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Ethiopiques numéro 6
revue socialiste de culture négro-africaine
1976

« Il y a des socialistes qui ne sont pas moins opposés à l’émancipation des femmes que le que capitalisme au socialisme ». A. Bebel

Auteur : Gisèle Halimi

Les femmes ont-elles, à l’intérieur des grands clivages économiques et sociaux, des intérêts distincts de ceux des hommes (outre les intérêts communs) ? Ont-elles, en tant que femmes, une condition spécifique dont les composantes -exploitation, oppression, domination- exigent une analyse et une dynamique de lutte particulière ?
Ont-elles, les femmes, une cause à défendre ?
Comment le féminisme s’articule-t-il avec la lutte pour le socialisme ?
Pour les marxistes socialistes, le féminisme a mauvaise presse et la réponse est sans appel :
Le clivage des classes englobe dans une même exploitation, hommes et femmes. La femme prolétaire est productrice, comme l’homme, de plus-value.
L’exploitation qu’elle subit est qualitativement et quantitativement identique à celle de l’homme exploité.
La seule lutte à mener est la lutte de classes, moteur de l’histoire.
Dans cette thèse, les luttes de femmes sont donc inutiles, voire dangereuses par leur risque d’atomiser les forces révolutionnaires. [1]

Spécificité de l’oppression de la femme

Dans la plupart des pays d’Europe, le statut de la femme.
- dans le travail
- dans .la politique
- dans la famille est, toutes choses égales et à l’intérieur d’une même classe sociale, dominante ou exploitée, inférieur à celui de l’homme.
Si « la femme est la prolétaire du prolétaire » (Flora Tristan), « le bourgeois voit dans sa femme un simple instrument de production » (Marx, Engels - Manifeste du Parti Communiste).
La femme est le lieu des grands enfermements.


1 - ENFERMEMENT DU TRAVAIL

L’ouvrière, l’employée, la femme cadre, subit un coefficient de surexploitation par rapport à l’homme.
En Europe, les femmes représentent 26 à 41 % de la population active. En France (38,4 %), elles sont employées à des tâches subalternes, sans responsabilité ni pouvoir de décision (81,4 % de la population active féminine).
Le principe minimum de justice sociale « à travail égal, salaire égal », est pratiquement lettre morte dans les pays industrialisés d’Europe.
L’écart global des salaires entre hommes et femmes reste considérable (en France, 33,6 % d’écart annuel).
Le chômage frappe en priorité plus, et plus fort, les femmes. En France, aujourd’hui, et selon les départements, 50 à 70 % des chômeurs sont des femmes.
La formation professionnelle des femmes est notoirement insuffisante.

2 - ENFERMEMENT DE LA FAMILLE PATRIARCALE

Le droit conjugal -au plan civil comme au plan pénal- est, sur de nombreux points, discriminatoire et fait retomber une femme majeure sous la tutelle du mari.
La femme est astreinte au travail domestique (100 h. par semaine, environ, en France et aux U.S.A.).
Eliminé du P.N.B., gratuit, « invisible », le travail de la femme au foyer représente un véritable servage domestique.
« Le travail domestique a été jusqu’ici traité comme une caractéristique secondaire sexuelle de la femme au lieu d’être considéré comme une caractéristique économique » (Isabel Larguia . [2]
Ne répondant pas à la définition marxiste de la plus-value parce que ne faisant pas l’objet d’une valeur sur le marché de l’échange, le travail domestique de la femme permet cependant la reconstitution de la force de travail du mari. Or le salaire n’est pas le prix de la force de travail, mais le prix de sa reproduction nécessaire [3]

3 - ENFERMEMENT SEXUEL

Pour justifier la famille patriarcale, la propriété privée et le rôle de la femme, tout un arsenal idéologique et culturel assigne à la femme un seul destin : la maternité.
Prolongeant les tabous religieux judéo chrétiens [4], le droit [5] refuse à la femme le premier pouvoir sur elle même : s’appartenir. Le droit de choisir ses maternités, liberté des libertés.
L’hypocrisie, selon laquelle ne sont pas dissociés l’amour-plaisir et l’amour-procréation, enferme la femme dans une répression médiévale.
En France, la loi de 1920 sanctionnant l’avortement, n’a été abrogée [6] que grâce aux luttes de femmes et au procès de Bobigny (novembre 1972), procès public et politique de l’avortement.
Les partis de gauche prendront le relais en votant le projet gouvernemental le 17 janvier 1975.


