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DISSOO OU LE MALAISE PAYSAN AU SENEGAL
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Ethiopiques numéro 7
revue socialiste
de culture négro-africaine 1976

Auteur : Michel Bourgeois

L’étude de l’évolution de la situation du monde rural sénégalais intervient à une époque où la situation agricole du pays est suffisamment préoccupante pour qu’on ait pu parler officiellement, à différentes reprises, de crise ou de « malaise-paysan ». Mais, en réalité, le « malaise-paysan » n’est que la forme plus complexe et plus élaborée de la terrible crise de l’arachide qui secoue le pays et menace gravement son développement à partir de 1966, tant est-il vrai que la « graine exerce sur toute l’économie du pays une souveraineté écrasante et que, de l’importance de sa récolte »... (mais aussi de l’évolution du prix des oléagineux sur le marché mondial)... « dépendent aussi bien l’aisance du budget national, les moyens de fonctionnement et les possibilités d’investissement de l’Etat, que l’équipement des exploitations les plus reculées et les ressources monétaires du plus modeste paysan » [1].
Or, à partir de 1965, le Sénégal connaît une « pluviométrie aberrante » avec une hauteur de précipitations constamment inférieure à la moyenne, en même temps que s’effondrent dans le monde les cours d’un certain nombre de produits de base dont, en particulier, celui de l’arachide.
Cependant, ce serait ramener à des causes purement conjoncturelles et étrangères au pays l’explication de cette situation de crise alors que les responsabilités plus ou moins directes de l’Etat sénégalais sont parfois aussi sérieusement engagées dans cette affaire. De ce dernier point de vue, d’ailleurs, le gouvernement du Sénégal est le premier à reconnaître, tant dans un certain nombre de déclarations officielles que dans les rapports de politique générale présentés aux diverses sessions du parti dominant [2], les insuffisances de certains programmes de développement ainsi que les erreurs ou les carences des différents appareils d’encadrement du monde rural.
Cependant, l’état exact de la situation dramatique vécue par les paysans eux-mêmes, quelques années après l’Indépendance du pays, n’aurait sans doute jamais pu être apprécié avec autant de précision sans l’intervention massive de la radio, notamment à travers la série de ses programmes spéciaux diffusés à partir de 1968 et sur lesquels s’appuie la plus grande partie de cette étude.
C’est, en effet, grâce aux énormes possibilités de dialogue réalisées à l’antenne que la radio, s’inspirant de l’ancienne pratique de la « palabre africaine », réussit à pénétrer les véritables causes du « malaise-paysan » et parvient à désamorcer, en même temps, un mouvement de mécontentement suffisamment grave pour devenir explosif. L’accumulation de difficultés de toutes sortes, jointes aux insuffisances d’un encadrement de base assez souvent irresponsable ou parfois corrompu, avaient progressivement paralysé toute possibilité de relations ou de communication avec les populations et, du même coup, entravé considérablement les efforts de développement.
Or, en faisant de ses auditeurs les acteurs de ses propres programmes, la radio a réussi à rendre la parole au monde rural et lui a permis, pour la première fois, de se faire entendre directement des autorités supérieures. Une fois amorcé, ce dialogue réalisé dans la plus grande franchise entre la base et le sommet de la nation s’est poursuivi et s’est développé dans de telles proportions que la Radio-éducative a fini par devenir l’instrument le plus populaire d’une véritable démocratie en action, en même temps qu’un moyen particulièrement efficace de participation au développement.
L’étude de l’évolution du monde rural sénégalais, réalisée en 1966 et 1973, repose donc, en grande partie, sur les innombrables documents de cette Radio-éducative dont les interviews, les reportages, les correspondances issus des quelque 8.000 villages du Bassin arachidier et traduits du wolof, sont désormais conservés aux Archives nationales. Ces documents sont une source d’informations extrêmement riches qui, au-delà de la présente étude, pourraient encore faire l’objet de nombreuses recherches spécialisées.
Cette évocation, peut-être un peu rapide, des conditions générales dans lesquelles ont été menés la plupart des travaux de recherches, était cependant nécessaire pour mieux percevoir la portée mais aussi les limites de cette étude. Il ne s’agit pas, en effet, d’un travail rigoureusement scientifique, basé sur des données statistiques ou fondé sur la pratique systématique de l’enquête - même si quelques chapitres utilisent certains de ces procédés d’investigation. Dans l’ensemble, l’analyse de la situation du monde rural sénégalais est avant tout descriptive et tire son originalité et sa signification de la juxtaposition des nombreux textes qui la composent. Pour une fois, également, le sens et la portée des différents plans de développement ne sont pas uniquement appréciés par les techniciens ou les responsables politiques qui les ont conçus et mis en application, mais par les populations elles-mêmes à qui ils sont destinés et par qui ils sont réalisés. De ce point de vue, on verra tout particulièrement, par exemple, ce que représente le système coopératif pour un paysan sénégalais et comment il réussit à l’intégrer, plus ou moins bien, à travers des systèmes de valeurs et de relations directement inspirés de la tradition socio-culturelle de l’Afrique.


