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SENGHOR ET LA SPIRITUALITE
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Ethiopiques n°69.
Hommage à L. S. Senghor.
2ème semestre 2002

Auteur : Joseph MATHIAM [1]

Senghor est un « spiritualiste », assurément, si on entend par là qu’il n’est pas matérialiste ; que, par exemple, il ne se réclame pas de ce que, dans l’histoire des idées, on appelle le matérialisme, à quoi on accole les qualificatifs historique, scientifique, ou que sais-je encore ? Certains disent même que ses distances par rapport au RDA initial, apparenté au Parti Communiste Français, s’expliqueraient par son anti-communisme et son anti-matérialisme affichés. Lui-même prenait soin de distinguer le marxisme comme méthode d’analyse et doctrine d’action, et le marxisme communiste, projet de société.
Ses origines sérères, son enfance dans le Sine profond, parmi les paysans et les bergers dans les tanns et les bois du Royaume d’enfance, peuplés d’esprits, animés au sens propre ; son adolescence à Joal, à Ngazobil, plus tard à Dakar sous l’influence des missionnaires ; tout cela a constitué pour le fils de Diogoye - le lion et de Gnilane Bakhoum un environnement moral et humain qui a façonné le cœur et l’âme du futur poète, sensible aux symboles, aux signes, et ouvert à tous les vents.
Toute sa vie durant, l’enfant de Djilor n’a cessé de se référer, comme à un viatique, au legs initiatique dont son oncle maternel, Toko Waly, l’a doté dans son village et qu’ont ancré en lui ses tantes ainsi que les poétesses et chanteuses du pays sérère. Devenu écrivain et poète, il se révélera tout naturellement le défenseur de la culture et de la civilisation négro-africaines, tétées pour ainsi dire dès son jeune âge. Sa vie et son œuvre s’en trouvent imprégnées, quoique aient pu prétendre des ignorants, des malveillants ou encore quelques rares intellectuels africains attardés dans les combats tumultueux de la glorieuse FEANF contre l’impérialisme et ses valets. Car, qu’on le veuille ou non, Senghor est un terroir vécu, un peuple assumé, nourri de la spiritualité du Sine, avec ses croyances, ses traditions, ses rites, ses mélodies. Cependant, homme moderne, il ne s’est jamais cru dispenser d’opérer judicieusement les tris et adaptations nécessaires. Enracinement, ne cessera-t-il de clamer et, comme en écho, ouverture.
Il aurait dit quelque part que son Sénégal était peuplé de 85% de musulmans, d’environ 10% de chrétiens et de 100% de fétichistes. Etant entendu que dans ces 100% il n’y avait guère de place pour une exception. Lui-même a évoqué à maintes reprises cette femme vêtue de blanc qui barra la route à son convoi en pleine nuit pour l’entraîner dans un bois voisin où d’autres femmes l’accueillirent en dansant autour d’un autel ; après lui avoir fait absorber un breuvage, elles lui annoncèrent entre autres choses une victoire totale sur ses adversaires en campagne comme lui pour les élections législatives de 1951 ; ce qui, à l’époque, était rien moins qu’évident. « Puissance de l’intuition négro-africaine », fera mine d’expliquer plus tard l’intellectuel sorbonnard.
Je l’ai aussi entendu affirmer ne pas croire à la magie et autres maraboutages, auxquels il ne recourrait jamais. « Je n’y crois pas », disait-il et d’ajouter : « Cependant j’en tiens compte ».
Mais naturellement, c’est à la religion de son baptême que l’écrivain et l’homme d’Etat se référaient le plus souvent et le plus explicitement. Senghor était, en effet, profondément chrétien, ne manquant jamais la messe du dimanche, armé de son vieux missel en latin ; il était assidu à la lecture des Psaumes et à la Liturgie grégorienne. C’est que son passage au séminaire Saint Joseph de Ngazobil puis au Collège Libermann de Dakar l’avait beaucoup marqué, même si, avouait-il, il a connu un temps les affres et interrogations de ce que les spécialistes de la mystique chrétienne appellent le « trou noir », moment de doute, voire de rejet. Et quand le malheur frappera à sa porte, à la mort tragique de son fils Philippe en 1981, c’est dans sa foi chrétienne qu’il puisera réconfort et sérénité. Plus tard aussi, quand il lui sera donné de prendre la mesure de la mesquinerie et de l’ingratitude des hommes, la foi sera son refuge et sa consolation. Toujours, il saura faire preuve de pondération face aux quolibets des adversaires et aux dithyrambes des partisans, en prenant le recul nécessaire. Le Président Senghor a toujours entretenu avec la hiérarchie catholique de son pays, notamment avec son ami le cardinal Hyacinthe Thiandoum et le Père Alexandre Ndiaye, des rapports confiants dans le respect de la laïcité de l’Etat. De même, il aimait évoquer avec admiration et piété le souvenir de Monseigneur Joseph Faye, originaire de Carabane en Casamance et premier Evêque de Ziguinchor, retiré avec son frère le Père Pierre Edouard Faye chez les Moines Trappistes d’Aiguebelle dans le Vaucluse français où leurs tombes sont aujourd’hui vénérées et où ils avaient précédé le Père Henri Gravrand, ancien missionnaire et anthropologue au Sine, véritable « apôtre des Sérères » auxquels il a consacré des ouvrages qui font autorité. Senghor appartenait à une génération de catholiques africains chez qui l’engagement politique ou syndical était loin d’être encouragé par les Bons Pères, qui y voyaient un chemin de perdition dont il importait d’éloigner les ouailles. Lui-même disait ne ressentir aucune attirance particulière pour la politique, où il est entré comme on entre en religion, par sacerdoce au service de ses frères, dont il avait découvert la misère dans les campagnes, sous l’oppression multiforme du régime colonial. Son ambition l’orientait plutôt vers l’enseignement et l’écriture, et il exprimait souvent, non sans quelque coquetterie de grand homme, son regret d’être « tombé en politique », alors qu’il eût préféré figurer dans l’histoire de son pays comme écrivain et professeur.


