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POURQUOI ETUDIER SENGHOR, HISTOIRE D’UN MALENTENDU
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Lilyan Kesteloot

Pourquoi étudier Senghor ? Parce que c’est le premier poète francophone d’Afrique noire ? Parce que c’est le meilleur ? Le plus connu ? Parce que c’est un fondateur du mouvement de la Négritude ? Parce qu’il fut président du Sénégal ? Parce que c’est le premier Noir à être reçu à l’Académie française ?
Oui, Voilà beaucoup de bonnes raisons sans doute. Des raisons qui tiennent au personnage de Senghor, à la publicité autour de son oeuvre, à son rôle politique et culturel incontestable.
Mais vraiment, sincèrement, pas une de ces raisons-là aujourd’hui ne pourraient m’inciter à prendre la plume pour parler des oeuvres du poète-président.
Les thuriféraires ne manquent pas, et sur trois continents les thèses savantes s’élaborent, tissant leurs toiles pour capturer ces poèmes d’une vie en leurs filets serrés.
Pourquoi ai-je envie de parler, moi, de Senghor ? Et d’en parler aux étudiants ? A ceux de l’Afrique profonde ?
N’ai-je pas rendu à César ce qui est à César et à Senghor ce qui est à Senghor ? Sa juste place, sa grande audience, ne les ai-je pas reconnues et confirmées maintes fois ?
Oui mais...
Mais il y a un reste...
Je vis au Sénégal depuis vingt-cinq ans, et j’éprouve le besoin d’élucider un malentendu que j’ai maintes fois perçu dans ma carrière de professeur à l’Université de Dakar... ou ailleurs. Souvent, à écouter les Africains, les jeunes, j’ai l’impression qu’ils comprennent mal le personnage Léopold Sédar Senghor. Qu’il leur reste étranger. On l’a dit trop occidental, trop francisé ; on lui préfère Césaire. On ne comprend ce dernier pas davantage et même moins, avouons-le. Mais comme il s’affirme violemment anti-blanc, on le croit plus proche, on lui fait confiance.
Ces réactions sommaires primaires, fondées sur quoi ? Césaire est un très grand poète. Cependant on l’aime non pour sa poésie mais pour sa révolte, pour son attitude fondamentale. Et on lui pardonne sa poésie trop difficile, surréaliste, abstraite, occulte, à cause de ses bonnes intentions nègres. Voilà la vérité.
Tandis que Senghor, il est suspect. Sa femme est française, il affectionne le latin et il s’en vante. Son cuisinier était alsacien. Il fait du piano et de la grammaire. Il ne mange pas avec ses doigts.
Césaire non plus, Abdou Diouf non plus, eux aussi connaissent et aiment le latin, voire le grec. Mais voilà. Ce n’est pas la même chose. Senghor est suspect.
Il faudra vraiment un jour définir les critères du brevet de Négritude. Quand est-on un bon nègre ? Quand est-on un vrai Africain ?
Tous nos intellectuels (Pathé Diagne, Aly Dieng, Doud’Sine, Birago, Houtondji, Aguessy, Towa, Melone, Belinga, Mudimbe, Lopes, Obenga, Tati et même Cheikh Anta Diop ou Iba Der) n’ont-ils pas fait leurs études en Europe, souvent avec latin ? N’ont-il pas été marqués par le rationalisme cartésien, et parfois beaucoup plus profondément que Senghor ? N’écrivent-ils pas la langue française comme Senghor, n’ont-ils pas eu des amis français comme Senghor, des femmes françaises ou étrangères ?
Mais évidemment ils n’ont pas tous écrit « que Dieu pardonne à la France » ni prôné la réconciliation de Demba-Dupont.
Péché mortel, Président, ce fut là votre péché mortel ! Ce poème aux tirailleurs Sénégalais, écrit en avril 1940 !
Car, il fallait être soi-même en guerre et face à l’Allemagne hitlérienne, pour comprendre cette connivence soudaine entre Noirs et Français sur le champ de bataille, ou dans les Stalags.
Ne pouvaient vous comprendre que les dits tirailleurs qui vivaient cette singulière aventure. Ou encore peut-être ces enfants de l’an 2000. Trop tôt ou pour trop peu.
Comment voulez-vous que vous comprenent ceux qui n’ont jamais touché l’acier de la mitrailleuse ? Ce pardon parut lâcheté, cette union, démission, cette prière de paix, trahison.
N’est-ce pas vrai ?
Je pense qu’une grande partie du malentendu vient de là.
Et dès lors voilà Senghor classé, jugé, condamné, par ces enfants de la négritude qu’il a cependant inaugurée, et qui refusent de le reconnaître.
Définitivement suspect.
Et durant vingt ans, ce jeu de la séduction, où il fera tout, mais tout, pour les convaincre de sa bonne volonté, de sa bonne foi, de sa bonne africanité, de son sincère désir d’édifier une nation aussi indépendante que possible...

