Accueil > Tous les numéros > Numéro 4 > AUTOGESTION



AUTOGESTION
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 04
Revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1975

AUTOGESTION :
- L’autogestion à l’épreuve de Milojko DRULOVIC
Préface de Michel ROCARD éditions FAYARD

- L’autogestion ouvrière en Yougoslavie du Dr. Rados SMILJKOVIC
Revue, Entreprise de Presse et d’Edition « BORBA »
TERAZIJE 31, Belgrade

- Deux décennies d’autogestion en Yougoslavie de Milentije PESAKOVIC
MEDUNARODNA POLiTiKA 34 NEMANJINA, Belgrade

- Le deuxième Congrès des autogestionnaires en Yougoslavie
MEDUNARODNA POLiTiKA Belgrade

Auteur : Frank HAMON

« Six républiques, cinq nations, quatre religions, trois langues, deux alphabets, un seul Etat », s’écrie un philosophe et homme politique indien, mais que peut-on faire avec cela ?
Avec cela, avec un peu de ciment historique, et la volonté de créer en commun un système social unique au monde, on peut faire « la Yougoslavie autogestionnaire ».
Pourtant, pour ne pas faciliter les choses, un million huit cent mille personnes avaient été tuées au cours de la guerre - une sur dix -, pourtant 76% de la population vivait de l’agriculture, pourtant le revenu national par habitant n’atteignait pas deux cents dollars, pourtant l’immense majorité de la population était illettrée, pourtant la Yougoslavie était soumise à un blocus de l’U.R.S.S. et des pays du Kominform, et pourtant, c’est dans ces circonstances qu’elle allait se décider à remplacer son système socialiste administratif et bureaucratique par l’autogestion, et à mettre en oeuvre la devise de la philosophie marxiste-léniniste :
« Les usines aux ouvriers » !
Les Yougoslaves sont jusqu’ici les seuls à avoir cru au sérieux de cette philosophie et à avoir essayé de la faire passer dans les faits. Quelques-uns des chapitres des livres présentés fournissent des informations utiles sur les résultats obtenus depuis une vingtaine d’années - résultats que l’on peut vérifier dans une étude statistique de l’OCDE présentée en mars 1972.
Tentons de les résumer :
Le produit social a progressé en moyenne au taux annuel de 7,1% , la consommation individuelle de 7,2% , la consommation générale de 4,7% et les investissements de 7,4% .
La Yougoslavie a progressé plus vite que les autres pays en voie de développement. Les études et les statistiques internationales indiquent en effet que leur taux de croissance annuel a été de 4,8% en moyenne - 4,3% pour les pays industrialisés du monde. Devenue à certains égards un pays moyennement développé, elle a nettement amélioré sa position en regard des Etats avancés. Le produit social des Etats capitalistes développés d’Europe occidentale est d’environ trois fois supérieur à celui de la Yougoslavie (par habitant). Il y a vingt ans, il l’était de cinq fois. Par rapport au produit social par habitant, dans le monde en général, celui de la Yougoslavie est actuellement d’un cinquième plus élevé. Il y a deux décennies, il était de moitié plus faible.
C’est la plus forte des réponses à tous ceux qui craignent que l’autogestion n’entraîne avec elle la pagaille, le désordre, l’impuissance, la paralysie et l’arrêt de la croissance.
Le démenti est cinglant : la performance économique de la Yougoslavie autogestionnaire est en termes globaux une des plus remarquables du monde entier.
Alors pourquoi, puisque le médicament a déjà guéri un malade et qu’il y a encore tant de contamines, ne pas l’utiliser systématiquement comme la panacée ?
C’est que le sens socio-historique de l’autogestion est d’atteindre à l’appropriation, sur la base de son travail comme unique mode d’appropriation.
C’est sur la base du travail et non en vertu d’une propriété imaginaire, que l’ouvrier acquiert le droit de s’approprier une fraction du revenu, et de participer à la répartition de ce revenu. Les ouvriers et leurs « collectivités » ne sont pas les propriétaires des moyens de production avec lesquels ils travaillent. Bien plus, ils ne peuvent pas le devenir. Ces moyens sont « propriété sociale ». Ils sont à la fois à personne et à tout le monde. On comprend que dans les pays où ils sont encore à quelqu’un et non encore à tout le monde, il faille envisager certains préliminaires. Il faut les vouloir, en avoir les moyens et comprendre ensuite le manque d’enthousiasme des capitaux étrangers pour s’investir.
Même en Algérie, les entreprises d’autogestion se sont créées dans les biens « vacants » industriels, agricoles et commerciaux, fruits de l’indépendance.
La Yougoslavie, qui dès la libération de son territoire avait opté pour un régime communiste bien franc, devait considérer en 1950 ce problème comme nul et non avenu.
Les modalités de fonctionnement du principe d’autogestion suggèrent bien entendu mille autres questions auxquelles souvent seul l’empirisme donne une réponse. Il en est une pourtant qu’il faut envisager avec sérieux. C’est celle de savoir si les pays qui n’ont pas de tradition industrielle, qui connaissent encore mal, ou peu, les méthodes modernes de gestion et de comptabilité économique, ne vont pas inexorablement glisser vers la faillite.
Le statut d’autogestion confère aux collectivités de travail le droit d’élire leurs organes d’autogestion et de décider de leur activité, de la répartition du revenu, des conditions de travail, de la gestion de la production, de la rémunération et du développement.
Le bon sens inclinerait à penser qu’une certaine maturité, disons un niveau de formation professionnelle suffisant, est nécessaire pour user avec satisfaction des pouvoirs accordés à l’ouvrier autogestionnaire.
Mais le bon sens ne s’accorde pas obligatoirement avec la réalité et quelques fois la réalité a raison.
De 1965 à 1970, le nombre des directeurs de formation supérieure a progressé en Yougoslavie de 11%. Cependant ils représentent à peine la moitié des cadres de direction de toutes les entreprises.
C’est peut-être une réponse et l’on peut l’interpréter dans le sens que l’on veut...
Beaucoup plus importante est la contradiction que l’autogestion introduit : c’est sa propre contradiction avec l’Etat. Par essence elle met en question l’Etat en tant que puissance contraignante, érigée au-dessus de la société entière.
Le principe d’autogestion implique en théorie le refus d’une « co-gestion » avec un appareil économique et avec une bureaucratie planificatrice.
Dans un pays développé, qui peut deviner son destin parce qu’il connaît ses atouts, le choix peut être le résultat d’un parti pris. Mais dans un pays en développement, qui doit se construire à force d’imagination, d’intelligence, de compromis et d’opportunité un avenir de toutes pièces que personne ne veut sauf lui, où faut-il aller ? L’autogestion, c’est aussi l’imagination ; l’imagination, c’est parfois le rêve.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie