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LES ADULTES ET L’ESCALADE DE LA JEUNESSE
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Ethiopiques numéro 7
revue socialiste
de culture négro-africaine 1976

Auteur : Kéba Mbaye

Dans un monde au devenir hypothéqué par une population qui s’accroît et des ressources qui s’amenuisent, par un environnement qui se dégrade et une criminalité qui se développe, il n’est pas inutile, tout au contraire, de réfléchir sur les moyens de préserver l’espèce en préservant la jeunesse ; car c’est précisément cette jeunesse qui est au centre des problèmes dramatiques de notre époque.
La préserver, c’est la protéger contre tous les maux qui la menacent, et tout d’abord contre elle-même.
Quand on observe les sociétés aux économies avancées, points de mire de nos aspirations légitimes au développement, on ne peut pas ne pas s’alarmer. La rapidité avec laquelle les mœurs s’y dégradent n’a d’égale que l’indifférence devant le péril qui menace ces pays à travers leur jeunesse. Tout se passe comme si les adultes, peu soucieux d’un avenir qui ne les concerne pas, et avides d’user du présent à « pleins bords », abandonnent les jeunes aux jours sombres qui les attendent à travers l’insouciance, la drogue, la débauche et la violence qui hantent les esprits.
En cette période de l’histoire de ces sociétés on ne peut s’empêcher de s’extasier devant la conquête du surnaturel, le recul des frontières de l’impossible et l’élargissement des horizons du « monde fini ». Mais au même moment, comment ne pas déplorer l’incapacité de l’homme à se dépasser et à s’adapter aux exigences d’un univers nouveau que son intelligence a fabriqué trop vite ? Et alors, il nous vient à l’esprit cette réflexion d’Alexis Carrel : « Ce qui manque à l’homme moderne, c’est un supplément d’âme ».
Epiméthée a réouvert la boite de Pandore, les maux s’en sont échappés sans que la moindre espérance y soit restée.
L’homme a construit un univers et une nouvelle morale s’est imposée à lui. Devant son impuissance à trouver de vrais remèdes contre les maux qu’il déchaîne et qui frappent particulièrement la jeunesse, il s’abandonne au défaitisme. Lassitude, démission et veulerie, se parent du manteau du réalisme et haro sur l’hypocrisie ! On n’entend plus que ce mot là. Quelle hypocrisie en effet, mais de qui ? Croyant récolter la tranquillité, les adultes sont au contraire harcelés, poursuivis de tous les côtés par l’escalade incessante de cette jeunesse que le poète savait déjà sans pitié. C’est précisément parce qu’ils n’ont pas compris cette vérité « Les enfants ressentent l’absence d’autorité comme de l’indifférence de la part de leurs parents ».
Oui, les hommes n’arrivent pas à se souvenir exactement de l’enfant qu’ils étaient : non point un petit homme, mais un petit d’homme. Intelligent, sensible et généreux certes, mais désireux d’être aimé, donc aidé, guidé, redressé. Comme l’a dit Jacques de Lacretelle : « La grande faute des éducateurs, c’est qu’ils ne se rappellent jamais assez bien qu’ils furent eux-mêmes des enfants ».
Sous prétexte de respecter la personnalité des enfants, on les livre à leurs faiblesses.


