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LEOPOLD SEDAR SENGHOR UN HUMANISTE DE GENIE
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Jean-Georges PROSPER

Poète théoricien de la « Créolie Indian-océaniste », nous voudrions commencer par rendre hommage, toute proportion gardée, au poète-théoricien mondialement connu et reconnu de la « Négritude ». La thèse senghorienne parue en 1964 dans le premier volume de LIBERTE, n’a-t-elle pas pour thème majeur : « Négritude et humanisme » ?
Comment l’Afrique des Iles-pays, dispensatrice d’africanité îlienne, insulaire, telle la « Créolie Indian-océaniste » : si métissée soit-elle- et à fortiori, parce que métissée- pouvait-elle ne pas s’inspirer de la Négritude humaniste ?
Et qu’est-ce que la Négritude humaniste sinon la pensée créatrice des lignes de force d’une philosophie humanitaire nouvelle, plus conforme avec la civilisation de l’universel si chère au mage de Joal ? - Une intelligence du coeur et de l’esprit alliant l’intuition et la raison, et fondée sur un métissage « biologique et culturel » à l’échelle planétaire propre à la réconciliation globale avec soi-même, comme avec les autres, tous les autres : blancs, jaunes, noirs, rouges- sans discrimination aucune ?
Poésie de réconciliation raciale et volonté d’oubli des atrocités de la guerre, du colonialisme aussi et autres impérialismes.
Après la terrible guerre d’Ethiopie - la guerre civile d’Espagne... Ô Guernica, signée Picasso ! après les deux guerres mondiales, nous dirons comme le critique Armand Guibert dans sa présentation des poèmes de Léopold Sédar Senghor chez « Présence Africaine » :
« C’est bien de paix que le monde a besoin... Mais le Noir africain a conscience d’être prisonnier de sa propre couleur comme si sa peau était un isolant... »
Paradoxalement, c’est à Paris qu’un jeune et brillant universitaire noir prend conscience des valeurs de sa civilisation ancestrale, qu’il s’active à les assumer, à les promouvoir magistralement en des plus hauts lieux de la pensée. Pouvait-il deviner alors qu’il allait être le premier Président de la République du Sénégal et aussi le tout premier Noir à entrer à l’Académie Française et le seul jusqu’ici ?
La Neige sur Paris prompte à durcir le regard et le coeur du penseur et contestataire noir, ne sera-t-elle pas suivie de la honte et de l’émotion du grand pardon chez le poète ?
Comment ne pas citer ici un extrait du poème « Neige sur Paris » lequel est cité en épigraphe par Jean-Louis Roy, Secrétaire général de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique, dans son livre de haute référence sur « La Francophonie - Projet Communautaire » paru en 1993.
« Seigneur...
Voici que mon coeur fond comme neige sous le soleil.
J’oublie
Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusil qui croulèrent les empires
Les mains qui flagellèrent les esclaves, qui vous flagellèrent
Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m’ont giflé
Les mains sûres qui m’ont livré à la solitude, à la haine.
Les mains blanches qui abattirent la forêt de rôniers qui dominait l’Afrique, au centre de l’Afrique
...
Elles abattirent les forêts d’Afrique pour sauver la Civilisation, parce qu’on manquait de matière première humaine ».
(Extrait de « Chants d’Ombre », Paris 1945)
- Ce poème associe la couleur blanche à la tyrannie des peuples européens ; d’où le ton de rancoeur et d’ironie, dit le critique ; la majuscule du mot Civilisation, comme privilège exclusif des Blancs...
Il est aussi vrai cependant, que le poète chez Senghor, s’est laissé gagner par la mansuétude et, parallèlement à la fonte des neiges, la charité chrétienne lui a inspiré le pardon des offenses.
Tout en s’abreuvant intellectuellement du bon lait de France ; spirituellement, de l’eau bénie chrétienne - en honorant la forme des versets chez Paul Claudel et dans la Bible - l’étudiant africain, le futur jeune agrégé de grammaire française, de l’Université de Paris, se révolte contre toute velléité d’aliénation, d’acculturation, de blanchitude... d’où le lancement, à Paris de la revue de combat et de revendication, intitulée L’Etudiant Noir où se trouve proclamé, dans un premier temps, le principe de Négritude ; lequel va fondre, dans un deuxième temps, en celui de Négritude métisse.
« A l’Appel de la Race de Saba », autre poème-clé, le poète se sent plus africain que jamais, dépositaire d’une immense et brûlante revendication africaine, visionnaire et prophète de l’Afrique future !
Dans un de nos volumes poétiques : « Au soleil de l’Ile Maurice » (250p.) « La Pensée Universelle », Paris 1973 - nous avions mis en exergue les vers suivants extraits de « Chants d’Ombre » :
« O sangs mêlés dans mes veines, seulement le battement nu des mains !
Que j’entende le choeur des voix vermeilles des sangs-mêlés !
Que j’entende le chant de l’Afrique future
 ! »
Dès les années 30, un quart de siècle avant l’événement capital de l’Indépendance, le poète médite la libération de son pays natal. Il emprunte la voie de l’entente, de la paix, de la fraternité de tous les peuples. Ne rassemble-t-il pas tous ses frères noirs et blancs aux accents de la Marseillaise, née française et révolutionnaire ?