Pour toutes ces raisons, l’étude de l’évolution du monde rural sénégalais, réalisée à partir des milliers de documents rassemblés par la Radio-éducative rurale, n’a donc pas non plus de contours extrêmement rigides et si elle relève bien, dans son ensemble, des programmes de recherches relatifs à la sociologie du développement, il lui arrive parfois de toucher aussi à la psychologie sociale et, plus encore, à la sociologie de la communication.
De ce dernier point de vue, d’ailleurs, on peut en effet dire que c’est grâce au rôle tout particulier de communication joué dans une période de crise par la Radio-éducative rurale, et à travers l’analyse systématique des réactions de son auditoire, qu’ont pu être approchées avec précision les véritables raisons de ce « malaise-paysan » qui secoue si gravement l’économie rurale sénégalaise à partir de 1966.
A travers les émissions de la Radio-éducative rurale se dégagent nettement les raisons profondes de cette situation de crise, raisons qui peuvent être ramenées à trois principaux types. Il a d’abord des causes conjoncturelles dues aux conditions climatiques exceptionnellement défavorables et à la chute brutale des cours mondiaux d’un certain nombre de produits de base, en particulier, de l’arachide ; il y a ensuite des causes structurelles liées aux insuffisances et aux carences des différents appareils d’encadrement, que la radio va révéler et dénoncer sans complaisance, ce qui entraînera un certain nombre de sanctions et de réformes. Enfin, il y a des causes anciennes et permanentes qui proviennent à la fois du poids de la tradition et de l’impossibilité d’appliquer correctement la nouvelle législation en faveur, notamment, de la réforme des structures sociales (Code de la famille) et des droits fonciers (loi sur le Domaine national). Il faudrait y ajouter aussi les difficultés considérables rencontrées lors de la mise en application du système coopératif qui, à lui seul, constitue un chapitre particulier.
Si l’on reprend et examine plus en détail les principales raisons des difficultés du monde rural, on s’aperçoit notamment que la sécheresse qui sévit en zone sahélienne pratiquement sans interruption depuis 1966 est une des causes particulièrement dramatiques de cette situation de crise. On constate, en effet, d’après les enquêtes menées par J. C. Vessillier [3] dans la zone d’intervention de la Radio-éducative, qu’avec des moyennes de pluie inférieures à 400 mm, le Sénégal connaît à partir de 1966 une pluviométrie catastrophique qui remet en question la culture-même de l’arachide.
Des nombreuses déclarations recueillies à cette époque auprès des auditeurs de la Radio-éducative, il apparaît clairement que le problème de l’eau est très tôt un sujet de préoccupation sérieux et unanime du monde rural. La production d’arachide baisse dangereusement ; on se fatigue de devoir réensemencer plusieurs fois les mêmes champs au cours de la même saison agricole, on se désole de voir l’engrais brûler les plants au lieu de les nourrir, enfin on s’inquiète sérieusement du manque de nourriture qui commence à se généraliser. Les hommes menacent de vendre ou de manger les semences qui leur sont distribuées si le problème de la nourriture n’est pas rapidement résolu. Dans bon nombre de villages, on en arrive à revendre le matériel agricole, on refuse de prendre l’engrais et, plus grave encore, on abandonne progressivement la culture de l’arachide au profit d’un certain nombre de produits de subsistance. La distribution de vivres dans les villages devient une nécessité impérieuse mais s’accompagne aussi de bien des abus lors de leur répartition. Les paysans sénégalais prennent ainsi conscience qu’ils sont finalement les victimes d’un système qui connaît mal leurs problèmes ou les ignore ; i1s ont le sentiment d’être abandonnés. L’exode rural, dans ces conditions, prend des proportions dramatiques.
A cette terrible sécheresse qui va malheureusement n’aller qu’en s’aggravant vient s’ajouter bientôt une autre catastrophe : la chute brutale des prix de l’arachide. A travers les nombreuses déclarations des auditeurs-paysans, c’est tout le drame d’une économie fondée sur la monoculture de l’arachide qui apparaît alors.
Le Sénégal indépendant, malgré des efforts considérables entrepris en faveur d’une diversification des cultures, n’a en effet pas pu s’affranchir de l’emprise de l’arachide qui représente « 23 % de la production intérieure brute et 75 à 85 % de la valeur des exportations » [4]. Bien plus, le gouvernement a même été contraint d’encourager et de consentir des investissements importants en faveur d’une augmentation de la production arachidière (construction d’une usine de matériel agricole à Pout, d’une usine d’engrais à Mbao, etc.).
Mais la culture de l’arachide n’a pas seulement marqué profondément l’économie du pays, elle a aussi influencé considérablement et durablement le mode de vie et de pensée de ses populations.

Arachide et mouridisme

L’arachide s’est en effet trouvée associée, dès l’origine, à un mouvement politico-religieux, « le mouridisme », qui lui a donné une dimension mystique et philosophique dont il faut tenir compte si l’on veut comprendre par la suite certains problèmes de développement, ceux que pose la mise en place du système coopératif, par exemple.
Aussi la chute des cours mondiaux de l’arachide, vers 1966-1967, de même que l’abandon des tarifs préférentiels pratiqués jusqu’ici par la France, du fait de l’alignement des prix au sein du Marché Commun, déclenchent-ils une crise qui n’affecte finalement pas seulement l’économie du pays mais aussi les domaines politique et sociaux religieux. Les paysans sénégalais sont d’autant plus près de la révolte à cette époque que parallèlement le pays connaît un mouvement d’augmentation des prix des produits de consommation courante très préoccupant. A travers les programmes de la Radio-éducative, le monde rural donne donc libre cours à sa rancœur et à son découragement ; non seulement l’avenir de l’arachide est sérieusement remis en cause mais également certaines options agricoles. Au fond des campagnes, le mécontentement est général.
C’est alors que pour parfaire la situation, la Radio-éducative se met à révéler d’autres aspects non moins importants du drame paysan : celui de l’incroyable incurie et irresponsabilité de certains appareils d’encadrement.
Avec l’intervention de la radio les paysans sénégalais qui, jusqu’ici n’arrivaient pas à se faire entendre de l’administration régionale, s’adressent maintenant directement aux plus hauts responsables du pays et font apparaître combien les décisions prises en leur faveur sont le plus souvent vidées de leur sens par les cadres intermédiaires.


