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LA RADIO, MOYEN DE COMMUNICATION POUR LE DEVELOPPEMENT
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Ethiopiques numéro 04
Revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1975

Auteur : Boubacar Mor Sock

Si les responsables nationaux de pays africains perçoivent concrètement l’utilité des mass-media et particulièrement celle de la radio et de la télévision, ils ne précisent pas toujours clairement la place et le rôle que ces moyens de communication de masse doivent jouer dans la mise en oeuvre de leur politique de développement culturel, social et économique. Par ailleurs, si l’apport de ces moyens n’est pas ignoré, leur utilisation, quels que soient les résultats obtenus, souffre le plus souvent d’une absence de politique globale définie dans laquelle un rôle précis est assigné à chaque moyen selon ses possibilités et ses limites et en fonction de leur complémentarité. « Il ne saurait y avoir de contradiction entre un moyen et une fin ou entre des moyens concourant la même fin », selon M. René Maheu.
Il est évident que ces grands moyens de communication et de diffusion ont leur place dans tous les programmes d’éducation, d’information ou simplement de mobilisation de l’opinion. Cependant, leur utilisation n’est pas chose aisée. C’est l’Unesco qui nous rappelle que « la télévision, la radio, le film, les cassettes et tout l’attirail des nouveautés techniques ne sont que des outils et, de ce fait, ne valent que par la façon dont l’homme saura ( ou ne saura pas) les utiliser ».
En effet, nous n’avons aucun intérêt à répéter la confusion créée par l’utilisation abusive des mass-media dans les pays dits développés.
Dans certains de ces pays, le citoyen ne sait plus où se trouve son salut parce que tiraillé et même écartelé par les effets troublants d’une publicité parfois inhumaine qui, finalement, ne permet ni la réflexion, ni le libre choix.
Dans les plans et projets nationaux de développement des pays africains, à quelques exceptions près, la modicité des moyens humains et matériels face aux besoins pressants des autres secteurs et les ordres de priorité arrêtés ont relégué le secteur information au niveau secondaire.
C’est ainsi que toutes les initiatives d’éducation par les mass-media lancées depuis les premières années d’indépendance de certains pays en voie de développement doivent leur succès et même parfois leur existence à l’assistance internationale. Pourtant ces pays considérés de par leur configuration socio-économique et l’urgence des problèmes d’éducation et d’information auxquels ils sont confrontés après leur indépendance, tirent plus partie de l’impact des moyens de communication modernes pour l’organisation du processus de développement que les pays européens, par exemple, à l’époque où ils se trouvaient à un seuil comparable de développement.
Il est évident que le besoin de communiquer, donc de participer d’une manière consciente, est plus grand et plus impérieux dans les pays en voie de développement que dans les pays développés où la rapidité, l’importance et la diversité des moyens utilisés pour véhiculer les informations dépassent de loin les capacités de réception et d’assimilation des citoyens déjà trop sollicités par de nombreuses occupations liées au rythme du temps moderne.
C’est d’ailleurs ce qui explique l’âpreté des luttes d’influence des différents organes d’information dans ces pays.
Au plan de l’information, les pays africains doivent chercher de nouvelles formes d’organisation et de communication pour maintenir l’équilibre socioculturel et la cohésion nationale.
La communication en tant que nouvelle discipline des sciences humaines touche trois domaines : connaître, communiquer, agir et réclamer des moyens d’approche qui, jusqu’ici, relevaient de la psychologie, de la sociologie et même finalement de la psychanalyse.
Définie comme moyen de relier les êtres à travers l’espace et le temps en vue d’obtenir leur interaction, la communication sociale se présente parfois comme un jeu d’aller-retour à travers des medias ou tout simplement des supports qui transforment les récepteurs en émetteurs et vice-versa.
Il importe toutefois de noter que les techniques modernes ont rendu plus complexes les moyens par lesquels les individus et les groupes communiquent entre eux. C’est pourquoi la manière de communiquer devient plus importante, dans ce contexte, que ce qui est communiqué, en plus des choix à faire devant l’abondance de la matière à communiquer et les nombreuses facilites offertes par l’évolution technologique.
Il est certain que la participation des citoyens à l’oeuvre de développement ne peut s’obtenir que par la mise en place d’un système adapté de communication entre les pouvoirs de décision et les masses à qui doit revenir finalement la formulation des objectifs et des finalités de leur propre développement.
C’est une grande erreur pour une minorité sociale, quel que soit son rôle d’entraînement, de vouloir formuler les objectifs de développement et arrêter les conditions de leur réalisation à la place des masses.
