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LA VIE POLITIQUE DANS LES QUATRE COMMUNES DU SENEGAL
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Ethiopiques numéro 13
revue socialiste
de culuture négro-africaine, 1978

Auteur : François Zuccarelli

Nous publions aujourd’hui la suite d’une étude dont la première partie est parue dans notre n° 12, d’octobre 1977. L’auteur a exposé l’histoire politique des quatre communes du Sénégal de 1871 à 1902. Il nous présente la période 1902-1914.

L’unité des mulâtres : François Carpot, député

Lors des élections législatives de 1902, le comte d’Agoult, député sortant se représente. Mais il est totalement discrédité auprès du corps électoral, si bien que les négociants bordelais suscitent la candidature d’un certain Louis Dreyfus qui se dit « négociant, licencié en droit, sous-lieutenant de territoriale au 748 régiment d’infanterie de Saint-Brieuc, demeurant à Paris, 77, avenue des Champs Elysées ». Il déclare également n’avait aucun lien de parenté avec le capitaine Dreyfus. C’est la seule allusion faite à « l’affaire » qui déchire la France. Le troisième candidat est un mulâtre de Saint-Louis, l’avocat François Carpot.
Durant la campagne électorale, on organise des réunions publiques. Certaines, pour la première fois au Sénégal, sont contradictoires et déplacent une foule importante désireuse de participer aux débats de Dreyfus et d’Agoult. Carpot représente les intérêts locaux, spécialement ceux des originaires de Saint-Louis. Il a l’appui des notables indigènes du chef-lieu et du clergé. Les chefs lébous de Dakar se rallient également à lui pour « ne pas donner leurs voix à un juif » précisent-ils [1]. C’est ainsi qu’il remporte facilement la victoire, le 27 avril 1902, dès le premier tour.
Il y a 9.485 inscrits et 5.219 votants, soit une participation électorale de 56 %. Avec 3.292 voix, François Carpot rassemble 63 % des suffrages valablement exprimés. Dreyfus recueille 1.640 voix et le comte d’Agoult 281.
Pour la première fois depuis l’élection de Gasconi, les mulâtres ont réalisé leur unité et ont fait élire leur candidat. Celui-ci est né le 11 mai 1862 à Saint-Louis, d’un père d’origine métropolitaine, aide-commissaire de la marine et de Sophie Valantin appartenant à une vieille famille du pays. Comme ses frères, il obtient une bourse d’études en France, ce qui lui permet de faire une licence en droit à Bordeaux. Il est reçu docteur en droit à Paris. Après un bref passage au barreau de la capitale, il est nommé conseiller de préfecture en Corrèze (1889). Revenu bientôt dans sa ville natale, en 1892, il s’y installe comme avocat et retrouve son frère Théodore, conseiller municipal depuis 1884 et président du conseil général, qui l’introduit dans le clan électoral de Louis Descemet. Après un échec en 1894, François est élu conseiller général en novembre 1897. On se souvient qu’il s’est présenté à la députation en 1998.
A la Chambre des Députés, le nouveau représentant du Sénégal adhère au groupe radical et radical socialiste et devient très vite membre du comité exécutif de ce parti. Il se montre actif dans son rôle de parlementaire, tout en maintenant des liaisons avec le clan électoral qui se constitue autour de lui au Sénégal. Ses déclarations à la tribune de da Chambre sont toujours brèves et portent sur des points précis comme s’il se méfiait des idées générales.