La liste des erreurs, des incompréhensions ou des carences de l’encadrement de base est interminable et affecte tous les secteurs d’activités (administration, vulgarisation agricole, santé, coopératives, etc.).
Le paysan ne peut s’empêcher d’établir des comparaisons entre le fonctionnaire et l’agriculteur, toujours au détriment de ce dernier. Non seulement le système d’encadrement est défaillant mais, dans la plupart des cas, plus la misère est grande et plus, semble-t-il, les malversations et les détournements augmentent. Les coopératives, en particulier, sont une source de profits éhontés pour certains fonctionnaires qui les encadrent. Par ailleurs, les paysans sont l’objet d’exactions ou de sévices graves lorsque le recouvrement des dettes, par exemple, ne s’effectue pas assez rapidement.
Mais ce qui choque profondément le paysan c’est l’impunité dont semblent jouir ces cadres intermédiaires à qui certains appuis politiques ne manquent pas. La Radio-éducative, non sans mérite, se fait l’avocat impitoyable des exploités et dénonce à l’antenne des abus si nombreux que finalement elle provoque certaines réactions salutaires. C’est ainsi que des fonctionnaires sont déplacés, des responsables de coopératives arrêtés, des préfets sanctionnés ou déférés devant les tribunaux.
En réalité, à cette époque, le monde rural se sent totalement incompris, abandonné, voire même méprisé alors qu’il prend conscience, dans le même temps, du fait des difficultés considérables qui s’abattent sur l’agriculture, de son importance économique. C’est dans ces conditions que la Radio-éducative se fait le porte-parole de la révolte qui gronde au fond des campagnes.
Cependant, à côté de ces causes conjoncturelles et structurelles du « malaise-paysan », il existe certaines autres raisons plus anciennes qui contribuent aussi à accroître l’état de crise de l’agriculture sénégalaise, à partir de 1966. Elles sont liées plus directement au contexte social, à la tradition et aux modes de vie qui ne cadrent pas toujours avec la nécessité d’un développement planifié et la construction d’une économie moderne. Parmi ces causes, on peut retenir l’épineux problème des terres, au sujet duquel l’Etat sénégalais a dû légiférer : la « Loi sur le Domaine national », notamment, doit normalement protéger ceux qui cultivent réellement la terre, mais sa mise en application se heurte à d’innombrables réticences ou déviations.
La Radio-éducative révèle à ce sujet les divers cheminements de la pensée paysanne, ses efforts d’adaptation mais aussi ses réticences et sa méfiance à l’égard de ceux, en particulier, qui sont chargés de la mise en application des réformes. La modernisation de l’agriculture entraîne notamment des heurts de plus en plus fréquents avec les éleveurs du fait de la disparition progressive des terres de pacage et d’une plus stricte délimitation des zones de parcours.
Dans un autre domaine, la nouvelle loi sur « Le Code de la famille », en modifiant profondément certaines habitudes de vie, cherche aussi à améliorer les conditions d’existence des paysans. Elle tente notamment de limiter les incroyables gaspillages qui ont lieu à l’occasion des cérémonies familiales et qui ruinent les agriculteurs. La Radio-éducative analyse fort bien ces différents changements et leurs répercussions sur la vie rurale sénégalaise. Ces changements ne s’effectuent pas toujours sans difficultés ; pourtant certaines pratiques traditionnelles qui sont à l’origine d’endettement inconsidérés sont dénoncées et rejetées sans regret. Le dialogue réalisé grâce à la radio favorise certainement une sorte de libéralisation des esprits et de la société qui n’est pas sans rapport avec l’évolution et la modernisation générale de l’agriculture.
Mais la Radio-éducative met surtout, en lumière, à partir de 1966, les difficultés de l’agriculture sénégalaise dans son redoutable effort d’instauration du système coopératif. Car si l’agriculture sénégalaise accumule pendant quelques années nombre de difficultés, celles-ci redoublent et s’amplifient considérablement avec l’implantation des coopératives.
Des nombreuses déclarations faites au micro de la Radio-éducative on peut d’abord essayer de voir ce que représente vraiment « la coopérative » pour les paysans sénégalais. Il apparaît tout de suite que la coopérative n’appartient pas aux coopératives et qu’elle est souvent ressentie comme un corps étranger à la solde du gouvernement.
Les coopératives, disent les paysans, « ne sont pas bonnes » et l’on constate, la plupart du temps, une incompréhension totale du système. De ce point de vue, le service de « formation » de l’ONCAD a certainement joué un rôle insuffisant dans la préparation des coopérateurs. Les coopératives sont trop endettées, politisées, mal gérées et l’encadrement chargé d’aider à leur fonctionnement est souvent incompétent ou corrompu ; voilà les principaux griefs des paysans à leur encontre.
L’Office responsable du fonctionnement des co-opératives, l’ONCAD, est violemment pris à partie par les agriculteurs qui finissent par en faire le bouc-émissaire de toutes leurs difficultés. Les paysans en arrivent à réclamer le retour à l’ancien système de commercialisation où, pourtant, les « traitants » les exploitaient honteusement. C’est véritablement l’échec du système.
Les programmes de la Radio-éducative permettent de pénétrer plus en détail le drame du mouvement coopératif. L’insuccès des coopératives provient à la fois de leurs mauvais fonctionnements, qui est à peu près général, mais aussi de l’inadaptation, des défaillances et des tares du système de financement.
En ce qui concerne leur mauvais fonctionnement, il convient d’abord de procéder à une analyse générale des blocages. Dans l’ensemble, les coopérateurs se plaignent de ne pas être suffisamment informés ou de ne pas pouvoir prendre eux-mêmes en main la gestion et l’administration des coopératives. Ils déplorent aussi leur mauvaise répartition géographique mais surtout se plaignent de l’irresponsabilité et des abus de l’encadrement qui influence leurs choix et les démoralise en encourageant les mauvais payeurs.


