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INCULTURATION ET NON SYCRETISME
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Henry Biram NDONG [1]

Le langage poétique dérange nos architectures logiques, bouscule tellement certaines de nos catégories mentales que nombreux sont ceux qui finissent par réduire le Poète à une menace réelle de la société, à un transgresseur de la banalité et des évidences qui alimentent cette même société.
Le mystère qui enveloppe le poète est si opaque qu’au moment où l’on croit le saisir, le comprendre (cum prehendere), il nous échappe pour sombrer dans un immense océan où sa présence n’est que soupçonnée mais jamais visible. Mieux, « Laveur de mots » comme l’écrivait Robert Sabatier, le poète « lime » les mots afin de les décaper de la « rouille » dont l’usage ordinaire les recouvre. Il fracture la porte des mots que nous tenions fermée. Le poète est pluridimensionnel.
Dans de telles conditions, on comprend alors, que certains le laissent volontiers à ses « enfantillages », car n’admettant que ce qui rassure, ce qui ne surprend pas, ce qui s’inféode et s’inscrit dans les schémas admis. On comprend aussi le malaise de certains face à une poésie portant témoignage du déplacement d’un esprit ou plutôt de l’Esprit à travers une forêt de symboles vers un Absolu toujours recommencée, jamais atteint sans doute mais présent sous les mots : La poésie senghorienne.
Loin d’être une simple opération d’habillage de sentiments admis, la poésie senghorienne est une aventure de la Foi. Mais comment entendre cette Parole et comment lui répondre si on a, pour toute demeure, les seuls langages de l’enseignement dogmatique, de la définition pédagogique... ; si on a, pour toute demeure notre seule machine cérébrale ?
Voilà qui explique sans doute, d’une part pourquoi le rôle de certains critiques littéraires se résume-t-il à tomber dans l’« Hexagonal », à se rendre incompréhensibles dans l’espoir d’attirer l’attention sur eux, et d’autre part, les nombreuses interprétations approximatives et jugements douteux de Professeurs, d’élèves... à propos de la Religion dans l’oeuvre poétique de Léopold Sédar Senghor.
Certains, on ne sait par quelle alchimie, arrivent même à voir du « Syncrétisme » dans l’Oeuvre.
C’est justement cela qui motive cette présente contribution qui entend donner une autre lecture religieuse qui, dans une problématique de l’Incarnation, de la rencontre entre foi chrétienne et foi animiste, déboucherait sur un dialogue de vie.
Dès le premier recueil Chants d’Ombre (1945), c’est un itinéraire spirituel qui se propose au lecteur, à celui qui accepte comme Senghor de s’abreuver à la Source de Simal, effectuant ainsi un pèlerinage de foi aux Sanctuaires des Ancêtres, eux qui ont mis sur pied une Religion et ont entrepris de maîtriser le monde afin de vivre et survivre l’homme :

« Refaites la Route et méditez ce chemin de Croix d’honneur et de gloire ».