A la fin de son mandat, en 1906, il décide de solliciter à nouveau la confiance des électeurs sénégalais. Sa profession de foi indique notamment : « La France a, par delà les mers, un domaine suffisamment vaste. L’heure est venue de songer à sa mise en valeur et à son organisation sur des bases rationnelles. Mais la politique coloniale ne doit pas être une politique d’oppression et d’exploitation. Elle doit, au contraire, être une politique d’association basée sur la justice et sur l’humanité. Nous devons donc respecter les mœurs et les coutumes des indigènes ainsi que leur propriété et améliorer leur bien-être moral et matériel par une meilleure répartition de l’impôt » [2].
Une nouvelle fois, François Carpot est le seul candidat des mulâtres et reçoit l’appui de nombre de petits commerçants d’origine métropolitaine. Contre lui se présentent trois candidats demeurant à Dakar. Il s’agit tout d’abord d’un chef de district du chemin de fer, Enguerrant de Marigny, également de Fernand Marsat et d’Edmond Teisseire. Marsat, alors âgé de cinquante ans, est pharmacien. Par des procédés souvent peu avouables, il est devenu le maire de Dakar en octobre 1898. Sa manière très particulière d’utiliser le budget communal au profit de ses amis et fidèles lieutenants oblige l’administration à le révoquer. Il laisse alors la place à son premier adjoint, Edmond Teisseire. Celui-ci, né à Bordeaux en 1872, est le fils d’Albert Teisseire, l’un des fondateurs de la société J.E. Buhan et A. Teisseire. Une fois devenu le premier magistrat de 1a ville, il forge son propre clan électoral et s’oppose à Marsat qu’il bat tors des élections municipales du 1e mai 1904. Les législatives de 1906 sont donc, pour les deux anciens amis, une manière de se départager.
Après une campagne électorale calme, le scrutin a lieu le 6 mai 1906. Il y a 10.900 inscrits et 5.710 votants. François Carpot est élu au premier tour avec 2.857 voix contre 1.878 à Marsat et 857 à Teisseire. Marigny ne compte que 22 suffrages [3].
Garpot revient donc à la Chambre des Députés pour un second mandat et, durant une année, il en est l’un des secrétaires. Du 18 au 22 avril, 1908, il accompagne le Ministre des colonies, Milliés-Lacroix, en voyage officiel au Sénégal.
Durant la période qui va de 1902 à 1906, l’unité des familles mulâtresses de Saint-Louis est assurée. Après le succès de Carpot en 1902, les Bordelais s’abstiennent de participer aux élections au conseil général, le 22 novembre 1903. Si bien que « les enfants du pays » deviennent majoritaires dans l’assemblée coloniale dont la présidence reste à Théodore Carpot. Louis Descemet conserve la mairie de Saint-Louis, à l’occasion des élections du 1er mai 1904. Cependant, sous la pression du député qui désire être le représentant de tout le Sénégal, un rapprochement se produit entre bordelais et mulâtres. Cette politique de réconciliation permet à François Carpot de se faire réélire, en 1906, malgré la candidature de deux européens influents.