En fait, si les coopératives fonctionnent mal, c’est qu’il n’y a pas, à proprement parler, de « coopérateurs » et cela par la carence ou la mauvaise volonté des services responsables de leur fonctionnement. Les paysans ne participent pas aux activités de responsabilités de la coopérative parce qu’ils n’y sont pas préparés ou qu’ils n’y sont volontairement pas associés. Il faut préciser aussi que le système coopératif se meut au milieu d’une « jungle administrative » dont la complexité a été dénoncée par le Chef de l’Etat lui-même, « ce qui ne simplifie ni la compréhension ni le fonctionnement du système » [5].
Mais à côté des responsabilités de l’encadrement, les paysans dénoncent aussi la lourde culpabilité des « présidents peseurs » qui se font souvent les agents complaisants de certains cadres malhonnêtes. La Radio-éducative signale d’innombrables fraudes, abus ou malversations effectués sous les yeux mêmes des coopérateurs et que, seule, la dénonciation à l’antenne finit par rendre plus malaisés. Par la suite, certaines sanctions prononcées par les tribunaux viendront fort heureusement renforcer l’action moralisatrice de la radio.
Cependant, les tares du système coopératif apparaissent plus encore à travers les différents modes de financement qui créent des situations si absurdes qu’elles découragent les meilleures bonnes volontés.
La coopérative ayant été créée pour faciliter l’acquisition de matériel et de produits, grâce à la responsabilité solidaire de tous les cultivateurs, ceux-ci finissent par éprouver une peur panique d’un endettement qui leur est imposé d’une manière inconsidérée par l’encadrement et dont ils ne sont absolument plus maîtres. C’est ainsi qu’on ne se base absolument pas sur les capacités de remboursement des adhérents, lors des commandes de matériel, mais sur leur complaisance vis-à-vis des services responsables. Dans ces conditions, les bons cultivateurs paient systématiquement pour les incapables ou remboursent l’achat d’équipement destiné aux besoins personnels des fonctionnaires. Les abus sont si criants que là encore la révolte est bien prête d’éclater.
En réalité l’intelligence des paysans sénégalais est si vive à l’égard de tout ce qui touche à la terre et leur sentiment de l’injustice si prompt à être éveillé que l’on pourrait très bien en faire, au lieu d’agriculteurs aigris, de bons coopérateurs habiles et responsables, si les techniciens de l’encadrement voulaient au moins s’en donner la peine.
De nouvelles absurdités ou de nouveaux abus sont encore dénoncés à l’occasion du règlement des livraisons d’arachides à la coopérative. Les conditions de financement favorisent une fois de plus les tricheurs et les services responsables agissent rarement dans le sens d’une amélioration du système. C’est ainsi que les délais de paiement sont exagérément longs ou que les règlements s’effectuent sans contrôle et à partir de « bons » que les paysans perdent ou négocient à des taux usuraires auprès des commerçants. Les « abattements » ou retenues pour des livraisons de moins bonne qualité, sont l’occasion de nouveaux scandales. Et l’on découvre ainsi à l’antenne quantité d’autres abus.
Toutes ces tares du système de financement sont parfaitement perçues par les paysans et longuement dénoncées à la radio. C’est dans ces conditions que les plus hautes autorités de l’Etat finissent par en être informées car, naturellement, bien peu de services gouvernementaux étaient en mesure d’apprécier toute l’ampleur du scandale et encore moins disposés à le faire connaître au plus haut niveau.
Cependant la Radio-éducative n’a pas été seulement un instrument de critique ou de destruction systématique : tout au contraire, car bon nombre d’auditeurs-paysans se sont déclarés des partisans convaincus des coopératives et certains ont même essayé de trouver des solutions aux insuffisances du système.
La Radio-éducative a donc essayé aussi d’apporter une contribution positive à l’évolution de l’agriculture sénégalaise en ne se contentant pas seulement d’enregistrer des doléances mais en cherchant, avec les cultivateurs eux-mêmes, les moyens de donner un sens nouveau aux efforts de changement entrepris dans le pays. Il suffit, pour s’en convaincre, de laisser la parole aux partisans des coopératives puis, à travers les études réalisées par la Société ltalconsult, d’examiner les réformes importantes apportées au fonctionnement de l’ONCAD et du système co-opératif lui-même. Dans leur ensemble, ces réformes vont dans le sens souhaité par les paysans, c’est-à-dire vers une prise en charge des coopératives par les coopérateurs eux-mêmes. On pourra donc voir, dans les chapitres consacrés aux répercussions politiques de la Radio-éducative, les premiers effets de ces réformes, auxquelles il conviendra d’associer par la suite les énergiques mesures gouvernementales prises pour remédier aux terribles effets de la sécheresse, à la chute des prix de l’arachide ainsi qu’au délabrement des services d’encadrement rural. La radio s’est ainsi faite l’instrument complet d’analyse et de rénovation rurale.

