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LANGUE CREOLE ET DIASPORA ANTILLAISE
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Ethiopiques numéro 6
revue socialiste de culture négro-africaine
1976

Auteur : Raymond Relouzat

Les Africains transplantés dans le Nouveau Monde, dans les conditions que l’on sait, furent établis en particulier dans l’archipel des Antilles. Du détroit de Floride à la côte vénézuélienne, il n’est pas une île, qu’elle soit officiellement anglophone, hispanophone, francophone ou de langue hollandaise, qui ne compte un pourcentage remarquable, et quelquefois élevé d’individus d’origine africaine, métissés ou non du fait du grand brassage racial qui eut lieu aux Antilles dès les débuts de la colonisation. Que ce soit à Cuba ou à Trinidad, aux Bahamas ou à la Jamaïque, l’Afrique, en y côtoyant l’Europe, l’Inde, l’Asie, et quelquefois les Amérindiens autochtones, a participé à la grande aventure des îles imprimant à l’homme antillais sa marque culturelle la plus immédiatement perceptible, le rythme, et lui offrant la symbolique de sa couleur.
Cette diaspora d’origine africaine, répartie au hasard de la traite sur les différentes îles n’a pas formé, on s’en doute, un ensemble politique cohérent.
A l’heure actuelle, on compte aux Antilles des Etats indépendants comme Cuba, Haïti, la République Dominicaine, la Jamaïque, Trinidad, des Etats américains associés, comme Puerto-Rico, des départements français comme la Guadeloupe et la Martinique dont la population, qu’elle soit noire, métissée, hindoue, asiatique, amérindienne ou européenne, se considère avant tout comme nationale. Mais les barrières naturelles, linguistiques, économiques, politiques, et maintenant statutaires dressées par la colonisation et maintenues par le nationalisme indépendantiste, ont à la fois empêché le regroupement à grande échelle par communautés d’origine, et permis, en vase clos, l’apparition d’une société coloniale dont les caractéristiques insulaires sont loin d’avoir complètement disparu.
Fait unique, à l’intérieur de cette diaspora, est apparu un facteur d’unité culturelle, la langue créole, qui rassemble dans un système d’expression original, né de et par la colonisation et l’esclavage, non seulement les descendants d’Africains dispersés sur six îles et un département continental, la Guyane française, mais aussi les descendants de colons français. Le créolophone est le seul homme du bassin Caraïbe qui puisse comprendre et se faire comprendre hors de son île d’origine, dans un parler qu’il a créé, et qui est attesté dès le 18e siècle.
Les six îles créolophones sont : la République d’Haïti, la Guadeloupe, la Dominique, la Martinique, Sainte-Lucie et Trinidad. Cette dernière, toutefois, ne l’est qu’en partie, dans le Nord Ouest.
La situation de la langue créole en 1975 est à première vue paradoxale. Elle est parlée par 6.000.000 d’individus dans le monde, dont 5.000.000 environ pour la seule République d’Haïti. Ecrite pour l’instant de façon empirique, elle a donné naissance à une littérature le plus souvent folklorique, mais où l’on relève des tentatives plus qu’estimables de théâtre : l’« Antigone » haïtienne, et les pièces, qui à l’heure actuelle, sont créées et jouées à Fort-de-France et à Pointe-à-Pitre. Elle a été décrite et étudiée dès le moment où elle se forme, d’abord par des missionnaires et des voyageurs, ensuite par des savants français ou étrangers, des autochtones instruits, et curieux des réalités de leur pays : nous disposons d’au moins une étude sérieuse, à caractère scientifique par île, sans oublier la Guyane, dont quelques-unes très récentes, comme pour la Réunion, ou d’autres anciennes, comme celle de Turiault sur « Le langage créole de la Martinique ». Elle comprend deux grandes formes dialectales, qui sont suffisamment marquées pour être reconnues, mais non point tant qu’elles empêchent l’intercompréhension entre, par exemple, un Trinidadien et un Mauricien. Mais surtout, elle sous-tend, culturellement, ce qu’on pourrait appeler une civilisation créole, tout au moins dans l’archipel des Antilles qui seul nous intéresse ici, et qui est, à l’heure actuelle, un certain air de famille hérité de la société coloniale, un ensemble d’habitudes, de comportements et de réflexes se rapportant à des domaines aussi significatifs que la cuisine, l’expression corporelle, la pêche, l’artisanat - en particulier la vannerie et la poterie - l’habitat, et bien sûr, à une activité aussi commune à toutes les îles que la production du sucre, du rhum, des bananes, et des produits exotiques tels que café, épices, etc.


