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IL MANQUAIT A L’AFRIQUE DE SE FAIRE ENTENDRE
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Alain DAMIANI

IL MANQUAIT A L’AFRIQUE DE SE FAIRE ENTENDRE [1]

Plutôt que les adresses habituelles aux invités qui marquent ce genre de réunion - un vernissage est toujours un peu mondain -, j’ai envie de vous lancer la phrase par laquelle Jean-Pierre Rosnay ouvrait à la radio son émission, et de vous dire : "Amis de la poésie, bonsoir !". Car c’est bien à un rendez-vous avec la poésie que nous vous avons conviés.
A la question que je lui posais en 1975 de savoir laquelle de ses deux oeuvres - la poétique et la politique - il préférait, et laquelle, s’il ne devait se consacrer qu’à une seule, il choisirait, Léopold Sédar Senghor m’avait répondu sans hésiter : "Bien sûr, la poésie".
C’était net. Il faisait alors les deux. On venait de publier le premier recueil de tous ses poèmes, mais il était, depuis quinze ans, et allait l’être encore cinq ans, le premier Président de la jeune République du Sénégal. Sa réélection, en 1978, avait confirmé son mandat, que confirmerait une troisième élection à la magistrature suprême. Vingt ans à la tête de l’Etat, avec autant de prudence que d’audace, la démocratie choisie comme seul mode de gouvernement concevable mais dans le respect des caractéristiques africaines les plus profondes de la vie sénégalaise.
Et ce pouvoir, il l’abandonne à un moment où nul ne le lui dispute, après y avoir préparé celui qu’il juge le plus digne d’en assumer l’écrasante responsabilité, l’actuel président Abdou Diouf.
A la question qui me fut posée ici par le Frère Nicolas Capelle de savoir "Pourquoi SENGHOR ?" J’ai d’abord eu envie de répondre "parce que". La longue fréquentation de l’oeuvre de Senghor, mes quelques rencontres ou échanges épistolaires avec lui en avaient fait l’ami lointain mais le plus fidèle, de ces connivences dans le secret des choses et des êtres qui s’accommodent du silence des signes partagés. Mais il me fut le plus facile d’exprimer d’un jet de plume les quelques raisons fondamentales que le Frère Nicolas Capelle vient de rappeler, qui font de Léopold Sédar Senghor notre ami et qui justifient cet instant.
J’ai eu l’occasion de participer aux deux colloques organisés en l’honneur du 90ème anniversaire de Senghor, le premier à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, en Octobre dernier, le second à Paris, dans le cadre de l’Unesco.
Des dizaines de communications, plus savantes les unes que les autres, éclairaient toutes une certaine facette de Senghor. Forcément fragmentaires, il faudrait non pas juxtaposer mais mêler le plus intimement, c’est-à-dire brasser jusqu’à les confondre, tous ces aspects, non pas contradictoires mais complémentaires, de la personne et de l’oeuvre de Senghor ;
Et c’est cela, avant tout, qui nous importe. Notre milieu d’éducateurs chrétiens est en effet dévolu à ces êtres irréductibles que sont les enfants et les adolescents, qui exigent, pour naître à eux-mêmes, et croître et grandir jusqu’à prendre leur taille d’homme, que soient voulue, respectée et aimée l’intégralité de leurs composantes.
La pédagogie qui s’aide de techniques, qui s’étudie, se commente, qui s’évalue et s’apprécie, est avant tout un art. Il y faut autant de sensibilité que de rigueur. Autant de raison que de coeur, autant de traitement particulier de chacun que d’élans fédérateurs, chaque élève traversé par l’exhaussement de la connaissance, de la morale, de l’idéal.
Si le maître est savant, il est aussi poète. Senghor n’a jamais conçu autrement son rôle et le pouvoir ne fut jamais pour lui autre chose que l’occasion d’exercer ce talent, double, mais mêlé, que trop facilement nos esprits trop analytiques séparent. On a ainsi voulu voir une contradiction entre le chef d’Etat et le poète quand ces deux fonctions nécessaires n’en finissaient jamais de se répondre, de se lier, de se liguer pour traverser les résistances, les pesanteurs et sans les trahir, les entraîner à l’au-delà d’elles-mêmes vers le bien commun. Et ce devrait toujours être cela, gouverner...

