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LE BLANC ET LE NOIR SELON HELIODORE
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Ethiopiques numéro 7 1976
revue socialiste
de culture négro-africaine

AUTEUR : Jean-Georges Texier

Héliodore d’Emèse peut, à coup sûr, être considéré comme un lointain précurseur du VIIe Art. Ses Ethiopiques constituent en effet un véritable film d’amour et d’aventures, mouvementé à l’extrême, fertile en rebondissements, riche d’exotisme [1]. Les scènes à grand spectacle s’y mêlent à des épisodes intimistes ; le suspense est le lot permanent du lecteur ; l’amour, la gloire, la violence et la mort étant les compagnons quotidiens des héros, dont la beauté exceptionnelle s’oppose à la laideur repoussante et inquiétante des brigands, et dont la bonté exemplaire l’emporte en définitive sur la méchanceté de ces derniers.
A tel point qu’on a pu parler à propos de ce récit de « mise en scène de procédés faciles » [2] : l’opposition bons-méchants ; les tempêtes et les naufrages ; les sombres bandits et la beauté éclatante de Théagène et de Chariclée.
Rien ne manque dans les Ethiopiques, pas même - hélas !- les longueurs, ni - heureusement - la couleur. Nous y reviendrons.
L’histoire, réduite à l’essentiel, est celle de la quête du bonheur par deux jeunes gens, à travers de multiples épreuves, qui les conduisent de Delphes, où ils se rencontrent, jusqu’en Ethiopie. Ecrite au IIIe siècle après J.-C. [3], elle est sensée se dérouler six siècles auparavant, en pleine période de la Grèce classique.
En fait, qu’est ce que ce récit ? N’est-il qu’un simple divertissement, ou bien peut-il signifier autre chose ? Ne serait-il pas porteur d’un ensemble d’idées, d’un attachement à certaines valeurs, voire d’espérances, bref de toute une idéologie, dont il ne serait d’ailleurs pas sûr que son auteur ait eu lui-même clairement conscience ? C’est ce qu’il nous a semblé se dégager d’une lecture à plusieurs niveaux, ne s’attachant qu’à l’essentiel. Et c’est le résultat de cette expérience que les lignes qui vont suivre voudraient tenter de mettre en évidence.
Au premier abord, il s’agit bien d’un divertissement, destiné à permettre au lecteur de s’évader de son univers quotidien en se plongeant, à la suite des héros, dans un ailleurs à la fois temporel (six siècles en arrière pour les premiers lecteurs du roman) et spatial (le cœur de l’Afrique). Peu importe dans ces conditions l’exactitude historique et géographique. Tel n’était point sans doute le souci majeur de l’auteur.
En revanche, l’un de ses desseins semble bien avoir été de faire l’apologie d’un certain nombre de valeurs, telles que la beauté, la grandeur d’âme, le courage et la justice, comme en témoignent de nombreux passages du récit. En voici quelques exemples :

BEAUTE

I, 2 Une jeune fille d’une beauté indicible qui pouvait la faire prendre pour une divinité (Chariclée).
Un jeune homme d’une mâle beauté (Théagène).
I, 3 La jeune fille revêtue d’un vêtement étranger et magnifique, dont on admire la beauté et la noblesse de sentiments (Chariclée).
Le jeune homme blessé, si beau, si grand (Théagène).
I, 21 La beauté éblouissante, l’animation du teint, les regards vifs et ardents (Chariclée).
I, 29 La plus radieuse beauté (Chariclée).
II, 16 Ces deux rayons de soleil (Les yeux de Chariclée).
II, 31 Rayons divins (Les yeux de Chariclée enfant).
III, 3 Sa vue nous éblouit (Théagène).
III, 4 Lorsque parut la fille du matin... la belle et sage Chariclée... Ses cheveux doux comme rose et clairs comme soleil : l’éclat qui rayonnait de ses yeux...
III, 6 La brillante Chariclée.
V, 8 La beauté de la jeune fille... brillant comme un rayon de lune à travers les nuages (Chariclée).
VII, 7 L’éclat du regard de Chariclée, comme des rayons de soleil au sortir des nuages, éblouit Théagène.


