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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Philippe DECRAENE [1]

Quitte à paraître iconoclaste, c’est à un texte et à un auteur peu connus que je ferai appel pour donner une première définition de la négritude. Certes, je reviendrai très rapidement, soyez rassurés, aux écrits du « poète-Président » sénégalais lui-même, notamment ceux qui ont été publiés aux éditions du Seuil dans les irremplaçables volumes dénommés Liberté, numérotés de 1 à 6, et, aux nombreux articles de Léopold Sédar Senghor lui-même, ou consacrés à Léopold Sédar Senghor publiés dans la remarquable revue sénégalaise Ethiopiques qu’animèrent, au cours de la décennie soixante-dix, le premier ministre Habib Thiam et Jean-Pierre Biondi, qui fut pendant plusieurs années conseiller culturel du Président Senghor. J’évoquerai aussi, à l’occasion, les poèmes du chantre de la négritude.
C’est à Hugues Jean de Dianoux, diplomate, membre de l’Académie des sciences d’Outre-Mer - nous n’aurons rien à redire à cela, n’est-ce pas, Monsieur le Professeur Edmond Jouve, cher Confrère et Ami, ni vous, ni -moi-même- que je passe la parole. Dans la préface de Cant de la Negritudo (veuillez, je vous prie, excuser la prononciation) la traduction provençale d’oeuvres maîtresses de Senghor, traduction qu’il a lui-même assumée, Hugues Jean de Dianoux écrit : « ...la négritude, c’est-à-dire le rythme vital, l’art spontané, le sens communiel, la culture transcendant les formulations, bref l’effervescence multiple émanant du tréfonds du continent noir, peuplé de millions d’êtres dont la voix n’était pas entendue avant que Léopold Sédar Senghor la fasse resurgir, et puissante, pour qu’elle participe à la symphonie universelle ».
« Logophore -porteur de verbe-, héraut de l’Afrique, de l’action, bercé en l’éveil de son enfance par les chants alternés des poétesses sérères avant que d’être aussi nourri du suc des lettres classiques, grecques et latines, donc méditerranéennes, Léopold Sédar Senghor a su retrouver les sources de l’inspiration de son peuple, opérer une fusion génératrice entre tradition et visions d’avenir : c’est un montreur de voie.
Son audience est très large, et cela non seulement en Afrique et dans les pays francophones dont il a splendidement ciselé la commune langue de culture en l’adornant de termes nouveaux provenant des parlers de son terroir ancestral. Des poèmes et nombre de pages substantielles de Léopold Sédar Senghor ont déjà été traduits en maints pays, dans des langues latines (italien, espagnol, portugais, roumain) ou dans d’autres, notamment méditerranéennes (arabe, grec, hébreu, serbo-croate), mais aussi en allemand, en anglais, en danois, en polonais, en russe, en suédois, en tchèque mais également en coréen et en japonais.
Que la Provence ne soit donc point absente dans cette émulation traductrice qui tresse une couronne de fleurs multiples et de rameaux d’olivier au Poète-Président, incarnation du « Roi-philosophe » dont Platon décrivait l’image idéale !...
 » [2].
Et puis, permettez, en toute immodestie, à l’auteur de se citer lui-même -horresco referens, Léopold Sédar Senghor me pardonnera cette citation latine. Après avoir déjà lu, écouté, fréquenté également depuis 1955 -j’étais alors étudiant- le parlementaire français Léopold Sédar Senghor, qui devint ministre-conseiller du général de Gaulle, alors Président de la République, Président de la Communauté, je qualifiais moi-même, en 1959, la négritude d’expression littéraire du panafricanisme, rendant, dans ces circonstances, hommage à l’extraordinaire Société Africaine de Culture du Sénégalais Alioune Diop : « L’importance de manifestations telles que le Premier congrès des écrivains et artistes noirs de 1956, ou celle de la Société Africaine de Culture, qui en est l’émanation directe est essentielle. En effet, c’est par le canal de telles manifestations, par l’intermédiaire de tels organismes que s’affirme la notion de « négritude », laquelle éclaire les notions d’indépendance et de panafricanisme ».
