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Ethiopiques numéro 6
revue socialiste de culture négro-africaine
1976

Auteur : Engelbert Mveng

Le temps, dans la pensée contemporaine, occupe une place privilégiée. C’est que la civilisation technologique dans laquelle nous vivons à l’ambition de domestiquer l’espace et la durée, pour assurer la victoire de l’homme sur la nature. Voilà pourquoi tous les domaines de la littérature et de la pensée moderne s’intéressent au temps.
Et tout d’abord, la pensée scientifique. La relativité d’Einstein repose sur l’analyse des notions d’espace et de temps. Elle démontre que le temps mesuré dans un système donné est particulier à ce système. Ainsi chaque système de références a son temps propre. Le temps n’est pas absolu ; il est relatif.
Les sciences humaines, à leur tour, consacrent au concept du temps une place qu’il n’est pas exagéré de considérer comme centrale. Dans ses Leçons pour une phénoménologie de la Conscience du temps (P.U.F., Collection Epiméthée, 1964), le philosophe Edmund Husserl consacre de longues et profondes méditations aux notions du temps et d’espace qui n’ont pas de réalité objective en dehors des objets. Avec Brentano, il cherche dans la succession conscientielle et la mémoire l’origine du Concept du Temps.
Le sociologue Rudolf Rezsohazy aborde, dans son ouvrage Temps Social et Développement (Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1970), une analyse très fouillée de la Société et de la Civilisation Occidentale Contemporaines. D’après lui, les philosophes, avec Leibnitz, définissent le Temps : L’ordre successif des choses. Pour les psychologues, c’est la conscience subjective de cette succession. Pour les économistes, le temps est durée dynamique dans la transformation du monde. Pour les sociologues, c’est l’ordre dans la saisie des faits sociaux. Pour l’homme de science, c’est la durée biologique et astronomique. L’auteur fait appel tour à tour aux travaux de Gurvitch, notamment à son ouvrage : Déterminismes sociaux et Liberté humaine (P.U.F. 1963), et son cours sur la multiplicité des temps sociaux (Paris, centre de documentation universitaire 1961, Ronéo).
Le théologien Mouroux aborde le « Mystère du temps » par une approche théologique (Collection Théologie 50, Paris, Aubier 1962).
L’Ethnologie, elle aussi, consacre une place importante aux recherches sur la notion de Temps. On cite de plus en plus l’étude du savant ivoirien Niangoran-Bouah : La Division du Temps et le Calendrier rituel des peuples lagunaires de Côte d’Ivoire (Paris, Institut d’Ethnologie, 1964), ou celle du professeur Van Bulck : Conception du Temps et de l’Au-delà en Afrique Noire (Revue Zaïre, Février 1956, n° 2, pp. 167... SQ). On sait la place qu’occupe le temps mythique dans l’œuvre de Mircéa Eliade : Le Mythe de l’éternel retour) (Paris Gallimard 1949), et Images et Symboles) (Paris, Gallimard, 1952).
La tradition spirituelle de l’Islam médite sur le « Temps de l’âme ». Dans un article récent de la revue Etudes (Juin 1974, p. 936 et suivantes), Gabriel Germain nous apprend que « Les Spirituels de l’Islam distinguent temps historique extérieur, et temps de l’âme, c’est-à-dire, ce temps existentiel dans lequel une tradition se transmet vivante, parce qu’elle est une inspiration sans cesse renouvelée et non pas un cortège funèbre ou un registre d’opinions conformes... ».
Dans l’interprétation des textes sacrés, les exégètes contemporains attribuent au temps un rôle déterminant. Notre collègue de Kinshasa, le professeur Monsengwo Pasinya, écrit justement : « Dans le passage d’une interprétation à l’autre, les surcroîts de sens des symboles ne se détruisent pas l’un l’autre, mais continuent à coexister : ce qui produit une stratification synchronique des sens du symbole biblique. Le « Temps même du sens » est stratifié ; et au terme de sa constitution, le message biblique représente une synthèse organique de symboles à sens multivoques » (Le Problème Herméneutique, actes du Congrès de Jérusalem sur la Bible et l’Afrique Noire 24-27 avril 1972).
Il y a lieu de mentionner ici, l’analyse structuraliste du temps et de l’Histoire qui oppose la conception périmée du progrès cumulatif des faits, à la coexistence du réel dont le propre est de se manifester par symboles variant dans l’espace et la durée.