On a souvent tendance à se référer aux réalités urbaines pour élaborer des messages ou des modèles destinés à l’ensemble de la communauté nationale.
En Afrique, des situations historiques ont fait que les milieux urbains ne sont pas toujours aptes à proposer des modèles de conduites valables pour tous. Il faut donc favoriser un courant d’échange entre les différents milieux, c’est-à-dire faire ce que nous appelons « disoo » en ouoloff au Sénégal.
« Disoo » signifie « se rencontrer autour d’un sujet d’intérêt commun, d’une situation conflictuelle ou d’un malentendu quelconque, dans un climat d’égalité et de tolérance mutuelle, pour arriver à un accord durable, apte à consolider les sentiments de considération ou d’amitié des deux parties ».
Si donc un dialogue à l’africaine est engagé autour des problèmes liés aux objectifs nationaux de développement, si ce dialogue est alimenté par des informations objectives, il n’y a pas de raison que les différentes positions individuelles ne s’effacent au profit d’une politique nationale de développement acceptée par tous.
Mais, en matière d’information, l’analyse de la situation sociale de certaines sociétés africaines révèle l’existence de citoyens peu préparés à participer efficacement au développement, parce que mal informés. Il est évident qu’un homme peu informé, longtemps maintenu par le fait colonial dans un système d’aliénation culturelle et qui n’a aucune autre ressource que sa force physique, ne peut faire face aux nouveaux impératifs de développement. Seul, l’homme informé et maintenu dans une ambiance culturelle entretenue pour une information saine et objective, peut valablement jouer ce rôle.
On a remarqué que durant la première décennie des indépendances africaines, rares sont les pays africains qui ont réellement procédé à des réformes radicales des structures de fonctionnement et de formation dans le secteur de l’information pour mieux intégrer les moyens d’information et de communication sociale dans les programmes de promotion économique et culturelle d’une manière déterminante. Pourtant ces pays reconnaissent, qu’aucune action de mobilisation, si bien pensée qu’elle soit, ne peut produire des effets générateurs de progrès que lorsqu’elle est soutenue en permanence par une information objective.
La force des structures sociales de l’Afrique résidait et réside encore à certains endroits dans l’efficacité des moyens d’information et de communication utilisés. Ces moyens avaient pour fonction de protéger les réseaux de solidarité et d’entraide. La nouvelle civilisation, qui a brisé ces réseaux, doit par des moyens modernes d’information qui la véhiculent, rétablir le système de communication sociale. Informer, a fait remarquer Gabriel d’Arboussier, ne signifie plus seulement transmettre des nouvelles. La matière même a revêtu des dimensions considérables, ces dimensions sont celles mêmes de la vie. Informer devient transmettre, éduquer, distraire.


La radio, instrument de promotion sociale

Dans les pays en voie de développement, le rôle dévolu à l’information quel que soit le sens qu’on lui attribue, est en grande partie assuré par la radio. Elle est considérée comme la reine des moyens d’information dans ces pays à cause de ses énormes possibilités de franchir quelques-uns des nombreux obstacles que les autres moyens sont incapables de surmonter. Ces obstacles sont d’ordre géographique, économique, linguistique et psychologique. La radio a par ailleurs une capacité d’uniformiser le message éducatif et de le transmettre d’une façon à la fois instantanée, persuasive et à une grande échelle.
Elle participe à l’enracinement culturel par l’amélioration des formes d’expression de la tradition orale qu’elle valorise en élargissant sa portée et son rayonnement. « C’est la radio qui transmet maintenant les règles, les valeurs, les modèles, l’image de la réalité à laquelle il faut soumettre ses instincts ».
Toute action éducative par la radio doit avoir un caractère permanent car la radio, en tant que moyen technique de communication, doit être utilisée selon des méthodes convenant à sa nature et en fonction des réalités du milieu auquel elle prétend apporter quelque chose.
La connaissance des besoins et des aspirations des masses ne pose aucun problemes insoluble, car, à partir du moment où on admet en Afrique que la radio doit être la voix du peuple, (la voix de la rénovation, la voix de la révolution, la voix du renouveau, etc...), on doit arriver par elle, à connaître les réels besoins de ce peuple pour qui la grande entreprise de développement est engagée.
A présent, voyons comment la radio peut jouer un rôle d’instrument de promotion sociale en plus de ses fonctions traditionnelles consacrées qui sont : informer, distraire, éduquer. Nous ne pensons pas qu’il faille d’ailleurs dissocier ces trois fonctions initiales de la radio ; car une bonne émission doit attirer pour son contenu distractif, éveiller par sa portée éducative pour tendre vers une « totalité informative ».
