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L’OCTOBRE SENGHORIEN
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Hamidou SALL [1]

« Octobre... c’est mon anniversaire », chante le poète de l’« Elégie des Alizés », ce magnifique poème né de la solitude causée par une courte absence de l’Aimée qui s’en est allée visiter sa mère. Assurément, ce mois occupe et recèle une signification particulière dans l’oeuvre et l’existence de Léopold Sédar Senghor.
C’est en octobre 1906 que le fils de Nyilane-La-Douce vit le jour au coeur du pays sérère parmi les pangols et les tanns où souffle l’harmattan. Et Sédar vint agrandir le cercle de famille autour de Diogoye-Le-Lion. C’est le point de départ d’un bel itinéraire qui le mènera des paysages que domine le palmier de Katamague dans la forêt des roniers de Simal aux vertes et douces prairies de la Normandie de son coeur. N’évoque-t-il pas dans les Elégies Majeures son balancement incessant entre ses racines et ses amours ? « Sans crier gare tout le temps, je passe de mes amours à mes racines, des palmiers aux pommiers ». Le poète proclame son amour pour sa femme, mais aussi pour la langue et la culture de celle-ci. Il nous dit également combien il demeure attaché à l’âme de son terroir. Mais bientôt se produit une rupture qui l’éloignera de l’univers féerique de ses jeunes années.
A l’âge de sept ans, un jour d’octobre 1913, les pères normands associant travaux champêtres et défrichage des intelligences semèrent la graine de la civilisation occidentale dans la tête fertile du jeune sérère. Culture de la terre et culture de l’esprit veilleront à ce que le grain ne meure.
Voilà donc, par ce contact, j’allais dire prémonitoire avec la Normandie, le jeune disciple de Toko Waly à l’assaut d’une autre langue véhiculant une autre culture. C’est ainsi que par une matinée pluvieuse d’octobre 1928, le nouveau bachelier débarque à Paris pour arpenter la Sainte Colline et, par la rue Saint-Jacques, pénétrer au coeur de l’illustre bâtisse du Lycée Louis-Le-Grand. Là, dans l’antre de ce temple du savoir naîtront également des amitiés solides, riches et variées : Georges Pompidou l’accompgne dans la découverte du génie de la culture française, avec Aimé Césaire il amorce le mouvement de la négritude, Phan Dui Kiêm lui apporte la révélation de l’âme asiatique.
Quelques années plus tard, Senghor, député du Sénégal, va de nouveau rencontrer la Normandie. En effet, le 18 octobre 1957, il épouse Colette Hubert, sa « Conquérante, sa blonde normande de long lignage, aux yeux de moire vert et or ». Cette grande dame « Sénégalaise aux Sénégalaises » lui donnera le 17 octobre 1958 « son enfant dernier, enfant de l’Amour, fils de l’échange, souffle mêlé de leurs narines ».
A l’octobre de l’âge, au faîte des honneurs devant le monde stupéfait l’homme politique, humaniste, poète, bâtisseur, créateur donc par le Verbe et par l’Action quitte la scène politique, laissant entre les mains d’une génération plus jeune le soin de poursuivre son oeuvre. Il montrait ainsi que le pouvoir ne saurait être gardé jalousement comme un bien personnel et que seul celui de la Divine Providence est éternel.
Le 18 Octobre 1996, seize ans de silence depuis le retrait volontaire de la scène politique, un silence tout rempli de créations poétique et lexicale, il reçoit l’hommage de son peuple et celui de la communauté internationale. A l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, le poète, sur le versant de l’âge, à l’orée du troisième millénaire, adresse aux nations assemblées un formidable message d’amour et de paix et redit toute sa foi dans les vertus du dialogue des cultures. J’ai eu, il y a juste quelques semaines, l’immense plaisir de visiter les Senghor à Verson dans le Calvados. Je suis allé, comme les lamantins, boire à l’abondante source du grand âge. Moment