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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Noureini Tidjani-SERPOS [1]

Chacun de nous, de par sa personnalité et par son histoire existentielle, est une mosaïque multicolore. Mais il y a des mosaïques plus brillantes, plus riches en teintes et en nuances. C’est justement à une mosaïque unique que nous songeons, quand nous évoquons la vie, l’oeuvre et la personnalité de Léopold Sédar Senghor.
Qui est Senghor ? Le leader politique ou le poète ? Le Normand ou le Sénégalais ? Le président ou l’enseignant qui forma tant d’élèves passionnés de littératures classiques ? En réalité aucune tentative de reductio ad unum ne résiste à l’harmonieuse multiplicité qui caractérise l’âme africaine (et universelle) de Monsieur Senghor.
Ainsi, à l’occasion de son anniversaire, chacun célèbre l’homme du Nord ou Sud, selon son point de vue. Et chaque perspective, loin d’être inexacte, enrichit la mosaïque.
Du haut de son immense stature historique et humaine, Léopold Sédar Senghor, cet homme d’espoir et de force, nous donne un exemple lumineux, qui renforce nos idéaux et nos convictions.
Mais étrangement, mon Senghor à moi est complètement ailleurs. Dans une Afrique renfermée sur elle-même, dans une Afrique où les jeunes devaient mettre les pieds exactement dans les traces laissées par les ancêtres, Senghor a ouvert la voie au dialogue entre intellectuels.
Moi qui vous parle, je n’étais pas toujours d’accord avec les théories du Président Senghor. Je l’ai écrit et je le lui ai dit à Yaoundé. Un géant comme Wolé Soyinka avec sa tigritude avait aussi lancé un gros pavé dans la mare. Stanislas Adotévi fut également un de ces rebelles. Mais chaque fois, Senghor a compris que l’Unanimisme représentait, pour l’Afrique, la mort de l’intellectualité et loin de déclencher une chasse à l’homme contre les rebelles dont parle si bien Césaire, Senghor a su intégrer dans sa démarche intellectuelle la critique comme un aspect nécessaire de la pensée africaine. Mon Senghor à moi c’est celui-là, celui qui a compris que la renaissance de l’Afrique est liée à l’intégration du doute permanent dans notre praxis quotidienne.
Mais mon Senghor à moi c’est aussi le Don Quichotte qui a su nous apprendre la valeur créatrice de l’Utopie. Et c’est à ce Senghor que j’ai écrit et dédié le poème suivant :

DON QUICHOTTE

Senghor est le chevalier à la Triste Figure
Chevauchant utopie et rêves inaccessibles
Le regard fixé sur l’horizon.
Son cheval renâcle et hennit
Sa monture aurait voulu s’arrêter pour brouter
Et boire dans l’auge un peu d’eau.
Mais l’appel du large qui habite Senghor
Ne souffre aucun atermoiement.
Il faut que Senghor atteigne
La queue de l’arc-en-ciel.
La légende le lui a dit
Ses rejets sont d’or et de diamants
Et il en a besoin
Pour recouvrir les misères de son continent.
Senghor le Don Quichotte a toujours tort
Face aux autres qui sont détenteurs
De tout ce qui est beau et vrai
Ce sont les docteurs de la « loi »
L’erreur n’est jamais leur lot
Ils sont aussi modestes que Dieu
Puisque l’immensité de leurs paroles
A servi à bâtir le monde.
Senghor est le Chevalier à la Triste figure
Les yeux brûlants de malaria
Revendiquant hautement sa différence
Et le droit de ne suivre aucun Panurge
Senghor avance toujours vers l’inconnu
A la recherche
De la diversité et de l’inachèvement.
Senghor le Don Quichotte, le corps habillé de rêves,
Le cerveau paré de paillettes
De ce que les autres appellent folie douce,
Chevauche vers l’infini
Au galop d’un canasson atteint de pelade.
Senghor n’a cure de la faim et de la soif.
Dans son sac qu’il n’ouvre jamais
Il a gardé l’ombre de ceux qu’il aime.
Senghor est le Chevalier à la Triste Figure
Farouchement jaloux de ses espaces de libertés
Renâclant à être comme les autres
A faire comme les autres
A se dissoudre dans la personnalité des autres.
Senghor le Don Quichotte avance
Vers sa mission impossible
Refusant de mourir idiot.
Au loin, à l’horizon toujours recommencé
Il voit une silhouette.
Est-ce mirage, chimère
ou l’étoile polaire indiquant le Sud ?
Senghor est le Chevalier à la Triste Figure
Il n’a aucun tort à redresser
Aucune leçon à donner
Car d’avance il est condamné
Pour les fautes qu’il n’a pas commises,
Pour les paroles qu’il n’a pas prononcées
Pour les pas de danse qu’il n’a pas esquissés.
Senghor est le Chevalier à la Triste Figure
Et il connaît le poids insupportable
D’être toujours seul
A courir vers la queue de l’arc-en-ciel.
Seul avec sa compagne
Qui a nom solitude
Et qui, elle au moins,
Ne l’accuse pas
En répétant à l’infini
Le discours des autres
Qui veulent dresser pour lui
Le plan de sa vie et de son continent.

Mais, Excellences, Mesdames et Messieurs, Senghor le Don Quichotte n’appartient pas à la France, ni au Sénégal, non plus. Ce que Senghor nous a prouvé par sa vie et par son exemple c’est une appartenance critique mais par une étiquette. Grâce au Président, au poète et à l’homme, nous comprenons ainsi que notre identité est déterminée plus par ce que nous faisons de notre vie et non par notre origine territoriale.
Au nom du Conseil exécutif, à titre personnelle, je souhaite à Senghor bon anniversaire et je le remercie pour avoir crée l’espace de liberté où les jeunes Africains ont pu mûrir et poser les fondements de leurs propres pensées en s’opposant librement à la pensée du Père.

Je vous remercie.


[1] Intervention de Monsieur Tidjani-Serpos, Président du Conseil exécutif, à l’occasion de l’hommage rendu au Président Léopold Sédar Senghor (Samedi 19 Octobre 1996).
Le Titre est de la Rédaction




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