L’intégration de la radio dans le mouvement de promotion sociale engage dans les pays sous-développés suppose le respect de trois principes généraux qui guident toute action de mobilisation, d’animation et d’encadrement des collectivités :
1°) il faut trouver des cadres préparés à faire face aux nécessités de changement d’agir et de se comporter ;
2°) ensuite coordonner les efforts de tous ceux qui auront à intervenir, selon les différents aspects économiques socio-culturels et techniques, quelle que soit la nature de leur concours pour assurer une certaine harmonie aux méthodes d’intervention ;
3°) établir un système de communication entre la base et le sommet permettant d’une part une connaissance des réactions du public auquel on s’adresse et, d’autre part, d’adapter les programmes aux besoins et aux désirs de ce public, en fonction de l’objectif visé.
En Afrique, où la radio est considérée comme la voix de la raison, « l’homme de radio » doit avoir une réelle connaissance des réalités socio-culturelles de son auditoire et de grandes facultés d’analyse, de réflexion et d’adaptation lui permettant de répondre aux nombreuses et difficiles exigences de tout effort de promotion sociale. Il s’agit avant tout de donner aux auditeurs une nouvelle mentalité dans une ambiance de contact et de synthèse des différents aspects socio-culturels de leur milieu.
En matière de formation des cadres de la radio, nous savons que les organismes spécialisés déploient d’innombrables efforts pour adapter leurs programmes aux réalités des pays sous-développés. Néanmoins, des lacunes persistent toujours dans la formulation des émissions qui laissent une place trop grande à la distraction conçue à la manière européenne.
Le problème est que les cadres des radios africaines, qui ont été formés et qui continuent à recevoir leur formation à l’étranger, ne sont pas toujours préparés à entreprendre les réformes souhaitables et même indispensables. Le contenu des programmes de formation des pays développés ne répond pas toujours aux besoins des institutions des pays en voie de développement malgré les efforts d’adaptation déployés.
Souvent, cette formation donne priorité à un type d’information de classe qui accorde une grande importance à l’information générale et à la recherche du « sensationnel ».
Pour la radiodiffusion, la conséquence la plus évidente est que les cadres, nouvellement formés et travaillant souvent sous la responsabilité des anciens formés durant la période coloniale, ont du mal à utiliser la radio comme instrument de dialogue et d’animation de la société en vue de développement.
En effet les radios africaines créées durant la période coloniale avaient des objectifs qui ne cadrent pas du tout avec les impératifs consécutifs à la nouvelle situation liée aux exigences actuelles du développement.
Malgré les changements intervenus au niveau des programmes de formation, il reste à formuler ou à reformuler les principes pédagogiques en fonction des résultats d’études à effectuer sur le sens des symboles, la perception de l’image, des couleurs et des formes d’expression spécifiques aux sociétés africaines en vue de leur adaptation aux caractéristiques techniques des moyens modernes de communication.
Il est évident que les fabricants de ces moyens ne tiennent pas du tout compte des réalités culturelles de nos pays. Il nous appartient, en tant que marché convoité, d’exiger, dans le cadre d’une solidarité organisée, un type de matériel capable de répondre à nos besoins spécifiques. Ceci est valable, aussi bien pour le matériel que pour les programmes et méthodes de formation des utilisateurs de ce matériel.
Un responsable africain a été amené à dire qu’à son avis les cadres formés sur le tas, donc moins influencés par le style et les méthodes des pays développés, répondent mieux à l’attention des auditoires de leur pays que ceux qui ont subi une formation à l’étranger.
Cette réaction, formulée en 1967, peut être illustrée par un cas vécu dans toutes les stations africaines ou, du moins, dans celles d’expression française. Bien sûr, depuis lors, des efforts louables ont été déployés. Certains pays, comme la Cote d’Ivoire, ont créé leur studio-école avec des résultats plus ou moins satisfaisants. Mais force est de reconnaître qu’au plan de la recherche tout est à faire et, surtout, en matière de recherches utilitaires effectuées par des cadres africains motivés. Par exemple, rien ne permet aux responsables des programmes des radiodiffusions africaines de ventiler les émissions en fonction du goût, des heures de disponibilité et des préoccupations des différents groupes d’auditeurs. Seules, l’habitude et la pression de certains groupes déterminent la place et le contenu de telle ou telle émission. Pourtant, la place et le contenu d’une émission doivent être déterminés à partir d’une connaissance reelle des préoccupations et des moments de disponibilité de ceux pour qui elle est destinée. Tout arbitrage dans ce domaine doit être en faveur du plus grand nombre.