Concept du temps et conception du temps

Ainsi, le concept du Temps, avec celui de l’Espace, fait partie de l’expérience humaine sous sa forme la plus élémentaire et la plus universelle, dans l’appréhension du Moi et du Monde.
Il faut cependant distinguer Concept du Temps et Conception du Temps. Le premier est une perception de l’esprit face au phénomène de la durée. Cette perception est abstraite, objective, universelle. La seconde est une élaboration mentale qui constitue une vision de l’homme dans sa condition spatio-temporelle, et qui, souvent, règle ses comportements. La conception du temps est donc un héritage culturel. Le thème de notre congrès étant : « Santé mentale et Croissance économique », nous allons aborder, non pas le concept du temps comme tel, mais la Conception du temps qui, toujours liée à une civilisation, est inséparable de l’image de l’Homme et de sa Destinée, telle que cette civilisation l’impose, et qui pèse lourdement sur l’équilibre mental des individus et des sociétés.
Il y a donc autant de conceptions du temps qu’il y a de types de civilisations, et à l’intérieur de chaque type, il y a autant de conceptions du temps qu’il y a de types d’organisations sociales, économiques, culturelles, voire, de conditions humaines concrètement vécues.

Nous aborderons la conception du temps du point de vue qui est le nôtre : nous appartenons à un monde : le Tiers-Monde ; à un continent, l’Afrique ; à une civilisation et à une communauté humaine, celles de la Négritude, ou si l’on préfère, du monde noir. C’est sous l’angle de ces réalités concrètes que nous aborderons le temps.

Temps et rythme vital

Nous n’allons pas traiter ici des rythmes biologiques.
Dans mon livre : L’Art d’Afrique noire, Liturgie cosmique et Langage religieux (Paris, Mame, 1964), j’ai montré que tout langage repose sur le rythme, à la fois expérience vitale et prise de conscience du Moi en tant que rationalité et liberté créatrice. J’ai montré que le rythme de la sagesse nègre n’est pas le rythme du déterminisme de la nature. Ce dernier est « isochronie », monotonie, et nombre. Il déclenche l’écoulement des choses en flots de dépérissement. Le temps de l’homme est diachronique, dialectique et dynamique : il déploie la durée vitale en ondes de créativité. On dit du premier qu’il dévore tout. Nous disons du second qu’il est semence de tout.
Reprenons la description du rythme négro-africain. Nous avons démontré que les arts plastiques, décoratifs, graphiques, chorégraphiques et musicaux obéissent à la même loi fondamentale du rythme qu’on peut analyser et représenter graphiquement. Représentons la durée par l’onde alpha (cf. figure passant par les nœuds A, E..., etc..., et posons comme unité la période AE, le rythme brut, celui du déterminisme de la nature, divise la période AE en sous-périodes égales se répétant indéfiniment. Par contre, la transformation par le rythme de la période AE en durée humanisée consistera, non pas à la diviser en sections égales, selon des nombres choisis, mais à la remplir par une série d’ondes bâties sur la dialectique de la monade, de la dyade et de la triade (cf op. cit. pp. 88 et suiv.). Ainsi s’agenceront les ondes Alpha et bêta, ou bêta et gamma, ou les trois à la fois, ayant chacune leurs nœuds propres, et disposés selon le choix créateur de celui qui fait le rythme.
Ce tissage rythmique est à la base du génie créateur négro-africain. Prenons un orchestre : chaque onde représente un instrument et l’ensemble constitue le tissu vivant de la polyrythmie africaine. Prenons une œuvre d’art africain, chaque onde représente une figure, un motif, un symbole dont l’agencement crée l’étrange beauté de l’art nègre. Prenons un type d’organisation sociale : chaque onde représente une relation parentale, une fonction sociale, politique, religieuse ou culturelle, et le tout constitue la complexité vivante des sociétés africaines.
Nous avons évoqué la genèse de l’onde primordiale selon la dialectique de la monade, de la dyade et de la triade. Reprenons la figure. L’onde alpha représente le moment de la monade : c’est le déterminisme de la nature ; l’onde bêta introduit le moment de la dyade ; c’est le refus du déterminisme de la nature ; l’onde gamma représente enfin le moment de la triade, moment de créativité, il n’est pas un aboutissement ; c’est un nouveau point de départ d’une onde nouvelle qui englobe toutes les premières et s’amplifie en périodes croissantes. C’est ce que nous avons appelé l’onde d’amplification dont la limite tend vers l’infini. Si le moment de la monade représente l’homme comme déterminisme de la nature, le moment de la dyade le représente comme refus de ce déterminisme, et donc comme Liberté, et le moment de la triade le représente enfin, comme liberté créatrice, c’est-à-dire comme Amour. Si la monade désigne l’homme en tant qu’individu, la dyade le désigne dans sa double dimension Homme-Femme ; la triade, dans sa triple dimension Père-Mère-Enfant.
Si la monade représente la vie, la dyade évoque la tension Vie-Mort, et la triade illustre le triomphe de la vie sur la mort.
Ainsi le temps de l’homme est une ascension dialectique vers le triomphe de la vie sur la mort.
Le drame de la civilisation contemporaine, c’est d’avoir confondu le temps de la nature avec le temps de l’homme. Pour la nature, face à l’avènement des choses à l’existence, le temps apparaît comme un capital de survie que les choses consument en le consommant. Ce capital est décroissant et tend vers zéro, c’est-à-dire vers la fin. Or la fin, pour beaucoup, apparaît comme un gouffre noir, inexorable, un véritable anéantissement. L’activité de l’homme, exprimée en termes de production et de consommation, obéit à cette conception du temps. La civilisation moderne fait de l’homme un animal glouton : parce que le temps presse, et que la fin vient inexorablement, il faut dévorer le plus qu’on peut. Voilà pourquoi le gouffre de la fin donne le vertige ; sa seule pensée engendre l’angoisse. Les psychanalistes le savent et l’ont démontré de mille façons.