d’intense émotion, j’ai baigné dans la prodigalité affective et intellectuelle d’un couple harmonieux qui vit une retraite paisible et méritée. Deux faits m’ont frappé : l’extraordinaire attachement du poète à sa terre natale dont il est présentement éloigné pour cause de suivi médical et le total dévouement de la femme au service exclusif du mari. Sous le charme de la suprême beauté de cette attitude, digne d’une « Coumba Linguère », je me suis surpris en train de remercier cette grande dame. Avais-je seulement oublié, fût-ce un instant, qu’elle était l’épouse du poète.
Grande dame ai-je dit, cette « Garmy » l’est assurément. Elle m’a confié son grand regret de n’avoir jamais pu maîtriser la langue du pays, le pays de son coeur, la terre de son Sédar. Colette a connu le Sénégal des profondeurs pour avoir accompagné son mari député et ensuite chef d’Etat dans ses longues tournées à travers les villages perdus. Elle garde encore en mémoire l’extraordinaire gentillesse des femmes qu’elle rencontrait et avec lesquelles elle n’a jamais pu communiquer de façon directe autrement que par des sourires et des gestes. C’est ce grand regret, profond et sincère, m’a-t-elle dit, qui l’a décidée à faire l’impossible pour que son fils ne connût pas le même handicap. Voilà ce qui explique qu’en dépit de circonstances au départ peu favorables, notre regretté Philippe Maguilen Senghor avait une totale et parfaite maîtrise de la langue ouolof.
Que Madame Senghor en arrive aujourd’hui encore à déplorer ses lacunes par rapport à certains aspects de notre culture dénote à mes yeux, le profond attachement de cette Négresse blonde aux valeurs de civilisation négro-africaines si chères à son illustre époux.
Sédar, à qui je racontais mes randonnées dans son Royaume d’Enfance lors de la préparation de son 90ème anniversaire, m’a ébloui par la netteté attachante de ses souvenirs liés aux êtres et aux choses de son terroir. Tout au long de notre promenade dans le splendide parc de l’accueillante vieille demeure de sa femme, je réalisais, plus qu’hier, que chaque verset de son oeuvre qu’il déclamait symbolisait une partie de son exceptionnelle aventure humaine. Comme à l’accoutumée, le disciple que je suis s’est abreuvé et a profité des leçons du maître. Quand je lui remis le manuscrit de l’ouvrage intitulé Senghor le Nègre hellène, écrit par un autre disciple, il me fit entrer dans les méandres du siècle d’or de Périclès. Je suis resté longtemps fasciné par la science de l’agrégé féru de culture classique, une culture que l’âge n’a en rien altérée. Je savais déjà, pour l’avoir vécu et toujours vérifié, que la fréquentation de Senghor et le compagnonnage avec lui constituent, à mes yeux, la plus formidable source d’enrichissement intellectuel.
Voilà donc l’homme qui, par son oeuvre poétique et politique, a contribué à réhabiliter la race noire, méprisée et bafouée. Son combat fut noble car exempt de cette « haine pour laquelle il n’a que haine ». Chantre de la Négritude, il est le poète de l’Amour, de l’Amour de l’homme noir mais aussi de l’homme tout court. « Jusqu’en Sine, jusqu’en Seine », il a enlacé « la terre d’une ceinture de mains fraternelles » pour construire cette Civilisation de l’Universel à partir des apports de toutes les nations de la terre.
Prenant congé de Sédar et de sa charmante Colette, j’ai mesuré à quel point cet homme est resté fidèle à ses origines, tout en allant au bout de sa foi, cette foi en l’avenir de l’humanité par l’inévitable brassage des cultures. Je n’ai pas pu non plus m’empêcher de penser que l’Immortel noir, debout sous la Coupole, demeure, selon la formule de l’historien grec Thucydide, « un trésor pour l’éternité ».

Dakar, le 14 Mai 1997


[1] Président du Cercle des Amis et Disciples de Senghor (CADS).




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