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LES ECRITURES SAINTES DANS LES ELEGIES MAJEURES DE SENGHOR
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Oumar SANKHARE

« Elégie pour Martin Luther King »

Les allusions bibliques sont constantes dans les Elégies Majeures. Il est même possible de reconstituer avec le recueil bon nombre d’événements rapportés dans l’Ancien et le Nouveau Testament.
Contentons-nous d’en relever quelques-uns pour montrer combien le Poète était imprégné des Ecritures Saints.
On notera d’emblée que les sept élégies coïncident avec le temps de la Genèse :
« Ainsi furent achevés lesNouvel auteur cieux et la terre, et toute leur armée. Dieu acheva au septième jour son oeuvre qu’il avait faite, et il se reposa au septième jour de toute son oeuvre, qu’il avait faite. Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia, parce qu’en ce jour, il se reposa de toute son oeuvre qu’il avait créée en la faisant » (Genèse II, 1-3).
De même, les Elégies Majeures constituent la dernière production poétique de Senghor qui, arrivé à l’« automne déclinant » de l’âge, pense qu’ « il ferait si bon de dormir sous les alizés ».
La création de l’homme rapportée par la Genèse est également évoquée dans l’« Elégie pour Jean-Marie » :
« Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu. Il créa l’homme et la femme ». (Genèse I, 27).
L’« Elégie pour Martin Luther King » emprunte à la Genèse le châtiment des cinq villes de Transjordanie appelées Pentapole : Sodome, Gomorrhe, Adama, Seboïm et Béla [1]. Les populations de ces cités pratiquaient l’homosexualité. Pour punir ce péché de chair, Dieu détruisit ces cités, à l’exception de Béla :
« Alors l’Eternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et Gomorrhe du souffre et du feu, de par l’Eternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes et les plantes de la terre » [2].
Ce châtiment violent explique l’expression senghorienne « terrible Dieu d’Abraham » contenue dans la troisième strophe de « L’Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor ». Le poète se souvient également de l’épreuve que l’Eternel fit subir à Abraham en lui ordonnant d’offrir en holocauste son fils Isaac :
« Après ces choses, Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : Abraham ! Et il répondit : me voici ! Dieu dit : prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai ». (Genèse XXII, 1-24).
L’échelle de Jacob, mentionnée dans l’« Elégie pour la Reine de Saba » [3], apparaît également dans la Genèse :
« Jacob eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle. Et voici, l’Eternel se tenait au-dessus d’elle et il dit : je suis l’Eternel, le Dieu d’Abraham, ton père et le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donnerai à toi et à ta postérité... Jacob donna à ce lieu le nom de Béthel » [4].
C’est dans l’Exode [5] et dans les Psaumes que sont énumérées les dix plaies de l’Egypte évoqués par l’« Elégie pour Martin Luther King ». En effet, Jahvé envoya ce châtiment à l’Egypte pour obliger le pharaon à laisser les Israélites quitter le pays :

« Des miracles qu’il accomplit en Egypte
Et des prodiges dans les campagnes de Tsoam.
Il changea leurs fleuves en sang,
Et ils ne purent en boire les eaux
Il envoya contre eux des mouches
Venimeuses qui les dévorèrent
Et des grenouilles qui les détruisirent
Il livra leurs récoltes aux sauterelles,
Le produit de leur travail aux sauterelles
Il fit périr leurs vignes par la grêle,
Et leurs sycomores par la gelée,
Il abandonna leur bétail à la grêle,
Et leurs troupeaux au feu du ciel.
Il lança contre eux son ardente colère,
La fureur, la rage et la détresse,
Une troupe de messagers de malheurs.
Il donna libre cours à sa colère,
Il ne sauva pas leur âme de la mort
Il livra leur vie à la mortalité ;
Il frappa tous les premiers-nés en Egypte,
Les prémices de la force sur les tentes de Cham
 [6] ».

Ainsi donc, ces plaies étaient constituées de catastrophes naturelles.
Quant au tabernacle que le Poète assimile à sa bien-aimée, il y est fait allusion dans l’Exode :
L’Eternel parla à Moïse, et dit :

« Vous ferez le tabernacle et tous ses ustensiles d’après le modèle que je vais te montrer » [7].

De même, l’« Elégie pour la Reine de Saba » s’inspire entièrement du Cantique des Cantiques dont le poète utilise une citation en exergue. Les deux textes débutent par le même verset :

« Qu’il me baise du baiser de sa bouche ! » [8], s’écrie Salomon.

Et Senghor de dire :

« Oui ! elle m’a baisé, banakh, du baiser de sa bouche » [9]

De plus, de multiples expressions du texte prophétique sont reprises dans le texte poétique.
En outre, l’histoire de Salomon et de la Reine de Saba, retracée dans le premier livre des Rois et dans le second livre des Chroniques, constitue le sujet de la dernière pièce du recueil.
Par ailleurs, le Nouveau Testament est largement mis à contribution dans les Elégies Majeures. Toute la vie de Jésus-Christ est passée en revue à travers le recueil. D’abord, sa naissance, relatée par l’Evangile selon Luc [10], se trouve allusivement suggérée dans l’« Elégie pour Georges Pompidou » :

« C’est pour bercer l’enfant si blanc.
On l’a trouvé emmailloté de souffrances, se débattant
Muet
 ».