Le temps de l’homme

Le temps de l’homme, en Afrique Noire, s’exprime fondamentalement par la lutte qui oppose en nous la Vie et la Mort, et dont le terme est la victoire de la Vie sur la Mort. Tel est, identiquement, le destin de l’Homme. Chaque instant est récapitulation de la totalité de la durée ; il est conflit Vie-Mort, et victoire de la Vie sur la Mort. Chaque instant est donc toujours neuf, à la fois semence de l’avenir et totalité du projet. Voilà pourquoi, le sorcier de mon village disait : « L’homme crée toujours le temps dont il a besoin ». Le temps, ici, n’est pas un capital que l’on épuise, mais le déploiement de notre être à l’infini. Ce déploiement est œuvre de notre propre créativité ; mais cette créativité s’exerce sur un donné qui est mystère et qui échappe à notre contrôle. La fuite de l’onde vers l’infini que nous évoquions tout à l’heure est finalement saut dans le mystère : la victoire finale est à ce prix. L’image qui illustre le mieux notre condition temporelle, c’est le rite d’initiation. L’enfant, avant l’initiation, n’est qu’une monade indéterminée. Il n’est pas un homme : il n’est qu’un projet d’homme. Au cours du rite d’initiation, il affronte la dyade, la lutte entre la Vie et la Mort. Alors il devient libre, c’est-à-dire responsable dans l’expérience de sa destinée unique, de la totalité de la destinée de sa communauté. Il accède ainsi à la triade, au triomphe de la Vie sur la Mort. Quand il a appris ce que c’est que la Vie, et ce que c’est que la Mort, il devient adulte et membre responsable de sa communauté. Le temps de l’homme, c’est une perpétuelle initiation à la Vie. Ce qu’on appelle ailleurs mesure du temps, exprime chez nous les articulations de notre destinée : les siècles se mesurent en générations ; les années et les saisons, en classes d’âge et en rites étroitement liés aux étapes de notre vie.
Chaque instant, chaque période, chaque saison redisent d’une voix toujours neuve le même message : la grande mobilisation pour la lutte entre la Vie et la Mort, et la préparation de la victoire de la Vie sur la Mort.


Il va sans dire que cette victoire n’est pas toute donnée : elle est une conquête, un risque doublé d’un perpétuel « Danger de mort ». C’est ce qui donne une note triste à la litanie qui, dans nos traditions, évoque la succession des générations :
Les Fangs du Gabon chantent :
« Le fils est allé au champ voir les
[arbres s’ils ont fini de mûrir.
Les arbres ont mûri ; les esprits
[sont errants.
Le temps est venu. La nuit com-
[mence. Le prisonnier est libre.
Le fils est allé au champ voir
les arbres s’ils ont fini de
[ mûrir...
Le prisonnier est libre. Il passe
sur la rive opposée sans
[regarder en arrière ».

