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Ethiopiques numéro 5
revue socialiste de culture négro-africaine
janvier 1976

Auteur : Félix Houphouët-Boigny

Au lendemain d’un épouvantable conflit qui avait tout à la fois montré l’horreur des idéologies racistes et la fragilité de certains empires, les peuples du Tiers-Monde, de Delhi à Bandung, de Tunis à Rabat et à Bamako, s’éveillaient aux clartés de la liberté . [1]
Gandhi, Habib Bourguiba, Mohamed V, Ouezzin Coulibaly, Mamadou Konaté, Kwamé N’krumah, devenaient parmi tant d’autres, à leur manière et en leur temps, les militants d’un même idéal et les témoins des mêmes volontés. Le monde engourdi des puissants et des riches, empêtré dans ses certitudes devinait encore mal tout ce que signifiait et tout ce qu’annonçait, pour les équilibres politiques à venir, la lente et irrésistible émergence des peuples de couleur.
Alors que bien des choses sont devenues évidentes aujourd’hui, et que le vent de l’histoire affronte les derniers bastions de la dépendance et du racisme, sachons nous souvenir du génie de ces hommes qui pour avoir su refuser leur temps ont fait changer le monde.
Car le monde a changé et plus encore sans doute, au cours de ces cinq dernières années qu’à tout autre moment de l’histoire de cette fin de siècle.
Le condominium à deux qui, au lendemain de la guerre, paraissait, à jamais, figer le cours du temps et le partage de la planète semble s’estomper, l’ordre mondial à cinq avec les U.S.A., l’U.R.S.S., l’Europe, le Japon et la Chine, a mal résisté à la crise récente de l’énergie et les mutations brutales de la péninsule indochinoise ont fait voler en éclat, ici et là, ententes et certitudes.
Jamais, sans doute, l’histoire n’avait suscité autant d’équilibres instables et de situations précaires.
L’entrée de la Chine Populaire dans la diplomatie mondiale, la confirmation de l’étonnante progression japonaise et l’élargissement de la Communauté des Nations Européennes sont en effet venues remettre en cause, pour partie, la traditionnelle bipolarisation du monde et l’hégémonie des deux super-grands. A la table des géants, il est maintenant des invités nouveaux tandis qu’apparaissent ou s’affirment, en Amérique Latine, en Afrique, au Proche-Orient et sur les rives lointaines du Pacifique et du Sud-Est Asiatique des nations, hier encore dominées et fragiles.
Le Brésil, le Mexique, le Vénézuéla, le Monde Arabe, le vieil Empire Perse, l’Indonésie et plus près de nous, le Nigéria sortent de l’ombre anonyme des communautés marginales pour peser chaque jour, davantage, sur l’ordonnance du monde, profitant de la plus extraordinaire des mutations économiques que leur offrent leurs fantastiques richesses énergétiques et minières.
S’il fallait un exemple définitif des étroites imbrications de la politique et de l’économie, c’est bien celui que nous donnent aujourd’hui ces pays qui éclatent brusquement à la face de l’univers et à la considération obligée des nantis.
Les divisions blindées et les missiles ne suffisent plus en effet à assurer les volontés de puissance et les Grands n’en finissent pas de tenir compte de ces nerfs de la croissance moderne que sont le pétrole et les minerais les plus essentiels à l’expansion des économies industrielles.
L’interdépendance des sociétés et des hommes qui confirmait déjà, dans ce « village planétaire » qu’est devenu notre Terre, l’efficacité sans cesse grandissante des moyens de l’information écrite, radiophonique et télévisée se voit tout aussi liée, maintenant, à ces contraintes et à ces complémentarités matérielles.
Il reste à se demander si cette interdépendance se traduit toujours en termes de coopération, avec ce que cette notion implique de hauteur de vue, de conscience des autres et de dépassement des intérêts immédiats et si le climat de violence qui persiste dramatiquement, ici et là, n’est pas de nature à en limiter sensiblement les effets.
Sans doute, ces cinq années ont-elles connu et continuent-elles de connaître l’un des plus étonnants carrousels diplomatiques de l’histoire de ce siècle, contacts bilatéraux, assemblées internationales, sommets de Chefs d’Etat se succèdent à un rythme peu commun, sur les sujets et aux niveaux les plus divers mais qui, tous, ambitionnent de préparer ou de consolider la paix dans le monde.