A cet effet, il ressort d’une étude, faite à Madagascar par Jean Casaneuve, que « si l’on tient compte des professions, on constate que les cadres sont les plus portés à insister sur la mission d’information, les employés de maison sur la distraction et les agriculteurs, ouvriers, commerçants et artisans sur la fonction éducative ».
Ces considérations mettent clairement en évidence les problèmes que pose la formation d’un type nouveau « d’homme de radio » qui doit être, avant tout, un médiateur qui cherche à pénétrer au coeur des problèmes réels et à les résoudre en suscitant un dialogue fructueux entre les citoyens et l’Etat et entre les différentes ethnies, les différents groupes socio-professionnels et les différents milieux ou secteurs d’activités. Il ne s’agit pas pour l’homme de radio de remuer la boue par seul goût du sensationnel ou pour créer de l’agitation. Il s’agit par contre pour lui d’utiliser le « potentiel » inépuisable des moyens de communication modernes, non seulement comme instruments d’information et d’éducation au sens conventionnel, mais comme puissance de dialogue et de changement dans une société en mutation ».
L’homme de radio doit être finalement un propagandiste de la politique nationale. « La propagande infiniment respectueuse, sous une forme au service de la vérité, est permise ». Il est permis, a dit le professeur Jacques Leaute «  de frapper le public par de grandes manifestations de masse, et d’impressionner les citoyens par la démonstration des réalisations déjà faites. Il est permis de faire vibrer ce public à la fierté d’avoir déjà réalisé quelque chose et de lui insuffler l’espoir qu’il sera associé à quelque chose de plus ».
Le professeur Leaute nous propose, par ailleurs, un slogan qui résume bien ce qui est permis en matière de propagande dans nos pays : «  On doit respecter son frère ».
En écrivant ces mots, notre pensée va à notre regretté Alioune Fall, premier directeur général de l’O.R.T.S., homme de radio dans le sens plein du vocable, trop tôt arraché à notre affection, et qui avait écrit quelque part :
« Pour l’homme de radio qui a compris sa tâche, qui a les moyens matériels et moraux de I’accomplir, l’Afrique est un chantier immense où presque tout est à réaliser. La tâche est noble, variée, immense, exaltante et mérite d’être entreprise avec coeur, avec patience, avec passion.
« L’homme de radio doit être capable de se renouveler sans cesse, d’avoir une imagination qui touche parfois au rêve.
« C’est à l’homme de radio d’aller au devant du désir de I’auditeur, de lui donner satisfaction sans qu’il le demande
 ».

L’aspect politique

En matière de participation à l’exécution de la politique nationale de développement, l’expérience a prouvé, malgré certaines déclarations publiques, que le fait, pour un cadre, d’avoir le sens de l’Etat et la loyauté envers les libertés et les institutions publiques, constitue parfois un critère de promotion beaucoup plus qu’un engagement politique difficile à vérifier dans un regime à parti unique ou unifié.
D’ailleurs, dans un tel regime, il est difficile de rester indifférent à l’action politique lorsqu’on possède ces qualités, du reste rares, dans la plupart des pays africains eu égard à leur niveau actuel d’intégration nationale. Parfois, c’est la peur de se mêler à des querelles partisanes, à des luttes d’influence ou encore à une course à des postes de prestige, qui empêche certains cadres de jouer un rôle d’une manière affichée, dans l’organisation et l’animation des partis politiques en Afrique. Il s’agit plutôt d’un problème de structure, de système d’organisation et de mécanisme du jeu démocratique à l’intérieur des partis, que d’un problème d’apolitisme volontaire des cadres.
Evidemment, les problèmes d’idéologie, de doctrine et de contenu des programmes, jouent dans la détermination de certains à adhérer à une organisation politique, mais le débat ne se situe à ce niveau que très rarement.
En effet, comme l’a fait remarquer le recteur Madani Sy, dans le premier numéro de cette même revue : « Dans la mesure où le parti unique africain cherche à mener les populations vers une société moderne, c’est-à-dire plus développée et mieux intégrée socialement, dans la mesure où il se présente comme le guide des populations sur le plan idéologique et dans la mesure enfin où l’une de ses actions essentielles consiste dans la construction de l’unité africaine, il est évident qu’aucune action d’éducation de ces populations ne peut s’opérer en dehors de l’orientation et des structures pensées par le parti. Surtout, lorsque le parti unique joue un rôle historique dans la consolidation de la nation et dans la transformation rationnelle de la société ».