Il y faut une unité d’être peu commune, une capacité invincible à ne jamais cesser de tenir compte de tous les éléments qui composent une réalité. Le haut, le bas, l’ombre et la lumière, hier et demain comme la chambre d’écho au sein de laquelle les sons, le discours ou le chant ne sont pas qu’expression pulsionnelle, cri de l’instant, intérêt de l’instant, mais la voix profonde nourrie à la source même de l’être et déjà annonciatrice du déversement d’alluvions à l’embouchure.
Les Espagnols ont donné au monde le mot "Cante Jondo" dont la note est autant plainte qu’élan joyeux. Le cante jondo c’est le chant profond dans lequel se mêlent dans la voix espagnole tous les accents des mondes européen et arabe. C’est le non-choix, l’intégralité de l’être assumée dans l’expression vibrante de tout ce qui le compose.
Ce chant profond, c’est tout autant ce blues et ce Negro Spiritual qui charrient dans le fleuve de la langue américaine la totalité des origines africaines. Senghor est celui qui aura su le mieux incarner, exprimer et expliquer cette alchimie indispensable où les éléments constitutifs s’ordonnent par la seule transcendance de l’émotion et du vouloir.
C’est Steiner qui, écrivant au sujet de l’enfer de Treblinka, faisait dire à l’un de ses personnages : "De deux solutions, je choisis toujours la troisième", la troisième voie, toujours, c’est-à-dire l’invention qui transmute les contradictions et forge ces "Grandes Communications" si chères à Aimé Césaire, lesquelles peuvent seules aboutir à la grande réconciliation voulue par Dieu entre toutes les figures si différentes de sa création.


La double vocation du jeune Senghor, son hésitation à devenir prêtre ou professeur, c’était trop tôt, une détermination impossible. Quelque chose de plus fort, de plus décisif germinait en lui dont il n’aurait pas su déjà décider. Il lui fallait vivre, se heurter à lui-même et aux autres et au monde pour qu’en lui un destin s’accomplît.
Cette résistance à emprunter trop tôt une voie identitaire, c’est à son enfance qu’il la doit, et c’est tout ce que cette exposition aurait voulu montrer.
L’exposition ne commence pas par le "Royaume d’Enfance" par souci de chronologie mais parce que Senghor lui-même y a toujours reconnu le secret de son existence. Et cela, nous tous ici le savons bien : qu’il n’est pas d’autre secret décisif que ces premières années, cette enfance de l’être comme une propédeutique, toute la vie passée à tenter de se ressembler, à devenir ce que l’on était déjà, si tôt, sans le savoir. A chacun son berceau, bien ou mal, il est la conque, la matrice. Ce fut pour Senghor le monde sérère de Joal et de Djilor, le royaume à la fois unitaire et composite, la poussière rouge de la latérite ponctuée de baobabs et de roniers, mais aussi la double ouverture du fleuve Sine et de l’Atlantique, c’est-à-dire les troupeaux et la pêche, les greniers à mil, les pirogues et les filets.
Et déjà le côtoiement subtil de la tradition toujours vivante, faite de rapports fondés sur les coutumes ancestrales, et de la structure administrative imposée par la colonisation française. Et le côtoiement plus subtil encore des langues sérère, wolof et du français. Et celui, encore, des religions, Senghor catholique au milieu de survivances animistes dans un pays à majorité musulmane.
Tant et tant de constituants divers que le jeune Senghor aurait pu résoudre l’équation apparemment insoluble par un choix radical, une tentation que nous connaissons tous de devenir tout à fait ceci ou cela, au détriment du reste, ces trahisons si fréquentes du monde que l’on dit adulte...
L’autre est là : c’est le blanc, c’est l’Européen, c’est le Français omniprésent, omnipotent mais qui, fort de ses seuls placages, fort de son administration, fort surtout d’une raison qui a raison de tout, ignore le plus souvent ces nuits cérémoniales, ces joutes de verbe, ces élans poétiques des griots, cette tradition orale qui rend si essentiel le mot de l’un à l’autre, chargé de réalité et crépitant de signes.
Senghor, bon élève des bons pères, ne cessera pas d’être bon élève mais qu’est-ce que donc le bon élève : celui qui s’assimile au maître ou celui qui grâce au maître rejoint son essence propre et l’accomplit ?
Affaire de génie, c’est-à-dire le premier talent d’être.
Senghor aurait pu devenir l’un de ces Africains moulés dans le monde blanc et n’aspirant plus qu’à y appartenir.
Dakar puis Paris, des études qui lui valent de franchir tous les degrés d’instruction de notre système, auraient pu faire de lui (et il le fut brièvement) un Français de plus.
Mais de la même manière qu’un Camus pauvre résiste à la tentation du fonctionnariat parce qu’il se sent appelé à plus qu’une fonction, Senghor saura traverser toutes ces réussites pour n’en retenir que ce qui le complète, l’enrichit, l’instrumentalise.
Son "Royaume d’enfance" lui suffit. Il est né, une fois pour toutes. Ne lui restera plus qu’à devenir tout ce qu’incluait sa naissance.