(Cf. mon livre : l’Art d’Afrique Noire, p. 151).

Les Pygmées de la forêt équatoriale ont ce chœur :
- L’Animal naît, il passe, il meurt.
Et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit,
[ c’est le noir.
- L’Oiseau passe, il vole, il meurt.
Et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit,
[c’est le noir.
- Le Poisson fuit, il passe, il meurt.
Et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit,
[c’est le noir.
- L’Homme naît, mange, et dort.
[Il passe
Et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit,
[c’est le noir.

Pourtant ce chant funèbre s’achève sur une note d’espérance :
« Le ciel s’est éclairé,
Les yeux se sont éteints.
L’étoile resplendit ».

(op. cit. p. 152).
C’est que derrière la menace de mort, il y a toujours la perspective du triomphe de la Vie. Voilà pourquoi dans la littérature traditionnelle de l’Afrique, la Mort apparaît aussi comme messagère d’espérance. Rien ne l’illustre mieux que le chant du harpiste de l’Egypte Antique :
« La Mort est aujourd’hui devant
[moi
Comme la guérison d’un malade,
Comme la sortie au grand air
[après l’abattement.
La Mort est aujourd’hui devant
[moi
Comme le parfum des lys,
Comme le repos sur la rive d’un
[pays d’ivresse...
La Mort est aujourd’hui devant
[moi
Comme le désir qu’a un homme
[de revoir sa maison
Après avoir passé nombre d’an
[nées en captivité... ».

Trad. Maspero).


Chaque instant de notre existence est donc chargé à la fois de menace et d’espérance, expression de l’expérience vécue en nous du combat entre la Vie et la Mort. Cette expérience donne au temps une valeur extrêmement ambiguë. Dans les religions traditionnelles, les prières initiales, c’est-à-dire celles qui marquent les commencements (début des saisons, des périodes de la vie, des activités importantes) illustrent cette ambiguïté.
Quand le jour se lève, on prie :
« Le matin a surgi, ASOBE éloigne
[de nous
toute peine, tout mal, tout
[ malheur,
ASOBE (Dieu) ! Fais que nous
[arrivions heureusement chez
nous ».

(D’après di Nola : La prière, Paris Seghers, 1958).
Quand paraît la nouvelle lune, on prie :
« Lune, salut !
Si quelqu’un médite ma mort,
Qu’il me précède et me laisse en
vie. ».

(Invocation Beti, Cameroun).
ou bien encore :
« Dieu, sois-moi propice !
Voici la nouvelle Lune :
Eloigne de moi toute maladie
[funeste...
Ne m’abandonne pas dans le
[besoin :
Donne- moi femmes, enfants,
[esclaves et richesses
Conduis dans ma maison des
[hôtes de bonheur, ô Dieu ! »

(Invocation Douala, Cameroun).
Quand un nouveau-né vient au monde, on immole une victime, on en prélève un morceau de choix ; on le coupe en deux, on le jette à l’Orient et à l’Occident en disant :
« A soo, Aluga... Ehe... e »
« Que sa venue parmi nous n’apporte que bonheur ! ».

Puisque l’expérience du temps révèle en nous l’agression permanente de la Mort contre la Vie, le temps de l’Homme est donc la grande école où l’on apprend la stratégie qui amènera la victoire finale de la Vie sur la Mort. La vie apparaît ainsi comme la célébration initiatique par excellence.

