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HOTES DE PASSAGE, André MALRAUX Gallimard 236 pages
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Ethiopiques numéro 6 1976
revue socialiste
de culture négro-africain

Auteur:Jean-Pierre Biondi

Au fur et à mesure qu’il en publie, sous forme de volumes séparés, des extraits, le projet d’André Malraux avec « Le miroir des limbes » se précise.
L’an dernier paraissait « Lazare », longue méditation sur la mort, dont nous avons rendu compte ici même (« Ethiopiques N°2, Avril 1975). Aujourd’hui, « Hôtes de passage », qui, en fait, constituent les 3 premiers chapitres de la seconde partie du « Miroir » intitulée « La corde et les souris », sont livrés au public. Ainsi prend forme avec plus de netteté cette « Légende du Siècle », le nôtre, dont Malraux aura été l’acteur-chroniqueur privilégié.
Qui sont ces « Hôtes de passage » ? L’auteur laisse à l’un de ses camarades de combat espagnols venu le revoir après 30 ans, Max Torrès, le soin de nous le dire : « Moi, quand je pense aux choses disparues, je pense aux idées. Les « Hôtes de passage ». Je croyais qu’elles dureraient bien plus longtemps que moi. Je pense surtout aux mythes, enfin à ce que nous appelions les mythes quand nous ne savions pas ce que c’est. L’Inconscient, le progrès, la révolution, etc. Les hôtes de passage, oui, c’est bien ça ! » et Malraux de rétorquer : « Tes hôtes de passage : Inconscient, Progrès, Révolution, Prolétariat, sont des Ectoplasmes (...) Tout le monde en veut ; dans mille ans, on tentera de comprendre ce que furent le dieu Inconscient et la déesse Révolution. Mais nous, nous sommes dedans ». Ces « hôtes » qui s’attardent ainsi un instant avec nous sont les grands rêves de l’adolescence. Des rêves qui s’incarnent en des « personnages » prestigieux : l’Afrique de Léopold Sédar Senghor, la Perse d’Alexandre, et le Paris de mai 1968. Dans l’ordre.
C’est sur le dialogue Malraux Senghor, à l’occasion du 1er Festival des Arts Nègres en 1966 à Dakar, que s’ouvre donc le livre. Rencontre de deux humanistes éminents, écrivains, militants, hommes d’Etat, philosophes d’art et des civilisations, relevant des deux mondes différents : la vieille Europe riche et inquiète, l’Afrique émancipée, mais écrasée et soulevée par ses aspirations... Qu’il suffise d’écouter.
« Aujourd’hui, pour Senghor, l’histoire, c’est la création du Sénégal, et l’ensemble des faits historiques qui ont ravagé le monde pour y faire entrer l’Afrique ». Et d’ajouter : « Il me semble, dis-je, que l’histoire a trouvé sa puissance lorsqu’elle a répondu à des appels irrationnels. Comme la religion. Peu importe que l’une et l’autre répondent bien, mais il importe qu’elles répondent, quand le reste se tait ».
-Valéry pensait surtout aux histoires nationales, celles « qui rendent les nations insupportables et vaines ». Mais après tout, pour les Soviétiques, il y a une histoire universelle. Qui aboutit à l’Union Soviétique. Notre Afrique doit entrer dans l’histoire, mais aucune histoire n’aboutit à l’Afrique. On a dit aux Algériens : « Il n’y a jamais eu de nation algérienne ». Ils ont répondu : « Eh bien ! nous en ferons une ! Pour les Sénégalais aussi l’histoire est ce dont ils ont la charge ! » (...) Je réponds : « Les deux Occidents croient à l’histoire, mais pas à la même. Trotski m’a dit : « Il n’y a qu’une civilisation » et sans doute Staline Veut-il dit aussi, car Ehrenbourg a beaucoup repris la phrase. Il s’agit évidemment de la civilisation du progrès symbolisée par les machines et par le communisme. Cette civilisation-là vous accueille, vous, à condition que vous teniez l’Afrique pour une immense enfance.
-L’Amérique n’est pas loin d’en penser autant, au communisme près. C’est pourquoi les Occidentaux suspectent toujours l’unité de notre civilisation. L’art européen qu’il soit italien, français ou allemand, participe de la civilisation gréco-latine de la raison discursive, animée par le souffle chrétien. Malgré ses nombreuses révolutions il demeure, dans ses traits fondamentaux identiques à lui-même. Le notre aussi.
Il a change de vocabulaire, et même de voix. Sans doute parce qu’il a longtemps étudié ces questions et retrouve les formules de ses conclusions antérieures.
-Nous voulons être nous-mêmes pour nous-mêmes. Et cette possession, à la vérité, nous l’attendons d’une civilisation de l’universel. C’est pourquoi nous tentons plus que des révolutions sociales, plus que l’exploration du cosmos : l’élaboration d’un nouvel humanisme qui comprendra, cette fois, la totalité des hommes sur notre planète Terre. Idée banale, soit, mais dans la politique, dans l’action, les grandes idées n’ont pas à être originales.
Nehru partageait votre... espoir. Pas Staline. La raison, déjà, avait cru, au XVIIIe siècle, qu’elle serait universelle. J’ai demandé à Gorki si Staline pensait quelque chose, du sens de la vie. Gorki m’a dit, un peu ironiquement : « Il pense que les hommes sont sur la terre pour devenir communistes ; et les communistes pour faire régner la justice ». Pas mal, dans le genre monolithique.
- Il l’a inventé !
- Peut-être... Peut-être pas... La phrase du discours sur la mort de Lénine : « Je donnerais tout mon sang goutte à goutte pour le prolétariat », en son temps, n’a pas été tenue pour une phrase de propagande... D’ailleurs, si tous les hommes deviennent socialement libres, ils retrouveront les problèmes des anciens hommes libres... Senghor réfléchit :
- C’est ce qui nous arrive... Quand j’ai reçu les membres de l’Académie des sciences soviétiques, j’ai noté une phrase de Zvorikine : « Aujourd’hui nous savons que nous pouvons produire beaucoup de maisons et tout ça, mais le problème, pour l’avenir, est de donner un sens à cette richesse ».
- Donner un sens à, ou : trouver le sens de ?