Les répercussions politiques de la Radio-éducative rurale

Amorcé au cours du chapitre précédent, l’examen des réformes nécessitées par la situation particulièrement critique de l’agriculture sénégalaise va maintenant faire l’objet d’une analyse plus systématique. Ces réformes ne concernent pas seulement l’amélioration de certains aspects techniques ou administratifs du développement rural, mais elles vont parfois jusqu’à une remise en question ou à une révision de certaines options du Gouvernement. En ce sens, la Radio-éducative a véritablement contribué à éclairer, à l’origine, puis à faire réfléchir et agir par la suite les autorités responsables de l’Etat. Les répercussions politiques des programmes de la Radio-éducative constituent donc un chapitre important de la présente étude.


Entre 1968 et 1970 la Radio-éducative a surtout révélé les énormes difficultés du monde rural et dénoncé les carences ou les abus de toute nature. Pendant ces deux premières années, les programmes radiophoniques, même lorsqu’ils proposaient certaines solutions aux difficultés du moment, restaient avant tout critiques et visaient au fond à faire prendre conscience de l’ampleur des problèmes et à désamorcer un mouvement particulièrement explosif. A partir de 1970, c’est un autre langage qui commence à se manifester à l’antenne car, malgré la dureté de ton encore persistante de l’auditoire, le Gouvernement admet non seulement le bien-fondé des critiques, mais encourage l’amorce d’un dialogue original à travers les ondes. Dans le même temps, les premières mesures officielles pour redresser la situation sont arrêtées et commencent à être appliquées ; et grâce au dialogue qui se développe alors à l’antenne, s’instaure progressivement un climat de meilleure compréhension et de confiance.
Ces changements de ton et d’attitude entraînent rapidement d’importantes modifications dans les relations et les rapports de travail sur le terrain. La radio apporte un souffle nouveau, une libéralisation dont les répercussions sont considérables, tant sur le plan social et économique que dans le domaine politique.
Il fallait cependant au départ un certain courage pour croire et accepter que, par le jeu d’une très large liberté d’expression, on puisse reconquérir la confiance fortement ébranlée des populations dans les destinées agricoles du pays.
Les premières manifestations concrètes de ce pari audacieux sont apparues lors d’une série de déplacements officiels effectués en milieu rural en février 1969, au cours desquels furent évoqués et discutés avec les populations visitées les propos acerbes adressés au Gouvernement par l’intermédiaire des émissions de la Radio-éducative. Ces différentes confrontations furent extrêmement positives et permirent de nouer par la suite de nouveaux contacts avec les populations.
Ce parti pris de grande franchise, voulu désormais dans les relations officielles avec le monde rural, ne fut cependant pas toujours accepté ou suivi sans réticences, mais il s’imposa peu à peu à l’ensemble des services à vocation rurale sur lesquels la radio, grâce aux interventions incessantes de son auditoire-paysan, pouvait exercer certaines pressions.
La seconde manifestation des répercussions politiques de la Radio-éducative apparut lors d’une importante allocution prononcée au Conseil économique et social le 18 mars 1970 qui marqua, pour la première fois, en référence aux programmes de la Radio-éducative, la reconnaissance officielle d’une situation particulièrement préoccupante en milieu rural.
« Telle qu’elle se présente, dit le Chef de l’Etat lui-même, la situation économique du monde rural, ayons le courage de le reconnaître, est médiocre »... « Ceci, alors que le troisième plan quadriennal qui prévoyait des succès importants en matière agricole, n’est même pas terminé »... « Le revenu du paysan, poursuit-il, a diminué ces dernières années avec la baisse - de 20 % - du prix au producteur et les trois mauvaises récoltes successives de 1966, 1967 et 1968. Il ne sert à rien de faire du secteur primaire la priorité des priorités si nous ne redonnons pas confiance aux paysans ».
Toute cette allocution est une analyse détaillée et sans complaisance des innombrables erreurs, fautes ou défaillances commises en milieu rural et que l’orateur conclut en disant : « ... Je vous recommande, à ce sujet, la lecture du périodique Dissoo », c’est-à-dire le bulletin mensuel de la Radio-éducative rurale qui rassemble toutesdéclarations faites à l’antenne par l’auditoire-paysan et qui est adressé régulièrement aux membres du gouvernement et aux responsables des services à vocation rurale [6].
Ainsi, la radio devient-elle pour le gouvernement un instrument de référence privilégié dans le processus de réflexion en faveur d’une politique agricole nationale mieux adaptée.
Après avoir aidé à mieux comprendre les problèmes de l’agriculture sénégalaise, la Radio-éducative se fait alors, à partir de 1970, l’instrument efficace des changements et des réformes. Grâce au dialogue permanent qu’elle entretient avec son auditoire, il lui est en effet plus facile de faire comprendre, accepter et mettre en application les nombreuses décisions gouvernementales prises en faveur d’une relance de la production arachidière. Comme on pourra l’apprécier à nouveau à travers les déclarations de l’auditoire de l’époque, les principales réformes sont d’abord accueillies avec scepticisme puis sont écoutées progressivement avec plus d’attention et finissent par entraîner des changements certains.
C’est ainsi qu’est notamment commentée par l’auditoire-paysan une série de mesures longtemps attendues et que la Radio-éducative a certainement contribué à faire aboutir. Parmi les plus importantes retenons celles relatives à l’attribution d’une ristourne exceptionnelle à l’uniformisation des prix, aux nouvelles mesures de commercialisation, de gestion et d’administration des coopératives ; citons enfin la plus populaire de toutes, celle relative à l’annulation des dettes des paysans.
Ces principales décisions gouvernementales transforment littéralement le ton de la Radio-éducative. Les satisfactions obtenues par le monde rural n’auraient sans doute pas abouti aussi sûrement ni aussi rapidement sans l’intervention massive de la radio ; c’est, en effet, ce qui se dégage des nombreuses déclarations faites à la radio à cette époque.
Aussi, l’une des premières conclusions que l’on peut tirer de cette étude concerne-t-elle l’exigence de « communication » qui apparaît vraiment à travers les milliers de déclarations de l’auditoire-paysan comme une nécessité impérieuse du développement.