L’histoire, liturgie communautaire

L’histoire, dans une telle perspective, devient une liturgie communautaire qui n’est pas seulement rappel des archétypes, mais qui est création toujours nouvelle et renouvellement du passé. L’histoire, c’est l’éternel présent du monde humanisé s’exprimant en symboles spatio-temporels.
Dans l’antique royaume du Bénin, l’avènement de chaque roi refait l’histoire de la nation ainsi que l’histoire du monde. Le nouveau souverain, sorti du sanctuaire de l’Ezamawa qui est le nombril du monde, en scelle la porte et ouvre littéralement une ère nouvelle.
A Kétou, capitale de l’ancien royaume Yoruba du Dahomey, le roi ne monte sur le trône qu’au terme d’une longue initiation. Il doit passer par les neuf résidences initiatiques qui sont détruites tour à tour. Il refait le cycle de l’histoire de son peuple dont il récapitule la destinée. Il y apprend l’art de gouverner, il y revit l’expérience spirituelle de toute sa communauté. Il accueille dans ses mains tremblantes la terre, les hommes et les éléments : il en porte la responsabilité pour la Vie et pour la Mort. L’Histoire ici n’est pas une leçon apprise par coeur dans un livre anonyme. C’est l’expérience intime de notre présence à la totalité de la durée, avec la mission de faire aboutir l’aventure qui donne un sens à la totalité du cosmos. Une telle mission évidemment a de quoi faire trembler.
Une telle préparation à la vie politique est loin, bien loin de nos campagnes électorales. Que seraient nos régimes politiques si chaque Chef d’Etat, si chaque ministre, devait passer par les neuf cases initiatiques !
Nous sommes ici au coeur d’une conception du temps où l’homme se découvre créateur et responsable du monde. Il n’y a pas de place alors pour l’ennemi. Il n’y a même pas de place pour la hâte, la précipitation, l’angoisse, car le temps ne nous échappe pas ; nous créons le temps dont nous avons besoin. On ne tremble pas devant la perspective de la fin des temps : le temps ne finit pas ; il est perpétuel recommencement.
Voilà pourquoi, comme dit l’Ecriture, il y a chez nous un temps pour chaque chose : un temps pour naître, un temps pour mourir, un temps pour jeûner, un temps pour le travail, un temps pour le repos, un temps pour la joie, un temps pour la souffrance... Voilà aussi pourquoi la Mort naturelle, celle qui vient en son temps, n’est pas un épouvantail ; seule la mort violente ou criminelle est l’image même du mal, car elle simule l’échec du projet humain, la victoire de la Mort contre la Vie.
Cette conception du temps, en face de la civilisation technologique, rencontre d’innombrables objections. On y voit immobilisme et résignation. Pourtant l’étude attentive des civilisations africaines montre qu’elles sont le fruit d’une conception du temps dynamique et créatrice. Ce qui fut vrai hier dans le contexte des civilisations pré-industrielles, demande, bien sûr, une reconversion des mentalités aujourd’hui. Mais le même dynamisme qui a donné l’impulsion aux civilisations d’hier, peut également animer les civilisations d’aujourd’hui et de demain. Ceci est d’autant plus vrai que l’Afrique est à l’âge de la renaissance intégrale de son destin historique. Le temps n’est ni à l’angoisse, ni à la précipitation ; il est à la responsabilité créatrice. Sans doute, il n’est plus possible aujourd’hui d’affronter les aléas de l’histoire sans technique, sans infrastructure, sans moyens financiers, sans stratégie et sans ressources humaines. Et tout le monde sait que l’Afrique est la première à le reconnaître, et à tenter sa chance dans la grande compétition pour la survie. Mais le problème n’est pas tant aujourd’hui d’accepter la technologie ; le problème est d’en faire un outil efficace dans la lutte où se prépare le triomphe de la Vie sur la Mort. Là où le temps est de l’argent l’homme, livré à la concupiscence de l’argent, dévore sa propre substance en voulant gagner le temps. Ecartelé entre son désir et son impuissance, il est livré au désespoir, et tournant le dos à la vie, il se livre sans combat à la mort. Voilà pourquoi une grande partie de la philosophie contemporaine est une philosophie de l’Absurde, de la Mort, du Néant.
Le temps n’est pas de l’argent. Il est le lieu de la manifestation des symboles. La technique, la finance, l’économie, sont de l’ordre des moyens, et donc des symboles. A travers eux, notre destinée se fait histoire dans la mesure où ils marquent à chaque instant une étape du triomphe de la Vie sur la Mort. Alors la civilisation devient Humanisme. On ne voit pas pourquoi la technique perdrait de son efficacité, le développement de son dynamisme, en devenant œuvres d’humanisme.
S’il y a un temps pour chaque chose, et si l’homme crée le temps dont il a besoin, il n’abolit pas pour autant le mystère du temps qui demeure total. C’est en effet l’une des expressions de notre finitude. Nous avons la mission de faire triompher la Vie sur la Mort, mais nous n’avons les secrets ni de la Vie, ni de la Mort, ni même de la victoire. Pour lire le grand livre des symboles qui nous désigne nos alliés et nos adversaires dans cette lutte sans merci, il faut un regard d’initié, car ce grand livre est scellé et difficile. Souvent nous croyons lire nos alliés là où nous n’avons que des adversaires, et chaque instant qui passe porte en lui-même le poids de la victoire et celui de la défaite.
Victor Hugo disait : « L’avenir n’est à personne, l’avenir est à Dieu ! » et il ajoutait : « L’avenir, l’avenir, mystère ! ». Pour la sagesse africaine, ce n’est pas seulement l’avenir qui est mystère, c’est le temps, car l’avenir est inséparable du présent et du passé : le temps est un. Le mystère du temps, c’est le mystère même de notre destinée. Tous les hommes, toutes les civilisations tentent d’échapper à ce mystère. Il nous enveloppe de partout. Le conte du devin MBiam-Ntso-Tsoli l’illustre éminemment : « Un jour, dit la fable, Zoa Meteni,l’éléphant aux grands pieds, eut un mauvais songe : il rêva qu’il allait mourir sans être malade. La même nuit, Nyogo, qui habitait dans des trous au haut des grands arbres, eut un rêve semblable. Pareillement, Mvaa, la carpe, au fond de la rivière, fut visitée par le même songe.
Au petit matin, tous eurent recours à MBiam-Ntso-Tsoli, le seul devin capable de déchiffrer le sens de ces mauvais rêves.
MBiam-Ntso-Tsoli était encore à faire sa toilette devant sa case, quand il les vit arriver l’un après l’autre. MBiam fut surpris de cette visite matinale. Il leur en demanda le motif.
« Devin, nous venons te consulter à propos de mauvais rêves. Tous nous avons rêvé que nous allons mourir ces jours-ci sans avoir été malades ». Zoa Metini se présenta le premier : « Regarde-moi, dit-il, de quoi dois-je mourir ? ».
Sans hésitation, MBiama prit sa corne de divination et se mit à l’agiter en disant sa formule rituelle :
« Derrière la case, ma toile
[d’araignée
Devant la case, ma toile
Tu m’as trouvé ; je découpais
[une tête : Une tête de tourterelle ? - Non !
Une tête de cancrelat ? - Non !


