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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

UN SEIGNEUR DU SIECLE [1]

Auteur : Maurice DRUON [2]

A la fin de l’entretien historique qu’il eut avec le général de Gaulle et au cours duquel fut décidé l’indépendance du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, avant de se retirer, dit : « Maintenant ce qui importe, Monsieur le Président, c’est de penser à la manière dont vont être maintenus nos liens avec la France et sa culture ».
Avec cette parole, la première pierre de la Francophonie était posée.
Un peu plus tard, alors qu’il était en train de donner des lois à son pays, des structures à son Etat, un enseignement à sa jeunesse, Senghor prononçait, et cette fois à l’adresse de toute l’Afrique, cette autre parole : « Dans les décombres de la colonisation, vous avez trouvé cet outil merveilleux : la langue française ».
La deuxième pierre était posée. Toute grande action commence par des mots qui contiennent sa semence, son avenir.
Lorsque, quelques semaines avant sa mort, Georges Pompidou réunit à l’Elysée les chefs d’Etat africains, il le faisait en pleine connivence avec Senghor, son ami de jeunesse et d’études, et pour faire avancer les projets de celui-ci.
En 1976, Léopold Sédar Senghor, le poète homme d’Etat, prenait l’initiative, en accord avec les Présidents Habib Bourguiba et Hamani Diori, de lancer aux ministres des Affaires Etrangères de cinquante pays une invitation à se réunir pour préparer une conférence des chefs d’Etats des pays entièrement ou partiellement francophones, où serait crée un « Commonwealth » à la française. Il recevait quarante-sept acceptations.
Mais les éternelles difficultés canado-canadiennes, c’est-à-dire canado-québécoises, et aussi une certaine pusillanimité, il faut bien l’avouer, des plus hautes autorités françaises, empêchèrent la tenue de cette réunion.
Mais l’idée était toujours là, présente dans les esprits, et en attente, pendant dix ans, de volonté réalisatrice.
Enfin, en 1986, François Mitterrand ouvrait à Versailles, dans la salle des congrès, la Conférence des Chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant en commun l’usage du Français, qui deviendrait en 1993, à l’Ile Maurice, lors du cinquième sommet, la Conférence des pays ayant le français en partage.
Lors de cette séance inaugurale, Senghor, qui n’était plus chef d’Etat depuis 1981 apparut en costume d’académicien français, lui le premier africain entré dans la Compagnie fondée par le Cardinal de Richelieu. Et il y était salué, comme il le serait l’année suivante à Québec, et deux ans après à Dakar, comme le père de la Francophonie organisée.
Et quand une université de langue française, au service du développement africain, s’est ouverte à Alexandrie, c’est le nom de Senghor qui, selon le voeu des Egyptiens eux-mêmes, lui a été donné.
Communauté à la Française, oui, car c’était la première à se constituer non pas par proximité géographique, ou par d’anciens liens impériaux de plus en plus ténus, ou dans les seules vues économiques, mais par l’existence d’un fait purement culturel, un langage.
Les mots, avant l’argent sont le premier moyen d’échange entre les hommes.
A Versailles, quarante et un pays étaient présents. Ils se compteraient au fil des dix années écoulées, quarante trois, quarante sept, quarante neuf et seront bientôt cinquante, étonnamment répartis sur le globe, étonnamment divers de taille, de caractères, de système politique et de traditions, mais liés les uns aux autres par une langue partagée, par des mots porteurs de concepts et de valeurs qui sont comme un maillage autour de la terre.
J’ai dit première communauté fondée sur un fait de culture ; je n’ai pas dit la seule. Car voici que vient de se créer, à l’image de la Conférence francophone, entre les pays de langue portugaise, la Conférence lusophone. Les deux ne pourront qu’avoir des liens spirituels et des rapports étroits, puisqu’elles sont produites, l’une et l’autre, de la latinité.
La civilisation de l’universel, chère à Senghor, est en train lentement, de se constituer.
J’ai connu Léopold Sédar Senghor ministre de la France ; je l’ai lu poète et philosophe ; je l’ai visité président du Sénégal ; je partage à présent avec lui, sous le ciel de Paris et de Rabat une double confraternité académique ; j’ai travaillé avec lui au Dictionnaire de l’Académie auquel il apporte, avec une touchante modestie, le savoir qu’il tient de sa première vocation : professeur de grammaire.
En toutes ses activités, qu’elles soient de création, de réflexion ou d’autorité comme en toutes circonstances où je l’ai rencontré, il ne m’a jamais donné que des motifs de l’admirer, et je tiens à honorer l’amitié qui, au fil des années, s’est établie, solide et souriante, entre nous.
Son nom s’apparente au portugais « Senhor » qui veut dire Seigneur. Senghor est un seigneur du siècle.
Sa nature est la diversité, sa volonté, l’excellence, sa recherche, l’unité.
Il est et restera comme un des grands hommes de ce siècle. Grand par son oeuvre poétique, vaste, nombreuse, originale ; grand par sa pensée et son action politiques ; grand par le sage désintéressement avec lequel il a exercé le pouvoir ; grand par la façon dont il a su le quitter, volontairement ; grand pour avoir donné à la « négritude » ses lettres de noblesse ; grand pour avoir été l’inspirateur de la Francophonie institutionnelle ; grand pour avoir inlassablement favorisé le dialogue des cultures, grand pour avoir mis dans notre siècle tragique l’espérance d’une universalité de la civilisation.


[1] Hommage à Léopold Sédar Senghor pour son 90ème anniversaire célébré à l’UNESCO, le 18 Octobre 1996
Le titre est de la Rédaction

[2] de l’Académie française




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