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A LA RECHERCHE DE SENGHOR RETROUVE
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Antonella Emina

Ma première rencontre avec la poésie de Léopold Sédar Senghor, toute banale du fait de sa précocité, a de quelque manière pesé sur l’approche critique postérieure. D’une voix qui semblait maintenir ce que son nom promettait, Mme Spezzaferro lut « Prière aux masques » à la turbulente troisième classe du Collège que je fréquentais à l’époque. J’avoue, avec quelque embarras, qu’adolescente, je n’avais pas complètement abandonné le monde égocentrique et fabuleux de l’enfance. Partant la première écoute n’a pas suscité l’impression d’étrangeté prévisible mais plutôt un sentiment de participation émotive intense pour cette princesse pitoyable dont le sort n’arrivait pas à modifier le ton de la voix della Spezzaferro. J’avais aussi tendance à une confusion romanesque des éléments. Voilà pourquoi le poème africain entrait de droit dans le contexte d’une classe de la province italienne. On le voit, pour chaque princesse agonisante il y a une sorcière quelque part. La candidate la plus indiquée à jouer ce rôle était l’enseignante ; sans doute c’était elle qui avait provoqué la défaite de la princesse. A mort la sorcière ! Que la princesse vive !
Les déformations d’adolescente à part, le poème offrirait, en fait toute une série de thèmes que je n’avais jamais abordés avant. Cependant ils n’étaient pas tout à fait exotiques. D’un côté, je ne savais pas des différences que l’histoire avait tracées entre une race et l’autre ; je n’avais aucune conscience non plus du fait que je faisais partie de l’équipe dite des « Eux » tout en étant pour l’équipe des « Nous ». De l’autre côté néanmoins je connaissais bien la valeur de la prière, j’était sensible à cet Esprit que je n’aurais su nommer mais dont je percevais le souffle provenant de partout et de nulle part, j’expérimentais souvent le silence, je saisissais le sens de la pauvreté.
L’équivoque initial m’avait en tout cas permis d’admettre l’esprit héroïque sinon épique comme possibilité de lecture richissime de la poésie senghorienne.
La littérature à ce sujet m’a renseignée sur le fait qu’une grande partie des critiques, parmi les plus sérieux et brillants, plaçait l’oeuvre poétique de Senghor parmi les expressions exemplaires de la lyrique de notre siècle. Cette clé de lecture se basait et se base encore sur l’étude des fragments, de chaque poème, selon des méthodes réputées d’analyse textuelle qui, d’ailleurs, ont donné de bons fruits. Pourtant, les éléments lyriques mis en évidence me paraissaient incapables de caractériser l’oeuvre en entier.
Dans les vers de Léopold Sédar Senghor il y a le rapport conflictuel entre le moi et la société française, un rapport qui arrive parfois jusqu’à la rupture et à l’éclosion du « moi absolu ». Il y a un cri, qui s’auto-alimente de sa propre souffrance, pour le sectionnement scientifique et désacralisant de la vie individuelle, collective et cosmique. Il y a une extension de l’intimité à l’inconscient. Il y a le côté accidentel de la production poétique suggérée par une fantaisie qui se veut presque absolue.
Cependant tous ces aspects suffisent-ils à inscrire tout court la poésie senghorienne dans le genre « lyrique » ? Une lecture critique ne peut pas évidemment se borner à un inventaire des états d’âme du poète, à ses luttes intérieures et extérieures contre la société française. La poésie de Senghor dépasse tout cela. Elle devient décidément originale. Tout comme les poètes maudits, Senghor puise dans son anormalité une garantie de sa vocation, et, avec une attitude d’orgueil, dans sa proscription du monde, provoqué par lui-même, une raison pour se retirer du monde. Mais pour Senghor la différence se transforme en souffrance alors que sa préoccupation égocentrique, son isolement dans une tour de verre ou bien sur le haut d’une colline sont régulièrement démentis soit par des élans de participation à la vie collective, soit pas des ouvertures au dialogue, des mouvements de solidarité, de fraternité ou bien tout simplement d’échange. Ce trajet s’affirme comme le véritable pilier du recueil.
En outre l’état d’angoisse recourant ne semble pas synthétiser en Senghor les traits d’une plainte sur soi-même ; il fixe au contraire un point de départ ainsi qu’une tension qui accompagne l’action du poète et de l’homme sans l’empêcher. Voilà donc que son souci et sa douleur pour la désacralisation que le monde moderne opère sur la vie sociale se convertissent en une tentative réussie -semble-t-il- de restitution à la vie cosmique, collective et individuelle de cette harmonie qui caractérisait le monde avant les conflits primordiaux qui tireraient le multiple de l’indifférencié originel. Par la suite l’homme compléterait l’oeuvre en morcelant scientifiquement et en embaumant toute réalité et tout sentiment à travers une analyse de toute chose en tant que des fragments indépendants. Une attitude que Senghor refuse, comme il refuse la société qui propose ce modèle.