L’influence de Justin Devès et la montée de nouvelles forces politiques

A partir de novembre 1906, l’unité s’effrite, puis se disloque. Justin Devès, allié des Carpot et de Descemet depuis 1902, reprend sa liberté d’action lors des élections au conseil général, en novembre 1906. Il est élu maire de Saint-Louis en juin 1909 mettant fin à la longue carrière de Louis Descemet. La famille Devès devient, dès lors, la nouvelle puissance politique avec laquelle il va falloir compter.
C’est une figure particulièrement haute en couleur que celle de Justin Devès. Il est, rappelons-le, le petit fils de Bruno Devès, ce négociant bordelais en rupture avec sa famille pour cause de « mésalliance » ; il a épousé une peule des environs de Dagana. Son père Gaspard a été maire de Saint-Louis et le fondateur d’une société commerciale sans liens avec les bords de la Gironde. Justin, après des études secondaires en France, rentre au Sénégal pour participer aux affaires familiales. Il succède à son père aussi bien dans celles-ci qu’en politique, prenant la tête du clan électoral.
Aussitôt devenu maire de Saint-Louis, il se prend de querel1e avec son premier adjoint, Crespin, qui démissionne. Il entreprend une guérilla constante avec l’administration locale. Il joue la carte du corps électoral africain, sans doute par calcul politique, comme tous les autres notables ; mais aussi parce qu’il est très proche du petit peuple des faubourgs et des rives du fleuve. Un peu plus tard, Galandou Diouf dira qu’il a été fortement impressionné par Justin Devès pour l’avoir accompagné dans une campagne électorale. Cet homme connaissait tout le monde dans les quartiers populeux du chef-lieu, appelait chacun par son nom, demandait des nouvelles des familles, se montrait accessible à tous [4].
Du côté sénégalais, les choses commencent à changer de façon imperceptible. L’élection de Galandou Diouf comme conseiller général de Rufisque, en 1909, est symptomatique à cet égard. Sans doute n’est-il pas le premier Africain à accéder à l’assemblée coloniale. Mais cette fois, ce sont les lébous de la presqu’île du Cap-Vert qui ont donné leurs voix à un originaire de Saint-Louis, dépassant les rivalités soigneusement entretenues par les maîtres de l’heure.
De plus, les jeunes diplômés sénégalais, travaillant dans l’administration et le commerce, ont tendance à se regrouper et à échapper aux structures ethno-familiales qui se sont reconstituées en ville. Les chefs de quartiers, grands électeurs des clans mulâtro-européens, perdent de leur influence sur cette nouvelle catégorie sociale. C’est vers 1908 que se crée une association, l’Aurore de Saint-Louis, tout d’abord destinée à des activités culturelles et artistiques. Dès le départ, elle comprend des hommes qui vont marquer l’histoire du Sénégal dans l’entre-deux-guerres : Lamine Guèye, Amadou Duguay-Clédor, Aby Kane Diallo, Moustapha Malick Gaye. Les discussions politiques prennent bientôt le pas sur les autres préoccupations. L’inspirateur du groupe devient vite un notable illettré qui refuse toute assimilation culturelle : Thiécouta Diop. Dès 1912, ces adolescents prennent le nom de Jeunes Sénégalais et, après 1914, celui du Parti des Jeunes Sénégalais. Il s’agit en fait, de la première organisation politique de l’Ouest africain colonisé.