« Le mot de « négritude » fut lancé au cours des années 1933-1935 par MM. Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. Comme l’indépendance est le refus de l’assimilation politique et d’abord une négation, la négritude est le refus de l’assimilation culturelle. Sorte de refus de l’Occident, la « négritude » est une affirmation de l’Afrique. Ensemble des valeurs culturelles africaines, elle constitue un des événements qui donnent force à la volonté d’affirmation de la personnalité politique de l’Afrique. Et les leaders africains en ont généralement une conception extrêmement dynamique que M. Senghor -j’en viens à lui- a synthétisée en ces termes, évoquant ses premières années de vie étudiante à Paris : « Nous ne pouvions plus retourner à la situation d’antan, à la négritude des sources. Nous ne vivions pas sous les Askias du Songhoï, ni même sous Chaka le Zoulou. Nous étions des étudiants de Paris et du XXème siècle dont une des réalités est certes l’éveil des consciences nationales, mais dont une autre, plus réelle encore, est l’indépendance des peuples et des continents. Pour être vraiment nous-mêmes, il nous fallait incarner la culture négro-africaine dans les réalités du XXème siècle. Pour que notre négritude fût au lieu d’une pièce de musée, l’instrument efficace d’une libération, il nous fallait la débarrasser de ses scories, de son pittoresque, et l’insérer dans le mouvement solidaire du monde contemporain » [3]. Mais, il est vrai aussi que l’on pourrait écrire que le panafricanisme constitue une des formes d’expression politique de la négritude.
La négritude n’est, en tous cas, pas une et indivisible . Plus exactement elle ne relève point de la seule littérature, mais aussi de l’action politique. Léopold Sédar Senghor désapprouverait d’autant moins cette affirmation qu’il n’a, j’en suis convaincu, car tous ses actes en témoignent, jamais dissocié son oeuvre littéraire de sa vie d’homme politique. C’est d’ailleurs en fonctions des réalités politiques africaines de la décennie cinquante qu’il invitait en Juillet 1958 à Cotonou ses compagnons de route du Parti du regroupement africain à transcender, en les repensant, les notions d’indépendance et de négritude. C’est au cours de ces assises de Cotonou que, dépassant la pensée de Léopold Sédar Senghor, zélateur, on le sait, d’un simple « Commonwealth à la française », les militants du PRA lancèrent les mots d’ordre d’« indépendance immédiate » et d’« unité africaine ». Pour sa part, en présentant, le rapport sur la doctrine du parti, Léopold Sédar Senghor s’était placée dans le sillon tracé avec Présence Africaine et la Société Africaine de Culture, notamment lorsqu’il déclarait « La création du Parti du Regroupement Africain, c’est l’évidence, est un acte de foi en l’Afrique Noire. Quand nous disons « Afrique Noire », nous n’oublions ni les Antilles, ni les îles du Pacifique, encore moins Madagascar, tous territoires auxquels nous sommes liés par notre situation de colonisés, sinon par les liens du sang » [4].
Puisque j’évoque la décolonisation, lisons Senghor lorsqu’il parle, à son sujet, des apports de la négritude : « C’est grâce à ces vertus de la Négritude que la décolonisation s’est faite sans trop de sang ni de haine au sud du Sahara, qu’une coopération positive, fondée sur « le dialogue et la réciprocité des services », s’y est instauré entre anciens colonisateurs et anciens colonisés, qu’un esprit nouveau a soufflé à l’ONU, où le non et le coup de poing sur la table ne sont plus signes de force » [5].
Mais, me direz-vous, n’avez-vous pas oublié l’essentiel, au moins sur le plan de l’histoire : à qui attribuer la paternité du mot lui-même ? Beaucoup d’entre vous seront sans doute surpris, comme je le fus moi-même en son temps. En effet, et mes propos, ou plutôt ceux de Léopold Sédar Senghor lui-même, rendent une singulière sonorité en cette année du quatre-vingtième anniversaire du poète, dramaturge et écrivain martiniquais, le député Aimé Césaire. Qu’on en juge plutôt sur pièces, alors que je cite cet extrait de la communication faite à Dakar, le 12 Avril 1971, par Léopold Sédar Senghor, à l’ouverture d’un colloque sur la Négritude : « Le terme de Négritude est souvent contesté comme mot avant de l’être comme concept. Et l’on a proposé de lui substituer d’autres mots : mélanité, africanité. On pourrait continuer. Et pourquoi pas éthiopité ou éthiopianité ? Je suis d’autant plus libre de défendre le terme qu’il a été inventé, non par moi, comme on le dit souvent à tort, mais par Aimé Césaire ».
