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RENCONTRE AVEC L’OEUVRE DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Dr Josiane Nespoulous-Neuville

Inoubliable, le choc reçu lors de ma découverte des premiers poèmes de Senghor. C’était à Bordeaux, en décembre 1950. Nous étions alors un groupe d’étudiants en Droit qui aimions à nous retrouver pour échafauder un monde nouveau qui répondrait à nos aspirations. Bordelais, Africains et Martiniquais, nous échangions, en même temps que l’exigence de nos rêves, des enseignements sur nos cultures et sur nos traditions. En contrepoint, nous analysions les dérives de nos sociétés et les condamnions sans appel. Car nous vivions, à cette époque, les déchirures d’une période très sombre : l’Occupation allemande puis la Libération conduisirent, l’une et l’autre, à un flot de haine, de mépris, de lâchetés, de vengeances et d’exactions de toutes sortes. La violence des ressentiments ne s’apaisait pas ; elle circulait sournoisement dans l’air du temps et nous donnait à respirer ses relents nauséabonds. Les valeurs humanistes, les idéaux, la grandeur de l’homme... toutes ces aspirations, nées de nos cultures, étaient piétinées et sur ses débris triomphait un Existentialisme débridé, une exaltation de l’individualité et du néant.
Il était, bien sûr, impossible d’évoquer ces blessures récentes sans associer dans nos discussions les tragédies vécues depuis quatre siècles par les Africains. L’un d’eux, ce jour-là, venait de nous lire quelques-uns des passages les plus véhéments du Retour au Pays Natal d’Aimé Césaire. Nous restions confondus par l’âpreté de cette révolte qui semblait irrémédiablement enchaînée, dans sa virulence, aux souffrances et humiliations subies. Il fallait rompre le silence pénible qui s’était installé au milieu de nous : « Est-il donc impossible de se libérer des erreurs et des laideurs du passé pour construire, maintenant et pour l’avenir, une société neuve, respectueuse des Cultures et des Religions, une société capable aussi de reconnaître le bien-fondé de l’Indépendance des Nations ? » J’avais posé cette question sans grand espoir d’obtenir le moindre écho... Mais alors, et j’en ai un souvenir très précis, l’un de nos amis Africains s’exclama avec grande vivacité « Lisez donc les Poèmes de Senghor... Peut-être y trouverez-vous l’amorce d’une réponse ! ».
Je n’attendis pas pour me procurer, le soir même, Chants d’Ombre et Hosties Noires. Je les ai lus avec grande émotion. Dans ces poèmes, Senghor fait surgir ce mur aveugle de silence, de prépotence et de mépris auquel il se trouve confronté, alors même qu’il tente de découvrir l’Europe. Certes, il est de ceux qui ont connu, vécu, subi l’intolérance, l’exclusion, le racisme, la guerre... Autant de domaines empoisonnés où beaucoup apprirent à désespérer et des hommes et de la vie ; où nombre d’entre eux, pour survivre ou pour s’imposer, puisèrent aux sources de haine, violence et vengeance qui coulaient (qui coulent encore) à flots...
Pourtant Senghor, par une prodigieuse volonté créatrice de Vie et d’Espoir, s’est détourné de ce que j’appellerai des breuvages de mort. Il a non seulement refusé de se laisser emporter par cette conduite perverse, mais il est entré de plein fouet dans la conscience du monde :
« Que de ma tour dangereuse sûre, je descende dans la rue avec mes frères aux yeux bleus, aux mains dures . [1]
C’est en ces termes qu’il lance au monde, dès le premier poème de son premier recueil, le défi d’une nécessaire fraternité entre les hommes.
Ce défi est un paradoxe en ces temps de rupture où l’homme dresse contre l’homme ses religions, ses idéologies, ses puissances économiques, politiques, scientifiques... Lutter à contre-courant des modes de penser et d’agir de nos contemporains suscita en moi une admiration telle que, depuis lors, je me suis attachée à suivre la pensée et l’action de Senghor, dans ses Poèmes comme dans ses Essais successifs : il me fallait comprendre son cheminement, car il répondait à mon attente en proposant une éthique de l’Homme. L’aboutissement idéal en serait une totale conversion des mentalités, le choix d’une fraternité fondée sur la tolérance.
Ne serait-ce pas là l’ultime espoir de sauver notre humanité.