Le groupe participe aux luttes électorales en soutenant tout d’abord Justin Devès. Puis, il se constitue de façon autonome et montre ainsi à la grande masse des Sénégalais des quatre communes qu’elle peut se passer de ses habituels tuteurs politiques, mulâtres et bordelais. La propagande que font par la suite les Jeunes Sénégalais autour des décrets de 1910 et de 1912 va être également une très importante contribution à la prise de conscience de toute une population.
Le décret du 5 janvier 1910 fixe les conditions de l’électorat dans les territoires du Sénégal non érigés en commune de plein exercice. Les électeurs qui habitent hors de Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque, ne peuvent participer au vote. Le texte de 1910 vient leur donner ce droit lors des législatives. Mais le rapport de présentation précise bien que ces dispositions ne s’appliquent « qu’aux seuls citoyens français, à l’exclusion des indigènes non naturalisés » qui ne jouissent du droit électoral que dans les communes, à condition d’y être nés. Or, la naturalisation nécessite l’abandon du statut personnel et l’option en faveur du statut civil français, ce qui n’est guère concevable, à l’époque, pour des musulmans de stricte orthodoxie.
Puis est publié le décret du 16 août 1912 portant réorganisation de la justice indigène. Il va mettre en émoi les habitants des quatre communes et spécialement les Jeunes Sénégalais. Sont justiciables des tribunaux de cercles, « les individus originaires des possessions françaises de l’AOF qui n’ont pas dans leur pays d’origine le statut de nationaux européens ». Cette définition comprend les originaires de Saint-Louis et autres communes. Plus exactement, dès lors que ceux-ci sont domiciliés en dehors des communes ou qu’ils commettent un délit en dehors de ces communes, ils deviennent justiciables des tribunaux de cercles. On peut donc, notamment en matière de justice répressive, appliquer à des électeurs, le statut de l’indigénat.
L’affaire Mody Mbaye est exemplaire à cet égard [5]. L’intéressé, né à Saint-Louis en 1871, débute dans la vie active comme moniteur d’enseignement. Puis il s’installe comme écrivain public et il devient le défenseur attitré des paysans du Baol contre les tracasseries administratives. Il se fait ensuite polémiste et s’en prend particulièrement à l’administrateur du Sine-Saloum. En août 1913, il a l’imprudence de quitter les environs de Thiès et de se mettre à portée de main de son adversaire. Lors d’un séjour à Kaolack, il est arrêté, traduit devant Je tribunal indigène et condamné à quinze jours de prison. Mody Mbaye a de la ressource. Il alerte le gouverneur général William - Ponty avec lequel il est en excellents termes. Il saisit la Ligue des Droits de l’Homme, laquelle intervient auprès du Ministère. De son côté, Galandou Diouf interpelle le gouverneur Cor devant le conseil général. Tout ceci produit ses effets et, à la veille des élections de 1914, le texte de 1912 est remanié. Dans le rapport de présentation, le ministre des colonies Albert Lebrun reconnaît que les dispositions antérieures ont « provoqué une certaine émotion chez les originaires des quatre communes qui s’étonnent de ne plus être soumis, dès qu’ils ont quitté le territoire de leur commune, aux mêmes règles de droit qu’ils étaient accoutumés à s’y voir appliquer ». Les électeurs sénégalais ont fait reculer le pouvoir colonial.
Nous devons cependant revenir en arrière pour rendre compte du scrutin de 1910.