- Il voulait certainement dire : donner. Nous aussi, nous dirions : donner. L’apport de la Négritude à l’humanisme universel doit être une action. Le XXe siècle restera celui de la découverte de la civilisation négro-africaine. Et avant dix ans, nous -je dis nous- aurons rendu aux Nègres américains l’orgueil de l’Afrique. Déjà, ils commencent à la parer de toutes les vertus qui font défaut à la civilisation industrielle des Blancs : c’est l’Afrique du Paradis terrestre. Vous vous souvenez de Langston Hughes : « Je veux de grands arbres touffus qui plient sous le poids des perroquets bavards... Et non ce pays où les oiseaux sont gris » (...)
A la façon qu’il a d’interroger ainsi ses différents interlocuteurs sur le destin de l’homme, sur le sens du monde et de la vie, Malraux de toute évidence entend prouver qu’il n’a renoncé à aucune espérance, que l’âge, que l’expérience n’ont pu atteindre ses rêves les plus « fous », même quand il en distingue les caricatures (le dernier chapitre évoque son entretien avec Max Torrès, au Ministère des Affaires culturelles, qu’interrompent sans cesse des « flashes » concernant les affrontements de Mai au Quartier Latin). Qu’il recueille les propos d’une Afrique parlant au futur ou ceux d’un médium ranimant le passé millénaire, ou ceux encore d’un vieux maître (Torrès est devenu professeur d’université américaine) jugeant ses contestataires, l’auteur de « la condition humaine » démasque à chaque occasion sa complicité avec le mouvement historique et cosmique, centre vital de son inspiration.
Mais le ton est-il modifié depuis l’« Espoir » ? Sans doute, la voix a t-elle mûri, pris cette distance qui, sans désabus, la rend à la fois plus étrange et si fragile. Alors, nous sentons monter l’émotion devant le vieil homme qui, avec une infinie patience, continue de tresser des couronnes pour l’avenir de ses semblables.





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