COURAGE :

I, 2 Sans être intimidée par le teint étrange et les armes de ces brigands (Chariclée).
I, 8 La nuit même augmentait sa souffrance (Chariclée).
II, 10 « J’aime mieux périr » (Thisbé).
VII, 19 Sans s’incliner, sans se prosterner, gardant la tête haute (Théagène fact. à Arsacé) [4].
VIII, 9 Défiant la foule du regard (Chariclée).
X, 28 Théagène, poussé par son propre courage...

JUSTICE :

X, 10 La justice ne connaît ni supérieurs ni inférieurs (Sisimithrès) [5].
Ces qualités des héros ressortent d’autant mieux que leurs adversaires ont « un aspect repoussant » (1,3), sont « hirsutes » (1,5) et ont « l’œil sauvage et irrité » (II, 13).
Or, qui sont ces héros si beaux et si courageux ? Ou bien ils sont grecs, ce qui est le cas de Théagène (et aussi de Thisbé), ou bien ils sont si hellénisés qu’ils ont l’air grec ; c’est le cas de Chariclès (II, 21) et surtout de Chariclée, qui a « le visage d’une « Grecque » (X, 7).
Leurs vertus, sans cesse exaltées tout au long du récit, sont en fait celles dont les Hellènes avaient fait les fondements de leur civilisation : KALLOS KAI AGA THOS, le beau et le bien.
Les passages sont nombreux où le roman se révèle être explicitement un hymne à la Grèce et à l’Hellénisme :
I, 25« Quelle naïveté de croire que je puisse, moi, préférer un barbare à un Grec » (Chariclée à Théagène).
II, 1 0« J’aime mieux périr de ta main et être enterrée selon le rite grec que de vivre cette vie plus insupportable que la mort et d’endurer l’amour de ce barbare, amour plus odieux pour une Athénienne que ne le serait sa haine » (Thisbé à Cnémon).
VII, 14 Arsacé est très favorable aux Grecs. Les noms et la compagnie des Grecs lui plaisent plus que tout.
XI, 25« Vive la Grèce où naissent tant d’honnêtes gens » (Hydaspe).
De plus la langue grecque est en honneur chez le roi d’Ethiopie, et parmi les gymnosophistes ses conseillers [6]. D’autre part la reine Persinna a une préférence marquée pour les dames de compagnie grecques [7].
Au fil de son récit Héliodore se fait donc le chantre de l’hellénisme classique (ou de ce qu’il pensait avoir été tel), ne manquant pas une occasion de l’exalter, en particulier au moyen de l’antique opposition fondamentale entre Grecs et Barbares. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bien est grec ou pense, parle et à l’air grec.
Cette affirmation de la primauté de l’hellénisme constitue à l’évidence l’un des messages dont est porteur le roman. C’est un premier point.