La détente entre l’Est et l’Ouest, au fil des relations qui se sont notamment nouées entre les deux Allemagne ou au sein de la récente Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe, est devenue une réalité qui ne devrait plus être sérieusement remise en question.
En Asie, les progrès du non-alignement constituent une retombée naturelle de la fin de la guerre au VietNam et au Cambodge et du retrait des Etats-Unis de la péninsule indochinoise et contribuent à asseoir, dans cette partie de l’univers, un monde nouveau.
Marqué par l’effacement définitif de l’Occident et par l’établissement d’équilibres que rendront peut-être fragiles la persistance de la querelle sino-soviétique et certaines rivalités séculaires, ce monde a cependant retrouvé la paix, une paix acquise au prix des plus insupportables atrocités qui nous ont longtemps fait douter de la sagesse des hommes.
Autre sujet de tension, aujourd’hui entré dans l’histoire : les relations américano-cubaines. L’organisation des Etats Américains vient en effet de consacrer la normalisation de ces relations et l’on peut en espérer, pour l’avenir d’une Amérique Latine traditionnellement fiévreuse et instable, des conditions de coexistence et de développement plus sereines.
A ces ombres anciennes, fruit d’une guerre froide qui n’en finissait plus de finir, sont venus s’ajouter, au BanglaDesh, les habituels remous de la péninsule indienne et leur cortège trop connu de misères et de drames.
La vieille Europe, elle-même, dont on pouvait penser qu’elle avait, enfin, épuisé toutes les occasions de se déchirer, non seulement ne parvient pas à régler pacifiquement la question irlandaise mais a connu, avec le rebondissement du conflit chypriote, l’une de ces crises brutales où parlent l’intolérance et le canon, comme si le bassin méditerranéen ne devait jamais durablement retrouver sa quiétude et affermir sa vocation de lac de paix et de carrefour naturel de l’entente entre trois continents.
Mais c’est, bien sûr, sur les rives orientales de cette même Méditerranée que persistent les foyers d’insécurité les plus graves et nos plus fortes raisons d’inquiétude. La situation de tension qui continue de prévaloir entre le Monde Arabe et l’Etat d’Israël, par tout ce qu’elle recèle de forces de violence et de haine, constitue, toujours, le danger le plus préoccupant pour la paix au Moyen-Orient, en Afrique et dans le Monde.
La solution, à ce conflit qui dure depuis bientôt trente ans, n’est certes pas la capitulation définitive de l’un des deux camps dont on a pu mesurer, au hasard des guerres successives qui les ont meurtris, l’impossibilité et l’horreur.


La solution, à notre avis, réside dans l’instauration d’une paix juste et durable dans ce Proche-Orient si cher au cœur des croyants.
Nous ne sous-estimons point les louables efforts qui ont abouti à l’évacuation d’une partie du territoire égyptien occupé par Israël. C’est un pas notable sur le chemin de la paix. Nous saluons donc, avec chaleur, les artisans de cet important résultat.
Mais, en amoureux passionné de la paix, force nous est de réaffirmer que, tant que le problème palestinien n’aura pas trouvé de solution, le Proche-Orient ne connaîtra pas de paix véritable, cette paix véritable que nous appelons de tous nos vœux.
Les droits nationaux du peuple palestinien constituent - qu’on veuille bien me passer cette image ! - constituent, dis-je, l’épine dans la plaie du Proche-Orient. Il faut se résoudre à l’enlever, quelle que soit la douleur de l’arrachement, si l’on veut guérir définitivement cette grave plaie dont la persistance compromet la santé du Monde.
Tout doit être entrepris pour réconcilier dans la paix et la justice Israéliens et Arabes Palestiniens, tous Palestiniens d’origine.
L’idéal serait de voir se retrouver ensemble dans un même grand Etat : Juifs, Palestiniens, Musulmans et Chrétiens, qui ont subi ensemble les occupations successives, Arabes, Turques, Anglaises et qui sont séparés seulement depuis le partage de la Palestine.
Mais soyons réalistes : il y a un Etat Israélien.
Dans ce conflit qui divise Américains et Russes, il y a au moins un point qui reçoit l’unanimité des deux camps : l’existence d’Israël que reconnaissent les quatre Grands et qu’ils sont prêts à garantir.