Le problème est donc, pour les cadres, d’avoir suffisamment de recul par rapport à la mission du parti ou même des partis, à l’Etat et aux intérês bien compris du grand nombre. Dans ce cadre, une radio d’Etat ne peut être objectivement qu’au service de la politique nationale de développement sous peine de trahir sa mission.
C’est le président Senghor qui avait déclaré en 1968 devant l’Assemblée nationale que « l’obstacle principal à notre développement n’est d’ordre ni financier ni monétaire. Il ne ressort ni de la science ni de la technique, mais de la psychologie sociale. C’est un obstacle qui n’est pas du domaine de la puissance matérielle. C’est un obstacle socio-culturel, qui est du domaine de l’âme  ». Plus loin, il avait déclaré dans le même discours que « les élus et les responsables du parti, les membres du législatif et les membres de l’exécutif doivent être, mieux que des enseignants, des éveilleurs de conscience, des « yetekat » comme on dit en ouolof ».
La participation des cadres à un effort d’harmonisation et de mise en oeuvre des interventions pour le développement, ou, simplement, pour la rentabilité des opérations est possible avec un minimum d’animation des instances créées à cet effet.
La coordination des efforts suppose, sans doute, une certaine disponibilité et une ouverture des hommes de radio, mais fait appel aussi, et surtout, à un certain degré d’engagement de la part des cadres techniques des différents secteurs spécialisés. C’est ici que le problème de la participation effective des cadres à l’execution de la politique nationale de développement se pose dans les pays africains et principalement dans ceux où existent plusieurs partis politiques.
En effet, en matière de politique de développement rural qui constitue le secteur déclaré prioritaire, dans la plupart de ces pays, les cadres, en général et les jeunes cadres en particulier, doivent être à l’école du monde rural pour mieux s’adapter aux conditions réelles de la vie sociale et culturelle de leurs pays.
Mais cet effort de réintégration des cadres aux réalités des milieux traditionnels doit tenir compte obligatoirement des exigences de la vie moderne. Par exemple, les milieux traditionnels ignorent la division du temps et ses conséquences au plan de la rentabilité des projets ou programmes engagés. Dans ces milieux, on divise généralement la journée en deux ou au plus, en trois périodes : le matin, le soir et la nuit ; alors que la vie moderne exige une division presque à l’infini du temps de travail, des loisirs et de repos.
Ainsi, l’efficacité de toute action exige l’effort d’organisation et de méthode de la part de celui qui l’entreprend.
Les cadres doivent par conséquent se libérer de certaines contraintes d’ordre familial, religieux ou même ethnique pour maîtriser leur emploi du temps et, finalement, pour la rentabilité de leurs entreprises.
L’absence d’une volonté de maîtrise du temps constitue un obstacle à l’efficacité des cadres et empêche le déroulement normal des réunions de programmation et de coordination. On oublie souvent que les réunions constituent des occasions d’information réciproque sur les enseignements tirés des expériences pratiques vécues dans les différents secteurs spécialisés et surtout de formation de réflexes communs à un certain nombre de cadres situés à des niveaux différents de décision ou d’exécution de la politique nationale.
L’absence de passerelles de liaison et de circulation des informations entraîne une dispersion des moyens et des énergies préjudiciable au fonctionnement normal des organes de coordination et d’harmonisation des interventions.
Il s’agit donc moins de la fréquence des réunions, comme le disent certains, que d’un problème d’existence des vrais meneurs d’hommes et même d’animateurs de réunions capables de limiter leur durée tout en leur donnant une efficacité certaine.


Finalement, il s’agit, une fois encore, d’un problème de formation en fonction des nouveaux impératifs du développement dans les pays en pleine mutation. Car la science administrative, les nouvelles méthodes scientifiques d’organisation du travail et surtout la nouvelle discipline de la science communicationnelle nous fournissent suffisamment de leçons basées sur des expériences vécues dans ce domaine.
Face à ces problèmes de formation et de participation des cadres, il appartient à l’homme de radio de jouer pleinement son rôle de médiateur et d’animateur des hommes et des structures pour susciter et maintenir la volonté de participation des uns et des autres.
A partir du moment où les options sont claires, où la volonté de participer à l’oeuvre de modernisation de la société existe, il est inconcevable qu’un cadre chargé, à quelque niveau que ce soit, d’exécuter la politique de l’Etat, soit à court d’arguments devant la soif d’informations et d’explication de ceux pour qui les projets de développement sont élaborés. Comme l’a fait remarquer Henry Gassier dans un article paru dans la revue Cérès de novembre 1972 : «  C’est un grand risque que la démocratie, mais on y est poussé par la certitude que l’absence de démocratie, le manque de liberté qui fait bouillir la chaudière, constitue un risque bien plus grand. C’est une tentation constante pour les dirigeants que d’étouffer la liberté d’expression, parce que l’on peut croire que ce que l’on n’entend pas et ce l’on ne voit pas, n’existe pas  ».