L’exemple du Sénégal prouve, en effet, que si la communication est un des problèmes-clés du changement, c’est « qu’elle conditionne et renouvelle l’organisation sociale autant que l’insertion individuelle dans la communauté ». Il n’y a pas de développement sans participation de tous à l’élaboration des décisions générales ; sinon il y a divorce entre les populations et les pouvoirs de décisions, « divorce qui a pour double effet d’accroître les mécontentements ou les incompréhensions à « la base » et la paralysie au « sommet » [7].
De ce point de vue, le mouvement de révolte qui grondait au fond des campagnes sénégalaises constituait bien, entre autres choses, une revendication en faveur de la mise en pratique de règles plus démocratiques à l’exercice desquelles les grands moyens d’information sont certainement susceptibles d’apporter une contribution originale.
Le mérite du Sénégal, c’est finalement d’avoir compris, à travers la radio, qu’un choix délibéré en faveur du dialogue et de la pratique de la liberté d’expression ne constituait nullement une menace mais pouvait être, au contraire, une arme précieuse et efficace au service d’une politique réaliste et populaire de développement. Grâce au dialogue qu’elle pratique en permanence avec le monde rural, la radio devient ainsi un moyen efficace et bien adapté de concertation. Non pas que la radio ait pu résoudre par elle-même le malaise-paysan, mais les problèmes étant, grâce à elle, désormais mieux connus, elle est à l’origine de la facilité avec laquelle des solutions peuvent être arrêtées et appliquées en commun.
Une autre conclusion qui se fait jour également au terme de cette étude concerne l’usage des grands moyens d’information et le rôle original qu’ils peuvent jouer au service du changement. Ils peuvent être en effet, grâce aux nouvelles possibilités de liaison qu’ils sont capables de créer, des accélérateurs du développement.
Cependant on ne saurait oublier pour autant que ce n’est pas parce que s’accroissent de façon prodigieuse dans le monde des nouveaux moyens d’information que se créent nécessairement ou s’améliorent les possibilités de communiquer. On peut même voir se développer à la limite un phénomène « d’incommunicabilité » au sein même d’un réseau de plus en plus dense de paroles, d’images et de signaux.
Pas plus que le développement ne se limite à l’accélération de la croissance, l’information au service du développement ne peut être uniquement circonscrite à l’accroissement, la rapidité ou à l’aspect sensationnel des messages diffusés. Il existe, en fait, toute une psychosociologie de l’information dont il est nécessaire de tenir compte pour faire, de la communication, un moyen efficace de progrès. Pour cela, il convient notamment, et en tout premier lieu, comme le prouve l’exemple du Sénégal, de créer les conditions d’une « information responsabilisante », bien mieux, d’une information de participation. En effet, l’information courante, servie par des moyens de plus en plus rapides et puissants, n’est qu’un matériau neutre et indifférencié ; ce n’est comme l’exprime l’étude déjà citée [8], qu’une « pédagogie non maîtrisée », à la différence du processus d’éducation qui suppose un souci constant de compréhension et de participation, d’adaptation et de contrôle de son message, ce qui est en définitive le propre de la communication. Il faut donc, pour les mettre réellement au service du développement, faire des techniques nouvelles d’information, et en particulier de la radio, de véritables instruments de dialogue.
On rejoint là, assez exactement, certains résultats d’expériences rapportés par l’UNESCO où, notamment, l’utilisation populaire et spontanée de la vidéo, par exemple, permet de transformer la télévision et de créer un nouveau moyen d’échange et de communication. La Radio-éducative, comme la vidéo, apporte en effet « un processus de communication et non des produits de consommation ; elle fournit un instrument de groupe qui rapproche et non un moyen de masse qui isole » [9]. Cependant, pour y parvenir, il convient d’abord de posséder et de maîtriser les outils de l’information. En effet, il s’agit notamment de renoncer « au caractère univoque, non réversible » de la radio ou de la télévision, aux rôles intangibles qu’elles assignent aux publics, incapables d’agir sur les messages qui leur sont imposés. Pour la Radio-éducative comme pour la vidéo, « ce sont ces spectateurs devenus objets que les animateurs veulent amener à reconquérir leur dignité de sujets... ». « Il s’agit pour cela de créer des échanges et des interactions, un trafic à double sens » que ce soit par le son ou par l’image.
D’où l’importance des émissions réalisées sur place avec les populations des discussions enregistrées de manière à faire des auditeurs les acteurs de leurs propres programmes.

Un jeu de miroir libérateur

Dans ce va et vient continuel avec l’auditoire, la rétro-information se confond constamment avec l’information et contribue ainsi à la définition de types d’émissions parfaitement adaptés aux besoins du public et aux nécessités du changement. « Grâce à ces emboîtements successifs, dit encore Henri Dieuzeide, on obtient, au lieu d’une information à sens unique, un jeu de miroir libérateur et créateur ».