Une tête de lézard ? - Oui !
Ceci dit, MBiama répandit à terre le contenu de sa corne pour y lire le message des dieux-mânes. De son regard de devin, MBiama commença à déchiffrer le message. Revenu de là, MBiama se mit à regarder Zoa Metini de tous ses yeux et lui déclara : « Zoa, mon frère, voici tu vas mourir ces jours-ci sans aucun doute. Un arrêt de mort pèse sur toi. « Zoa Metini, inquiet de son sort, lui demanda : « De quoi donc vais-je mourir ? ».
MBiama répondit : « Tu mourras sous un piège à bois (Mvog) ». Sceptique, Zoa Metini défia les dires de MBiama. « Non, je vois que ta divination est une combine de mensonges. Comment, moi Zoa, puis-je mourir sous un piège. Avec quelle pièce de bois va-t-on dresser ce piège. Est-ce d’un tronc d’ésingang ? ». Zoa Metini, furieux, se retira. Et discutant ainsi, Zoa ne s’aperçut pas que l’oncle de MBiama, Ntoto, écoutait tout dans la pièce voisine.
Nyogo vint à son tour et s’assit devant le devin. MBiama reprit sa corne au compte de Nyogo. Consultation faite, MBiama déclara : « Toi, Nyogo, tu mourras parce que tu voudras sauver la vie à d’autres ». Nyogo en ricana et tourna MBiama en ridicule : « Tu ne sais rien voir. Comment moi, Nyogo, habitant des trous, puis-je mourir pour sauver la vie à d’autres ? ». Okphada, oncle de MBiama, entendait tout.
Mvaa, la carpe, se pointa. MBiama, sans se décourager, reprit son art de divination avec la formule habituelle. « Regarde-moi et dis-moi ce dont je vais mourir ». « Toi, Mvaa, tu mourras suspendu hors de l’eau ». Mvaa, la carpe, fit une moue dédaigneuse. « Moi, Mvaa, habitant des cours d’eau, comment vais-je mourir hors de l’eau ? ». Okphada avait aussi surpris cette conversation. Tout le monde se dispersa.
Quelques temps plus tard, Zoa partit pour ravager une plantation de bananiers. Le propriétaire de la plantation exaspéré battit le tam-tam de chasse. Les chasseurs affluèrent et se mirent à encercler l’éléphant. On ferma toutes les issues, n’en laissant qu’une au-dessus de laquelle un piège (Elon) fut suspendu. Traqué de toutes parts, l’éléphant vit une clairière il s’y rua mais, hélas, de sa grosse patte, il déclencha le déclic du piège en bois. Le gros morceau de bois (Elon) tomba de tout son poids sur son échine qui fut cassée.
Zoa s’écroula et les chasseurs l’assommèrent à coups de toute arme. L’oncle de MBiama, Okphada, survint et dit : « Zoa, fils de mon père, où en sommes-nous ? N’est-ce pas que tu es mort sous un piège de bois selon les prédictions du devin ? ». Zoa s’inclina et reconnut la véracité des dires du devin.
Nyogo, qui était blotti dans son trou au haut d’un arbre, voyant l’éléphant traqué, s’était mis à pleurer : « A Zoa e, a Zoa e » ! Les hommes entendirent ces pleurs.
L’arbre abattu, Nyogo fut capturé. Et Okphada s’approcha. « Nyogo, fils de mon père, que t’avais-je dit ? N’est-ce pas que te voilà mourir pour avoir pleuré de compassion pour Zoa » ? Nyogo s’inclina et confessa l’infaillibilité des dires du devin.
De petits enfants vinrent prendre les tripes d’éléphant pour les laver. Aussitôt, une bande de petites carpes fit irruption. Un enfant friand de poissons apprêta son hameçon. A peine l’hameçon était mis dans l’eau qu’une carpe l’avala. L’enfant la sortit de l’eau et la tua. Okphada, fidèle au rendez-vous avec la mort, interrogea avec ironie la sceptique : « As-tu foi à présent à la divination ? Ne te voilà pas mourir hors de l’eau ?
Ainsi périrent Zao, l’éléphant aux grands pieds, Nyogo l’habitant des troncs d’arbres élevés, et Mvaa, la petite carpe des rivières profondes, tous les trois frappés par l’inexorable arrêt du destin.
(D’après un conte recueilli par l’Abbé Léon MESSI YAOUNDE).