Cette question reste plantée au coeur des calamités que génèrent incessamment nos sociétés. Parce que l’urgence de répondre à cet appel à la fraternité entre les peuples ne saurait être différée, il serait inconcevable de le qualifier d’utopie, à moins de définitivement renoncer au pouvoir de l’homme de l’emporter sur les événements adverses. Or Senghor témoigne de l’exigence de « rendre l’homme à l’homme », et non pas de soumettre l’homme à l’événement.
Senghor, par sa vie, ne cesse de démontrer cette puissance de dépassement des circonstances. N’a-t-il pas réussi, seul contre tous, à fraterniser avec ses « frères blancs » tout en combattant vigoureusement leur colonialisme ? N’a-t-il pas réussi, comme Président chrétien du Sénégal, à être apprécié de la majorité musulmane de son Pays ? N’est-il pas aimé et respecté à travers le monde, ainsi qu’en témoigne le nombre de ses disciples qui appartiennent à des religions et cultures différentes, mais entretiennent entre eux des liens d’amitié discrets mais profonds ? La parole de Senghor déborde toutes les frontières.
C’est ainsi que Senghor ne se laisse pas impressionner par des comportements hostiles, étrangers à ses propres aspirations. Il les juge sans complaisance, mais il ne se laisse pas dérouter et encore moins dominer par l’adversité :
« J’ai traversé, moi aussi, des fleuves et des forêts d’embûches vierges
D’où pendaient des lianes plus perfides que serpents.
J’ai traversé des peuples qui vous décochaient un salut empoisonné,
Mais je ne perdais pas le signe de reconnaissance.
Et veillaient les Esprits sur la vie de mes narines [2].
Il n’entre pas dans la logique d’une révolte pour répondre aux situations imposées de l’extérieur. Situations auxquelles, de toute façon, il ne se soumet nullement...
Qu’ils m’accordent, les génies protecteurs, que mon sang ne s’affadisse pas comme un assimilé comme un civilisé [3].
Il prend de la hauteur et protège sa liberté de penser et d’agir en se référant à ses valeurs africaines traditionnelles.
Senghor dénie aux événements le pouvoir de diriger, de contraindre, de dénaturer le devenir de l’Homme. En toute circonstance, c’est à l’homme d’infléchir la portée des événements ; c’est à l’homme de diriger, d’actualiser l’Histoire en train de se tisser, en l’irriguant de valeurs culturelles centrées sur la dignité de l’homme et sur le respect de la vie.
Cette détermination me fascina : elle éclaire d’un jour nouveau l’orientation que devraient prendre nos sociétés pour construire et diriger humainement l’avenir du monde. Dès lors, j’entrepris de suivre pas à pas la voie du Renouveau humaniste tracée par Senghor.
Elle débute par une ascèse exigeante : le Pardon. Ascèse mal reçue par la plupart de nos contemporains qui prêchent l’irréconciliable. Il suffit d’ailleurs de jeter des regards circulaires sur notre monde pour constater que « la haine poussa (et pousse encore !) au cou des hommes en ganglions noueux, et dans la boue du sang les soldats se baignèrent (et se baignent encore !) » [4]. Accablante tristesse de constater l’actualité de ces paroles écrites en 1953 ! Nombreux sont nos contemporains qui donnent sens à leur vie en cultivant l’hostilité, en se retranchant dans la spirale infernale de la haine succédant à la violence et la générant à son tour, en un enchaînement ininterrompu d’actions et de réactions... Pourtant, entretenir les discordes, rancoeurs, vengeances s’avère mutilant pour les agresseurs autant que pour les victimes : plus encore qu’une claustration, c’est un assujettissement mutuel de comportements pervers et réciproques. Ces rapports de force ne traduisent-ils pas éloquemment les regards de myope de ceux qui s’en tiennent aux seuls instants de leur courte existence, agencée par une pensée à courte vue, dont ils font un absolu... alors qu’il convient à l’homme de se relativiser dans la durée, puisque l’essentiel c’est son âme, lien vital qui unit les générations et les rend redevables de leurs actions :
J’étais moi-même le grand-père de mon grand-père.
J’étais son âme et son ascendance... [5].
Par quelle aberration, dès lors, accorder valeur absolue à son court passage sur terre ? Senghor n’entre pas dans ce piège. Il dénonce... et il pardonne ! Car rien ne doit être perdu de ce qui fut vécu.
Mais le pardon est la réponse de l’intelligence. Il rompt le lien de dépendance. Il est libérateur pour celui qui l’accorde.
Le pardon et perspicacité, car il redonne la liberté d’évoluer au-delà des contraintes. Il n’est pas une fin en soi, il est en quelque sorte un catalyseur : il provoque le transfert d’une puissance négative de vie en une puissance positive, rénovatrice de vie.
