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CE QUE J’AI RENCONTRE EN SENGHOR
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Gloria SARAVAYA

J’ai vécu, évolué dans un monde divisé où deux foules ne se mélangent pas comme dans toute ville coloniale. A Pondichéry, partagée entre l’école et la famille, la mer et les cocotiers, bruissants de nos paroles tamoules. Cette division, devenue une déchirure au cours de mon adolescence n’avait dans les circonstances immédiates ni écho ni soupçon de remède possible.
Il a fallu des années pour que le détour soit possible. Ce détour incontournable de l’image de l’Afrique derrière le rideau français.
J’avais l’habitude de rêver à de grands horizons, allongée sur un banc de pierre, adossée au mur sur la terrasse d’une maison qui s’ouvrait aux grandes mains languissantes et généreuses de cocotiers épars. C’est dans ce lieu de refuge et d’évasion, mon coin de lecture privilégié que je fus initiée « à la sortie hors de la volière... »
C’est en ce lieu de refuge que j’ai découvert « La Prière du Petit enfant nègre » de Guy Tirolien et la prière m’est restée comme une métaphore itinérante sur le chemin du conte...
Quand il me fallut choisir un sujet de thèse, le poème de Tirolien se présenta tout naturellement et j’y puisais le possible d’un regard de la différence pour étudier les poèmes de Senghor, le seul auteur africain alors connu sur le sol indien.
La lecture de ces poèmes fut une longue initiation. Je me sentais terriblement dépaysée, n’y trouvant à priori ni l’Afrique, ni la France et encore moins l’Inde.
Pourtant la découverte d’un mot me fascina au plus haut point - cosmos. Il éveillait en moi des résonances secrètes et profondément ensevelies. Les textes m’ont lentement acheminée dans le labyrinthe des mythes et des archétypes et je me suis dirigée inconsciemment vers la connaissance de ce mot.

« Au tout début de l’univers
la déesse était seule.
Elle émit l’Oeuf du monde.
Elle était alors le son IM
et la résonnance nasale
par quoi OM se prolonge
 » [1] .

« L’oeuf du monde » explique Jean Varenne est le germe à partir duquel l’Univers se développe, au début d’un cycle cosmique. Au delà des rencontres personnelles de Senghor - et je dois dire que le Président a toujours manifesté à mon égard une grande sollicitude et beaucoup de compassion - c’est la lecture des poèmes qui a fermenté en moi lentement avant que je ne me découvre moi-même. Moi avec l’autre, sans que je puisse dissocier les mots écrits en français et « la Parole ». Car ce que j’ai rencontré en Senghor, c’est finalement ce côté indien caché dans le vide tant que l’étoffe française m’a enroulée et enrobée sous son écorce comme une déesse « farouche mais solitaire ».
Je me sens donc sollicitée à méditer sur la rencontre de la « Parole » - cosmique - et de l’écriture de la langue française dans les poèmes de Senghor dans un style indien, à quêter dans la lente fermentation de cette rencontre, mon indianité pour qu’elle germe à son tour...
« Car les mots collent aux choses, éclairent les choses, sont les choses dans leur vie d’au-delà les apparences »
nous dit Senghor et découvrir sa propre ambivalence au contact du mot écrit, c’est un peu pénétrer dans le chaos, ouvrir sa plaie béante au monde car le mot écrit regarde et il est regardant. Pour survivre, il faut s’en saisir et être saisi pour en faire une chose vivante et cette strophe du Rig-Véda me paraît tout appropriée :

« Les Ténèbres étaient là, tout enrobés dans les ténèbres
Et l’eau coulait de manière indistincte
Alors ce qui était caché dans le vide, celui-là a émergé.
Remuant grâce à la puissance de son ardeur, il vint à naître
 »
RVX, 129 [2]

Oter l’enveloppe emprisonnante des mots, y pénétrer pour faire son histoire, c’est s’engendrer soi-même par la force du désir et je me permets encore de citer les écritures indiennes, car j’y trouve une analogie frappante :
« Tout au commencement était le désir
la première semence de l’esprit
Ô désir, consort du désir
accorde-moi la richesse
 ». [3]
Et le désir pourrait-il être inconciliable de l’acte par lequel le pain est mangé et offert pour être mangé afin qu’il y ait des « hosties noires ».
« Tam-tam voilé, la respiration au loin de la nuit » : le poète écoute son souffle. Il naît à son instrument en lui insufflant les résonances nasales si chères aux langues parlées africaines. Il lui imprime ses touches d’ardeur et de ferveur et de ce frottement, naît tout un Univers, symboles d’images. Mais en tout premier, celui du couple, du dieu et de sa parèdre...
Au delà des frontières, Europe-Afrique, l’Inde ressuscite pour moi car cet échange gracieux entre le poète de l’Universel et son breuvage plonge la langue dans l’atmosphère mythique religieuse qui nous est commune. Et cette renaissance aux sources retrouvées ne signe-t-elle pas « les épousailles véridiques de l’Histoire » comme le clame Césaire. Le trajet linéaire incurvé épouse la courbe et le cycle d’une nouvelle vie commence où tout peut se croiser, arriver pour partir émerger du néant pour dessiner la rosace du cosmos !
L’odyssée du signe sous la plume noire rejoint ainsi la parole originelle et l’homme total cosmique peut chanter et louer en accord avec le souffle du monde :

« Je suis unifié, bien que divisé
mon âme est unifiée
ma vue est unifiée
mon écoute est unifiée
ma respiration est unifiée
à l’intérieur comme à l’extérieur.
Mon souffle continu est unifié.
Unifié, bien que divisé, je sois
dans l’entité de mon moi
 ».

AV, XIX, 51


[1] Bahvrichâ Upanishad, voir texte dans Sept Upanishads par Jean Varenne, Points, Collection Sagesses, Seuil 1981, p. 131.

[2] Raymond Panikkar The Vedic experience Motilal Banarsidsas, 1994 p. 58. id. Idem., p.245(AV,XIX, 52).
(Les Traductions sont faites par nous)

[3] Id. Ibid., p. 245 (AV, XIX, 52).
(Les traductions sont faites par nous)




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