Les élections législatives de 1910

Pour la troisième fois, François Carpot se soumet aux suffrages des électeurs du Sénégal. Sa popularité est en baisse. Il doit notamment tenir compte de l’hostilité que lui manifestent les chefs de quartiers saint-louisiens acquis à Justin Devès. Mais il bénéficie de la division de ses adversaires. Il s’agit de l’ancien député Couchard, de Hyacinthe Devès, frère de Justin, du pharmacien dakarois Marsat et de Sabourault, avocat et conseiller général.
Aucun incident ne marque la campagne électorale, ni le jour du scrutin, le 14 avril. Les résultats proclamés sont les suivants : inscrits, 8.018 ; votants, 4.902 ; nuls, 222 ; Carpot, 1.037 ; Marsat, 1.187, Couchard, 1.407 ; Sabourault, 889 ; Devès 120.
Il y a ballottage. Hyacinthe Devès se retire de la compétition sans dire mot, tandis que Sabourault demande à ses amis de voter pour Carpot. Le deuxième tour a lieu le 8 mai 1910. Marsat reçoit quelques voix de plus et passe à 1.582, tandis que Couchard en perd (1.364 voix). C’est François Carpot qui l’emporte avec 1.786 suffrages grâce aux partisans de Sabourault.
Durant ce temps, l’animosité de l’administration locale contre le maire de Saint-Louis ne cesse d’augmenter. Comme Justin Devès a manifestement commis des actes de pression et de corruption durant les élections législatives de 1910, François Carpot dès sa réélection, sollicite une enquête administrative auprès du ministère. Un inspecteur des colonies est envoyé dans la colonie et vérifie la comptabilité de la municipalité. Il n’a aucun mal à découvrir nombre d’anomalies.
Il constate notamment que le maire a procédé, directement et sans délibération du conseil, à des ventes de territoires municipaux ; que des achats sont faits en excédent des disponibilités budgétaires ; que les dépenses de personnel sont augmentées de façon anormale ; qu’ainsi il a été créé un poste de « gardien des cocotiers municipaux » sans grande signification pratique. Il remarque aussi que les dépenses faites au titre des élections font apparaître de graves abus. Un arrêté du 9 juillet 1910 suspend donc Justin Devès de ses fonctions de maire. Ceci est confirmé par un décret du 21 septembre portant révocation du premier magistrat municipal. Mais, fidèle à son personnage, celui-ci se répand dans la ville et prétend qu’il a fait renverser le Ministère Aristide Briand et qu’à l’annonce de sa venue en France, François Carpot s’est réfugié en Angleterre pour se mettre à l’abri d’un juste courroux.
Remplacé par Couchar, Justin Devès prend sa revanche le 30 avril 1911. Avec une liste comprenant douze Sénégalais, deux Européens et cinq Mulâtres, il est réélu conseiller municipal mais reste inéligible durant un temps aux fonctions de maire. Il les retrouve après 1es élections du 5 mai 1912 qu’il emporte grâce au concours des Jeunes Sénégalais.

