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LECTEUR DE « FEMME NOIRE »
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Ethiopiques n°69.
Hommage à L. S. Senghor
2ème semestre 2002

Auteur : Theophile OBENGA [1]

Ce qui suit est un témoignage, au sens exact du terme : dire ce qu’on a vu de ses yeux, le dire en vérité, avec foi, pour avoir sur ce qui demeure comme vestige mémoriel et trace historique. Dire est par conséquent, ici, un récit, une parole au sujet d’un fait devenu silence lointain dans le temps vécu, mais parole toujours à dire, en racontant ce qui fut à tel lieu et à telle date, et qui reste mémorable.
L’événement fut capital, assez exceptionnel, en effet, ce certain matin, à l’Ile Maurice - la Clé de l’océan Indien - le soleil déjà scintillant sur la mer calme. Quelle lumière gaie !
Brusquement, on frappe à la porte de ma chambre, avec insistance. Est-ce encore cette affaire du Polisario qui a empoissonné toute la journée d’hier, Bouteflika arguant avec la Délégation du Maroc sur la morphologie physique des militants du mouvement indépendantiste : anthropométrie si peu différente de celle d’autres groupes arabes ?


- Qui est donc là ?
- Je viens de la part du Président. Il veut vous voir maintenant.
- Quel Président ? Le Président du Congo n’est pas ici, et c’est moi qui conduis la Délégation de mon pays à ce sommet de l’O.U.A. Et, puis, ne voyez-vous pas que c’est un peu tôt ? Il est 9h du matin.
- D’accord ! Mais il s’agit du Président Senghor !
- Arrêtez de plaisanter ! Il est 9h du matin, et vous prétendez que le Président Senghor veut me voir, maintenant ? De quoi parlez-vous, Monsieur ? Et qui êtes-vous ?
- Ouvrez seulement ! Je suis son garde du corps !
- Entrez ! Veuillez m’excuser ! Vous dites bien que le Président Senghor veut me voir, maintenant ? Et pourquoi ? Il faut que je sache au moins pourquoi le Président veut me voir de si bon matin !
- Je ne sais pas de quoi il s’agit. Il m’a ordonné de venir vous chercher, Monsieur le Ministre. Je suis là pour çà !
- D’accord ! Essayez au moins de deviner !
- Difficile ! J’ai vu deux personnes avec le Président, une jeune dame et un monsieur. C’est tout ce que je puis vous dire, Monsieur le Ministre.
- D’accord ! Mais je suis quelque peu troublé !

Nous sommes donc partis, le garde du corps et moi, à la villa du Président Senghor qui n’était pas si éloignée de la mienne. Le garde du corps était toujours laconique, mais serein, aimable, poli.
Le Président Senghor était assis dans un large fauteuil, habillé correct, s’efforçant de cacher sa joie de me voir. A la configuration des lieux, j’ai vite compris que les deux personnes étaient des journalistes de l’Ile Maurice, et qu’ils voulaient interviewer le Président. Mais pourquoi moi, et pas Assane Seck, le Ministre des Affaires Etrangères du Sénégal, me disais-je, intérieurement.
Je salue respectueusement le Président Senghor. Il m’invite à prendre place, avec sa grande courtoisie habituelle. Et il me dit :


- Ils veulent que je leur lise l’un de mes poèmes choisis par eux. Je tenais à ce que vous assistiez à leur enregistrement.
- Excellence, Monsieur le Président, c’est un honneur inouï pour moi !

Le Président me pose quelques questions avant l’enregistrement. Les deux journalistes n’en étaient pas moins émus.


- La mer est si calme, si lointaine et si proche. C’est une île magnifique ! C’est le pays d’Edouard Maunick, vous connaissez !
- Oui, Monsieur le Président ! J’ai croisé Edouard Maunick au siège de l’Unesco à Paris. J’ai lu presque tous ses recueils poétiques. C’est un merveilleux poète. Et les vôtres aussi Monsieur le Président !

Les deux journalistes s’affairent, inquiets, mais heureux, face au Président poète. Le poème choisi était « Femme noire » un poème qui est une louange à la Femme africaine. Je dirais plus, avec assurance : une cosmogonie, et toute cosmogonie se dit et se célèbre poétiquement, bien avant Hésiode, bien avant la Genèse biblique, en l’Egypte des Pharaons, précisément.
Je vois le Président se concentrer, ajuster ses lunettes, et me fixant comme pour vérifier ma capacité éventuelle d’écoute. D’une voix douce, distincte, claire, bien rythmée, le Président Senghor se mit à réciter, tel est le mot, son glorieux poème, si beau, si transcendant. Plotin avait raison : le sublime est divin. N’oublions pas que Plotin est né en Egypte.
Le Président Senghor avait donc récité son poème parmi les plus célèbres, d’un bout à l’autre ou, plutôt, du début à la fin, et la fin, à vrai dire, n’était encore qu’un commencement. Je veux dire qu’un poème comme celui-là n’a ni début ni fin, car il est à chaque mot, à chaque strophe, à chaque plan structurel, égal à lui-même, tout entier. Un poème est un recueillement : ce qui se déploie dans la parole dite est aussitôt renvoyé à son essence, - le Recueillement.
Senghor lisant Senghor, à l’Ile Maurice devant l’Océan, le soleil juste naissant : ce fut ma fête, ce jour-là. J’ai compris le fameux poème comme une sculpture, un tableau, un drame humain, un besoin d’éternité. C’est l’éternité qui donne et qui reprend. Les poètes, comme les peintres, savent l’importance et la valeur de cet échange avec l’éternité.
Si Senghor vit maintenant dans l’éternité de la lumière c’est qu’il a aimé et chanté l’éternité, ici-bas, avec humilité et bravoure, car les poètes sont des êtres d’une rare audace.
Merci Président Senghor ! Merci pour ta gentillesse, ta charité, ta fraternité, ton amour du partage : je n’ai pas oublié, voilà pourquoi j’ai tenu à apporter ce modeste témoignage. Merci.


[1] Department of Black Studies, San Francisco.




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