Ainsi le poète fait recours au mythe pour resacraliser l’univers et l’histoire. Cependant son acharnement à remonter le chemin de l’histoire de sa société d’origine en partant de son passé pourrait ne pas être lu en termes de nostalgie lyrique pour ses époques révolues. Il pourrait constituer l’instrument pour repenser, sur une voie parallèle à celle scientifique, les différentes phases de l’évolution sociale en donnant à toutes et à chacune une interprétation presque mystique, certainement harmonieuse, pour atteindre la réalité contemporaine et pour projeter un avenir formé par une consonance d’éléments, comme s’il voulait créer une sorte d’épopée.
J’ai donc pris en considération l’ensemble de l’oeuvre poétique senghorienne comme un parcours logique, ponctué de différentes expériences spirituelles (sentiments, états d’âmes et retours au passé), parcours que le poète essaie de suivre avec le dessein conséquent et global de remettre l’homme à la place à laquelle il a droit, à l’intérieur de la société et du cosmos.
Dans ce tout, recueilli maintenant sous le titre d’Oeuvre poétique, le poète révèle aussi un acte volontaire d’auto-analyse, typique de la poésie lyrique. Sous cet angle, son rapport conflictuel avec la société française pourrait ne pas être perçu comme une proscription volontaire du monde mais devenir, au niveau de l’inconscient, l’allégorie d’un conflit avec son père. Egalement nous pouvons lire ce lien fort avec une autre société, la société africaine, lien d’amour, nullement antagoniste, comme un élément qui, toujours au niveau de l’inconscient, pourrait évoquer sa relation avec sa mère, et plus en général avec le monde féminin.
Voilà donc que, d’un côté, la production poétique de Senghor est due au hasard de l’inspiration fortuite, mais de l’autre elle semble relever d’une exigence précise du poète, celle de donner corps à sa théorie harmonisante, à travers un langage nullement référentiel, mais bien au contraire profondément allusif et symbolique.
Les origines africaines, avec sa culture spécifique et ses traditions anciennes, ce fameux « Royaume d’enfance » ne peut être mis au second rang dans tout approche de l’oeuvre de Senghor, même si les humeurs de l’existence l’ont amené vers une autre société, celle française, que le poète n’a pu aborder qu’avec son bagage de rites et de héros connus au préalable.
Du point de vue stylistique, comme en pays serer toute forme expressive peut se charger de traduire la pensée, la poésie de Léopold Sédar Senghor s’est faite narration, en vers, de véritables aventures. Le lecteur peut ainsi tomber sur l’aventure individuelle du protagoniste qui, sans l’implication d’aucune communauté, privatise tout au contraire les rites traditionnels. Dans son oeuvre poétique il y a des répétitions au niveau des structures et des images qui nous signalent des constantes thématiques et rythmiques, qui lient le recueil en fournissant en même temps une clé de lecture critique homogène de ses poèmes.
L’oeuvre débute avec une situation conflictuelle du héros, qui, dans son élan, fait face aux preuves qui interrompent son chemin avant d’obtenir l’objet de ses désirs.
L’objet, cible de l’aventure en forme de voyage, pourrait être la sagesse qui se manifeste dans l’acquisition du double pouvoir sur le monde extérieur et sur le monde intérieur. Le héros doit donc parcourir deux chemins, l’un actif et rationnel dans sa relation avec le monde extérieur, et l’autre passif et mystique dans sa relation avec son propre ego. Sur la première piste, le héros compte sur les ressources de son esprit, il est fort, courageux, intrépide, tandis que sur la deuxième il ne vise pas à l’expansion de ses énergies intimes, mais à prendre une attitude apte à lui permettre d’assumer en mesure de ses capacités réceptives.
Cependant le contraste principal jaillit du rapport du moi avec le groupe. En plus il y a une double ambiguïté, parce qu’il s’agit de deux mondes, le monde français vers le monde africain ; il s’agit aussi de deux personnalités, la personnalité qui s’oppose à la société française en applaudissant aux traditions africaines vers la personnalité qui a tendance à s’assimiler ; il s’agit encore du rapport du poète avec les deux sociétés, rapport doublement problématique donc, parce que si d’un côté il y a deux mondes, de l’autre il y a deux personnalités qui s’opposent manifestement et crûment. Le poète finalement semble tiraillé entre le désir de s’enfermer dans sa tour de verre, en s’isolant d’une société dont il ne partage pas les valeurs pour satisfaire son ego de poète maudit, et le désir opposé de relire l’Histoire sur un modèle typiquement africain, mystique et héroïque en même temps, envahi de cette harmonie universelle, comme le lui suggère son ego africain. En définitive c’est la vision héroïque du monde qui entraîne le héros aussi bien individuellement (initiation personnelle) qu’en tant que représentant de la communauté entière (initiation collective).