Et c’est ainsi qu’on en est arrivé à débrider les instincts, à favoriser la liberté libertaire, la licence et la luxure, et à instal1er la débauche et le crime. Et que faut-il entendre, sinon la décadence et la mort collective par l’anarchie ? De nos tours, de la part des adultes, et pour des raisons purement politiques, tout trouve explications et excuses. La responsabilité passe de l’individu à la société.
Et c’est peut-être là l’erreur des démocraties occidentales. Elles n’ont pas su traiter de la même manière liberté et responsabilité.
En effet, elles font de la liberté affaire d’individu ; mais, au même moment, elles mettent la responsabilité de chacun à la charge de la collectivité.
La fuite en avant dans ces deux directions, accélérée par la démagogie et la surenchère, a enfanté ce relâchement des mœurs et cette criminalité galopante, essentiellement juvénile, devant laquelle les spécialistes s’avouent désormais impuissants.
Un tel système est incohérent. Dans un régime politique où les individus usent, et parfois abusent de leurs libertés, il est normal que chacun réponde de ses actes et ne s’abrite pas derrière le paravent vite déployé de « la communauté corruptrice et responsable ». Par contre, lorsque la société prend à son compte la responsabilité de chacun, il est normal que la seule vraie liberté soit la sienne. Liberté et responsabilité doivent être traitées ensemble, du même côté et de la même manière. La responsabilité, dit Sartre, c’est la revendication des conséquences de la liberté.
Il est curieux qu’il soit nécessaire de revenir à ces vérités premières que la complexité des problèmes actuels nous cache bien souvent.
Que devient, je me le demande, un homme sans responsabilité ? Que représente-t-il de plus qu’un animal ou un robot ? En rejetant la responsabilité, on rejette la condition humaine.
L’homme est un être libre et responsable.
Le désarroi de la criminologie est bien compréhensible : pourquoi un irresponsable s’abstiendrait-il de commettre d’autres crimes ?
L’éloquence aux assises s’acharne non sur le criminel, mais sur la société : argument facile, état d’esprit créateur d’une atmosphère sociale qui pousse l’individu à exacerber son esprit revendicatif au point d’en oublier ses devoirs.


De la patrilocalité à la néolocalité

La presse française a relaté récemment le procès d’un jeune voyou qui avait tué l’année dernière de 19 coups de couteau une vieille dame de 69 ans pour lui dérober l’équivalent de 6.600 francs CFA. Après le verdict de la Cour d’assises de l’Oise, le silence pesant, qui suit toujours le prononcé de la peine capitale, fut déchiré par la voix du jeune condamné s’écriant : « j’étais mineur ! vous ne pouvez pas me condamner à mort ».
Ce cri pathétique d’un enfant menacé de la guillotine pose des problèmes graves, et a alimenté de savants débats ; mais il devrait surtout servir à s’interroger sur les motifs profonds de la sévérité exceptionnelle d’un jury pourtant composé, comme l’a souligné l’éditorialiste de « L’Aurore », « des électeurs de Giscard et de Mitterrand ». Il traduit par ailleurs une mentalité de notre époque que met en relief, de l’autre côté, cette réflexion moins poignante dans sa simplicité, exprimée avec indignation par une personne âgée et recueillie par Jacques Bourget : « On n’a quand même pas le droit de nous tuer comme ça ».
Heureusement, notre société africaine semble bien éloignée de cette cruelle réalité. Mais pour combien de temps ? La contagion dans ce domaine est bien rapide. Le mimétisme est aisé quand le héros fait le mal. Et l’interpénétration des mœurs d’un pays à un autre, d’un continent à un autre, se joue des rideaux, seraient-ils d’acier.
L’agression par le son et l’image est un véhicule efficace pour transporter d’une population à une autre, et surtout d’une jeunesse à une autre, des habitudes de violence et d’immoralisme.
Et dans un monde où la considération se mesure souvent à la fortune, rien n’arrête plus ceux qui cherchent à gaver les foules avides d’émotions fortes. Les producteurs de films commerciaux, jouant avec la violence et la pornographie, se torturent pour que la fiction dépasse la réalité, et ils n’y arrivent qu’avec beaucoup de difficulté. La jeunesse qui s’abreuve à cette fontaine empoisonnée, s’enferme dans un cycle infernal et le mal fait boule de neige. Il faudra beaucoup de courage et de volonté pour rompre le charme.
Les pouvoirs publics ne savent plus quoi faire, et déjà, en Europe, des citoyens s’organisent en milices pour se défendre contre le déchaînement des instincts animaux. C’est le retour à la justice privée, une regrettable régression et une acerbe critique contre l’Etat.
Les normes de l’organisation familiale africaine parce qu’elles imprègnent la société toute entière, constituent les seuls vrais remparts contre les dangers multiples qui menacent notre jeunesse.
Dans l’Afrique traditionnelle, l’enfant, l’adolescent, le jeune homme et la jeune fille, étaient solidement encadrés dans la famille sous l’autorité du « pater gentis » : d’abord par la mère, mais aussi par les frères et sœurs, par les cousins et cousines, les oncles, les tantes, les aînés, et même par les amis de la famille. Chacun participait à la protection de la jeunesse, à son éducation, à sa formation. Dans cette ambiance d’une solide santé morale, elle trouvait les conditions optimales pour développer les qualités physiques, intellectuelles et morales.
Mais voilà, le modernisme est arrivé, habillé du manteau du progrès, du faux progrès !


