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DEVELOPPEMENT SANS DEPENDANCE
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Ethiopiques numéro 2
Revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1975

DEVELOPPEMENT SANS DEPENDANCE
Pierre Uri
CALMANN-LEVY
257 pages

Auteur : Habib THIAM

Le titre du livre de Pierre Uri est certainement l’idéal que poursuivent les pays en voie de développement : assurer le développement sans dépendance. Dans le monde d’aujourd’hui, une telle ambition peut paraître une gageure car le phénomène de dépendance existe aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, entre le Nord et le Sud. L’économie occidentale est dominée par les Etats-unis et celle des pays communistes par l’Union soviétique et, plus globalement, les nations industrielles dominent, économiquement, les pays en voie de développement. Assurer son indépendance politique et économique est le problème fondamental des pays du Tiers-Monde. Or Pierre Uri, dans son livre, veut faire des propositions qui « tendent à écarter les obstacles, de telle sorte que chaque pays retrouve sa chance, à substituer un intérêt commun au sentiment de dépendance et aux situations d’affrontement. Ce sont des mécanismes économiques au service d’un objectif politique ».
Pierre Uri condamne d’abord le « nationalisme guerrier » des pays du Tiers-Monde qui les entraîne à des dépenses folles tout en les faisant dépendre davantage des pays développés. Cette condamnation eût été plus complète si les pays qui vendent des armes avaient été, eux aussi, mis sur la sellette.
Pour Pierre Uri, les anciennes classifications doivent être modifiées. A cause de la crise de l’énergie, tous les pays du Tiers-Monde ne peuvent plus être appelés pauvres, alors que la situation s’aggrave pour d’autres. Ensuite, l’exportation des matières premières n’est pas l’apanage des pays en développement. Des nations industrielles, comme les Etats-unis et l’U.R.S.S., occupent une place de choix sur ce plan-là. Cela est sans doute vrai, mais notre auteur ne souligne pas que, presque toujours, lorsque les nations industrielles sont productrices de matières premières, elles mettent en place un système d’organisation des marchés protégeant leurs propres producteurs. Et dans le même temps, elles invoquent, pour les pays en développement, la prétendue loi de l’offre et de la demande.
L’aide à apporter au Tiers-Monde ne doit pas être une entreprise « d’avance désespérée » à cause du croît démographique. C’est pourquoi, chaque pays doit établir des perspectives à long terme relatives à l’évolution de sa population, à ses fluctuations en fonction du taux de fécondité, à l’allongement de la vie, etc... Pierre Uri, en partant du rapport de la Banque mondiale, apporte des correctifs fort judicieux à ce qu’on appelle, d’une façon trop générale, l’aide. « L’aide exprimée en monnaie, par exemple, en dollars, devrait être ajustée en baisse pour en retrouver la contribution réelle, en défalquant l’excès des prix pour les fournitures ou les transports ». C’est toute la question de l’aide liée qui est ainsi posée. Devant la menace qui pèse sur leur niveau d’emploi, Pierre Uri suggère aux nations industrielles d’emprunter, le cas échéant, aux pays pétroliers, pour que l’aide au Tiers-Monde ne baisse pas. Il invite aussi à distinguer entre l’aide à la subsistance et l’assistance au développement. Dans le premier cas, le don s’impose tandis que, dans le second, des prêts, à des conditions spéciales, peuvent être envisagés. Notre auteur ne peut éviter de reformuler la vieille critique entre les grands barrages et la petite hydraulique agricole. Les responsables du développement des pays du Tiers-Monde savent qu’il ne faut pas opposer ces deux types d’action car ils se complètent. De ce fait, Pierre Uri condamne l’aide telle qu’elle a été pratiquée jusqu’à présent et estime que l’assistance au développement « doit être conçue comme l’équivalent d’une politique régionale à l’échelle du monde ». Là apparaît la thèse de base de Pierre Uri : le mondialisme, c’est-à-dire la recherche des solutions au niveau planétaire. C’est un thème souvent abordé par l’auteur. Cependant, il faut bien constater que les solutions mondialistes, pour séduisantes qu’elles soient, au plan de l’idéal, sont actuellement bien plus difficiles à mettre en oeuvre comme le prouve la situation du café, du cacao, des oléagineux, de l’étain, du cuivre, etc... Par contre, dans le cadre de la C.E.E. et des 46 A.C.P., ces questions ont pu être réglées de façon convenable.