Cependant, ayons le courage de reconnaître que c’est la première fois qu’un pays colonisé ne comporte qu’un seul Etat. Il y a deux Allemagne, deux Viêt-Nam, deux Corée.
Une partie de la Palestine a été attribuée aux Israéliens, Palestiniens comme les autres. Mais ces autres n’ont pas d’Etat, n’ont pas de patrie, leur part ayant été attribuée à des non Palestiniens.
Tout le drame est là. Il est antérieur à la guerre des six jours. Le recouvrement des territoires, aujourd’hui occupés par Israël, ne peut le résoudre que s’il débouche sur la reconnaissance formelle des droits nationaux aux Palestiniens privés de patrie depuis le partage.
Beaucoup de sang a coulé, des ruines, de la haine accumulées. Dans l’intérêt de la paix, on doit aider les uns et les autres à se dépasser pour une coexistence vraiment pacifique pouvant déboucher sur une coopération confiante et fraternelle. L’exemple de l’Allemagne et de la France, considérées longtemps comme des ennemis héréditaires, doit encourager tous ceux qui honnêtement recherchent obstinément la paix, une paix juste et durable au Proche-Orient.

L’angoisse et les joies

La violence ne se résume pas, hélas, aux fracas de la guerre et notre passé a eu le douloureux privilège de voir se multiplier les atteintes de toutes sortes à la personne humaine.
Enlèvements, attentats, tortures, détentions arbitraires, qu’ils soient isolés ou érigés en méthodes de gouvernement, qu’ils soient une réponse à cette « violence institutionnelle », faite de misère profonde et de déséquilibres sociaux, dont il est souvent parlé, ou l’occasion de satisfaire le goût du pouvoir à tout prix de certains, rythment aujourd’hui notre vie quotidienne, devenant rune des constantes des relations entre les hommes, comme si les vagues et les promesses du progrès matériel devaient inéluctablement emporter, par je ne sais quelle fatale exigence, une régression de la démocratie, de la morale et de l’esprit.
Pour quelques pays sortis de la nuit des idéologies et des oppressions partisanes, combien de communautés, combien de minorités, combien d’hommes et de femmes continuent à souffrir, dans leurs convictions et souvent dans leur chair, pour pouvoir s’identifier aux valeurs les plus universelles de l’humanité !
Pour quelques pèlerins infatigables de la paix et de la fraternité des hommes, combien de théoriciens et de militants de la supériorité raciale, du fanatisme rétrograde et de la régression brutale !
Tout au long de ces cinq années, l’Afrique a certainement été l’un des terrains de rencontre les plus déroutants de ces courants contradictoires de sagesse et de haine, de compréhension et d’intolérance qui sont la trame des relations entre les nations et les hommes.
L’espérance et l’amertume se sont, à cet égard, partagé nos cœurs et nous avons connu l’angoisse et les joies les plus grandes.
Si les luttes fratricides qui ont longtemps endeuillé le Nigéria et le Soudan appartiennent au passé, l’affrontement cruel qui divise l’Ethiopie et, de façon plus générale, la tension qui règne en Afrique Australe, restent préoccupants.
Si les luttes fratricides qui ont compromis les relations de bon voisinage du Gabon et de la Guinée Equatoriale et, plus près de nous, celles du Mali et de la Haute-Volta se sont heureusement, et sans drame irréparable, dissipées, si nos frères guinéens ont rejoint maintenant le cercle de leurs amitiés traditionnelles, l’Afrique Australe ne semble pas, quant à elle, avoir retrouvé certaines de ses plus précieuses harmonies.
Mais c’est dans le cadre du grand mouvement d’émancipation politique du monde noir que se situent nos satisfactions les plus tangibles comme nos plus vives inquiétudes.
L’Espagne et le Portugal semblent avoir définitivement tourné la page de l’ère coloniale, convaincus, après d’autres Empires, que l’histoire ne s’arrête pas, que le temps est venu de relations nouvelles fondées sur la reconnaissance des intérêts ou des identités nationales de territoires et de peuples hier encore opprimés.
Tandis que semble proche la décolonisation du Sahara sous administration espagnole, nos frères de Guinée-Bissau et du Cap-Vert, du Mozambique et de Sao Tomé et Principe sont enfin entrés dans la grande famille des Nations Africaines souveraines.