Théagène

Il convient d’examiner en second lieu le sens des aventures vécues par Théagène et Chariclée, et particulièrement par le premier.
Qui est Théagène ? C’est, on vient de le montrer, l’incarnation des vertus fondamentales de l’Hellénisme. Il est le chef des éphèbes thessaliens [8] venus à Delphes célébrer un sacrifice en l’honneur de Néoptolème, le fils d’Achille [9], fondateur de la dynastie des Eacides. Théagène a une double ascendance : c’est à la fois un Aeniane et un Eacide ; il est lui-même descendant d’Achille [10].
Rien de tout cela n’est indifférent. Théagène est le type même du Grec. Il est originaire de Thessalie ; or, au début de l’Iliade, nous apprenons que les Hellènes, dont le nom devait servir par la suite à désigner l’ensemble des habitants du monde grec, étaient précisément originaires d’un petit canton thessalien de la mouvance d’Achille [11]. Et notre héros est également le type même de l’éphèbe : il s’est rendu à Delphes pour sacrifier en l’honneur de Néoptolème, dont on a pu dire qu’il était devenu aux yeux des Grecs le héros d’une tragédie de l’éphèbie [12].
Nous touchons là au second aspect essentiel du roman. Apologie de l’hellénisme, les Ethiopiques d’Héliodore semblent, en outre, être l’histoire d’une grande initiation, vécue non plus aux dimensions du territoire et du corps civique, forcément restreints, de la polis, mais à celles de l’oïkoumène tout entier, par un héros représentant toute une civilisation.
Qu’il nous soit permis, avant de poursuivre, de rappeler ici un certain nombre de vérités concernant les buts et le processus des épreuves initiatiques dans le monde grec, tels qu’ils ont été mis en évidence et définis d’une part par P. Vidal-Naquet dans son article sur « Le chasseur noir et l’origine de l’éphébie athénienne », d’autre part par M. Woronoff et F. Fouet dans leurs « Préliminaires à une étude comparative des initiations » [13].
Pour le jeune Grec, le but des épreuves initiatiques était « l’agrégation définitive » au monde de la Cité et à l’univers des adultes, essentiellement sous deux formes : le mariage et la participation à la direction des affaires de la Cité et à sa défense, bref la disposition du pouvoir politique [14].
Le schéma général auquel obéit le processus Initiatique se présente quant à lui comme une succession d’étapes bien définies, qui sont les suivantes [15] :
1) Préparation, mise en condition, impulsion irrésistible ;
2) Rupture avec le milieu d’origine, départ ;
3) Eloignement, pouvant aller jusqu’à la réclusion ;
4) Epreuves d’endurance ;
5) Rite majeur, rite de fausse mort, affrontement, combat ;
6) Intégration dans la famille et dans la société, donnant lieu à de grandes fêtes.
Tel est le schéma qui semble apparaître dans l’Odyssée (aventures du Télémaque), dans les Argonautiques (aventures de Jason) et dans la vie de Thésée, aussi bien que dans les rites de l’éphébie attique et de la cryptie lacédémonienne.
Dans le développement de ce processus interviennent des éléments caractéristiques. L’éphèbe est envoyé subir les épreuves hors de la cité, à la périphérie, sur les frontières, dans un de « ces bouts du monde, terres montagneuses et de mauvais rapports, régions de chasseurs et de bergers » [16]. Tout le temps de son initiation, l’éphèbe est étranger à la cité et ne peut donc ester en justice. Désarmé, il ne peut compter, pour survivre et triompher des épreuves qu’il doit traverser, que sur son courage et sur la ruse (apaté). La nuit occupe une place privilégiée dans le déroulement de l’initiation : le crypte est « le jeune homme de la nuit ». Enfin la Fortune (tychi est sa compagne [17].
C’est bien à un tel schéma qu’obéit le déroulement des aventures de Théagène ; et les caractéristiques qui viennent d’être rappelées n’en sont pas absentes. On retrouve nettement, à travers le roman, tous les moments décisifs et successifs de l’initiation, comme le montrent les tableaux suivants :