Cependant, homme public ou homme de lettres, Senghor restera pour toujours le Chantre de la Négritude, le militant d’une Civilisation de l’Universel. Son combat, son engagement dans le temporel, porte la marque de la spiritualité active d’un homme qui, justement, prônait la primauté de l’esprit. Homme de synthèse, toujours en quête d’un humanisme à construire, d’un dialogue à instaurer avec un frère d’une autre race, d’une autre culture, d’une autre religion. Son œuvre est par ailleurs ponctuée de préoccupations, d’interrogations relatives à Dieu, à l’autre versant de la vie, au prochain et aux rapports interreligieux.
Sur ce dernier point, Senghor aura été exemplaire. Tout a été dit, et souvent bien dit, sur les relations que lui, chrétien, avait su établir avec ses frères musulmans et leurs chefs ; sur le fait qu’il ait été préféré à des concurrents musulmans pour conduire les destinées de son pays durant plusieurs décennies. On peut certes y voir la preuve d’une grande habileté politique - l’habileté, au demeurant, n’a jamais été considérée comme une tare, surtout pas en politique. On doit aussi attribuer cela à la maturité et à l’esprit de tolérance de ses compatriotes. Mais tout le monde s’accorde à y déceler surtout le résultat du comportement d’un homme ouvert et doué d’une grande capacité d’écoute et de respect.
Tout a été dit également sur les contacts amicaux et confiants qu’il entretenait avec les grandes familles confrériques du pays, celle de Cheikh Amadou Bamba de Touba fondateur du Mouridisme, celle du grand Marabout toucouleur du Fouta El Hadji Omar Tall, celle d’El Hadj Malick Sy de Tivaouane, dont un connaisseur a pu affirmer qu’il était avec L. S. Senghor le seul grand écrivain négro-africain d’envergure mondiale. Le Président poète fut largement payé de retour par un soutien constant et une fidélité sans faille, jusqu’à son retrait volontaire du pouvoir.
Je l’ai plus d’une fois entendu parler de la crise de 1962 et du sort réservé pendant de longues années à son compagnon et ami le Président Mamadou Dia. « Regret n’est pas le mot », disait-il ; « à mon avis, Mamadou Dia s’est trompé et a mal agi. Mais je ressens toujours à son sujet une grande tristesse et une vraie souffrance ; car c’est un ami sincère qui a rendu d’énormes services au pays et à moi-même ». Et il ajoutait : « On doit toujours faire en conscience ce que l’on croit être son devoir, quoiqu’il en coûte, en sachant toutefois que seul Dieu ne se trompe pas ». Il en était de même pour l’exécution du meurtrier du député Demba Diop ; car Senghor était contre la peine de mort en général mais il croyait à son caractère dissuasif dans certains cas comme celui-là.
Ce qu’on appelle aujourd’hui le dialogue islamo-chrétien semble aller de soi dans notre pays, même avant que le Concile Vatican II n’ait donné aux chrétiens des directives précises dans ce sens avec la fameuse « Déclaration sur les relations avec les religions non chrétiennes ». Les musulmans, quant à eux, ont toujours aimé rappeler, pour s’en inspirer, les liens d’amitié que le Prophète entretenait avec des amis chrétiens. Ce qui, chez nous, paraît naturel, à savoir la coexistence harmonieuse entre fils d’un même Père Abraham, Senghor y a toujours cru et y a travaillé avec conviction. Il est vrai que, de nos jours, le regard que les musulmans et les chrétiens portent les uns sur les autres s’est singulièrement transformé et enrichi.
Du reste, nous avons dans le Coran comme dans l’Enseignement officiel de l’Eglise catholique des bases solides pour perpétuer et renforcer notre tradition de compréhension et de fraternité. C’est un patrimoine inestimable, don précieux de Dieu, qui dépasse la simple tolérance et la coexistence pacifique.