La Radio-éducative sénégalaise, pour sa part, a créé un choc en portant à l’attention de l’ensemble du pays les problèmes vécus au fond des campagnes, présentés et analysés par les paysans eux-mêmes. Ce faisant, elle a permis de libérer les esprits de l’obsession de la misère tout en faisant prendre conscience de l’urgence et de l’importance des réformes.
Mais cette croyance dans les potentialités salvatrices d’une technique n’est-elle pas naïve et anarchique, s’interroge, dans le même temps, Henri Dieuzeide ?
Pas du tout, si l’on en croit le directeur d’une grande station de radiodiffusion, qui constate justement que la radio n’est malheureusement jamais assez à l’écoute de son public. Il n’y a rien de plus étonnant pourtant, précise-t-il, que de laisser parler les gens ; « c’est en soi une dramatique » au sens où l’on emploie ce mot à la télévision : « une dramatique vraie et vécue, dont le scénario est décidé par la vie ». Et il explique comment la radio peut être un extraordinaire moyen de libération : « ...Les auditeurs, dit-il, racontent leurs drame ; ils se racontent avec leurs émotions, leur affectivité, leurs névroses parfois. C’est un extraordinaire psychodrame que l’on vit à l’antenne et qui peut, à bien des égards, avoir des effets bénéfiques ». Et ceux qui écoutent trouvent également dans ce qui est exposé un écho à leurs propres problèmes. En général, constate encore le directeur de la station, la plupart des grandes sociétés de radiodiffusion manquent d’imagination et surtout d’audace dans ce domaine [10].
Cet effort vers une utilisation populaire des grands moyens d’information, cette volonté de rencontre avec l’auditoire, la Radio-éducative sénégalaise ne les a-t-elle pas réalisés le plus simplement du monde ? Les paysans sénégalais, pour leur part, ont spontanément su utiliser à leur profit les techniques les plus modernes de communication et les intégrer à leurs propres systèmes de valeurs.
Le micro, la radio n’ont jamais posé le moindre problème d’utilisation en milieu rural ; ils sont toujours restés ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être ailleurs, des moyens, des instruments, certes perfectionnés, mis au service d’un dialogue élargi désormais à l’ensemble du pays. Au contraire des expériences de « vidéo-sauvage » décrites par Henri Dieuzeide, la Radio-éducative rurale n’a donc pas eu besoin de « déprofessionnaliser », de « désinstitutionnaliser » un instrument qui risquait d’échapper à son public. Il lui a suffi de tendre son micro au public et l’auditoire-paysan a su, le plus simplement du monde, le maîtriser et se l’approprier.
A ce sujet, le directeur des Eaux et Forêts du Sénégal, qui fut l’un des meilleurs utilisateurs de la Radio-éducative, décrit fort bien comment le paysan sénégalais se situe face à la radio. Quand on sollicite un paysan, dit-il, il y a d’abord une phase expectative qui est une phase de respect : le paysan respecte ce qu’on lui propose, même s’il n’y croit pas. Suit une phase interrogative qui marque un début d’attention et de prudence. Après cette phase interrogative commence celle du dialogue, la plus intéressante sans doute. C’est pendant cette phase que le paysan pose le plus de questions. L’émission de radio aura d’autant plus de succès qu’on saura dégager avec l’auditoire un certain nombre de solutions possibles ; elle sera un échec dans le cas contraire. Si cette phase est un succès, il ne semble pas indiqué de la suspendre ou de l’arrêter sous prétexte que le message doit être développé à petites doses. Au contraire, dans un tel cas, dès que le paysan commence à s’intéresser à ce qu’on lui propose, parce qu’on a réussi à gagner sa confiance, il faut continuer et même élever le débat pour que, par une utilisation encore plus poussée du dialogue, la radio réalise cette véritable conquête de la communication [11].
C’est en effet dans ces conditions, et en respectant les différentes phases de progression du processus de communication, que la Radio-éducative a pu réussir à amener son auditoire à poser d’abord ses propres problèmes et à lui proposer ensuite certaines solutions. Mais, en aucun cas, la radio n’a dicté de réponses ; son rôle était, avant tout, de faire réfléchir. D’ailleurs l’influence de la radio sur son public est peut-être plus souvent insidieuse que consciente. A la limite, on pourrait même dire que la Radio-éducative est apparue presque comme un moyen nécessaire de contestation permanente permettant, comme le prouvent les expériences de Tanzanie et du Bangladesh, rapportées par H. Dieuzeide, « de débloquer les résistances des communautés archaïques sans les manipuler et de les préparer à prendre en compte collectivement l’innovation nécessaire ».
Cette forme de communication réversible est particulièrement efficace et s’avère même dans un contexte de développement, réellement indispensable. On a pu constater, en effet, au Sénégal combien la radio avait joué un rôle déterminant dans le dénouement d’une situation de crise et dans la reprise du dialogue avec le pouvoir. Cet avantage, elle le doit aux énormes possibilités de diffusion de ses ondes qui provoquent et permettent la création d’innombrables liaisons ou réseaux nouveaux de communication. Cependant il peut arriver aussi que la radio, comme la télévision, fasse émerger parfois des « conflits latents, ce qui n’est pas sans poser de problèmes avec le pouvoir ». Mais nombre d’expériences réalisées dans ces conditions, notamment aux Etats-Unis dans les conflits raciaux, ont toujours permis, en fait, de « désamorcer un certain nombre de tensions ».
Au Sénégal la Radio-éducative a joué pratiquement tous ces rôles en permettant d’abord de « préciser les conflits avec l’autorité », puis en aidant à localiser les freins au développement, enfin en aidant aussi à redonner confiance dans les destinées agricoles du pays.
Mais, au-delà des solutions économiques ou sociales qu’elle a pu proposer, la Radio-éducative sénégalaise a aussi très fortement mis en lumière, à partir des tensions ou des conflits qu’elle a révélés, ainsi qu’à travers les changements dont elle suivait les développements, combien la société sénégalaise recelait de force et de détermination pour résoudre les bouleversements que le monde moderne lui imposait. De ce point de vue et malgré la dureté des épreuves qu’elle subissait, elle a prouvé qu’elle savait trouver certaines réponses aux principaux problèmes du moment et témoigner ainsi de la vitalité et du dynamisme de ses populations.
Contrairement à ce qu’on peut penser couramment, une société sans problèmes, « une société intégrée », comme dit G. Balandier, n’est pas une société qui se porte bien ; c’est même exactement le contraire... Les contradictions qu’elle contient sont plutôt un facteur de vigueur et d’énergie. Il faut donc se garder, dit-il encore, de confondre changement et destruction. Le Sénégal, pour sa part, à travers ses difficultés et ses transformations, a donc suffisamment fait la preuve de sa vitalité sociale et de sa capacité à élaborer des « stratégies d’intégration ».
Avec l’implantation des coopératives, notamment, on constate que des formes nouvelles de rapports sociaux se développent : non sans mal parfois, « par tâtonnements) par essais successifs qui ne sont pas toujours immédiatement efficaces ». De la même manière, l’introduction de la radio révèle que des groupements nouveaux se forment à travers lesquels « des comportements traditionnels peuvent être dirigés vers des fins nouvelles » [12].
Dans les deux cas, qu’il s’agisse du fonctionnement des groupes d’écoute comme des efforts d’assainissement des coopératives, on s’aperçoit que des institutions nouvelles, en cours d’adoption, sont souvent « réinterprétées en fonction du contexte ancien ». C’est sans aucun doute pour avoir un peu trop négligé certaines formes de la vie traditionnelle et, plus encore ses aspects culturels, que l’encadrement, même lorsqu’il était compétent, ne parvenait pas toujours à faire réellement accepter les innovations. « La complexité du jeu social en période de changement, constate encore Paul Mercier, apparaît ainsi dans toute son ampleur ».
Le mérite de la Radio-éducative, outre son extraordinaire contribution à la libéralisation des esprits, a donc surtout consisté à favoriser l’élaboration d’une stratégie qui permette une meilleure intégration de l’économie moderne, sans renoncer pour autant aux formes essentielles de la vie traditionnelle [13].
Au-delà de la crise de l’arachide, qu’elle a aidé à résoudre, l’expérience radiophonique du Sénégal révèle ainsi que les moyens de communication de masse, à condition de savoir s’en servir, constituent finalement, pour les pays du monde entier, quel que soit leur degré d’avancement, des instruments privilégiés tout à la fois de participation démocratique, d’affirmation culturelle et de progrès. A travers eux, selon le proverbe wolof, l’homme peut devenir, encore plus sûrement et plus efficacement, le remède à l’homme.