La Bonne Nouvelle évoquée dans l’« Elégie des Alizés » représente une allusion à l’Evangile du Christ.
Parmi les trésors que les Rois Mages apportèrent à Jésus, lors de sa naissance, figurait l’encens qui embaume les funérailles de Jean-Marie.
Chez Senghor, l’arrivée de l’Ange dans l’« Elégie pour Jean-Marie » est si terrible qu’elle donne l’impression d’incendier la poitrine. De même, la terreur que provoque la présence d’un ange dans les coeurs de Zacharie et de Marie est soulignée par Luc (I,11-12 ; 28-29).
Par ailleurs, Jean-Marie soigne les paralytiques à l’instar du Christ qui opère des guérisons miraculeuses, ainsi que le rapportent Mathieu (IX, 1-13) et Marc (II, 1-22).
Le miracle de la multiplication des pains [11] évoqué par le poète élégiaque [12] est attesté par les Evangélistes [13].
En outre, « Jésus aux noces de Cana », le double de Jean-Marie, apparaît dans le récit de Jean :
« ... il y eut des noces à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là, et Jésus fut aussi invité aux noces avec ses disciples. Le vin ayant manqué..., Jésus leur dit : « Remplissez ces vases. Et l’eau (fut) changée en vin » [14]
Quant à la transfiguration que Senghor espère pour son fils [15], elle est décrite chez Mathieu [16], Marc [17] et Luc. Voici le témoignage de ce dernier :
« Jésus monta sur la montagne pour prier.
Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea, et son vêtement devint d’une éclatante blancheur. Et voici, deux hommes s’entretenaient avec lui : c’était Moïse et Elie... Une nuée vint les couvrir, et les disciples furent saisis de frayeur en les voyant entrer dans la nuée
 » [18].
Mais cette nuée ne préfigure-t-elle pas « l’aile de l’alizé » [19] sur laquelle est arrivée Jean-Marie ?
Les acclamations de Jean-Marie à son arrivée à Paris rappellent celles qui accompagnent Jésus entrant dans la ville de Jérusalem, comme en témoignent Mathieu (XXI, 1-11), Marc (XI,1-10), Luc (XIX, 28-44) et Jean (XII, 12-19).
Ce dernier écrit :
« Le lendemain, une foule nombreuse de gens venus à la fête, ayant entendu dire que Jésus se rendait à Jérusalem, prirent des branches de palmiers, et allèrent au-devant de lui, en criant : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël ! »
Quoi qu’il en soit, « l’agneau pascal » [20] à l’entour duquel il chanterait et à la droite duquel sera conduit philippe-Magilen Senghor [21], symbolise, dans l’Evangile de Jean [22], le Christ envoyé par Dieu pour être immolé comme un agneau, dans la semaine de Pâques, en vue du rachat de l’humanité.
Par ailleurs, les « noces célestes » pour lesquelles philippe-Maguilen a été baigné et parfumé, sont décrites par Mathieu (XXII, 1-14) et Luc (XIV, 15-24).
Dans l’« Elégie pour Martin Luther King », est cité le nom du traître Judas [23], un de ses douze apôtres, fils de Simon Iscariote. A la tête d’une grande foule, il se rendit à Gethsémani et trahit Jésus par un baiser hypocrite. Le récit de cette trahison figure dans tous les quatre Evangiles [24]. Mathieu écrit :
« Voici, Judas, l’un des douze, arriva et avec lui une foule nombreuse armée d’épées et de bâtons, envoyée par les principaux sacrificateurs et par les Anciens du peuple.
Celui qui le livrait leur avait donné ce signe : celui que je baiserai, c’est lui, saisissez-le. Aussitôt, s’approchant de Jésus, il dit : Salut, Rabbi ! Et il le baisa, Jésus lui dit : Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le. Alors ces gens s’avancèrent, mirent la main sur Jésus, et le saisirent
 » [25].
La prière du « Notre Père » figure dans l’« Elégie pour Jean-Marie » et dans l’« Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor ». Cette prière, la plus importante des prières chrétiennes, est formulée chez Mathieu (VI, 9-13) et chez Luc (XI, 2-4).
Comme après la mort de Jean-Marie [26], des ténèbres diurnes ont recouvert la terre après la crucifixion de Jésus ainsi que l’enseignent Mathieu [27], Marc [28] et Luc. Chez ce dernier, on lit :
« Il était déjà environ la sixième heure, et il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure. Le soleil s’obscurcit et le voile du temple se déchira par le milieu » [29].
Quant à la résurrection du Christ, un dimanche, jour où Jean-Marie a « quitté le port », elle est suggérée notamment dans les élégies consacrées à Jean-Marie et à Philippe-Maguilen, de la même manière qu’elle est évoquée dans les quatre Evangiles : Mathieu (XXVIII, 1-20), Marc (XVI, 1-9), Luc (XXIV, 1-12), Jean (XX, 1-18).
L’ascension du Christ vers le ciel, que suggère le dernier verset de l’« Elégie pour Philippe-Maguilen » [30], clôt les évangiles de Luc [31] et de Marc qui affirme : "Pendant qu’il les bénissait, il se sépara d’eux, et fut enlevé au ciel » [32].
D’autre part, l’illumination de Paul sur le chemin de Damas, évoquée à deux reprises dans les Elégies Majeures [33], est tirée des Actes des Apôtres [34]. Saül était un persécuteur de chrétiens. Un jour, en se rendant à Damas, en Syrie, il fut frappé d’une illumination divine et il entendit le Seigneur lui dire : « Saül, pourquoi me persécutes-tu ? »
De ce jour, il devint un chrétien zélé et un père de l’Eglise sous le nom de Saint-Paul.
L’Epître aux Romains est également présente dans l’« Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor ».
Le poète écrit :
« Seigneur, il est impénétrable, le labyrinthe de tes desseins ».
Tel est en substance ce verset de Romains (XI, 33) :
« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! »
S’agissant de l’Apocalypse de Jean, l’« Elégie pour Martin Luther King » en constitue une réécriture [35]. Comme Jean dans l’île de Patmos, Sédar, le « fils du Lion », a « vu une vision sur les montagnes du Sud comme du Fouta-Djallon » [36].
Tous les deux apôtres ont vu s’ouvrir devant eux les portes de l’au-delà. La Révélation qu’ils ont reçue est rapportée par l’un dans le dernier livre biblique et par l’autre dans la dernière strophe du poème central du recueil.
Les « trompettes vermeilles » de l’« Elégie pour Jean-Marie » désignent les sept trompettes devant annoncer le jugement dernier dans l’Apocalypse de Jean (VII, 6). Enfin, le jour de la Résurrection annoncé par l’Apocalypse (XX, 11-15) est mentionné dans l’« Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor ».