« Il y a, tout d’abord, que Césaire a forgé le mot suivant les règles les plus orthodoxes du français. Je vous renvoie à la grammaire française de Maurice Grévisse, intitulée Le bon usage et aux deux études que l’Université de Strasbourg a consacrées aux suffixes en -ité (du latin -itas) et en -itude (du latin -itudo). Etudes que m’a communiquées mon ami, le professeur Robert Schilling. Ces deux suffixes, employés avec la même signification dès le bas latin, servent, aujourd’hui, à former des mots abstraits tirés d’adjectifs. Il expriment la situation ou l’état, la qualité ou le défaut, et la manière de les exprimer. C’est ainsi que le Petit Robert définit le mot latinité : « Manière d’écrire ou de parler latin. Caractère latin ; (1835) le monde latin, la civilisation latine. L’esprit de la latinité ». Sur ce modèle, on pourrait aussi bien définir la Négritude : « Manière de s’exprimer du Nègre. Caractère nègre. Le monde nègre, la civilisation nègre ». Non pas fondateurs, mais premiers défenseurs de la Négritude en France, Césaire, Damas [6] et moi n’avons jamais dit autre chose [7] ».
Et l’auteur de ces propos de poursuivre : « on trouve le mot négritude, en latin, chez Pline. Il y a un sens concret et signifie : « le fait d’être noir, la couleur noire, la noirceur ». Et le mot négritude existe en anglais avec le même sens - si l’on en croit le dictionnaire anglais-français Harrap’s. On remarquera, cependant, qu’ici et là, le sens est resté très concret ? L’originalité du mot français est d’être passé du concret à l’abstrait : du matériel au spirituel ».
Pour revenir donc à la négritude, Césaire la définit ainsi : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture » [8].
Objectivement, précise Senghor, « La négritude est un fait : une culture ». Et, « Subjectivement, la Négritude, c’est l’acceptation de ce fait de civilisation et sa projection, en prospective, dans l’histoire à continuer, dans la civilisation nègre à faire renaître et accomplir. C’est, en somme, la tâche que se sont fixée les militants de la Négritude : assumer les valeurs de civilisation du monde noire, les actualiser et féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les autres, apportant ainsi la contribution des Nègres nouveaux à la Civilisation de l’Universel  » [9].
Mais, venons en à l’homme qui nous préoccupe. Revenons à lui, en l’écoutant évoquer l’une des figures de proue du mouvement panafricain, l’haïtien Jean-Price Mars, diplomate brillant, longtemps ambassadeur de la République d’Haïti à Paris, où j’eus le privilège de le rencontrer maintes fois avant de le saluer à Pétionville où il se retira et mourut largement nonagénaire. De Ainsi parla l’oncle, ouvrage ethnographique publié en France en 1928 par Jean Price-Mars, Léopold Sédar Senghor affirme : « il est des noms qui sonnent comme un manifeste... Tel me fut révélé le nom du Dr Jean Price-Mars lorsque je l’entendis pour la première fois. Etudiant en Sorbonne, j’avais commencé de réfléchir au problème d’une renaissance culturelle en Afrique Noire, et je me cherchais -nous nous cherchions- un parrainage qui pût garantir le succès de l’entreprise. Au bout de ma quête, je devais trouver Alain Locke et Jean Price-Mars. Et je lus Ainsi parla l’oncle... d’un trait comme on boit l’eau de la citerne, au soir, après une longue étape dans le désert ». Et évoquant, le 15 Octobre 1956, le quatre vingtième anniversaire de Jean Price-Mars, son aîné, maître et ami, Senghor de noter : « Par quoi le 15 octobre 1956 sera le quatre-vingtième anniversaire de la négritude » [10].
Bien que décrivant les richesses de la terre natale, M. Price-Mars a une vision panafricaine du monde. Et c’est en fait les trésors de la négritude qu’il invite ses lecteurs à découvrir. Reniant l’assimilation, mettant en relief avec lucidité l’apport distinctif des cultures nègre et européenne à la civilisation mondiale, il fait la synthèse de cette dernière.
En introduction de Liberté 5, ouvrage sous-titré « le dialogue des cultures », on peut lire sous une plume anonyme : « le dialogue est l’un des instruments de la civilisation de l’universel, dont la négritude n’est qu’un aspect : le premier et dernier en même temps... » [11]. Précisément intitulé De la négritude ; c’est le discours prononcé le 17 Janvier 1969 à l’Université Lovanium de Kinshasa qui, je pense, devrait nous paraître le mieux circonscrire cette « raison d’être », selon les propres paroles du « poète président », les contours de la négritude, partiellement héritière de la Négro-renascence des négro-américains : Langston Hughes, Claude Mac Kay et autres Countee Cullen. Et Léopold Sédar Senghor de préciser : « La négritude peut être définie sous un double aspect : objectif et subjectif. La négritude, c’était, traditionnellement, pour les savants, pour les ethnologues, ce que Maurice Delafosse appelait l’âme noire », et Léo Frobenius, la « civilisation africaine » ou, pour employer son vocabulaire, la « civilisation éthiopienne ». Donc, objectivement, la Négritude, c’est une certaine vision du monde et une certaine manière concrète de vivre ce monde. C’est, comme le disent les Allemands, une Weltanschauung, un Da-sein, très précisément, un Neger-sein, c’est-à-dire un « être nègre ». C’est cette Négritude qui sera, aujourd’hui, l’objet de mon propos.
