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NOCES CELESTES POUR SEDAR
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Auteur : Amadou Lamine SALL.

Sédar
Tu t’es donc inscrit à l’horaire des songes
Alors que je finissais de chanter la femme aimée
Œil doux du crépuscule sur les Almadies
Quand l’horizon boit le dernier bleu de l’océan
Dans l’auguste demeure depuis bien
Longtemps les oiseaux sont venus nombreux
Sur les marches de la piscine vendre leur nostalgie au silence des étoiles
Ouvrir leur robe dans la lumière du couchant et la caresse des alizés mais ne chantent plus
Depuis que l’enfant de Joal courtise loin
Nostalgique vieux beau et triste
Les jardins de l’hiver normand
Qu’il réchauffe de sa mémoire réserve de soleils brûlants
Allégeance de troupeaux et sourires de lamantin Ayo Sédar
Qu’il est beau et doux de t’aimer
Et ce qu’a donné la graine à la terre
La terre s’en est abreuvée enivrée
Mais c’est vrai que depuis les feux de brousse ont
Dévoré jusqu’à la barbe des baobabs
Et ta noblesse Sédar ta noblesse
Est restée un miroir où se sont montrés peu de visages
Héritage déserté par des pirates qui ont brûlé tous les parchemins

Sédar
Ton peuple tenant la main de ton armée t’a porté et honoré
Et dans le cœur des jeunes soldats et sur les lèvres des
Officiers sur le chemin de l’âge j’ai lu la chair de tes poèmes

Gloire à toi Sédar
Qui fis de ce peuple un peuple d’alexandrins
Gloire à toi qui installa le même Dieu dans le cœur de tous les fidèles
Et qui ensemble des enfants de Mahomed d’Insa et de Moïse
Gloire à toi qui fis du clocher du minaret et du bois sacré notre
Maison notre même table pain et fruits eau de source lait vin faste des pangols
Gloire à toi l’étalon de Gnilane et de Diogoye l’oiseau de Djilor le nid totem de Joal
Gloire à toi qui mis le cœur de ton peuple dans le cœur des
Autres peuples et continents du monde
Gloire à toi mon sérère mon arc de cadences mon nègre noir de toutes les couleurs

Devant ton corps couché pas une voix pas un pas une langue n’ont manqué
Pas une étoile ne s’est dérobée au deuil du ciel
Et devant toutes les nations rassemblées sont venus les enfants de l’amour
Sont venus les enfants de la trahison à qui je sais tu as pardonné
Et alors ton nom a été sanctifié ton œuvre louée chantée
Et tous nous avons bâti une maison d’or dans chaque cœur pour toi seul
Je sais que Joal attend
Et la normande aux yeux pers le sait qui veut à tes flancs elle aussi
Reposer un jour pour qu’ensemble vous berciez l’enfant retrouvé du rêve fusillé
Ton petit Tutsi votre petit Bengali Ayo Sédar
Ils t’ont couché dans un cercueil de bois rouge
Tu étais bordé de soie blanche lavé parfumé
Nombreuse la foule ton peuple en long troupeau de têtes pleureuses broutait
Silencieux l’herbe tendre de tes souvenirs

Et dans la foule parmi le peuple
J’ai marché tremblant jusqu’à toi mon cœur dans mon ventre
Tu dormais beau comme un dieu de jardin
Tu étais la terre entière le ciel entier et pourtant ce petit cercueil de bois rouge
Ce petit cercueil de bois rouge était lourd du poids de ton génie
Tu dormais
Je me suis penché vers toi vers la terrible petite lucarne si petite si jalouse de toi
Qui laissait voir ton visage de tonnerre et d’arc-en-ciel ton visage beau et ferme
Et tu as souri enfin pour moi pour moi tout seul tu as souri
Comme jadis quand tu me confiais paume à paume la clé de la Cité des mots ensorceleurs
Comme jadis quand tu me posais sur ton cœur pour que la poésie ne meure

Sédar
Ton peuple t’a porté salué pleuré béni
Comme un unique soldat femmes hommes enfants vieillards ont
Offert leurs épaules qui ne sont pas endolories
Tu avançais porté par ton Armée ces soldats de noblesse que l’on n’humilie pas
Et qui savent que c’est toi le poète qui fis le premier de ce pays un pays libre
Et ils ont juré de tenir ce pays debout une République debout un baobab debout
Et dans la cathédrale Sédar dans la cathédrale... sursum corda, sursum corda...
Tu habitais chaque pierre
Ange et dieu de vitrail
Tu embrassais chaque regard
Tu allumais chaque bougie de tes seuls doigts
Tu chantais Sédar tu chantais et les orgues se pâmaient
Toi au cœur de toutes les grâces
Toi qui aimais tant les messes dans le petit matin des chants grégoriens
Tu chantais et la douleur montait tu chantais
Et c’est alors qu’il est arrivé l’ami Julien alors que les chorales s’ouvraient la gorge
C’est alors qu’il s’est avancé vers toi de son nom Jouga dans la mêlée métis des mélodies
Et la main dans la main
La voix dans la voix chœur polyphonique

Ayo Sédar
Vois-tu nous avons longuement regardé ta Sopé
Ta Sopé ta muse de lumière à la tristesse de basalte mais si belle encore si belle
Belle et bleue lampe d’or mélopée de blé
Sur le court trop court chemin du voyage que nous voulions long et interminable
Dans la peine aboyante des nostalgies dans l’allée du jour qui décline vite si vite
Nous t’avons porté près de Philippe ton fils chéri
Et la nuit a été longue longue et belle pour toi mon poète
Tes retrouvailles avec l’enfant de l’amour ont été le plus
Beau kiosque à musique des nuits du monde
Il t’a tant serré dans ses bras et toi Sédar tu l’as tant embrassé
Qu’ils se sont tous levés du grand sommeil et ont chanté toute la nuit

Sédar
De mes jeunes pousses de troubadour
Tu as fait un arbre de patience et d’humilité
Puissé-je être digne de toi
Et que du jardin odorant comme une gorge de tourterelle de mes chants
Que des tornades de lances et de cris de mes chants
Je retrouve le rythme des tams-tams sacrés du chantre des tanns et des bolongs
Et que je danse comme un fou les hautes saisons de ses ans Qui
Mais qui donc hormis tes enfants du matin
Retrouveront les chemins cachés des flûtes du Berger ?
Je ne dis pas les enfants durs et malicieux de la politique
Je dis les enfants de l’oxygène je dis les enfants naïfs de l’émerveillement
Je dis les abeilles princesses accoucheuses de miel fini
Je dis bien tes enfants dompteurs de soleils et de tigres
Tes enfants gardiens des phares

Dors Sédar dors
Nous veillons sur les circoncis
Dors Sédar dors
Nous veillons pour que tu entendes bruire l’eau au loin sous Joal un jour près de Philippe
Dors Sédar dors
Nous ferons de la normande bleue nos paupières chaque jour au petit matin

Dors
Nous gardons les parchemins nous lirons tous les livres
Nous ferons de l’alphabet du grain pour notre peuple
Pour que ne s’éteigne jamais l’Esprit

Dors Sédar dors
Avec tes paysans nous partagerons le pain l’espoir et la pluie têtue
Et avec eux nous ne combattrons pas la machine
Comme tu le voulais nous ne combattrons pas la machine

Dors
Toi le bras armé de la race noire toi la main qui a dit oui à tous les peuples du monde

Dors Sédar dors
Toi que j’ai tant aimé et qui nous manques déjà tellement...

Dakar, le 29 décembre 2001,
Jour de la mise en terre de Senghor
Amadou Lamine SALL




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