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1.LE TIERS-SOCIALISME : ESSAI SUR LE SOCIALISME ET TIERS-MONDE, JEAN-BIONDI FLAMMARION (LA ROSE AU POING) 186 PAGES
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Ethiopiques numéro 7 1976
revue socialiste
de culture négro-africaine

Auteur : Habib THIAM

L’ouvrage de Jean-Pierre Biondi, « Le tiers-socialisme ou essai sur le socialisme et le Tiers-Monde », est celui d’un militant engagé, d’un socialiste. Il s’agit d’une défense vigoureuse des pays du Tiers-Monde et, en même temps, d’un appel à la coopération entre ces derniers et les nations industrielles menant une politique socialiste. Le livre s’articule autour de quelques grandes idées : les trois droits des pays du Tiers-Monde, l’étape « bourgeoise » et la rupture et la révolution.
Jean-Pierre Biondi parle d’abord des trois droits du Tiers-Monde : droit à la différence, droit au développement, droit à l’indépendance.
Droit à la différence, car le temps est venu de dénoncer sans ambages l’européocentrisme. Les nations du Tiers-Monde ne sont pas des copies de celles de l’Europe et de l’Amérique. Elles ne sont pas de simples sociétés plus ou moins attardées dans leur évolution et qui vont suivre, nécessairement, le processus des pays-industriels. Elles appartiennent à un autre univers culturel, obéissant à d’autres valeurs, à d’autres logiques non cartésiennes et sont, de ce fait, des éléments d’enrichissement du patrimoine de l’humanité : « Les Occidentaux ne sont pas des Africains, qui ne sont pas des Chinois : nul ne peut en déduire que l’un de ces groupes soit, dans sa civilisation ou son mode de vie, globalement « supérieur » aux autres ». L’affirmation et l’exercice de ce droit à la différence éviteront le surgissement d’une société stéréotypée suivant un modèle unique. Donc être d’abord soi-même. De là découle l’autre droit, celui au développement.
Jean-Pierre Biondi dénonce l’usage des chiffres et attire l’attention sur la différence entre croissance et développement. Ce dernier concept doit intégrer, au-delà de l’augmentation du Produit intérieur brut (PNB), ce qu’on a appelé le « BNB » (Bonheur national brut. « Pour les pays sous-équipés, le but demeure le « décollage » sans abandon d’identité : aussi le développement dans son acceptation la plus large, le développement intégral, doit être perçu, à l’instar de la « différence », comme un droit imprescriptible et prioritaire de l’homme démuni ». « L’éthique du développement est un impératif catégorique : c’est elle qui garantit et couronne l’épanouissement de l’individu ». Ce développement ne doit pas être mimétisme du mode de vie de l’Occident, mais enracinement, c’est-à-dire un retour au culturel permettant, pour chaque nation, d’avancer selon une voie qui lui est propre. Ce n’est que de cette manière que le droit à l’indépendance peut avoir un sens.


