordiale ;
Et que jaillisse d’une énergie vitale indomptable,
La végétation rabougrie en un printemps nouveau !

O arbres, quand donc adviendra ce jour béni ?
Adressez aux nuages un appel pressant,
Dites-leur des prières humides, vibrantes,
Déroulez-leur des louanges doucereuses,
Entonnez-leur des mélopées polyphoniques,
Qu’ils se dressent et couvrent le Levant
D’un noir d’encre insigne suprême du bonheur !
Si grande est ta soif terre-mère tant aimée ;
Tant d’impuretés souillent ton corps soyeux,
Et ta longue attente des ondées rédemptrices !

Enfin se profile l’hivernage à l’horizon.
La terre en est délicate de senteurs ténues,
L’azur bleuté est zébré de gris :
C’est le pas pesant d’une fécondité éclose !
Ne se trompe à ces prémices la gent ailée,
Aux gazouillis gras et ramages maillés,
Et les baobabs ravagés par le feu solaire,
Empressés de chasser leur nudité,
Se vêtent enfin de robes émeraudes !

Ah ! la ronde des maîtres du mystère,
Qui s’immergent et nagent en surnature,
Et non des moindres Ngor l’Aîné le fils de Maak,
Car sur Dieu lui-même il clame s’adosser.
Ne voilà t-il pas qu’il l’apostrophe, téméraire :
« Roog, tambourine à l’instant ma devise rythmée » !
Et le long écho du fracas assourdissant du tonnerre !
« De peur qu’on y voie coïncidence et fatuité,
En mon honneur percute encore le tam-tam » !
Et de nouveau le tonnerre dans un grondement inénarrable !

Et l’Ancien de replier l’auriculaire et rendre l’âme.
Le nuage dénoué exulte le pollen s’éparpille ;
Le Ciel ouvre ses vannes, Dieu déverse ses larmes ;
Et rutilantes dans la tourmente les eaux de pluie,
Cherchent leur chemin, contournent les termitières,
Heureuses de trouver un lit où sommeiller repues :
Voilà qu’elles s’apaisent en toi étang généreux !

Et ma pensée vogue vers toi mon étang,
Par toi fraternisent buvant le bubale le buffle et l’ibis,
Le génie nain le serpentaire le python la panthère ;
Tu réconcilies l’harmattan et l’alizé et les sept vents du nord,
La saison sèche et l’hivernage et les fêtes des moissons,
Et s’étalent en toi les arabesques des colliers en entrelacs,
Lorsque se dévide en surface le chant du zéphyr ;
Et tu offres à la terre et argentée du firmament,
Sous l’éclat du crépuscule comme à l’orée dorée du jour,
Le miroir de beauté inaltérée, le bonheur de la pluie advenue !





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