4 - ENFERMEMENT POLITIQUE

Le décalage est grand entre le principe qui proclame la femme citoyenne à part entière et la réalité de sa participation effective à la décision politique. [7]
En Europe, les partis de gauche et les partis conservateurs, s’ils font appel au vote des femmes et à leur adhésion « à la base », sont également parcimoniaux pour confier des postes de responsabilité.
Les organismes de direction -Comité Central, Bureau Politique, Exécutif- comptent un nombre de femmes très inférieur à la juste proportionnalité de leur participation.
En France,
- le Parti Communiste Français compte le plus grand nombre d’élus à l’Assemblée Nationale 3.
- le Parti Socialiste : 0
- les partis de la majorité (U.D.R., Centristes, Réformateurs, Républicains Indépendants) ; 6
- Taux de participation aux Assemblées :
- France : 1,6 %, le plus faible d’Europe ;
- Grande Bretagne : 3 % ;
- Italie : 4 %.
Les femmes font donc l’objet d’un phénomène de rejet au niveau de la responsabilité et de la décision politiques.
Le système d’économie libérale qui ne peut pratiquer une politique de plein emploi, d’égalité des salaires, de véritable formation professionnelle, est le premier responsable de ce grand clivage entre les hommes et les femmes.
Mais l’« économisme » seul ne permettra pas une véritable émancipation de la femme.
Un conditionnement culturel, un arsenal de stéréotypes perpétuent l’image de la femme, l’image élaborée par l’homme, selon ses désirs et sa commodité.
Les mythes de l’« éternel féminin », de la « relativité » (la femme, c’est l’Autre), de l’irresponsabilité (la femme égérie, la femme muse) fournissent à la société de consommation et à la publicité leurs meilleurs supports.
Les relations hommes-femmes se construisent à partir d’une base truquée et fondamentalement injuste.
Le rapport hommes-femmes, rapport dominant-dominée, ne trouve pas sa seule justification dans l’économie.
Les mentalités survivent si longtemps à la transformation de l’économie que l’explication mécaniste de la superstructure n’est plus, dans ce domaine, satisfaisante.
Les mentalités, certes, se construisent à partir d’une réalité économique et socio-culturelle. Mais elles n’en sont pas le simple reflet. Elles nécessitent une bataille spécifique, parallèle et différente de la lutte classique qui ne l’englobe point. C’est faute de l’avoir compris que les pays socialistes restent, dans l’essentiel, très régressifs à l’égard des femmes [8].
Peut-être la vieille filière marxiste léniniste -révolution culturelle après révolution politique- est-elle à repenser.
Lénine contre Kautsky en 1917. Le primat du politique sur l’économique. Etait-il un hérétique ?
Mao contre Staline : primat de la campagne sur la ville. Etait-il un hérétique ?
La lutte des femmes pourrait être un effet pertinent [9] de l’instance économique au niveau idéologique et culturel. Et son primat une question de dominance.
L’oppression de la femme nécessite une analyse originale et ne peut être assimilée à la simple oppression capitaliste, au colonialisme, etc.
Sans ces hypothèses, la lutte menée à son terme suppose la suppression de l’oppresseur, sa disparition.
Or, la femme est liée à son « oppresseur » par un lien nécessaire et complexe. C’est une caractéristique importante. En réalité, l’oppression, l’exploitation de la femme, outre ses causes économiques, relève d’une pathologie socio-culturelle (cf. racisme) où les résistances culturelles, le conditionnement, l’inconscient enfin, sont des facteurs prépondérants.

La lutte des femmes dans la lutte générale pour le socialisme et la liberté

Les opprimés ne peuvent être libérés que par eux-mêmes. Les femmes doivent élaborer elles-mêmes leur propre dynamique de lutte.
« Elles portent sur leurs épaules la moitié du ciel, et elles doivent la conquérir ».
Lutte spécifique correspondant à deux objectifs :
- supprimer l’exploitation économique, l’injustice sociale, changer la réalité sociale, bref, construire le socialisme.
- changer les mentalités, transformer le rapport homme-femme, donner un contenu nouveau à la relation humaine.
Deux niveaux, donc :

1 - LE NIVEAU DES LUTTES COMMUNES

avec les partis, les syndicats, les associations. Luttes avec les hommes, à leurs côtés, mais à part entière et non pas en appoint ou en adjoint.
Les femmes doivent comprendre qu’il leur appartient de construire elles aussi le socialisme et non pas d’attendre que les hommes leur en fasse le cadeau. Cadeau empoisonné pour tous car « le succès d’une révolution dépend du degré de participation des femmes » (Lénine).

2 - LE NIVEAU DES LUTTES FEMINISTES

Où les femmes, entre elles, dans un grand mouvement de masse, feront le bilan de leurs discriminations spécifiques, en analyseront les causes, inventeront des actions :
- exemple-type : la bataille pour la liberté de la contraception et de l’avortement.