Je disais, il y a déjà sept ans, que « l’Afrique n’a pas pu échapper à l’action modificatrice des temps modernes ». La facile circulation des idées et des techniques a fini par faire éclater les dos de la société négro-africaine et par livrer ses valeurs de civilisation aux actions combinées des phénomènes socio-politiques modernes.
L’évolution qui s’est produite en Europe avec douceur risque de revêtir, en Afrique, les formes d’une brutale mutation. En soi, elle n’est ni bonne ni mauvaise. Il est inutile de s’en plaindre ou de s’en glorifier. Comme le souligne le doyen Thomas, la modernité comporte ses inconvénients. Elle se paye. Le tout est de savoir choisir le juste prix. Elle joue contre la tradition qui, dans certains cas, il faut bien le reconnaître, peut constituer un frein, mais généralement elle n’est pas du côté de l’éthique. Il faut la comprendre, la dominer et éviter d’en être esclave.
Si l’Afrique refuse avec raison de rester musée, si elle ne doit pas répugner de s’intégrer dans ce mouvement universel du progrès vers la recherche de la plus grande satisfaction des besoins, il faut aussi se souvenir que rien de durable et de valable ne se construit sans une assise sociologique solidement ancrée dans les valeurs communes du passé.
Il y a là un risque de graves contradictions révélatrices de la croissance, mais qui peuvent constituer des écueils infranchissables si leur solution ne s’inspire pas de la sagesse et de la mesure.
Le rempart qui protège notre jeunesse, donc notre peuple, est en train de se consteller de larges brèches.
En effet, la famille africaine, celle du lignage ou de la « maison » se meurt. Les vieilles croyances et nos valeurs authentiques tombent sur les ruines des autels que les jeunes, partis du village vers la ville ou occupés à l’école, ne peuvent plus entretenir. Les anciens, après quelques tentatives pour sauver la civilisation africaine, finissent par être désabusés et par abandonner leurs efforts inutiles. Ceux d’entre eux qui persévèrent sont désavoués par les pouvoirs publics eux-mêmes qui donnent raison aux forces du progrès.
L’Etat s’adresse directement à l’individu, après avoir démoli les anciennes structures politico-sociales. L’autorité du chef de la « famille-gens »est désormais symbolique. Les biens communs se subdivisent, la notion de propriété au sens romain du terme, entre dans les mœurs ; les enfants échappent à l’autorité parentale et prennent de fausses allures d’adultes.
La patrilocalité s’efface devant la « néolocalité ». La nouvelle famille, qui ne comprend plus que le mari, la femme et les enfants, tente de s’établir loin du « pater gentis » comme pour concrétiser encore davantage la nouvelle conquête de son indépendance.
L’Europe a fait son entrée en Afrique. C’était inévitable. Mais pourquoi faut-il que nous lui ouvrions grandement nos portes ? Pourquoi ne méditerions-nous pas à chaque instant, cette parole de Georges Mathieu, afin de rester nous-mêmes, après avoir pris à l’Occident seulement ce qui est utile pour la poursuite de nos idéaux ? : « La culture n’est pas faite de savoir de connaissance, d’enseignements. Elle ne se mesure ni par des titres, ni par des diplômes, ni par des gains, ni par des profits. Elle est en revanche, derrière tous nos actes, toutes nos nostalgies, tous nos espoirs. Elle est notre part de noblesse, de dignité et d’amour ».





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