Situation de la langue créole

Cette cohérence, pourtant, dont la langue créole est le signe indiscutable, et l’instrument privilégié, n’est nulle part reconnue officiellement, nous ne disons pas politiquement, même dans la République d’Haïti, où le créole est l’unique moyen d’expression des neuf dixièmes de la population. L’anglais, le français, l’espagnol et le néerlandais, sont les langues européennes qui se partagent officiellement les îles, ce qui fait ressortir d’autant mieux la réalité culturelle de la langue créole, parlée « de facto » par le peuple aussi bien dans une nation indépendante et de langue française - Haïti - que dans les départements français de la Guadeloupe et de la Martinique, et certaines îles anglophones (Trinidad, Sainte-Lucie).
Telle est la situation de la langue créole. Nous l’avons dite paradoxale, car parlée partout, elle n’est reconnue nulle part. Elle n’est pas langue officielle en République d’Haïti, où pourtant il fut débattu, dans les années soixante, de savoir si on l’utiliserait pour l’alphabétisation des masses : les différents manuels, syllabaires et dictionnaires qui firent alors leur apparition témoignent de cette préoccupation, qui ne fut suivie d’aucun effet.
Aux Antilles françaises, la langue créole, parlée par le peuple qui est en même temps très largement francophone, affectivement reconnue et acceptée par la minorité d’origine bourgeoise qui continue à la pratiquer, elle n’en continue pas moins à être vivement combattue par certains éléments de cette même bourgeoisie. Ce refus du créole se situe bien entendu dans la tradition jacobine et centralisatrice française qui a pourchassé sur le territoire national et tenté de faire disparaître les langues régionales, comme le breton, le basque et l’occitan.
En particulier, les quinze dernières années qui ont vu des Antillais se porter, dans ce domaine, à des excès qui feraient rire, s’ils ne signifiaient la méconnaissance tragique par ceux-ci de la réalité culturelle de leur pays.
Dans les îles anglophones, la langue créole est, pour trois raisons, rejetée par les classes moyennes et supérieures : elle n’est parlée que par les éléments les plus défavorisés de la population en particulier les ouvriers agricoles ; elle est sentie comme « french patois », c’est-à-dire comme un dialecte d’origine française, donc étranger ; enfin, le « créole » anglais, de formation coloniale et qui tenait la même place dans les rapports sociaux que chez les francophones, est en voie d’être reconnu et accepté comme propre à l’alphabétisation des milieux ouvriers et paysans.
Cette marginalité de la langue créole peut revêtir un autre aspect : ainsi, à Trinidad, elle n’est parlée que dans le Nord-Ouest et presque exclusivement par des individus âgés.
La Guyane française qui, à certains égards, prolonge culturellement les Antilles sur le continent sud-américain est un cas particulier. Le petit nombre de Guyanais créoles - environ 30.000 -, l’émigration continue vers la métropole, les projets actuels d’implantation d’une population originaire en grande partie de la France, laissent supposer que la langue créole, encore vivante, y est destinée à disparaître dans un proche avenir. De plus, il existe en Guyane des populations à peine francisées et peu créolisées : Amérindiennes et Africaines qui constituent autant d’îlots linguistiques particularisés. S’appuyant sur une structure tribale, économique et technique, elles sont à ce point autonomes, grâce aux ressources de la forêt et du fleuve, à l’agriculture, et à leur savoir-faire artisanal, qu’elles se passeraient fort bien, le cas échéant, de la présence française. S’il devait cependant se bâtir une nouvelle société guyanaise qui réunirait colons français, créoles et tribus africaines et amérindiennes, ce serait de toute façon en donnant le coup de grâce à la vieille société créole, et à la langue créole, telle du moins qu’elle est actuellement structurée.
L’ensemble culturel créole, qui se trouve donc être le plus cohérent et le plus solide, est constitué de la République d’Haïti et des Antilles françaises. Légèrement en retrait, on peut situer les îles de la Dominique et de la Sainte-Lucie, anglophones et indépendantes. Le cas de la Dominique est intéressant : cette île, parent pauvre des West-Indies, située entre la Martinique et la Guadeloupe, créolophone à quatre-vingt-dix pour cent, est depuis quelque temps l’objet d’attentions particulières de la part du gouvernement français. D’une façon générale, le sentiment confus que les deux îles se trouvent dans la mouvance culturelle des Antilles françaises et par conséquent de la France est assez largement répandu chez certains militants francophones de haut niveau. Des préoccupations plus prosaïques ne sont pas étrangères à l’intérêt français : les planteurs, les usiniers et depuis quelque temps les hôteliers des Antilles françaises ont coutume d’en faire venir de la main d’œuvre.
La question du créole se pose de façon aiguë dans cet ensemble francophone : toutefois, elle ressortit à une politique générale de l’instruction des masses dans la République d’Haïti, tandis qu’elle intéresse la création culturelle dans les Antilles françaises.