Alors le français cesse d’être pour lui la langue du colonisateur pour devenir la langue même de sa libération. Il prend à l’autre ce que l’autre a d’unique et qu’il n’aurait jamais connu sans lui. Toute sa vie, Senghor a voué à la langue française une admiration sans bornes, et ne cessera jamais de s’en approprier les secrets, non pour mieux accéder à l’identité française, mais pour mieux accéder à son identité propre.
Ce sera ce que l’on sait généralement le mieux de Senghor, son invention, avec Césaire, Damas et quelques autres, de la Négritude. Cette Négritude n’est rien d’autre que la revendication d’une identité propre, c’est-à-dire d’une culture, d’une manière spécifique d’envisager la création, d’établir selon la si belle définition d’André Siegfried, des rapports originaux avec soi-même, avec les autres et avec le monde. Ce mot "Nègre" qui avait désigné les plus de dix millions d’esclaves transportés, Senghor et Césaire vont le retourner, en montrer l’envers lumineux, et le brandir comme une bannière.
Mais il ne suffit pas de revendiquer une Culture ou une identité pour les légitimer ou les imposer. Le respect se force.
Alors il lui faudra sans cesse remettre le métier sur l’ouvrage, c’est-à-dire faire oeuvre, ne pas cesser de maintenir en lui, de la manière la plus active, ces ferments culturels proprement africains, enracinés au plus profond de la réalité physique et de la tradition et les traduire, encore et encore, et toujours, par une voix audible de tous.
L’Afrique, jusque-là, n’était qu’une réalité ressentie comme très forte main non émergée. L’Européen se sentait submergé ou séduit. Il sentait la force des éléments, l’obligation de les combattre sous peine de n’être plus rien. De la même manière qu’il manqua longtemps au quartz de faire entendre sa pulsion qui aujourd’hui dicte l’heure à nos montres, il manquait à l’Afrique de se faire connaître, et pour cela de ne pas se contenter d’être mais de se dire.
C’est le rôle irremplaçable que remplirent les intellectuels et les artistes africains. Ce fut le rôle prépondérant de Césaire, de René Maran, ou de Damas aux Antilles ; celui de Richard Wright, de Chester Himes ou de Langston Hugues aux Etats-Unis ; le rôle de Senghor, d’Amadou Hampaté Bâ, de Cheikh Hamidou Kane ou du prix Nobel Wole Soyinka en Afrique.
C’est cela Senghor, avant tout : une voix. La poésie comme le canal le plus humain avec le chant - mais la poésie est chant ou n’est rien - pour exprimer au travers du prisme de la Négritude toute la gamme des sentiments humains.
Notre époque mercantile en était venue à se méfier des états d’âme, mais qu’est-ce que l’Amour qui ne se dit pas ?
Nous vient d’Afrique, en ces temps de survol planétaire de réalités liquéfiées par le virtuel ou asservies aux seuls intérêts mercantiles, le rappel à l’ordre du langage vrai, c’est-à-dire l’expression poétique que connaissent tous les élans d’Amour.
C’est avec cette voix africaine s’exprimant dans notre langue sans sacrifier à son essence propre que Senghor a pu nous aider à re-considérer l’Afrique, à ré-envisager les termes de l’Echange, à relancer le dialogue des cultures enkysté dans sa collusion avec l’esprit de domination, à relancer le grand jeu éternel des civilisations dont nous devrons, sous peine de mort, nous soucier de leurs vitalités particulières si nous voulons un jour accéder tous ensemble à cette fraternité que Léopold Sédar Senghor, comme Teilhard de Chardin, nomme si justement la civilisation de l’Universel.

Paris, le 4 Février 1997


[1] Allocution prononcée lors du vernissage de l’Exposition Léopold Sédar Senghor - Maison de la Salle - Frères des Ecoles Chrétiennes 78, rue de Sèvres, Paris.




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