Spécificité des luttes des femmes selon le niveau de développement des pays : les économies les cultures

La revendication féministe ne saurait être identique, sinon dans son contenu, du moins dans ses moyens, dans tous les pays et à tous les moments de leur histoire.
Les grands clivages entre pays riches et pays pauvres, pays dans la voie du socialisme et pays à économie libérale concernent directement la stratégie et la tactique des luttes de femmes.
Ainsi, dans les paroxysmes historiques -guerre, révolution, résistance à l’oppresseur- les femmes doivent s’intégrer -à part entière- dans le mouvement général, aux côtés des hommes.
Les deux niveaux de lutte se trouvent donc confondus dans le temps du « paroxysme ». Mais le contenu spécifique du deuxième niveau demeure le même et les femmes le font prévaloir tout en ne se battant qu’à un seul niveau.
J’ai été témoin des combats des femmes algériennes pour l’indépendance de leur pays. J’ai vécu des semaines sous les bombardements américains avec les femmes vietnamiennes. Ces combattantes qui firent merveille aussi bien au maquis que dans les « kasmas », aux batteries aériennes qu’aux champs ou dans leur pratique médicale ont fait avancer objectivement la cause des femmes.
Les femmes ont conquis par elles-mêmes une part d’indépendance que l’homme quant à lui possédait déjà, naturellement.
Le paroxysme passé, les objectifs spécifiquement féministes -double exploitation, lutte contre les enfermements, changements de mœurs et des mentalités- doivent être défendus au sein d’un mouvement de masse, autonome et indépendant des partis.
Le Portugal, attelé à la construction difficile du socialisme dans la liberté, vit-il un paroxysme ? Les femmes de ce pays doivent-elles renoncer à s’unir entre elles ?
Je crois qu’il y a place ici - contre le machisme, contre le mythe de la virilité triomphante, contre l’éternel servage domestique de la femme (et sa dépendance économique, culturelle et sexuelle à l’égard des hommes) pour un Mouvement de Libération des Femmes conscient de ses responsabilités.
Au nom d’abord du pluralisme politique, garantie de la construction d’un socialisme dans la liberté. Ensuite parce que la tâche est vaste et que le changement des rapports hommes-femmes nécessite une action particulière.
A la condition cependant qu’il soit clair que la lutte féministe implique la participation à la construction du socialisme portugais.
Pour la libération de la femme, le socialisme est nécessaire. Il n’est pas suffisant.
La construction du socialisme exige que soit apportée une réponse révolutionnaire à des « problèmes anciens et nouveaux, spécifiques et universels ».
C’est définir l’articulation même du socialisme et du féminisme.
C’est affirmer aux hommes, à ceux qui auront « l’intelligence théorique de la situation », que le « rapport de l’homme à l’homme, c’est le rapport de l’homme à la femme » (Marx).
C’est en cela qu’un véritable féminisme - rigoureusement défini dans sa théorie et dans sa dynamique de lutte - est véritablement révolutionnaire.


[1] Rosa Luxembourg, dès la constitution du Parti Communiste, insista pour que l’on publiât un journal consacré au mouvement féministe (Clara Zetkin - « Lénine tel qu’il fut »).

[2] Larguia et John Dumoulin « Towards a science of women’s liberation » - Londres.

[3] L’institution d’un salaire de la femme au foyer est à rejeter. Il consacre la division des tâches entre les sexes et tend à confiner la femme dans le ghetto de sa cuisine. Les tentatives faites en ce sens dans les années 30 en Allemagne, dans l’Italie fasciste et par le Maréchal Pétain, voulaient remédier partiellement aux crises économiques et au chômage de l’époque en libérant le marché de l’emploi de la demande féministe.

[4] « Je vais multiplier tes souffrances et tes grossesses. C’est dans la douleur que tu enfanteras tes enfants. Ton élan sera vers ton mari et lui, il te dominera » dit Dieu à Eve (Genèse).

[5] « La femme est donnée à l’homme pour qu’elle fasse des enfants. Elle est sa propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier ». (Préambule du Code civil Français 1804).

[6] En réalité, suspendue pour 5 ans (loi du 17 janvier 1975. art.)

[7] La Révolution Française : Olympe de Gouges publie une « Déclaration des Droits de la Femme ». Les femmes n’avaient pas le droit de vote. « La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune » réclame t-elle. Elle est guillotinée.

[8] La Chine exceptée, semble-t-il, les données du problème étant radicalement différentes et la voie révolutionnaire nouvelle.

[9] Nikos Poulantzas « Pouvoir politique et classes sociales (Maspéro).




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