Pardonner n’est pas oublier, mais c’est renoncer à se laisser accabler en portant les fardeaux d’animosité du passé sur son dos, dans ses pensées, dans son coeur. Au lieu de s’enivrer d’amertume, au lieu d’entretenir des antagonismes qui ne font que nourrir un pessimisme sans issue, il faut, à la suite de Senghor, en retirer des leçons de Vie et tenter de redonner visage humain à nos contemporains défigurés qu’ils sont par les intolérances, guerres, racismes et exclusions diverses qui continuent de ravager le monde.
Mais si Senghor tient à briser le carcan du déterminisme historique, c’est pour condamner ensuite les déterminismes techniques et économiques que nos sociétés ne cessent de développer au détriment de l’Homme.
En effet, l’esclavagisme et le colonialisme, ce passé vécu par l’Afrique ne serait-il pas en train de devenir le présent de l’Homme subissant l’esclavage des sciences et techniques - puissances sans conscience -, et s’abandonnant au colonialisme des idéologies et démagogies de toutes sortes ?
Senghor dénonce vigoureusement les mythes prétendument libérateurs de nos sociétés, et tout particulièrement le déterminisme technique qui commence à peser très lourdement sur nos mentalités, d’autant que nous nous y soumettons comme à une fatalité qui met en évidence notre impuissance à peser sur le cours des événements. Dès 1950, Senghor nous mettait en garde, en parlant de l’urgence « de protéger l’Homme contre la tyrannie des robots, de le rendre à sa liberté . [6] Or ce déterminisme technique s’impose d’autant mieux dans nos sociétés qu’il concourt efficacement à promouvoir un autre mythe de notre temps : le Progrès Economique. Mais, après s’être affirmée comme la grande espérance du XXème siècle pour libérer l’homme, la conjonction des forces technico-économiques dévoile sa véritable nature colonisatrice. Elle soumet et les hommes et les nations à ses propres contraintes. Sous la férule des données statistiques, elle régit la Politique en souveraine. Elle est le seul critère efficace pour régler les relations des Etats entre eux. Dès 1954, Senghor avait insisté sur ce danger mortel pour l’intégrité de l’Homme : « l’aliénation économique n’est qu’un aspect, un instrument de notre aliénation véritable, qui est d’ordre moral : celle de notre âme, de notre condition humaine » [7].
C’était en 1954 que Senghor plaidait pour une prise de conscience des dangers que nos sociétés faisaient courir à l’Homme ! Mais le monde ne voulait pas entendre cette voix prophétique qui annonçait pourtant l’impasse où nous sommes maintenant acculés !
Prise de conscience tardive, et l’on ne peut que s’attrister que la voix de Senghor n’ait pas été prise en considération plus tôt !
Mais l’Occident, tête baissée, se laissait griser par la performance des rouages Production-Consommation qui s’entretenaient l’un l’autre et alimentaient un capitalisme qui dominait la Politique... Or, nombreux sont maintenant livres et articles qui remettent enfin en question les orientations de nos sociétés. A titre d’exemple, je citerai simplement un article de Jean-Jacques Salomon dans la revue Futuribles :
Quand l’économie s’oppose à ce point à la société, c’est bien un problème de civilisation que l’on a à affronter. Il faut sortir du productivisme et des régulations marchandes, disent Bernard Perret et Guy Roustang, qui dénoncent la « tendance naturelle de l’économie à constituer un système normatif de représentation de la société » (...) et l’on aimerait certes que la citation de Rousseau ouvrant leur livre inspire à nos sociétés d’autres valeurs que celles des seules forces du marché : « Que nos responsables daignent suspendre leurs calculs et qu’ils apprennent (...) qu’on a de tout avec de l’argent, hormis des moeurs et des citoyens ». [8]
Comment aussi ne pas s’inquiéter de la remarque de Norbert Wiener, un des pères fondateurs des technologies de l’information : « L’ordinateur dévaluera le cerveau humain comme la machine à vapeur a dévalué le bras humain... » [9]. Mais alors, comment se fait-il que nous subissions toujours, avec une même passivité, les ravages qu’Internet fait subir à l’Homme ? Et il me faut ici rappeler un débat passionné qui eut lieu récemment aux Etats-Unis (il s’agissait, en l’occurrence, de pédophilie) et dont rendit compte le journal Le Figaro, en date du 19 Août 1996 :