Tableau 1

1) PREPARATION :
Impulsion irrésistible de part et d’autre, véritable « coup de foudre » réciproque (III, 5).
Oracle de la Pythie : « Fendant les ondes, ils iront vers la terre que noircit le soleil ; et là ils trouveront la juste récompense de leur vie de vertu » (II, 35).
2) RUPTURE :
Embarquement clandestin (IV, 17) ; « Théagène abandonne ses compagnons Thessaliens ; Chariclée abandonne son père adoptif, Chariclès.
3) ELOIGNEMENT :
Les héros vivent maintenant leurs aventures en dehors de la Grèce, « vers la terre que noircit le soleil » (II, 35 ; IV, 4), « au pays des pâtres hirsutes et noirs de visage » (1,5), « sur le sol d’Egypte aux noirs sillons »(II, 26), jusque vers l’Ethiopie « empire souterrain » (VIII, II).
4) EPREUVES :
Elles sont nombreuses et de toutes sortes : tempêtes, naufrages, attaques de brigands, captures, séparations. Les héros n’en triomphent qu’à force de ténacité, de courage physique et moral, et, souvent aussi, par ruse.
5) RITE MAJEUR :
Il s’agit des ultimes épreuves que connaissent Théagène et Chariclée à la cour du roi Hydaspe : épreuve de la grille d’or ; condamnation à être sacrifiés aux dieux ; combat de Théagène contre le taureau, rendu furieux par la vue du « chameau-léopard » ; enfin, combat contre le champion de Méroébos.
6) INTEGRATION :
Chariclée, reconnue comme fille d’Hydaspe et de Persinna, réintègre sa famille et sa patrie. Théagène est, à son tour, accueilli dans cette même famille et cette même patrie, qui deviennent siennes. Il devient à la fois mari et détenteur du pouvoir politique. C’est la fête. Le processus est achevé.

TABLEAU 2

LE ROLE DE LA RUSE :
En VI, 2, Chariclée et Calasiris sont déguisés en mendiants. Face à Arsacé, Théagène et Chariclée se font passer pour frère et sœur, subterfuge qu’ils reprendront en arrivant devant Hydaspe.
En VIII, 7 : Théagène déclare aux Ethiopiens que lui et Chariclée sont grecs. Théagène triomphe du champion Méroébos car « il connaît toutes les finesses des concours d’Hermès (dieu protecteur des éphèbes) et fait mine d’être presque précipité en avant... » (X, 31-32).
LE ROLE DE LA FORTUNE :
En V, 6, Théagène accuse la Fortune : « Elle s’amuse à nous faire la guerre pour le plaisir de transformer notre vie en tragédie »).
VII, 6, le narrateur écrit : « Lorsque le démon, ou, si l’on préfère, la Fortune qui dirige les affaires humaines fit surgir un coup de théâtre ».
LE ROLE DE LA NUIT :
I,8 : La nuit même augmentait sa souffrance... (de Chariclée) 1,29 : Abandonnant aux ténèbres de la nuit la plus radieuse beauté.


Tableau 3

L’EPHEBE THEAGENE
Combat au bout du monde Combat « aux extrémités de la terre » [18]
Combat nu. Hydaspe lui impose de combattre sans arme [19].
Thésée a vaincu le Minotaure Terrasse le taureau furieux [20].
Al’origine de l’éphébie, joute rituelle, par laquelle un candidat à la souveraineté affirmait sa maîtrise sur un territoire. Lutte contre le champion de Méroébos, que jusqu’ici, Hydaspe considérait comme son héritier [21]
C’est au moyen d’un duel avec ruse que le roi des Aenianes, Phemios, avait (selon Plutarque) établi ses droits sur la vallée de l’Inachos [22] Chef de la théorie des Aenianes, il remporte le combat par ruse et devient ainsi l’héritier d’Hydaspe [23]
Ayant triomphé des épreuves, est intégré à la Cité par mariage et participation à la vie politique [24] Vainqueur, épouse Chariclée et devient chef des éthiopiens [25]
L’initiation commence sous le signe du noir couleur de l’inachèvement [26] Arpès sa victoire, au cours de la fête reçoit sur ses tempes noircies une mitre blanche [27]
(L’éphètes est scotios) Elle se termine par une fête où le blanc (couleur de l’achèvement) joue un rôle important [28]