Durant vingt ans on se méfiera de lui, on le critiquera ouvertement dans ce Sénégal qu’il avait voulu démocratique et seul pays d’Afrique francophone où la presse était restée libre.
On tirera à boulets rouges sur sa Négritude devenue « idéologie du néocolonialisme », sur sa récupération du culturel par le politique, sur son inféodation à l’Occident, son mépris (caché) des cultures africaines.
Senghor cependant ne disait rien de plus en 1970 qu’en 1960, et rien de plus en 1980 qu’en 1970.
Puis vint Abdou le Grand.
Le vrai Sénégalais, le Musulman, il mangeait du tiep et du tiakré, il portait le boubou, il parlait bien wolof. Et l’on s’aperçut avec étonnement que l’inféodation à l’Occident était liée à la faiblesse économique, que cela ne pouvait que s’accentuer avec l’inflation et la sécheresse, qu’il fallait appeler à l’aide non seulement la France mais l’Amérique, et que c’était la Banque Mondiale qui décidait de l’augmentation du prix du riz et de l’huile au Sénégal !
Ainsi sans grammaire et sans piano, les choses allaient aussi mal. Et l’on commença à deviner que peut-être, comme le disait Christophe, alias Césaire, « l’histoire n’a-t-elle parfois qu’un seul chemin pour passer », et que les choix politiques d’un président ne dépendaient pas du plus ou moins haut degré de connaissance de sa langue maternelle.
On commença aussi à réaliser que malgré son faible revenu annuel brut et son absence de pétrole et de mines, le Sénégal avait un prestige tout à fait inexplicable, si ce n’est par le rayonnement de son ancien président, dont le nouveau sut d’ailleurs se servir avec tact et intelligence.
Le Sénégal est toujours sur sa lancée de « capitale culturelle de l’Afrique » et malgré la crise aiguë qui le frappe, les colloques, symposiums, congrès et séminaires internationaux s’y succèdent à une cadence de deux à trois par semaine. Un vertige. Un carrousel de colloques. Le vent souffle à Dakar. Senghor en a fait le carrefour des quatre continents.
Et les Sénégalais ont un sentiment d’enfermement lorsqu’ils visitent d’autres pays d’Afrique.
Le Sénégal est aussi la capitale du livre. Une maison d’édition (N.E.A) y publie romans, essais, poèmes de toute l’Afrique ; la Présidence y décerne les prix d’excellence. Le Sénégal a une école de peinture moderne dont une exposition itinérante parcourt le monde et fait l’admiration des connaisseurs.
Le Sénégal possède la seule manufacture de tapisseries d’où sortent des merveilles vendues en Europe et aux Etats-Unis. Enfin la dynamique culturelle est telle que, sans arrêt et sans stimulation particulière (crédits etc...), il y a tous les mois des pièces nouvelles en langues africaines, des semaines culturelles organisées par des pays voisins ou par des écoles locales, des expositions de peinture, des groupes musicaux, des modes vestimentaires ; et jusqu’aux sculpteurs spontanés, qui travaillent en plein air sur la corniche et vendent aux passants des visages de pierre expressifs, comme d’autres vendent le poisson !
La culture est comme une machine emballée, que personne ne songe à freiner d’ailleurs, puisque dans ce pays on peut tout dire, tout écrire, tout exprimer du moment qu’on en a le courage et qu’on en a les moyens.
Bref le Sénégal culturel est plus vivant que jamais. Et on perçoit que l’action de Senghor fut profonde et durable, que son amour pour la culture, si souvent ridiculisé, si souvent jugé comme futile, voire déraisonnable, a porté des fruits ; que son influence, ses idées se prolongent, au-delà de sa fonction et de sa personne.
Présent ou pas, Senghor est là. Dans cette conception de la créativité nègre, dans cet élan vers l’expression esthétique tous azimuts, dans ce statut d’éminente dignité attribué au producteur intellectuel (professeur, écrivain, artiste) et cela, même si comme Rimbaud « ses poches sont trouées ».
N’est-ce pas le seul contrepoids au matérialisme qui envahit notre continent, où l’on juge aujourd’hui les mérites d’un individu au poids de son portefeuille plutôt qu’à celui de ses études ou de sa probité ?
Senghor est là enfin dans la poésie. La sienne, qui ressort dans les programmes des lycées. Celles des autres, toute imprégnée de ses réminiscences, de ses thèmes, de ses formes.
Senghor a fait école et quel est le poète africain qui peut ignorer Senghor ? Même s’il s’en détourne ou qu’il essaye...
Fascination de cette poésie qui a servi de modèle à tant de jeunes gens s’exerçant à maîtriser leur plume. Qui a bercé tant d’écoliers qui n’ont parfois retenu de toutes leurs classes que Femme noire de Senghor et Les morts ne sont pas morts de Birago Diop...
Voilà pourquoi il faut étudier Senghor, aujourd’hui et demain. Parce qu’il voulait « le développement pour la culture », et que son projet concernait tout le continent noir.
Enfin parce que sa poésie est un vin que l’on partage avec tous les peuples de la planète Terre.





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