Les Etats-Unis avaient pensé trouver la solution en promulguant une loi interdisant l’indécence sur internet. Las, elle vient d’être frappée d’inconstitutionnalité, au prétexte que ce texte violait le premier amendement de la Constitution américaine garantissant la liberté d’expression.
Et l’on s’interroge : les groupes de pression, les puissances souterraines de l’argent et du vice continueront-ils de dégrader l’homme, de manipuler une Politique prête à démissionner de ses responsabilités en s’en remettant à semblables sophismes ?
« Mais, qu’est-ce que l’Homme ? Qu’est-il devenu ?
Serons-nous donc toujours ces
...somnambules qui ont renié leur identité d’hommes caméléons sourds de la métamorphose...
Faut-il crier plus fort ? ou m’entendez-vous, dites ? » [10].
C’était en 1942 que Senghor s’insurgeait en ces termes face à la lâcheté, à l’abandon des valeurs, au gangrenage de la société... Ce sont les mêmes paroles alarmistes que nous, disciples de Senghor, prononçons maintenant dans son sillage.
Et nous ne sommes plus les seuls ! L’Occident semble, enfin, saisir la portée des Paroles de Senghor. Les Actes du récent Colloque de Tokyo sur la Mutation du Futur en font foi, et notamment les remarques du Michel Random :
Les technologies déshumanisent le réel. Il nous appartient de « réhumaniser » le réel, de réintroduire la « conscience », autrement dit des aspects qualitatifs immanents et transcendants, dans notre réel. Nous ne pouvons survivre sans valeurs éthiques et valeurs sacrées [11].
Oui ! Il est grand temps de reprendre en mains la direction de notre vie, de subordonner toutes les puissances techniques, économiques et politiques aux besoins de l’Homme pour lui permettre de « mener une vie plus complète et plus heureuse, parce que conforme à la condition humaine ». Dès 1953, Senghor donne comme objectif à la politique d’être « un humanisme actif. Mais parce qu’elle est ainsi et que l’homme ne se divise pas, elle doit être intégrale et se fonder sur une éthique. Or la religion reste encore le fondement le plus solide de l’éthique. Il est significatif que nous assistions par le monde à une renaissance religieuse au moment que la technique, issue du progrès de la science et du rationalisme, désagrège l’homme avec l’atome » [12].
Senghor nous propose le chemin d’un Renouveau par son « engagement envers le parti de l’Homme, par delà toutes les frontières de race, de nation, de religion » [13]. Engagement pleinement déployé dans les Libertés, une somme de 2.278 pages en cinq volumes, réunissant des conférences, réflexions et articles divers sur tous les sujets touchant à l’homme. Elle témoignent du parcours intellectuel de Senghor à travers continents et cultures. Il nous convie à entrer dans cet univers de co-naissance, de communion et de partages, pour découvrir les voies d’un dialogue des cultures dont l’aboutissement idéal serait cet « accord conciliant » qui, seul, nous fera plus-homme, car plus-être au sein d’une Civilisation universalisante.
La liberté est le ferment naturel qui entraîne l’homme vers l’épanouissement de son potentiel, non pas individuel mais pleinement humain, donc communicatif. Elle s’exprime en un mouvement de flux et de reflux, d’échanges et d’enrichissements perpétuels entre l’Etre et la Vie, dans leur double dimension d’immanence et de transcendance. Une liberté ainsi vécue permet de recouvrer le sens sacré de la Vie et de l’Etre, message central de toutes les Religions.
Il nous faut, sur les traces de Senghor, redonner à l’Homme sa liberté de s’accomplir dans sa durée, dans sa diversité culturelle comme dans son unicité fondamentale. Il en va de l’avenir d’un monde que nous souhaitons fraternel.


[1] Chants d’Ombre, p. 10 dans Poèmes (Editions du Seuil)

[2] Hosties Noires, p. 59 dans Poèmes

[3] idem., p. 18-19

[4] Ethiopiques, p. 142 dans Poèmes

[5] Chants d’Ombre, p. 32 idem.

[6] Liberté I, p. 102 (Editions du Seuil, Paris 1964)

[7] Liberté II, p. 141 (Editions du Seuil, Paris 1971)

[8] Futuribles, p. 30, Juillet-Août 1996 et citations de l’Economie contre la société. Affronter la crise d’Intégration Sociale et Culturelle, de B. Perret et G. Roustang (Ed. Du Seuil, Paris 1996)

[9] Futuribles, idem., p. 24

[10] Hosties Noires, p. 83 Poèmes

[11] Futuribles, idem., p. 24

[12] Liberté II, p. 108

[13] Liberté III, p. 174 (Ed. du Seuil, Paris 1977)




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