Toutes les sociétés savent pourtant combien il est important de trouver le moyen de faire entendre la voix du peuple et de lui permettre d’influencer la politique sans courir le danger de la voir renverser le fondement même de la société.
L’expérience de la radio-éducative a prouvé qu’au Sénégal, c’est l’Etat qui a encouragé la liberté d’expression et de dialogue à travers ses différents organes dans le but d’en arriver à un accord, un consensus pour le développement national. Les questions posées par les paysans dans ce cadre ont souvent d’énormes implications, parfois même au niveau politique. C’est le ministre Daouda Sow qui avait déclaré devant les responsables de l’URTNA que « les émissions de radio et de TV doivent être les reflets des coutumes et des croyances, des moeurs et des aspirations de nos peuples. Notre identité africaine ne saurait trouver son homogénéité sans un échange suivi et fructueux à tous les niveaux ».
Pour en revenir à nouveau à l’expérience sénégalaise, on constate que la mise en place des structures décentralisées de coordination, de programmation et d’assistance pour le développement, la centralisation des services à vocation rurale au sein d’un seul ministère du développement rural et la volonté d’associer les masses populaires à tous les programmes de promotion sociale et économique qui a toujours guidé les responsables du pays, ont largement permis d’obtenir la participation des cadres sans grande difficulté. Selon les résultats d’une enquête effectuée au niveau des cadres chargés de promouvoir le développement à la base, ceux-ci reconnaissent que le dialogue engagé à la radio avec les populations a favorisé le passage des thèmes de vulgarisation et des méthodes modernes de production ou d’organisation sociale malgré les craintes de début de certains responsables de voir la démarche utilisée et basée sur une liberté totale d’expression « monter les paysans contre l’encadrement ou l’appareil politique ». La radio, en réalité, plutôt que de révéler des conflits, a surtout fait apparaître des situations conflictuelles qui lui étaient antérieures : elle a donc le plus souvent précipité leur solution.
Certains cadres ont même reconnu que le dialogue ouvert, engagé avec la base, a permis de renforcer le crédit de l’encadrement et son autorité.
En effet, le milieu paysan ignore la contestation gratuite, l’opposition systématique et la remise en cause des options fondamentales. C’est un milieu qui sait, par le dialogue et la tolérance, réclamer le droit de comprendre le pourquoi des choses et le sens de certaines mesures. Finalement, « tout ce qui reste incompris suscite la suspicion et la critique systématique ».
C’est un groupe d’auditeurs de la radio-éducative sénégalaise qui avait écrit ceci en 1970 :
« Donner un moyen aux masses rurales de pouvoir s’exprimer, les autoriser à porter devant cette tribune du peuple ses doléances, voilà la véritable voie du socialisme africain, voilà le véritable gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
« La meilleure presse des temps nouveaux est l’usage du verbe, c’est-à-dire le dialogue dans le contexte négro-africain. Au Sénégal, les masses ont désormais une arme efficace pour dire leurs besoins au gouvernement
 ».

L’écoute collective

Nous tenons à insister une fois encore sur le fait que, seule, la radio ne peut entraîner les changements exigés par le développement social. Elle ne peut jouer ce rôle que si les éléments de son programme respectent les structures sociales du milieu dans lequel on veut faire intervenir des changements, que lorsque ceux-ci s’opèrent à l’intérieur des structures. C’est pourquoi la radio, pour contribuer réellement à modifier des attitudes et des pratiques auxquelles son auditoire est attaché, doit viser d’abord des groupes organisés, particulièrement dans les pays en voie de développement où l’esprit communautaire est encore moins affecté que dans les pays industrialisés.
Nous pensons donc que le système d’écoute collective institué dans certains pays apparaît comme une condition de succès du rôle dévolu à la radio dans le développement social. En effet, l’organisation de groupes d’écoute structurés et encadrés permet de combiner le contenu du message radio-diffusé avec les échanges de vues directs à l’intérieur des groupes. « C’est par la discussion en commun et sous la pression des autres habitants du village que l’individu passe du stade de la conscience à ceux de l’évaluation et de l’essai, pour arriver finalement à l’adoption ».
Nous tenons à nouveau à souligner que l’adoption des émissions et l’évaluation correcte de leurs effets dépendent directement du système mis en place pour connaître en permanence les réactions des auditeurs. Ainsi, une bonne connaissance des coutumes et moeurs, de la langue, des besoins et aspirations, déterminée par la recherche combinée avec l’institution de groupes d’écoute bien structurés et encadrés permet à la radio de jouer pleinement un rôle d’animateur du développement.