Les élections législatives de 1914 ; présentation générale

Il ne S’agit pas ici de rendre compte dans le détail des conditions du scrutin qui a marqué la prééminence du corps électoral sénégalais. L’ouvrage très complet de Georges Wesley Johnson est déjà consacré à cet événement [6]. Il s’agit simplement de mettre en lumière les éléments qui ont rendu possible l’élection du premier député sénégalais. Dans cette perspective, il convient tout d’abord, de tenir compte de la personnalité de Blaise Diagne. Bien que se voulant un authentique Sénégalais, il n’en demeure pas moins assimilé à la culture française. De plus, le moment où il se présente à la députation correspond à celui où a lieu une tentative de moralisation des mœurs politiques de la IIIe République. Cet élément joue un rôle important en mettant en échec les habituelles manœuvres des clans.
L’irruption de Blaise Diagne dans la vie politique locale disloque les groupes électoraux. Ce candidat va attirer à lui une importante part de la masse de manœuvre des clans mulâtro-européens, spécialement les lébous de la presqu’île du Cap-Vert et les jeunes Sénégalais. Tout à leurs manœuvres habituelles, les clans sont surpris dans leur division.

Blaise Diagne

La biographie du futur député s’ouvre par un certain nombre d’incertitudes. Elles tiennent à l’ancienneté des faits qui varient dans la mémoire des témoins, ceci étant aggravé par toute une légende tissée autour de la personnalité attachante de Blaise Diagne. Il n’est pas de Sénégalais, âgé de plus de soixante ans qui ne parle volontiers de Diagne, avec les accents d’une sincérité admirative, chacun apportant des éléments contradictoires dans lesquels nous tenterons de voir clair.
La certitude réside dans la naissance de Blaise Diagne, le 13 octobre 1872, à Gorée, de Niokhor Diagne et de Gnagna Preira, dite quelquefois Anthony. On s’accorde à penser que Niokhor vient de la Petite Côte d’un milieu Sereer. En effet, Roland Diagne, fils du député, indique que son grand-père est né dans les environs de Joal. C’est également la thèse retenue par Johnson.
Sur Gnagna Anthony Preira, l’accord se fait quant à son ascendance immédiate et plus ancienne. Dans le quartier de Bargny-Guédj, à deux kilomètres de Rufisque, on assure qu’un certain Sarote Guèye et son épouse Gougny Seck ont eu une fille, Ndiaré Seck qui est allée s’installer à Gorée dans son jeune âge. Elle s’y marie et devient la mère de Gnagna.
Mais il est vraisemblable que le nom de Preira vienne de la Guinée portugaise. Ce qui confirme les dires d’un vieux Goréen selon lequel le père de Gnagna serait mandjaque tandis que Roland Diagne pense qu’il venait de l’île de Carabane, ancienne possession portugaise à l’embouchure de la Casamance. Il est également probable que le nom d’Anthony est de patronyme de la famille dans laquelle elle était placée comme servante, ce qui correspond à l’une des habitudes de l’épouse.
Niokhor, lui, a été cuisinier. Alassane Diagne prétend qu’il était patron d’un petit caboteur à voile faisant le trafic entre l’île, la Petite Côte et la Gambie. Il se peut que les deux professions aient été exercées successivement. Au cours de la campagne électorale de 1914, Blaise Diagne déclare : « On a sorti ma généalogie. Oui, Je suis fils d’un cuisinier nègre et d’une pileuse de mil ». (réunion publique du 29 avril 1914).
Niokhor serait décédé le premier à une date que nous ignorons. Gnagna Preira aurait alors épousé un certain Amady Ndiaye, saracolé du Soudan, matelot au port de commerce de Dakar. De cette union seraient issus trois enfants : Sophie, Tamané et Mariama Ndiaye. Gnagna serait morte en 1920.
Blaise Diagne passe sa prime jeunesse à Gorée. On l’imagine dans les Petites rues sablonneuses et ombreuses de l’île ou jouant dans les escarpements rocheux du castel. Sous ses yeux la majestueuse rade qui s’étend jusqu’à la grande terre et que sillonnent les navires d’Europe et d’Amérique Latine. L’aventure se propose ainsi journellement au petit Sénégalais à la condition qu’il accède tout d’abord à l’instruction française.
On admet que l’enfant a été « adopté ». En fait, il était courant que les familles mulâtresses prennent chez elles un enfant du pays comme compagnon de jeux de leurs propres fils et filles. Spécialement si, comme on le pense, Gnagna et peut-être Niokhor étaient placés dans l’une d’elles comme domestiques. Point de procédure selon le code civil dans tout cela.
Reste à déterminer la famille de ces bienfaiteurs de Blaise. Son fils Roland pense qu’il s’agit de celle de Germain Crespin, modeste employé du gouvernement dont nous n’avons pas retrouvé la trace à Gorée. Messieurs Johnson et Tierno Amath Mbengue avancent le nom d’Adolphe Crespin. Cette seconde version est plus crédible. Vers 1879, Adolphe se trouvait bien comme délégué du service de l’intérieur dans le deuxième arrondissement. Puis, en 1883, il est nommé sous-chef de bureau à la direction de l’intérieur à Saint-Louis, administration qui s’occupe précisément de l’enseignement. Ce qui expliquerait mieux les facilités assez exceptionnelles données au jeune Sénégalais par la suite et sa venue au chef-lieu avec la famille Crespin.
Blaise Diagne est donc admis, vers 1879 ou 1880 à l’école des frères de Ploërmel de Gorée, la seule à fonctionner alors dans l’île avec celle des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, réservée aux filles. Il en suit les cours jusqu’au certificat d’études ; les frères François Joseph, Elis, Alvarez Marie et Florentius étant chargés de dispenser leur savoir.
Ayant terminé, ses études primaires en 1881 ou 1882, il est envoyé comme boursier à Aix-en-Provence. Ce qui est la marque d’une haute protection, mais aussi de mérites reconnus. Certains pensent qu’il suivit les cours du lycée Mignet.