Une double exaltation

Tout cela constaté, il est maintenant nécessaire de rechercher la véritable signification que peut avoir pour l’historien le roman d’Héliodore, et d’essayer de cerner - ne serait-ce que sous forme d’hypothèses - les raisons qui peuvent l’expliquer. Il est temps aussi, à cette occasion, de justifier le titre de cette contribution, avant de conclure.
Les Ethiopiens constituent en fin de compte une double exaltation. On y décèle d’une part la volonté de ressusciter la Grèce classique, notamment dans l’un des domaines où son génie brilla du plus vif éclat - la religion -, et les plus hautes vertus hellènes ; d’autre part, le récit révèle l’existence de ce que certains ont appelé « le mirage éthiopien [29], et se présente ainsi comme l’apologie d’un monde situé apparemment aux antipodes du monde grec. Par son éloignement géographique, par la couleur de peau de ses habitants, « l’empire souterrain » est, à première vue, par rapport à la Grèce, un monde inverse. Or le dénouement du récit est tel que nous assistons, non à l’affrontement de ces deux mondes, ni à l’affirmation explicite de la supériorité de l’un sur l’autre, mais à leur rencontre et en définitive à leur métissage, symbolisés par le mariage de Théagène et de Chariclée ; comme si, au-delà des oppositions superficielles, ils étaient en réalité complémentaires. Cela a déjà été dit, et il n’est point nécessaire d’y insister, il n’y a pas de racisme chez Héliodore. « Ce n’est pas seulement la considération des visages qui, aux yeux des sages, doit régler la justice, mais la réalité des êtres » [30].
Il est un dernier point qui doit retenir l’attention : l’utilisation de la couleur par Héliodore. Apparemment l’opposition blanc-noir joue un rôle à plusieurs niveaux dans les Ethiopiques. D’abord en ce qui concerne l’intrigue elle-même. Il est évident que si Chariclée n’était pas de couleur blanche et ses parents de couleur noire, le roman ne pourrait être ce qu’il est ! Ensuite, il y a intervention de cette opposition au niveau de l’écriture du récit. Le tableau ci-dessous la met en évidence.

I, 2 - La blancheur éclatante du teint de Théagène le teint noir des brigands - I,3
II, 35 - Une blanche couronne ceindra leurs tempes noircies
IV, 8 - Le teint clair de Chariclée celui de la race éthiopienne
XI, 14 - Le teint de Chariclée est trop clair .......... pour être celui d’une Ethiopienne
I, 2 - Théagène au teint éclatant de blancheur .... Lutte contre le champion de Méroébos au teint noir- X, 24

Le problème est de savoir si cette utilisation des notations de couleur (blanc-noir) vise à traduire une éventuelle supériorité de ce qui est blanc sur ce qui est noir, autrement dit si elle dénote chez l’auteur une certaine forme de racisme. Il semble bien que non. En effet, si l’opposition mentionnée supra, entre I,2 et I,3, pourrait à la rigueur le laisser supposer, un démenti formel est fourni par II,30 (description du jeune émissaire éthiopien) : « un jeune homme à l’air grave, au regard brillant d’intelligence, au teint absolument noir ». Et il est particulièrement remarquable qu’Héliodore utilise exactement le même terme qu’en I,3 : mélas (avec il est vrai une précision en II, 30 : « d’un noir de jais »). Cela montre à l’évidence que l’indication de couleur ne saurait contenir en elle-même, chez Héliodore, d’indication de valeur. Il y a des gens qui sont noirs et repoussants ; d’autres qui sont noirs et brillants d’intelligence. Donc pas de racisme là non plus ; seulement un artifice littéraire. Pour Héliodore, le clivage se situe ailleurs. Il n’est point entre blancs et noirs, mais plutôt entre civilisés et barbares, entre les tenants de certaines valeurs et les autres, quelle que soit la couleur de leur peau.
Nous assistons donc, avec les Ethiopiques, à une tentative - de la part d’un auteur de culture grecque - de résurrection et de régénérescence de cette culture. Et il est à noter qu’elle se produit à un moment historique où effectivement un danger existe, qui est double. La civilisation grecque, ce qu’elle est devenue au troisième siècle après J.-C., se trouve en effet à l’époque où a été écrit le roman d’Héliodore, en proie à la montée du christianisme d’une part [31], et aux poussées des Barbares de l’autre [32]. Face à ces deux menaces, l’une interne, l’autre externe, le récit ne peut-il pas alors apparaître à l’historien comme :
-une réaffirmation des valeurs « païennes » [33], de leur capacité à satisfaire les plus hautes aspirations de l’Homme, à lui permettre de se réaliser pleinement ;
-une invitation à rechercher dans d’autres civilisations, apparemment si différentes, les éléments complémentaires nécessaires à la sauvegarde et au renforcement de ces valeurs essentielles ;
-peut-être même une espérance de symbiose possible, voire souhaitable, entre les cultures qui, quoique différentes les unes des autres par leurs aires géographiques respectives, leurs structures socio-politiques, la couleur de peau des hommes dont elles constituent le patrimoine, ont en commun le souci du beau, du bien, du juste.
Et il n’est évidemment pas sans intérêt que ce soit l’Ethiopie qui soit en cause.
Qu’il nous soit donc permis, pour conclure, de poser une ultime question : Héliodore fut-il, à sa manière, un précurseur de la Civilisation de l’Universel ?