« Mais, il y a une autre négritude, celle dont, pendant les années 1931-1935, nous formions le projet au Quartier latin. Celle-ci est projet et action. Elle est projet dans la mesure où nous voulons nous fonder sur la Négritude traditionnelle pour apporter cette contribution à la Civilisation de l’Universel. Elle est action dans la mesure où nous réalisons concrètement notre projet dans tous les domaines, singulièrement, dans les domaines de la littérature et des arts » [12].
En réalité, entre africains francophones et africains anglophones comme nous avons pris l’habitude de dire, ou entre « anglais » et « français » comme disent, de façon très significative, nos amis africains eux-mêmes, se développe, depuis bientôt un demi-siècle, une polémique lourde d’arrière-pensées politiques. Ce fut un fait, et un paradoxe, pour ne pas dire une forfaiture, que le bouillant dictateur Kwame Nkrumah ne voyait rien à redire de sa situation de Conseiller de la Reine de Grande-Bretagne, ne pensant pas que cela pût nuire à la vigueur de son nationalisme combatif, alors qu’en Léopold Sédar Senghor, ministre-conseiller du général de Gaulle, il voyait, en revanche, un être éminemment suspect, nécessairement complice d’un néocolonialisme culturel, politique et économique aux appétits illimités.
Cette mauvaise querelle franco-britannique -une de plus par africains interposés- a toujours amusé Léopold Sédar Senghor plus qu’elle ne l’irritait. Il juge ainsi les anglophophones : « Leur réaction a été résumée par Wole Soyinka dans sa remarque, souvent citée, que le tigre ne se pavane pas ça et là en criant sa « tigritude » et qu’alors, il n’y a aucune raison, pour le nègre, de proclamer sa « négritude » : the tiger does not stalk about crying his tigritude ». En résumé, certains de nos confrères nigérians et ghanéens -pas tous, heureusement- nous reprochent de nous servir du concept de négritude pour leur imposer un impérialisme culturel français. Plus précisément, ils reprochent, à la civilisation française, à travers nos personnes, « sa manie de l’abstraction : de la thématisation ». Selon eux, nous nous contenterions de proclamer la négritude dans nos oeuvres, sans réaliser des oeuvres réellement nègres » [13].
Car il est évident que, vis à vis de toute autre forme de culture, et plus encore vis à vis de la culture africaine anglophone, la négritude est fille de l’ouverture et du dialogue. Qu’on en juge plutôt, en lisant encore le poète-président lui-même : « Pour nous, nous ne voyons pas, dans la littérature négro-africaine de langue anglaise, une concurrente, mais une soeur : un domaine supplémentaire de la Négritude. Ce sera là notre dernière réponse à nos confrères anglophones. Même s’ils ont subi les influences de la littérature anglaise -et c’était naturel-, ils y ont réagi, en Nègres, comme nous avons essayé de le faire à l’influence française. C’est là l’essentiel. Notre réponse définitive est donc que, loin de vitupérer la littérature négro-africaine de langue anglaise, nous allons l’enseigner dans nos universités, du moins à l’université de Dakar » [14].
Au demeurant, pendant largement un demi-siècle, Léopold Sédar Senghor a eu toute latitude de s’exprimer sur la complémentarité de la négritude avec la germanité, avec la latinité, avec la lusitanité, avec l’arabité, avec la berberité. Migrant inlassable, allant d’un cenacle politique à l’autre, voyageant d’université en université, parcourant le monde entier, il a constamment souligné que le métissage entre la négritude et les autres cultures constituait un exceptionnel enrichissement.
Ainsi, le Président Senghor, ouvrant personnellement, en Janvier 1976, à Dakar, le colloque sur l’Afrique Noire et le Monde méditerranéen dans l’Antiquité, affirmait : « Ce sont des Négroïdes, au dire des préhistoriens anthropologues, qui mêlés aux hommes de la race blanche, de Cro-Magnon et, à un moindre degré, à ceux de la race jaune, de Chancelade, auraient abouti à l’Homo méditerraneus : au dolichocéphale brun à face longue et de taille moyenne... » [15].