Une étude de l’Unesco, quelques mois après le démarrage de l’expérience sénégalaise, avait permis de constater que :
a) le groupe d’écoute apparaît comme une institution largement représentative du village d’intervention : l’étude de la composition des groupes révèle, en effet, que les villageois ont choisi les membres des groupes d’écoute de telle sorte que les différentes familles du village y soient représentées. Cette recherche de la plus large représentation possible ne révèle-t-elle pas une volonté de faire participer la totalité de la collectivité villageoise à une activité qui, dès lors, est considérée comme une action majeure ?
b) le groupe d’écoute se présente comme un maillon important et original dans la chaîne des structures intermédiaires dont se servent les structures d’encadrement : le rayon d’action du groupe d’écoute couvre le village et va au-delà du niveau de l’arrondissement, de la région et même de la nation. Partant, le groupe d’écoute, par son dynamisme interne, possède un fort pouvoir de démultiplication dont les services d’encadrement ont intérêt à faire le plus large usage ;
c) si le groupe d’écoute est une institution nouvelle, elle n’apparaît pas pour autant, dans le village, comme une structure étrangère : institution nouvelle parce que née avec l’expérience de la radio-éducative rurale, le groupe d’écoute a trouvé en fait, d’emblée, sa place à côté des autres structures villageoises traditionnelles. En effet, on y accède, comme dans les autres structures, par voie de choix, de désignation, sur les bases presque exclusives de la confiance et de l’aptitude à remplir correctement les rôles qu’on attend d’un membre de groupe d’écoute. De plus, le groupe d’écoute, dans sa vie et son fonctionnement, nous apparaît comme mû par les mêmes forces que celles qui conditionnent la vie des autres groupements villageois : le dialogue, la concertation, la discussion et la prise collective de décision ;
d) l’écoute en groupe semble correspondre à une forme pédagogique d’intervention parfaitement adapté au milieu psychosociologique dans lequel opère la radio-éducative rurale : le recueil et la diffusion des informations, l’acquisition et la transmission des connaissances se font dans le cadre de collectivités plus ou moins étendues (famille, association de classe d’âge, conseil de village, ethnie, etc...). Le groupe d’écoute, dans la mesure où comme nous l’avons vu, il vit et se développe comme ces structures traditionnelles, paraît bien être un de ces cadres. L’écoute collective qui s’y développe, en permettant le recueil, la diffusion, l’acquisition et la transmission des informations et des connaissances au niveau d’une collectivité large et ouverte, nous semble bien une forme pédagogique d’intervention adaptée au milieu ;
e) le groupe d’écoute se présente comme une structure d’avant-garde dans la voie de la participation et de la modernisation : les personnes qui en font partie, qu’elles soient des membres simples où des responsables, ont été retenues essentiellement à cause de la confiance qu’elles inspirent à leurs compatriotes et de leur aptitude à remplir les rôles conformes aux destinées du groupe. Ce sont en général des personnes mûres, actives, rompues aux responsabilités familiales et sociales et ouvertes à l’évolution du monde extérieur. Nous avons donc bien à faire à une espèce d’élite, capable, semble-t-il, d’assimiler, de discuter et de transmettre les éléments d’une connaissance indispensable à la vraie participation et à la modernisation.
En résumé, le groupe d’écoute collective peut être défini comme une institution villageoise dans laquelle tous les problèmes d’organisation sociale et de développement peuvent être discutés à partir des thèmes d’émission de la radio-éducative. C’est donc un lieu d’apprentissage et d’exercice de la solidarité et du dialogue. La constitution d’un groupe d’écoute doit obéir à des critères capables de favoriser l’exercice de la démocratie et la prise en charge par ses membres de toutes les opérations de promotion rurale à l’échelon du village.
L’avenir du système d’écoute collective des émissions fait l’objet de discussion dans certains milieux spécialisés. Quoi qu’il arrive, on a toujours besoin de communiquer avec un autre d’une expérience, d’un sentiment ou même d’une simple impression. Le problème est donc de tenir compte des préoccupations, des moments de liberté et, en un mot, des réalités sociologiques des groupes visés. En milieu urbain, les individus, de par la divergence de leurs intérêts, la pression économique et la bousculade des événements, n’ont pas toujours le temps d’être ensemble, pour écouter une émission et en discuter. Néanmoins, ils cherchent toujours des occasions et des moyens de communiquer et d’échanger leurs idées et leurs expériences.