Si certains de ses poèmes chantent symboliquement la Victoire politique, synonyme de Libération et de Liberté, d’autres ne vont-ils pas chanter magnifiquement la Muse incarnée mettant plus que jamais en valeur et en lumière toutes les splendeurs de la Femme noire :
« Femme nue, Femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie
de ta forme qui est beauté...
 »
Mais la vocation, la mission poétique de Léopold Sédar Senghor l’inspirait avant tout à doter le monde noir, surtout le monde blanc, des chants vibrant de la Négritude « proclamée comme une force mystique » et enfin de la Poésie « forme suprême de la culture ».
« Il ne s’agira pas d’affirmer la primauté, pas même la priorité de l’Art nègre, écrit Léopold Sédar Senghor. Il s’agira, dans l’esprit humaniste dont j’ai voulu m’inspirer et dans le sens de la civilisation de l’Universel, il s’agira de dire ce que le Nègre a apporté et ce qu’il a reçu. Il s’agira, de prouver, une fois de plus, que l’art, comme beauté, perfection de l’esprit et, partant, de l’homme, est au carrefour de l’accord conciliant du métissage »
(Liberté 3 Latinité et Négritude).
Partagée, déchirée entre l’Appel des Ancêtres et l’Appel de l’Europe, la pensée senghorienne s’oriente avec force vers le métissage biologique et culturel ; surtout après qu’il avait lui-même découvert qu’il était un métis luso-africain.
N’est-ce pas autour de la Méditerranée, dit-il, que sont nées les premières et les plus grandes civilisations humaines, par un double métissage entre les Africains, les Européens et les Asiatiques ?
C’est le roi Hassan II du Maroc qui rendit un royal hommage à Léopold Sédar Senghor en le surnommant : « L’Humaniste Africain ». (Ethiopiques vol. 7 N° 1, 1991)
Lors de l’inauguration de l’Université Senghor d’Alexandrie, le 4 Novembre 1990, dans l’Egypte-Mère, comme l’appelle Senghor, l’illustre poète fit ressortir que comme professeur, il a enseigné pendant 25 ans, non seulement le français, le latin et le grec (c’est-à-dire les humanités) mais encore trois langues du groupe sénégalo-guinéen, dont sa langue natale, le sérère.
Et Gloria Saravaya, brillante universitaire, de nous apporter un témoignage indien sur l’oeuvre poétique de Léopold Sédar Senghor, laquelle : « offre un langage culturel nouveau qui impose une nouvelle manière de penser sa relation au monde et de la vivre ».
La Négritude métisse afro-indienne (créole-malabar), c’est surtout à l’Ile Maurice -où François Chrestien (1767-1846) fit vibrer le « Bobre Africain » - où Baudelaire célébra la « Malabaraise » (1841) - que Léopold Sédar Senghor l’a vue se manifester harmonieusement. Et il l’a dit :
« A Maurice même, Indiens et hommes de couleur commencent à reconnaître leur fraternité, nourris qu’ils sont des mêmes songes, rythmés par le même sang sombre ».
En trois occasions désormais historiques, Léopold Sédar Senghor a séjourné à Maurice : rendez-vous de l’OCAM, en 1973 ; rencontre de l’OUA, en 1976 et neuf ans après, en 1985, l’invitation d’un grand prince du métissage : Sir Gaëtan Duval, récemment disparu (5 Mai 1996).
Pour notre part, en 1979, nous avions reçu à Caën, des mains du Président Senghor, le « Prix Littéraire Francophone International » couronnant nos oeuvres littéraires éducatives : « Moisson du Monde » (EDICEF, ISTRA). Nous sentions bien qu’à travers nous, c’est à l’Ile Maurice que le Président voulait faire un signe amical.
Deux autres poètes mauriciens ont connu véritablement les honneurs de l’érudition de Léopold Sédar Senghor : Malcom de Chazal dont les oeuvres picturales avaient été exposées en Novembre 1973, au Musée Dynamique de Dakar, Edouard J. Maunick dont l’oeuvre poétique majeure : « Ensoleillé vif » publié en 1976, aux N.E.A, a bénéficié, en guise d’introduction, d’une analyse littéraire magistrale signée Léopold Sédar Senghor, et ayant pour titre et pour thème : « La Négritude métisse ».
Métissage et Humanisme - autre appellation, en effet, sans doute de l’« Antillanité » et, pour sûr, de la « Créolie Indian Océaniste » : province littéraire de la région occidentale de l’Océan Indien réunissant les Comores, Madagascar, Maurice, Réunion, Rodrigues et les Seychelles dont les littératures et oralitures pourtant absolument humanistes, à la fois insulaires et universelles, folkloriques et cosmiques... demeurent, hélas, injustement inconnues ou méconnues hors de la région et pire, dans la région elle-même. Un tribun historique de Maurice, journaliste et homme de lettres : Rémy Ollier (1816-45) disait déjà : « Tout homme est fils de Dieu et à ce titre, notre frère ».
L’Ile Maurice -et cela le prophète de l’Afrique future, comme du monde de demain : Léopold Sédar Senghor, l’a senti, non sans émotion ; l’a dit, non sans raison- la république de Maurice fait figure de prototype, par excellence, de village planétaire, ses pays de peuplement conjuguant l’Europe, l’Afrique et l’Asie dans une harmonie exemplaire, laquelle répond dignement aux postulats de la philosophie senghorienne.
Tout l’or du soleil de nos îles ne brille que d’un plus vif éclat à la lumière universelle de l’oeuvre inspiratrice de Léopold Sédar Senghor !





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