La réalité culturelle créole

On sait que l’élite haïtienne est francophone. On sait moins que, depuis quelque temps, certains de ses éléments sont américanophones. Les classes moyennes, décimées par la répression et par l’exil, qui sont traditionnellement les dépositaires de la culture nationale, et le « ventre mou » d’Haïti, parlent français et créole. Le peuple, illettré, est exclusivement créolophone, si l’on excepte quelques formules françaises passe-partout. Dans ces conditions, le choix de la langue d’alphabétisation, français ou créole, dont il est périodiquement débattu, est sans cesse remis. Mais le peuple haïtien a produit une abondante littérature orale, dont une infime partie a été transcrite ; les intellectuels, des pièces de théâtre en créole, dont « Antigone », jouée à Paris ; des ouvrages théoriques sur le créole, des manuels d’alphabétisation et des ouvrages de vulgarisation médicale, tendant en même temps à familiariser les éléments les plus évolués du peuple au créole écrit et aux principes d’hygiène et de diététique.
Quelque soit l’option choisie par le gouvernement haïtien pour l’éducation de son peuple, l’intelligentsia haïtienne, en se définissant comme créole, a apporté et apporte une importante contribution aux significations et aux valeurs culturelles d’un mélange de civilisations qu’elle a été la première à assumer.
La relative prospérité des Antilles françaises, leur appartenance à l’ensemble français depuis trois cent cinquante ans, un enseignement accessible à tous font que la bourgeoisie libérale et terrienne, les classes moyennes, la frange supérieure des classes populaires sont francophones, et ne sont donc pas « condamnées » au créole, comme ne l’est pratiquement aucun individu, de quelque origine sociale qu’il soit, ne fut-ce que par l’importance des « média » qui n’utilisent que le français, et la vigoureuse relance de la politique de complète assimilation des départements d’outre-mer opérée par le gouvernement français au retour de Charles de Gaulle.
L’Antillais francophone des classes moyennes est donc libre de parler créole, ou de ne le point pratiquer : libre également de décider de l’opportunité de cultiver ou non sa créolité dans les domaines d’expression qu’il aura choisis. Il l’est d’autant plus que certains éléments des classes moyennes, moralement soutenus ou croyant l’être par les pouvoirs officiels, ont prétendu disqualifier le créole en tant que moyen d’expression, cédant ainsi obscurément à une vieille crainte jacobine : celle de voir la liberté culturelle dégénérer en licence politique, et servir d’instrument à l’autonomie, puis à l’indépendance. Or jamais crainte ne fut moins fondée mais jamais les erreurs politiques qu’elle a entraînées ne furent plus propres à provoquer ce que l’on croyait empêcher. Politiquement et culturellement, les Antilles sont françaises, mais elles sont aussi créoles. Elles sont métisses, dans tous les sens du terme. Le créole est une langue qui emprunte au français ancien et moderne soixante-dix pour cent de son vocabulaire ; à la syntaxe française, un nombre important de constructions ; à la phonétique française la plupart de ses sons. La conjugaison du verbe, entièrement originale, et permettant d’exprimer toutes les nuances du procès, en fait une langue de communication ; son expressivité et sa faculté créatrice, une langue littéraire aux qualités poétiques indiscutables. Elle s’adapte sans effort à la réalité moderne, intégrant facilement les apports lexicaux, en conservant sa structure.
Elle est surtout le signe tangible et utilisable d’une identité, d’un monde culturel qui résiste au nivellement centralisateur ; elle est aussi le seul lien réel entre une partie de la bourgeoisie, le peuple de la campagne, et les prolétaires des villes, au moment où un abîme psychologique et social tend à les séparer.
Il y a donc une réalité culturelle créole, et la langue en est le signe. Elle est apparue dans les pires conditions : mais c’étaient des conditions humaines. La violence, la soumission, l’esclavage, la liberté, le courage, l’aventure, l’amour, la torture, le fouet, le labeur, le racisme, l’alliance, tout cela est le fait de l’homme, l’Europe, l’Afrique, l’Amérique, l’Asie et l’Inde, se sont férocement empoignées dans ces îles. Il en est sorti quelque chose qui fait que le Martiniquais, le Guadeloupéen en Guyane, le Dominicain à la Martinique, le Saint-Lucien en Haïti se retrouvent dans un langage, des habitudes et un symbolisme communs. La créolité est alors la culture elle-même, puisqu’elle est ce qui est maintenant, et qui n’était qu’un pûr avenir, avant la colonisation et les établissements ; et la langue créole charrie, avec la centaine de mots caraïbes qu’elle a conservés, le souvenir des grands chefs disparus.
C’est en ce sens et au nom de la culture, qu’il est souhaitable de faire, à l’intérieur de la créolité vécue, changeante, destinée à évoluer, un objet d’études de la civilisation créole, et de tenter de donner une figure symbolique à la culture créole. Ce qui a été spontanément réalisé dans ce domaine doit l’être maintenant de façon réfléchie et lucide. La langue, dont il faudra uniformiser l’écriture, et la production littéraire qui seront les objets privilégiés de notre attention ; il nous reste à solliciter, dans le cadre d’un futur Centre d’Etudes Créoles, où qu’il se tienne, la collaboration d’Historiens et de Sociologues.
La créolité est une manifestation géographiquement localisée et historiquement définie du phénomène général que constitue le métissage, source de toute culture, et doit être étudiée en tant que telle. Elle est enfin, ne l’oublions jamais, la seule création culturelle cohérente et déjà ancienne qui rassemble autour d’une langue nouvelle la diaspora africaine, l’émigration indienne, et le colonat français au delà des frontières politiques et en dépit des obstacles naturels.





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