[1] Quelle que puisse être par ailleurs la valeur de cet exotisme.

[2] R. Flacelière, Histoire littéraire de la Grèce, Fayard, 1962, p. 432.

[3] Vers 240

[4] Ce fier refus de la proskynèse est une attitude typiquement grecque.

[5] Cf. P. Grimal, Romans grecs et latins, Gallimard, 1958, p. 1473 : « On ne peut qu’être sensible au caractère hellénique de cet effort pour surmonter les règles strictes du droit et s’élever jusqu’à une notion de justice absolue, valable pour tous les hommes ».

[6] IX, 25.

[7] II, 24 ; X, 7.

[8] III, 3.

[9] II, 34.

[10] Ibidem. La dynastie Molosse d’Epire prétendait se rattacher aux Eacides.

[11] Chant II, 684. « Ils sont appelés Helllènes ou Achéens ; ils voguèrent sous les ordres d’Achille ».

[12] P. Vidal-Naquet, Le chasseur noir et l’origine de l’éphébie athénienne, Annales ESC, Sept-Oct. 1968, p. 964, n. 1.

[13] Documents pédagogiques du Département de Langues anciennes de la Faculté des Lettres de Dakar, 1975 (ronéotypé).

[14] P. Vidal-Naquet, loc. cit. p. 948.

[15] M. Woronoff, loc. cit., p. 5 sv.

[16] P. Vidal-Naquet, loc. cit. ,p. 950.

[17] Ibidem, p. 955.

[18] VI,15

[19] X, 31.

[20] X, 28.

[21] X, 23

[22] P. Vidal-Naquet, loc.cit., p. 952

[23] X, 31

[24] P. Vidal-Naquet, loc. cit. p. 948

[25] X, 40

[26] Cf. P. Vidal-Naquet, loc. cit., p. 959

[27] Ibidem.

[28] Ibidem.

[29] Par exemple M. Woronoff, lors d’une causerie sur « Les Ethiopiens chez Héliodore »., prononcée le 27 mars 1975, à l’occasion des Journées d’Etudes organisées par le Département de Langues anciennes de la Faculté des Lettres de l’Université de Dakar.

[30] X. 10.

[31] D’après M. Meslin, Le christianisme dans l’Empire romain, p. 47, « la lus grande période d’expansion, même en Orient, se situe au IIIe siècle ». Rappelons que l’empereur Philippe, franchement christianophile, est présenté par St-Jérôme comme le premier empereur chrétien.

[32] Le IIIe siècle vit le début, à la faveur de « l’anarchie militaire », des grandes invasions.

[33] Car il s’agit bien de cela, ce qui rend improbable qu’Héliodore ait été évêque, du moins au moment de la rédaction du récit. Et contrairement à ce qu’écrit R. Flacelière, op. cit., p. 435, ces « Messieurs de Port-Royal » en défendant la lecture des Ethiopiques au jeune Racine n’étaient pas « bien sévères » mais simplement logiques avec eux-mêmes et avec leur doctrine.




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