Quant au destin de l’Angola, aujourd’hui déchiré, livré au chaos, il nous appartient, à la veille de l’indépendance de ce nouvel Etat, de tout mettre en œuvre pour contribuer, par les voies de la concertation pacifique, à préparer les chemins de la réconciliation et de l’unité d’une collectivité dont la quiétude importe, de façon essentielle, au devenir de l’Afrique.
De même, nous appartient-il de suivre avec une vigilance accrue l’évolution, beaucoup trop lente, à notre gré, de la Rhodésie, de la Namibie et de l’Afrique du Sud vers un style de relations inter-communautaires qui prennent définitivement en considération les aspirations de nos frères et ne réduisent pas l’avenir des peuples du Zimbabwé et de la Namibie à des indépendances qui ne seraient que formelles.
Il n’est pas pensable, en effet, que se perpétuent, longtemps encore, ces situations d’un autre âge où se trouvent bafoués tout à la fois l’honneur et l’équité, la raison et la dignité.
Toute notre politique étrangère tend, depuis longtemps, à accélérer de telles évolutions.
Animée par le souci constant de substituer la solidarité digne aux égoïsmes froids et le dialogue des peuples aux intransigeances des blocs et de témoigner, sur tous les fronts de la concertation pacifique, d’une Afrique tolérante mais aussi volontaire, consciente et souveraine, cette politique a, au cours de ces cinq années, multiplié ses ouvertures et ses initiatives en faveur d’une plus juste répartition des richesses de ce monde, de l’unité et de la paix sur notre continent et de la coopération fraternelle des hommes.
Soucieuse de respecter les engagements de chacun comme d’être respectée elle-même, dans ses choix, la Côte d’Ivoire a agrandi et diversifié le cercle de ses amitiés, aspirant, à l’avenir, à l’élargir encore à tous les Etats qui voudront bien, par delà nos divergences présentes et la conception différente que nous avons parfois des règles de la démocratie et de l’économie, aller vers nous.
Ne pas intervenir dans les affaires d’autrui, comprendre avant de juger, préférer le langage responsable à l’excès du verbe et la patience constructive à l’unité de façade, jouer de nos différences mêmes et de nos complémentarités pour asseoir de fructueuses relations sur l’estime, la confiance, l’amitié et l’intérêt bien compris de chacun : autant d’évidences pour la politique ivoirienne, que nous aimerions voir à l’avenir, mieux comprises et plus amplement partagées.


Notre politique de dialogue ne fait qu’exprimer ces évidences et la récente Conférence de Dar- Es-Salaam sur l’Afrique Australe, pour avoir réaffirmé que les pays indépendants d’Afrique sont prêts à utiliser des moyens pacifiques pour parvenir à l’élimination, en Afrique du Sud, du racisme et de l’Apartheid, a-t-elle fait autre chose que de rappeler la nécessité et les bienfaits du dialogue et de montrer que cette politique est la seule à pouvoir hâter le déblocage d’une situation intolérable pour les Africains et les démocrates du monde entier ?
C’est le lieu de saluer les efforts courageux de Chefs d’Etat comme le Président Kaunda qui croit comme nous à la vertu du dialogue pour le règlement des différends ou des conflits sur notre Continent. La Côte d’Ivoire malgré les sarcasmes, les insinuations malveillantes, poursuivra sa politique de dialogue, parallèlement à son aide multiforme aux mouvements de libération.
C’est le lieu de faire entendre à ceux qui se croient autorisés à donner des leçons de nationalisme africain aux autres, à ceux dont le dialogue se limite aux répressions sanglantes, aux mesures arbitraires, que le dialogue que nous défendons et que nous défendrons de toute notre âme et de tout notre cœur, sans nous laisser distraire par qui que ce soit, s’inscrit dans notre politique globale de paix à l’intérieur de notre pays, de paix entre notre pays et les autres Etats africains frères, de paix entre notre Continent et le reste du monde, et ne répond à aucune préoccupation d’ordre matériel ou honorifique. Seul le bonheur de l’homme dans la liberté, la paix, la justice nous guide dans nos démarches.
Que ce soit avec l’ancienne puissance coloniale à laquelle nous rattachent des liens particuliers, que ce soit avec les autres grandes démocraties industrielles d’Europe, d’Amérique et du Japon ou que ce soit avec certains pays de l’Est et de l’Amérique Latine, cette politique a d’ailleurs trouvé à s’illustrer, à des degrés divers, certes, et en des formes variées, de façon féconde, contribuant à accroître la confiance que n’ont jamais cessé de nous accorder nos amis de l’étranger.