Le temps est court !

L’humanité d’aujourd’hui, avec toutes ses civilisations, ressemble à ces trois représentants du règne animal. Les uns scrutent les profondeurs des abîmes ; les autres passent et écrasent tout sur leur passage ; d’autres enfin préfèrent les hauteurs inaccessibles et les trous profonds. Chacun croit trouver dans les acquisitions de son modèle de civilisation, un rempart de sécurité inexpugnable. Et voici qu’au milieu de tout cela, un même cauchemar nous envahit : les techniques, les machines, l’argent, le pouvoir, la guerre, la paix, la politique, l’économie,... tout nous crie : « Bientôt, oui bientôt, vous allez mourir sans être malades ! ».
Nous avons comptabilisé le passé, le présent et l’avenir ; nous avons fait la prospective et prévu les crises et les détentes ; nous appartenons au « Club de Rome » et lisons, en tremblant, l’avenir à livre ouvert... Mais de grâce, dites-nous, de quoi allons-nous donc mourir ?
La certitude de mourir, l’incertitude de quoi nous allons mourir, c’est tout le mystère du temps nous enveloppant de toutes parts. L’antique sagesse négro-africaine raconte que les hommes, terrifiés par la Mort, allèrent trouver le Seigneur Dieu pour lui dire : « Ecarte de nous le spectre de la Mort ! ». Dieu les regarda dans les yeux et leur dit : « Allez et apprenez à vos enfants que désormais, sans la Mort, la Vie ne serait plus la Vie ! ». Alors les hommes comprirent qu’il faut vaincre la Mort pour accéder à la vraie Vie.
Le temps est court !
Le temps de vos civilisations, le temps de nos civilisations, permettra-t-il à l’Humanité de vaincre la Mort pour accéder à la vraie Vie !





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