« La bataille culturelle (droit à la différence) justifie la lutte économique (droit au développement) qui facilite le combat politique » (droit à l’indépendance). Le droit à l’indépendance c’est celui qui « confère, avec la maîtrise de ses richesses, de ses ressources, de son sous-sol, la liberté du choix idéologique et politique ». Ce sont là, avec une juste rémunération des matières premières, les principales revendications des pays du Tiers-Monde. Mais indépendance suppose aussi la levée d’obstacles internes (nationalisme étroit, mimétisme institutionnel et économique, forces sociales objectivement rétrogrades, corruption et parasitisme de l’administration...) et externes constitués essentiellement par l’impérialisme, sous sa forme classique bien connue et sous son aspect nouveau appelé le « social-hégémonisme ». L’impérialisme, c’est la détérioration des termes de l’échange, c’est une certaine « aide » qui appauvrit, c’est la politique de vente d’armes aux pays du Tiers-Monde, c’est la fuite organisée des cerveaux, le tout couronné par l’indifférence des peuples nantis parce que systématiquement mal informés. Dès lors, le droit à l’indépendance requiert, pour son exercice réel, de faire la guerre contre la « néo-colonisation ».
Mais cela est-il possible sans passer, avant d’aller au socialisme, par une bourgeoisie ? Si Jean- Pierre Biondi pose la question, il ne répond pas d’une façon définitive car le problème est très controversé. Pour certains, cette étape permet l’accumulation primitive du capital ; pour d’autres, il faut la sauter pour éviter la naissance d’une bourgeoisie compradore, liée à des intérêts extérieurs. Mais, « contrairement aux pays industrialisés, les classes actuellement révolutionnaires des pays en développement ne sont pas forcément les plus démunies ». Le jugement, en conséquence, doit être nuancé : tout dépend des conditions objectives de chaque nation. L’essentiel est d’être conscient de ce problème, de manière à pouvoir, quelle que soit la voie choisie, l’aborder avec lucidité et efficacité. Par ce biais, on touche les questions de l’éducation, de la démographie, de la langue...
S’agissant d’arriver au socialisme, Jean-Pierre Biondi pense que cette révolution présuppose la rupture avec l’impérialisme : refus du modèle de développement proposé par l’Occident du type de consommation plus ou moins imposé par l’extérieur, refus de s’assigner la voie sans issue consistant à vouloir « rattraper » le monde industriel. En définitive, « le choix du type de développement est un choix idéologique ». Dès lors, « il convient dans cette lutte de ne compter que sur soi-même ». C’est la condition même de l’égalité : « la différence : c’est au-delà d’une question de dignité, une condition d’existence ». Cela peut être risqué, voire dangereux, mais « seul l’exercice des responsabilités rend responsable ». Cependant, il ne s’agit pas de céder à la tentation de l’isolation. On doit rechercher l’ouverture sur les autres, pourvu qu’on ne perde pas son identité culturelle. A cet égard, l’expérience chinoise mérite d’être méditée, en ce sens qu’elle a rompu avec l’Occident, fait la révolution et élaboré un marxisme indigène. Jean-Pierre Biondi ne tombe naturellement pas dans l’erreur qui eût consisté à désigner la Chine comme le modèle. C’est pourquoi, si notre auteur admet le système du parti unique, il comprend aussi qu’on puisse tenter une certaine démocratisation des institutions sous réserve qu’il ne s’agisse pas de la reproduction des modèles des nations industrielles libérales où le terme démocratie recouvre plusieurs acceptations non nécessairement... démocratiques.
La révolution à organiser suppose donc, pour les nations du Tiers-Monde, un marxisme indigène, une certaine alliance des pays producteurs de matières premières, une débalkanisation des Etats, la création d’internationales régionales qui pourront coopérer avec d’autres internationales, débarrassées de leurs scories du passé, de manière à former « un front de réponse et de solidarité socialiste susceptible de peser sur tout règlement politique ». A ces conditions-là, un tiers socialisme peut naître et se développer. Mais attention, prévient Jean-Pierre Biondi, « ce tiers socialisme n’est pas un socialisme bureaucratique fondé sur le capitalisme d’Etat, ni une nouvelle utopie de caractère « gauchiste », ni, enfin, une social-démocratisation du socialisme se concrétisant pur l’économisme et le réformisme ». Il ne s’agit pas non plus « d’une troisième position ». En fait, cette nouvelle voie sera une contribution majeure à l’édification du socialisme et dans le Tiers-Monde et dans les pays développés, obligés de remettre en question ce qui semblait acquis. « Ni social-compromission, ni socialisme de caserne, le « tiers-socialisme » peut être le vecteur du « socialisme des pauvres » (peuples et nations non industrialisées) et nous obliger à repenser un corps de doctrines trop souvent considéré comme achevé ». « Il s’agit non d’un socialisme de troisième ordre, pour pays sous-développé en quelque sorte, mais d’un renouveau progressiste, à équidistance d’un réformisme et d’une bureaucratie inaptes à asseoir l’ordre international auquel aspire la majeure partie de l’humanité ».
Tel se présente l’ouvrage de Jean-Pierre Biondi. Livre courageux, riche, combatif, sincère et généreux, écrit dans une langue admirable, qui attirera l’attention de tous ceux qui s’intéressent au Tiers-Monde et au socialisme.





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