[1] P. PELISSIER : Les Paysans du Sénégal. FABREGUE 1966.

[2] Il s’agit, entre autres, des allocutions prononcées par le Président SENGHOR entre 1966 et 1972 à l’Assemblée nationale et au Conseil économique et social ainsi que des rapports de politique générale présentés aux divers congrès de ( l’Union progressiste sénégalaise » (U.P.S.), notamment au VIIe congrès lors de la présentation du IIIe Plan quadriennal de développement.

[3] J.c. VESSILLIER sociologue et statisticien : « Etude de la zone d’intervention de la Radio-éducative rurale sénégalaise », Dakar 1969.

[4] P. PELISSIER : Les Paysans du Sénégal. FABREGUE 1966. Maintenance sociale et changement économique au Sénégal. Paris - ORSTOM 1972.

[5] Allocution du Président SENGHOR au Conseil économique et social de mars 1970.

[6] DISSOO, nom donné en 1968 à la série des émissions éducatives et qui signifie à peu près en wolof : dialogue dans la confiance, concertation. Mais Boubacar Sock, créateur de la Radio-éducative, en donne une définition plus précise : « C’est pour rester fidèle, dit-il, aux vertus du dialogue et de la palabre des sociétés africaines que les responsables des émissions ont choisi ce nom. En langue wolof DISSOO signifie se rencontrer autour d’un sujet d’intérêt commun, d’une situation conflictuelle ou d’un malentendu quelconque dans un climat d’égalité, de fraternité et de tolérance mutuelle pour arriver à un accord durable, apte à consolider les sentiments de considération ou d’amitié des deux parties »... (Extraits de la Revue « DIRECT » N° 10 de Novembre 1974). En fait c’est Boubacar Sock qui est responsable du choix de ce mot.

[7] En référence à l’étude présentée dans le Bulletin de la Commission française pour l’UNESCO de Septembre 1974, intitulée : « Problèmes et objectifs liés au développement ».

[8] Bulletin de la Commission française pour l’UNESCO - Sept. 1974.

[9] Henri Dieuzeide : « La vidéo peut remplacer la télévision conventionnelle » Le Courrier de l’UNESCO. Sept. 1974.

[10] Jean FARRAIN, Directeur de la station R.T.L. dans une interview réalisée par l’hebdomadaire « L’Express », 18-24 Novembre 1974

[11] Colloque sur l’emploi des moyens d’information pour le développement rural en Afrique - Intervention de M. Baba DIOUM. Dakar, UNESCO Décembre 1970.

[12] Paul MERCIER : « Histoire de l’anthropologie » P.U.F. 1971, citant G. BALANDIER : « Sociologie des Brazzavilles noires, Paris 1955 et sa propre étude sur « l’agglomération dakaroise », Dakar 1954 Georges BALANDIER : « Sens et puissance » (Les dynamiques sociales) P.U.F. 1971.

[13] V. WATSON : Tribal cohesion in a money economy (Cambridge 1958).




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