Quant à notre coopération avec nos frères Arabes, notamment du Maghreb, et avec nos frères Africains des mondes francophone et anglophone, elle s’exerce, elle aussi, soit dans le cadre bilatéral, soit au sein d’organismes continentaux ou régionaux, de manière soutenue et dynamique.
En cette fin de siècle, marqué par l’accélération des rapprochements et des regroupements communautaires, comment ne pas se féliciter, en particulier, de la participation active et positive de notre gouvernement et de nos experts à des ensembles aussi divers et aussi complémentaires que l’Organisation de l’Unité Africaine, l’O.C.A.M., le Conseil de l’Entente, la Communauté Economique de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest et la Compagnie Air-Afrique.
Quels que soient les problèmes, les difficultés, les déceptions parfois, que nous avons pu très naturellement connaître, au hasard de la mise en place ou de l’évolution de ces différents organismes, convenons qu’ils existent et qu’ils démontrent, aux yeux du monde, que notre continent est capable, par delà les frontières de la religion, de la race, de la langue et des modes de vie, de répondre, au plan politique comme au plan économique et technique, aux défis d’un univers où seuls comptent aujourd’hui les grands ensembles et leur capacité à coopérer, à se structurer, à aller de l’avant et à parler haut aux grands forums de l’histoire des nations.
Ce que les deux Grands ont réussi, à l’occasion du rendez-vous dans l’espace des cabines « Apollo » et « Soyouz », est, à cet égard, riche d’enseignements.
Ce que cette prouesse technique suppose de travail et de mise en commun de puissances aux idéologies et aux méthodes si différentes est trop remarquable pour ne pas nous inciter à multiplier les occasions de mettre nous-mêmes, en commun, à notre niveau, tout ce qui peut l’être, à faire taire nos divergences, à valoriser ce qui nous rapproche et à accroître ainsi notre crédibilité et nos forces.
Nous voudrions cependant être certains qu’à l’occasion de cette démonstration politique peu commune de la réalité de la détente, entre l’Est et l’Ouest, les deux Grands aient également voulu signifier leur intention de ne plus régir seuls les affaires de l’Univers.

Nous voudrions également nous convaincre que le fait d’avoir transformé, pour un temps, « le cosmos en arène de la coopération internationale » ne fasse pas perdre de vue la nécessité, beaucoup plus essentielle, de la coopération sur la terre des hommes.
S’il est vrai qu’un vent nouveau souffle sur les relations trop souvent dominées, jusqu’ici, par l’invective et les monologues, nous voudrions être sûrs que dans cette gigantesque partie d’échecs à laquelle se trouve confrontée notre planète, les pays pauvres sont enfin devenus autre chose que des pions ou les théâtres privilégiés des conflits les plus tragiques.
Nous voudrions être certains que ces sommets et ces rendez-vous spectaculaires débouchent sur autre chose que de savants retournements d’alliance, et, par exemple, sur un transfert plus équitable au Tiers-Monde des richesses de l’Univers.
Bien des événements et des réactions nous font, hélas, redouter que l’apparence des choses ne continue de cacher de douloureuses et persistantes réalités.
Comment, à cet égard, ne pas désespérer de la justice et du bon sens des hommes lorsqu’on sait que la part consacrée, dans le Monde, aux dépenses militaires est trente fois plus importante que l’aide accordée au Tiers-Monde, qu’un tiers de la population mondiale détient plus de quatre vingt pour cent du produit national brut de l’humanité alors que les deux autres tiers doivent se contenter du reste et que la malnutrition, la faim, la misère et l’analphabétisme restent le lot tragique de la majorité de nos frères.
La réalité de la détérioration des termes de l’échange reste déprimante et précise même si l’intérêt d’une convention aussi novatrice que celle qu’ont récemment signée, à Lomé, les A.C.P. et la Communauté Economique Européenne fait naître quelques lueurs d’espoir.
En effet, depuis la réunion de la C.N.U.C.E.D. à Santiago du Chili et toutes les conférences qui l’ont suivie jusqu’à ce jour, malgré les interventions, rassurantes de certains porte-parole de pays nantis, nous n’avons enregistré aucune heureuse évolution des termes de l’échange. Au contraire, le fossé existant entre pays riches et pays pauvres ne cesse de grandir.