Ainsi, de l’Ancien au Nouveau Testament, de la Genèse à l’Apocalypse, c’est toute la Bible qui est présente dans les Elégies Majeures.

Arrivé à « l’octobre de l’âge », après avoir été durement éprouvé par le destin à travers la disparition de son fils, Senghor se tourne vers Dieu pour se réfugier dans les Ecritures Saintes afin d’y rechercher un réconfort. C’est là en définitive que réside toute la dimension humaine du Poète.


[1] Genèse XIV, 1-2 (Cf. Elégie pour Martin Luther King, p. 299 et 301).

[2] Ibid. XIX, 24, 25

[3] « Elégie pour la Reine de Saba », p. 332

[4] Genèse, XXVIII, 12-13 et 19

[5] Exode, VII

[6] Psaumes 78, 43-51

[7] Exode 25, 1 et 9

[8] Cantique des Cantiques, 1,2

[9] « Elégies pour la Reine de Saba », p. 325

[10] Luc, 2,7 « Le temps où Marie devait accoucher arriva, et elle enfanta son fils premier-né. Elle l’emmaillota, et le coucha dans une crèche ».

[11] Les Evangélistes rapportent que Jésus a répété ce miracle.

[12] « Elégie pour Jean-Marie », p. 279

[13] Mathieu, XIV, 13-21 ; XV, 32-44 ; Marc VI, 3044 ; VIII, 1-10 ; Jean VI, 1-15

[14] Jean, II, 1-10

[15] « Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor », p. 288

[16] Matthieu,XVII, 1-13

[17] Marc, IX, 2-13

[18] Luc, IX, 28-36

[19] « Elégie pour Jean-Marie », p. 277

[20] Ibid., p. 279

[21] « Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor », p. 290

[22] Jean, I, 35-37

[23] « Elégie pour Martin Luther King », p. 301

[24] Matthieu, XXVI, 14-16 ; Marc, XIV, 10-11. Luc 22,3-6 ; Jean XVIII, 2-3

[25] Matthieu, XXVI, 47-50

[26] « Elégie pour Jean-Marie », p. 278

[27] Matthieu, XXVII, 45-46

[28] Marc XV, 23

[29] Luc, XXIII, 44-45

[30] « Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor », p. 289

[31] Luc, XXIV, 51

[32] Marc XVI, 19

[33] « Elégie pour Jean-Marie », p. 277 et « Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor », p. 288

[34] Actes IX, 1-30

[35] Voir notre étude intitulée : « Enfers gréco-romains et bibliques dans la poésie de Léopold Sédar Senghor », in Afri-Cult 4, numéro 3, Août 1992, pp. 17 à 20

[36] « Elégie pour Martin Luther King », p. 302




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