Au dîner annuel du Pen Club des écrivains américains, Léopold Sédar Senghor, traitant de "Négritude et américanisme", déclarait encore, le 27 Avril 1975 : « Oui, les Noirs sont ici pour témoigner et pour créer : pour aider, eux aussi, à faire une Amérique plus américaine parce que plus humaine. Personne ne l’a fait mieux que Langston Hugues, le plus américain des poètes négro-américains. Et le plus universel : I, too, I am america, I am the darker brother, I too, sing America » [16].
Un compatriote de l’ancien président Senghor, Makhily Gassama, prenant la parole à Florence en décembre 1979 à la Faculté des Sciences Politiques indiquait, dans une ligne purement senghorienne : « La Négritude, c’est donc, d’abord, l’enracinement dans nos valeurs sociales, culturelles, voire spirituelles. Je devine les objections ! Ne serait-ce pas de l’autarcie culturelle ?
Toute autarcie culturelle est mortelle. Oublions-nous déjà que l’autre phase de la Négritude est l’ouverture à l’Autre ? Léopold Sédar Senghor, le théoricien de la Négritude, en est parfaitement conscient. N’est-ce pas lui qui écrivait... Il y a aussi, il y a que seules m’intéressent les civilisations qui consomment à la mienne - à la Négritude - ou lui sont fortement étrangères. J’ai toujours eu besoin de m’enraciner dans mon identité ou de m’accompagner par complémentarité. Il en est ainsi des Nègres en général.
En fait aucun peuple ne peut tenter de vivre, en ce XXème siècle finissant, dans l’autarcie culturelle. L’ouverture est un phénomène inéluctable - inéluctable comme les lois de la Nature. Et l’enracinement, quant à lui, dépend exclusivement de l’expression délibérée de la volonté... » [17].
Je passe la parole à un autre compatriote de l’ancien président Senghor, Monsieur Amadou Seck, enseignant à Paris, qui vient de participer à un ouvrage collectif, intitulé Droits de l’homme et pensée politique du tiers-monde. Pour M. Seck, qui ne manie pas spécialement la litote, je le cite : « Les deux personnages auxquels Léopold Sédar Senghor ressemble le plus dans l’histoire institutionnelle sont Pierre le Grand de Russie et Ghezo, roi du Dahomey. Comme eux, il est un bâtisseur de l’Etat-Nation, un réformateur. L’originalité de sa pensée politique est d’avoir tenté de réconcilier la tradition (identité culturelle) et la modernité (conscience nationale) dans une synthèse supérieure, « une symbiose » selon ses propres termes, pour déboucher sur la civilisation de l’Universel : négritude et universalité des droits de l’homme » [18]. Qualifiant la négritude d’« idéologie nationale » (sic), M. Seck en arrive pourtant aux propos de l’homme qui retient ici toute notre attention, tels qu’ils sont rapportés dans Ce que je crois [19]. Ces propos, je les retiens notamment parce qu’ils se rapportent à la Francophonie qui, à nous tous ici réunis, est particulièrement chère : « La fin de l’ouvrage Ce que je crois insiste particulièrement sur l’apport culturel de l’Afrique, berceau de l’Humanité et son influence en Europe dans le domaine des arts plastiques (cubisme), de la musique (blues, jazz), de la danse (Maurice Béjart) depuis la révolution culturelle de 1888. Influence qui ira grandissante au niveau du métissage culturelle et biologique, en ce début du XXIème siècle.
La francophonie comme la Négritude contribuent à favoriser cet échange. Senghor indique : "Si je sui entré à l’Académie française, c’était pour y faire entrer, en même temps et en convivialité, la Négritude à côté de la francophonie... Je crois, d’abord et par dessus tout, à la culture négro-africaine, c’est-à-dire à la Négritude, à son expression dans la poésie et dans les arts. Je crois également pour l’avenir à la francophonie, plus exactement à la francité, mais intégrée dans la latinité, et par delà, dans une civilisation de l’Universel, où la Négritude a déjà commencé de jouer son rôle, primordial » [20].
Mais, à tout seigneur, tout honneur, cher Maître, nous vous écoutons, à vous le dernier mot, Léopold Sédar Senghor : « Ma Négritude point n’est sommeil de la Race, mais soleil de l’âme, ma négritude vue et vie. Ma négritude est truelle à la main, est lance au poing Recade. Il n’est question de boire, de manger l’instant qui passe ».

« Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap Vert !
Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants.
Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la parole
 » ! [21].


[1] Professeur des Universités. Professeur à l’Institut des langues Nationales et Civilisations Orientales (INALCO). Directeur du centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Modernes (CHEAM). Ancien éditorialiste du journal Le Monde

[2] L’Astrado, 2 rue Vicent Allègre, 83000 Toulon, 1980, pages 12 et 14.

[3] Philippe Decraene, Panafricanisme, n° 847 de la collection « Que sais-je », PUF, Paris 1959, pp. 29 et 30.

[4] Ibidem, pp. 55 et 56

[5] « La négritude est un humanisme du XXème siècle », conférence faite à l’Université de Beyrouth le 19 mai 1966, Liberté 5, p. 75.

[6] Léon-Gontran Damas, brillant poète (Pigments) Cayenne 1912 - Washington 1978, excellent essayiste, ami de Robert Desnos, Damas est, avec Senghor et Césaire, une des figures de proue de la Négritude.

[7] « Problématique de la négritude », communication faite à l’ouverture du colloque de Dakar d’avril 1971 sur la Négritude, Liberté 3, p. 269.

[8] Ibidem, p. 270

[9] Ibidem, p. 270.

[10] Le Panafricanisme, opus cité, p. 17

[11] Liberté 5, le Dialogue des cultures, le Seuil, Paris, 1993, p. 7

[12] Ibidem, p. 17

[13] Ibidem, p. 14

[14] Ibidem, p. 16

[15] Ethiopiques, n° 6 d’avril 1976, p. 46

[16] Ethiopiques, n° 4 d’octobre 1975, p. 63

[17] Ethiopiques, n° 22 d’avril 1980, p 11

[18] Amadou Seck, Léopold Sédar Senghor : Droits de l’homme, identité culturelle et civilisation de l’universel, page 1

[19] Editions Grasset, Paris 1988

[20] Amadou Seck, opus cité, p. 32 et 33

[21] Léopold Sédar Senghor, Elégies des alizés




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