Certes, nos partenaires européens ne peuvent à eux seuls modifier l’ordre économique mondial actuel qui nous écrase, mais ils pourraient tout de même administrer la preuve de leur bonne volonté en acceptant de rémunérer, comme il convient, la part des matières premières qu’ils importent de nos pays.
L’Europe, notre partenaire, se doit de pratiquer dans le domaine des échanges une politique plus conforme à ses intérêts primordiaux, à ses intérêts prioritaires ; l’Europe ne peut vivre et survivre en tant que puissance industrielle qu’en se tournant résolument vers le Tiers-Monde et, singulièrement, vers l’Afrique, grand réservoir de matières premières.
L’Europe a une situation toute différente de celle de certains Etats industriels, notamment des Etats-Unis d’Amérique et de l’URSS qui possèdent sur leur sol sinon toutes, du moins la plus grande partie des matières premières essentielles à leurs industries, singulièrement la première de toutes : le pétrole.
En plus de certaines ressources agricoles non négligeables, le coton par exemple, les Etats-Unis disposent d’un grand et riche marché intérieur. De ce fait, ils pourraient, dans une certaine mesure en cas de crise extrêmement grave, vivre et survivre, tout en exportant le moins possible. Luxe que ne peuvent se payer ni l’Europe, ni le Japon.
Le devoir de l’Europe semble donc tout tracé : coopérer étroitement et franchement avec l’Afrique.
Dans 25 à 50 ans, pourrait se constituer entre l’Europe et l’Afrique un marché de plus de 400 millions de consommateurs avec lesquels il faudra d’autant plus compter, que leurs richesses potentielles sont incalculables. Aider l’Afrique, plus qu’elle ne le fait présentement, c’est pour l’Europe la seule politique vraiment payante à terme. Ces deux Continents ayant des ressources humaines et matérielles on ne peut plus complémentaires.
Loin de concurrencer les Etats Unis, de loin la première puissance industrielle actuelle, elle aidera ce grand pays, indispensable au maintien de la paix, à comprendre que c’est en payant comme il faut les matières premières aux pays pauvres, en les aidant financièrement, qu’il contribuera puissamment à leur assurer le bien-être, seule arme efficace contre les désordres et les aventures.
Quels qu’aient été et quels que soient, encore aujourd’hui, les efforts de quelques-uns de nos amis les plus chers, c’est trop souvent le non des privilégiés qui prévaut, dans cette confrontation planétaire entre le Nord et le Sud devenue aujourd’hui le seul grand problème de notre temps.
Ce non des privilégiés a été favorisé, il est vrai, si tant est qu’il ait eu besoin de l’être, par certaines divisions.
L’idéologie, la géographie et l’histoire autant que les divergences d’intérêt et les inégalités de développement conduisent, en effet, souvent à rendre fragile la constitution de fronts unis, au niveau des Etats. La solidarité est chose difficile et ingrate et l’égoïsme n’a guère de frontières.
Et pourtant ! Comment espérer autre chose de la plupart des puissants de ce Monde que de bonnes paroles et d’hypocrites résolutions, si ne se créent pas, au niveau des plus faibles, des habitudes de penser, de croire et de construire ensemble et si ne s’imposent pas, de façon plus définitive et consciente, les impératifs d’actions communes, opportunément choisies, longuement concertées et rigoureusement conduites ?
L’Afrique attend de nous, dans cette recherche fondamentale d’un nouvel ordre économique mondial, que nous la sortions de son sous-développement et nous ne pourrions répondre à son attente qu’en agissant et qu’en exigeant ensemble de manière toujours plus étroite et plus liée et en dépassant l’anachronisme de nos petites querelles et de nos blessures d’amour propre.
L’isolement politique est dommageable mais l’isolement économique l’est plus encore. Il n’y aura d’unité véritable et de paix durable en Afrique et dans le Monde que dans un développement au bénéfice de tous les Etats, et dans chaque Etat, au profit de tous, un développement capable d’entraîner dans un même élan de solidarité, l’ensemble de nos peuples vers le progrès et le bien-être.


[1] Extrait du discours prononcé à l’occasion du VIe Congrès du P.D.C.I.R.D.A.




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