Le problème des multinationales est abordé. Alors que d’une façon générale, elles sont critiquées, Pierre Uri nuance son jugement et estime que, sous réserve de quelques précautions, les multinationales peuvent contribuer au développement du Tiers-Monde bien que « pour les pays les plus pauvres, on ne le répétera jamais assez, l’investissement privé et les sociétés multinationales ne peuvent rien ». La question des multinationales est d’une brûlante actualité et constitue, à elle seule, une matière à ouvrage. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que Pierre Uri n’ait pas abordé un problème fondamental : les revenus pétroliers vont permettre à des pays du Tiers-Monde de prendre des participations dans les multinationales ; quelle en sera la conséquence en ce qui concerne les rapports des Etats du Tiers-Monde ? De nouvelles dominations ne vont- elles pas se substituer à d’anciennes ?
De longs développements sont consacrés à la fiscalité des entreprises nationales et transnationales. Nul doute que l’auteur se trouve là dans un domaine où il est particulièrement à l’aise. Et les propositions faites sont nombreuses et judicieuses. Mais, souvent, leur mise en oeuvre requiert une telle solidarité et coopération, au niveau international, que l’on est tenté de dire que les conditions de leur réalisation ne sont pas encore remplies. Il ne suffit pas, pour l’obtenir, de réclamer « une plus grande transparence des opérations des groupes multinationaux ».
En ce qui concerne les termes de l’échange, Pierre Uri conteste la théorie de la détérioration en défaveur des pays exportateurs de matières premières. En partant des hausses récentes, il conclut de la manière suivante : « de pareils soubresauts devraient décourager les théories qui font rapport entre les prix des produits primaires et des produits manufactures une caractéristique structurelle de l’économie ». Cette thèse va à l’encontre des positions défendues par le Tiers-Monde et l’on peut bien se demander, s’il en était ainsi, pourquoi les pays en voie de développement ont tant de mal à faire accepter, par les nations nanties, le principe de l’indexation du prix des matières premières et celui des produits industriels. En outre, Pierre Uri estime que « la plus grande contribution qui pourrait être faite à la stabilisation des matières est une accélération et une régularisation du rythme de croissance de l’industrie dans les principaux pays développés ». Cette proposition semble ne pas tenir compte de la possibilité réelle des industries des pays développés à se constituer en cartels dominant le marché des matières premières. L’histoire est un témoignage accablant à cet égard. Et surtout, la thèse de Pierre Uri semble confiner les pays du Tiers-Monde dans un rôle de producteurs de matières premières. Les propositions des professeurs Nicholas Kaldor, Albert Hart et Jan Tinbergen, reprises par Pierre Mendès-France, consistant à lier la création de monnaie internationale à l’achat, pour stockage, d’un ensemble de produits primaires, si elles semblent séduire Pierre Uri, n’emportent pas son adhésion. Il préfère un système liant les droits de tirage spéciaux aux autres sources de liquidités : « un système bien conçu doit aboutir de lui-même à favoriser une croissance aussi rapide que celle qu’a permis, pendant vingt cinq ans, l’étalon-dollar, tout en échappant aux crises qu’il n’a pas cessé de provoquer. Il doit donner les moyens de compenser les fluctuations dont souffre le marché des produits primaires tout en remontant à la source : c’est-à-dire qu’il doit contribuer à sensibiliser la demande dans la croissance ». Cette proposition aurait gagné à être étayée par des exemples concrets, choisis dans les matières premières.
Pierre Uri suggère une nouvelle division Internationale du travail, fondée sur des industries pouvant produire à des coûts marginaux assez bas et sur une ouverture des marchés des pays développés et non pas seulement sur les préférences généralisées.
Si Pierre Uri préconise une intégration régionale, il n’en reste pas moins fidèle à ses thèses mondialistes : « La création d’un marché régional ne signifie pas davantage une renonciation à des relations commerciales plus intenses avec le dehors ».
L’ouvrage de Pierre Uri contient plusieurs propositions techniques. Elles seront sans doute discutées. Elles ont le mérite d’enlever l’alibi politique de l’inexistence de solutions techniques. Mais le problème du développement sans dépendance est d’abord politique.





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