Difficile donc de mettre en relief l’aspect lyrique en oubliant la démarche héroïque, parce que cette dernière se veut liée essentiellement au monde africain. En plus, l’équilibre entre les deux se présente précaire. Toutefois, dans mon étude Senghor. L’Uno e i molti, mes lectures ont eu tendance à faire peser le deuxième. Il s’est alors souvent agit de talonner les éléments narratifs sur l’édition de 1984 des Poèmes que j’avais pris comme corpus de travail. Le recueil a une structure complexe et, surtout, a toujours été lu comme un ensemble noué au hasard de la publication, souvent déterminé par la biographie de son auteur. Le manque d’une chronologie évidente dans la séquence des poèmes ; le manque d’unité de ton, variant par contre de l’engagé à l’intime pour revenir à l’engagé aurait pu confirmer cette hypothèse ; cependant une analyse attentive a révélé une structure correspondante à une logique intérieure.
Tout à fait consciente des dangers d’une démarche rigoureuse et obstinée dans les sillons de l’épopée, j’ai voulu pousser jusqu’au bout cette lecture à la quête de l’unité, répondant à une sorte d’invitation que certains aspects du recueil paraissaient m’adresser : je ne citerai que l’allure narrative générale scandée par un passé, un présent et un futur, itinéraire compliqué aussi bien par l’union d’un temps mythologique avec une historicité naissante, que par un présent incertain étroitement lié au passé à travers la comparaison, ainsi qu’avec des informations cueillies et fixées dans un « avant » parfait même si définitivement conclu, valorisé par la tradition sacrée.
Ce que j’ai observé avec attention c’est le moment où la poésie distingue nettement la réalité française, dans le domaine de l’actualité, de la réalité africaine. Celle-ci se manifeste par la héroïcisation de son représentant, guelwar, héritier des fondateurs du clan. Le but des efforts et des exploits du héros, n’effleurant que rarement les incidents du présent, serait celui de créer un avenir garant des droits de tout un chacun.
Tout comme l’épopée, la poésie senghorienne ritualiserait alors le mythe afin d’agir sur l’Histoire. Au moyen d’une construction épique, la poésie donc nous offre non seulement une réflexion sur les événements du passé, mais elle trace les lignes idéales pour avenir. En relation étroite avec le mythe, une grande partie de Poèmes s’offrait à mes yeux comme l’une de ses représentations. Le chant senghorien hypnotise son lecteur pour le transporter dans la logique d’une vie moderne vécue sur l’expérience des mythes anciens, dans un monde parfait et harmonieux qui ne peut se concrétiser que par la réhabilitation des traditions. En procédant par des métonymies et des métaphores les différents poèmes donneraient une lecture mytico-épique de l’Histoire. A travers la narration, cette lecture élèverait l’événement insignifiant à une valeur symbolique en aboutissant à l’apothéose du triomphe du héros, entraînant dans sa propre réussite toute la collectivité. Ses défaites auraient des effets également globaux. Si nous voulions représenter l’impression qui se dégage de cette construction, consciente ou non, nous ferions recours à une figure circulaire évoluant du cercle à des formes irrégulières, un cercle qui se déforme, s’amplifie dans la direction du cible que le héros s’impose selon les circonstances, pour revenir par la suite à la perfection de la figure initiale.
Le départ du héros, sujet mythique et non réel ; son périple à la quête de la matrice unitaire d’une réalité contradictoire ; finalement son retour au pays natal, modifié comme Ithaque retrouvée par Ulysse, différent, sinon méconnaissable, du royaume d’enfance, sont les éléments caractéristiques de cet abord. L’homme, le héros, dans le contexte poétique et narratif en même temps, tout en se découpant nettement sur sa communauté, agit le long du recueil, pour donner des réponses aux questionnements acharnés du groupe sur son propre destin. La poésie réfléchit lors le dynamisme de l’homme et de la société, de l’homme et de la nature, du microcosme et du macrocosme, dans sa volonté de représenter une totalité qui reste telle, malgré ces nombreuses facettes, afin de s’opposer aux dissociations de tout homme et de son monde.





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