Les villageois, eux, éprouvent, après leur travail, leur prière, leurs repas, le besoin de se retrouver quotidiennement, pas forcément pour écouter la radio mais simplement pour parler de leurs problèmes ensemble.
Si, maintenant, une bonne émission de radio ou de TV leur apporte quelque chose, il est évident qu’ils vont rester ensemble pour l’écouter et la discuter, surtout lorsque le contenu et la forme de l’émission leur créent les conditions psychologiques appropriées pour qu’ils se sentent directement concernés.
A l’analyse des diverses expériences tentées dans le domaine de l’organisation de la réception des émissions, on peut dire que, finalement, dans le contexte actuel des sociétés africaines, l’écoute collective passe avant l’écoute individuelle, malgré la généralisation des récepteurs portatifs à transistors.


Vers la nouvelle éducation

En conclusion, nous pouvons dire que l’utilisation des moyens modernes de communication obéit aux exigences de la nouvelle pédagogie de l’éducation extrascolaire pour ne pas dire de l’éducation tout court. En effet, la nouvelle éducation, qui ne doit pas ignorer les moyens modernes de communication, sera celle du dialogue, sous peine de trahir sa mission. Elle est obligée de tenir compte des réalités quotidiennes du milieu social dans lequel elle s’opère et surtout des modes d’expression de ce même milieu. Monsieur Trabelsi, expert de l’Unesco, a écrit, dans son rapport sur les coûts de la radio-éducative rurale du Sénégal, que « le schéma traditionnel du message à sens unique allant de l’éducateur à l’éduqué, n’a plus beaucoup de sens dans un processus d’éducation des adultes. Dans un tel processus, en effet, le rôle de l’éducateur et celui de l’éduqué se rejoignent, l’un apprenant à l’autre au moins autant qu’il enseigne, c’est-à-dire que la communication bi-directionnelle, voire même multi-directionnelle, constitue un élément essentiel de l’éducation des adultes ». « Mais aussi, face à l’ampleur des besoins, l’idée de construire des systèmes autour d’instruments de communication de masse permettant d’atteindre les auditoires étendus avec des coûts unitaires modérés, commence à s’imposer de plus en plus dans l’esprit des responsables  ».
C’est bien, en effet, dans cette perspective que les moyens modernes de communication peuvent rendre de grands services aux pays africains qui sont tenus d’importer des techniques et même parfois des modèles pour leur développement. Le problème est que l’appropriation des techniques nouvelles importées par ces pays leur pose des problèmes de méthode adaptée aux normes collectives spécifiques à leur population et de savoir-faire au regard des valeurs culturelles à sauvegarder. Les responsables africains doivent, par conséquent, se persuader qu’une nation qui engage une telle entreprise de transformation des structures et de reconversion des mentalités, en utilisant les mass media comme supports, doit constamment travailler à la lumière des faits objectivement analysés et interprétés.
Il est évident que le problème n’est plus de savoir si oui ou non les mass media peuvent jouer un rôle déterminant dans le processus de modernisation des sociétés. Il s’agit, plutôt, d’assigner clairement, à chaque citoyen, un rôle précis selon ses possibilités et ses limites.
Généralement, on attribue un rôle d’information à ces moyens, avant tout autre rôle. Mais, comme l’a très justement indiqué W. Schram : « La valeur de l’information, destinée au public, est fonction de la valeur de l’information, provenant du public et concernant ce public ».
Nous revenons don au problème de la communication en tant que « processus par lequel un esprit peut en affecter un autre ».
Il s’agit, encore une fois, d’alimenter le dialogue engagé entre les différents niveaux de conception, de décision et d’exécution par des informations objectives pour dépasser les positions individuelles au profit d’un consensus général de participation responsable au développement national.
Seulement, comme le dit le proverbe, il ne faut pas jongler dans le noir avec des poignards.
C’est dire, en d’autres termes, qu’il faut que des recherches soient faites pour que l’authenticité de nos valeurs culturelles spécifiques soit protégée. Il faudrait aussi éviter qu’une mauvaise utilisation des moyens modernes de communication vienne créer des besoins au-delà d’un certain seuil souhaitable et raisonnable. Encourager un groupe social à désirer plus qu’il ne peut produire entraîne immanquablement des conséquences préjudiciables à la paix sociale.
La nouvelle civilisation du verbe et de l’image, qui a ébranlé les bases mêmes de ce qui faisait la force des sociétés africaines, doit nous donner, et peut nous donner effectivement, les moyens de rétablir notre équilibre dans un nouveau système ayant comme base le dialogue dans le style négro-africain d’hier.





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