Cet itinéraire spirituel passe par la révélation du visage du Dieu des Ancêtres. Vont alors se suivre sans jamais se confondre ni se superposer les Esprits qui habitent le monde, l’ont crée et le gèrent.
C’est dans cette atmosphère remplie de présences spirituelles que le poète va vivre son « Royaume d’enfance ». Celui qui veut le comprendre, devra co-naître à ces réalités transcendantes, c’est-à-dire, entrer en Religion et suivre la dynamique religieuse qui n’est autre que celle de la Religion Traditionnelle Sereer. Le poète ne s’y trouve pas qui parle de religion authentique avant de la définir comme « le lien qui donne son unité à l’univers, qui unit Dieu à l’élyme et au grain de sable ».
Religion authentique ! Religion traditionnelle essentiellement fondée sur le culte des ancêtres ! Malheureusement, certains qui disent appartenir à cette Religion, celle qui irrigue les premiers recueils de Senghor n’en connaissent pas toujours tous les aspects. Les "modernes » s’acheminent vers une incapacité notoire pour en parler malgré les nombreuses études et publications dignes d’intérêt. Pendant ce temps, quelque chose manque, à savoir une saisie et une approche de cette Religion dans sa structure de base, sa dimension en profondeur comme dans la cohérence interne de ses différents aspects.
Et pourtant, il apparaît impérieux, si on veut vraiment enseigner, expliquer les premiers recueils, d’être poreux au souffle qui les anime, d’accepter de se mettre à l’école de Tokoh Waly, celui-là qui voit l’invisible et entend l’inaudible. A l’école d’un tel maître, le jeune Senghor grandissait en âge et en sagesse, s’enracinant ainsi dans la culture sereer avant de s’ouvrir à une autre éducation : L’éducation Chrétienne.
L’éducation religieuse chrétienne commence à Joal (1913-1914), pour se continuer au Collège-Séminaire Liberman de Dakar en passant par Ngasobil. En ces lieux, Senghor apprit à vivre en profondeur une expérience religieuse qui est la prise de conscience de sa relation substantielle à Dieu, au Dieu de Jésus-Christ.
Cette relation au Christ éclatera comme une Epiphanie dans les Elégies Majeures où se révèlent l’âme chrétienne de Senghor et sa foi en Dieu. Ces Elégies sont un hymne à la Résurrection.
Mais pour avoir une saisie correcte du Christianisme du poète, il faut méditer ces Elégies, livre ouvert à la vie et sur la vie, en ce sens que chez Senghor, toujours triomphe la vie sur la mort. Ne disait-il pas à propos de la mort de son fils Philippe, « Je ne l’aurais pas supportée sans la foi ». Foi en Dieu, non des morts, mais des vivants.
Senghor a compris que ce qui forme en notre humanité mortelle le royaume de la Résurrection, c’est l’amour reçu de Dieu par l’Esprit qui donne la vie à travers la croix du Christ. Ainsi marquera-t-il son oeuvre poétique du sceau de la foi chrétienne lui donnant ainsi une trajectoire nouvelle qui aboutit à la personne vivante et vivifiante du Christ, par le truchement d’un triptyque classique : Le Chemin de Croix, la Mort et la Résurrection de son Seigneur Jésus-Christ.
De là, naît la rencontre de Deux « Moi », celui du poète chrétien, Senghor et celui de Jésus, l’un adhérant à l’autre de manière définitive. Il s’agit d’un processus opératoire qui conduit l’homme Senghor vers celui qui est l’alpha et l’oméga de sa quête du « graal-vie ». Ce processus est la compénétration des éléments constitutifs de la religion chrétienne, comme accomplissement de ceux de la Religion Traditionnelle Sereer.
Autant Senghor sait que l’Ancien Testament (assimilable à plus d’un titre à la religion Traditionnelle) n’a pas été aboli par le Nouveau Testament mais accompli, autant, il veut dire à l’animiste que le Dieu de Jésus-Christ parle comme quelqu’un de chez lui. En conséquence, il est en droit de dire « Les Esprits de l’animisme et le Dieu Catholique, avec ses Anges et ses Saints vivaient en bonne intelligence chez moi ».
Le message est clair comme l’eau de roche. Le syncrétisme n’a pas de place ni dans l’oeuvre poétique, ni dans l’âme du poète. Surtout lorsqu’on connaît l’histoire de ce mot qui étymologiquement est une « alliance à la Crétoise de forces opposées entre elles contre un ennemi commun ». En d’autres termes l’amalgame d’éléments hétérogènes aboutissant à un nouvel ensemble dont les constituants sont reconnaissables.
Que Senghor écrive : « J’ai consulté les blancs vieillards... les Grands Prêtres », qu’une grande « complicité » avec les divins, les Ancêtres, soit repérable dans son oeuvre poétique, qu’on ait fait des célébrations de Libation auprès des Pangols de Mamagetye, est plus que probable, surtout celui qui connaît l’imaginaire collectif sereer dans ce domaine.
Pourtant, ceci ne saurait nullement constituer un tremplin qui permettrait de voir du « syncrétisme » chez Senghor. Une lecture qui réduirait l’âme de Senghor à une âme puisant à l’une ou à l’autre source suivant les humeurs ou les circonstances, relèverait d’un échafaudage cérébral. En ce sens qu’elle serait superficielle et ferait fi de la textualité de l’oeuvre poétique et de la foi du poète manifestée plusieurs fois en actes, non seulement en actes d’écriture, mais en actes humains christifiés au profit des hommes.
Sans insister davantage, laissons le poète-Président arrêter définitivement l’hémorragie de parole autour de son « syncrétisme » : « Je n’aime pas le mot syncrétisme, parce que c’est très albo-européen... Je préfère le mot de Symbiose » ! c’est-à-dire un vivre-ensemble du Christianisme et de l’Animisme de sorte que l’un informant l’autre, le parachève, pour lui donner une plénitude nouvelle, humaine et spirituelle. Le Poète ouvrait ainsi la porte d’une notion nouvelle dans sa formulation : L’Inculturation.

CONCLUSION

Au terme de cette contribution, il convient de retenir que la sagesse senghorienne réside dans la réponse qu’il donne à l’appel des Ancêtres, et cette réponse est justement celle de l’enracinement dans une aire « incurablement religieuse ». En effet, prenant son bâton de pèlerin, Senghor adhère aux Cosmogonies séréro-africaines et découvre que la véritable source ou s’abreuver est d’abord celle des Ancêtres.
Ainsi le fond animiste se retrouve-t-il dans sa poésie abolissant toute frontière entre les vivants et les morts. Mais, et c’est ce qu’il convient de retenir ensuite, à partir de la Valeur « Mort-Vie », Senghor rencontre le Christianisme et alors succède un nouvel ordre dans sa poésie comme le résultat d’une méditation suscitée par l’antagonisme qu’il va résoudre par l’art, mais surtout par une symbiose sans cesse poursuivie.
Il convient enfin de retenir que le désir, le rêve, la recherche du poète, Senghor, est de suggérer au coeur du lecteur, de celui qui participe, en le lisant, à la vérité cachée de toutes choses, qu’il y a quelqu’un derrière le monde, dans le monde, comme un trésor caché dans ce champ, une eau vive et vivifiante par laquelle le champ devient moisson. Ce trésor a pour nom, l’édification de la « Civilisation de l’Universel » qui passera nécessairement par celle de la Spiritualité de cette Civilisation, celle du retour à Dieu, ou ne passera pas.


[1] Professeur de Lettres Modernes
- Directeur du Collège Saint-Gabriel de Thiès




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