Au total, sous quelque angle qu’on le considère, le Combat de Senghor fut essentiellement culturel et spirituel, sa production littéraire bien évidemment, mais aussi son œuvre politique. Il concevait, en effet, la création d’une nation moderne et le développement économique et social comme une entreprise éminemment culturelle dont l’homme devait être au commencement et à la fin. Senghor aimait afficher son attachement et son admiration pour la culture occidentale et les valeurs dont elle est porteuse : laïcité, droits de l’homme, Etat de droit, culte de la science et de la technique. Homme de synthèse, il en était imprégné et fier de l’être. Il adorait surtout la langue et la culture française, comme chacun sait. Il prenait très à cœur son statut et son rôle de membre de l’Académie française et n’était pas peu fier d’être cofondateur de la Francophonie.
Son rêve, disait-il, était de faire du Sénégal une « Grèce noire », c’est-à-dire une nation de Culture où règne l’Esprit qui est mesure, ouverture, rigueur et méthode, culte du beau... Ce n’est pas hasard si ses maîtres et inspirateurs furent le savant et théologien jésuite Pierre Teilhard de Chardin et l’économiste et humaniste français François Perroux.
Il a toujours mis les immenses ressources dont Dieu l’a doté, intelligence, force de caractère, courage, au service d’un idéal qu’il répétait à satiété à la façon d’un enseignant qu’il s’est toujours voulu : Négritude, Civilisation de l’universel, Métissage culturel, rendez-vous au banquet du donner et du recevoir, méthode, organisation...
Les problèmes de Culture et d’Education le préoccupaient au plus haut point. Ainsi, il tenait à ce que les langues anciennes, latin, grec, arabe et les civilisations qu’elles véhiculent, soient en honneur dans l’enseignement comme base d’une vraie culture ; il en était de même pour l’enseignement de la morale et de la religion pour structurer l’individu. Il se souciait de créer une littérature et un art sénégalais, une architecture, une danse, une musique traduisant la volonté d’être soi-même, d’assimiler sans être assimilé. Il n’aura cependant pas réussi tout à fait un projet qui pourtant lui tenait à cœur, la valorisation des langues nationales et leur introduction dans l’école sénégalaise.


[1] Ancien ministre de Senghor.




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