Madame Denise Bouche a montré qu’il fut interne à l’Institut Fabre, depuis lors disparu. Il y reste peu de temps. Il est renvoyé au Sénégal avec les autres boursiers, pour des raisons qui ne sont pas connues [7].
Revenu à Saint-Louis, vraisemblablement chez ses protecteurs, les Crespin, il y finit ses études secondaires en juillet 1890. A l’occasion de la distribution des prix, il joue dans Le Malade Imaginaire, présenté dans la salle du Conseil général. Il est alors âgé de 18 ans et doit trouver sa voie dans la vie. C’est pour la fonction publique qu’il opte.
Mais auparavant, selon Alassane Diagne qui est le seul à donner cette information, il épouse à Dakar en 1892, selon la coutume musulmane, une demoiselle Louise Dialllo. Celle-ci appartient à une famille Saint-Louisienne, son père, Ogo Diallo ayant pris néanmoins pour femme une métisse de Gorée, Gnagna Bouco. Le narrateur affirme être né de cette union et ajoute, que Louise Diallo serait décédée en 1897.
Le jeune Sénégalais est engagé comme surnuméraire, le 1er janvier 1892. Sans doute après avoir été reçu à un concours professionnel, il entre véritablement dans l’administration en qualité de commis de deuxième classe des douanes, le 1er novembre suivant. Il va alors donner la mesure de ses capacités de travail et d’assimilation, ainsi que de ses aptitudes à défendre ses points de vue.
Il sert tout d’abord au Dahomey, à Grand-Popo et à Ouidah. Il y est nommé commis de première classe le 1er juin 1895. Ses qualités doivent être appréciées puisque durant un temps, il est chef par intérim du service des douanes de Porto-Novo.
Dans son bulletin de note pour l’année 1897, il inscrit dans la rubrique des souhaits exprimés : « désirerait servir avec avancement partout où l’administration le jugera nécessaire, excepté au Congo ». Pourquoi le Congo ? Peut-être parce que la colonie sénégalaise y est nombreuse et se regroupe autour d’un exilé de marque, Cheikh Amadou Bamba, le fondateur du Mouridisme, tenu au loin par l’autorité coloniale. Quoi qu’il en soit, c’est justement au Congo qu’il est affecté le ler juillet 1897. Il débarque à Libreville, le 18 août suivant, dans l’état d’esprit que l’on devine, et demande son intégration dans les cadres métropolitains. Sans doute pense-t-il ainsi échapper aux tracasseries. Mal lui en prend car il est ainsi noté par le gouverneur : « Comme tous les Sénégalais, il trouve que le Congo est un pays de nègres, bon tout au plus pour des Européens. Naturellement il demande à aller servir en France. Si on tarde à lui donner satisfaction, il aura une maladie de foie qui nécessitera son envoi à Vichy ». Commencé dans ces conditions, ce séjour congolais se termine mal pour le jeune fonctionnaire. Par décision du 19 août 1898, il est suspendu de ses fonctions pour une durée de deux mois, pour « indiscipline et mauvaise volonté dans le service ». Le 7 novembre, il rentre au Sénégal, pour un congé de six mois. A l’issue de ces vacances, il est affecté à la Réunion. C’est dans cette île qu’il prend une importante décision destinée à marquer son existence : le 21 septembre 1899, il est initié franc-maçon à la Loge « L’Amitié », Orient de Saint-Denis. Le 25 janvier suivant, il devient compagnon puis maître le 27 octobre 1901.
La franc-maçonnerie lui procure un sentiment d’appartenance à une communauté universelle et égalitaire. En août 1900, il mentionne au sujet d’une future affectation : « Je préférerais me trouver au milieu de frères qui me donneraient la part d’affection que je m’efforcerais de leur rendre largement ». Les réunions en loge lui permettent également de développer et de mettre au point ses idées sur l’égalité des races. Elles vont être au centre de ses préoccupations et de celles des nouvelles élites sénégalaises de l’époque.
Le 27 juillet 1902, il est affecté à Tamatave, affilié aussitôt à la loge « L’Indépendance malgache », il s’y heurte aussi au racisme que secrète l’administration coloniale. Il est vrai qu’il prête le flanc aux attaques vénéneuses dont il est l’objet.
Les choses commencent fort bien pour Blaise Diagne dans la grande île. Son chef de service, de Rocca, le qualifie « d’employé d’élite à tous égards ». Il est changé de centraliser la comptabilité douanière, les statistiques commerciales du port et d’assurer le service des contributions indirectes. En 1904, de Rocca se montre toujours élogieux, mais le gouverneur général Galliéni inscrit sur son bulletin de note : « M. Diagne ferait un bon agent s’il n’était ombrageux et sournoisement frondeur ». Autrement dit, la haute administration le tient à l’œil.
A la fin de l’année 1904, revenant d’un congé pris à La Réunion, il fait passer une demoiselle Chambrun pour son épouse, puis pour sa pupille. Ceci pour obtenir une réduction sur le prix du voyage. S’étant mis dans ce mauvais cas, il ergote de mille façons. Ce comportement lui vaut un blâme avec inscription à son dossier administratif. Puis, affecté à Majunga « pour raison de service », il prétend qu’il s’agit là d’une sanction déguisée et refuse de rejoindre son nouveau poste, « en raison de son état de santé ». Il est donc remis à la disposition du Ministère des Finances. Le gouverneur général Augagneur fait savoir que Diagne est un bon fonctionnaire, mais que « malheureusement il est doué à un degré incroyable d’un esprit d’intrigue, d’un désir d’autorité, d’une susceptibilité dans la discussion de ses intérêts et d’explication de ses actes qui le rendent dangereux ».
Le voici donc à Paris, en instance d’affectation. Il s’y lie d’amitié avec des personnalités politiques, notamment avec Alexandre Isaac, sénateur de la Guadeloupe et avec Gratien Gandacé, député de la Martinique. Il y épouse aussi une jeune fille originaire d’Orléans, Odette Villain (Avril 1909). Sans doute a-t-il fait sa connaissance à Madagascar puisque leur premier fils, Adolphe, y est né le 13 octobre 1907. Puis c’est le départ pour la Guyane où le couple arrive le 29 août 1909. Johnson rapporte que son zèle intempestif le fait s’engager dans plusieurs controverses avec ses supérieurs. Il applique à la lettre les règlements douaniers, au grand dam des marchands locaux, habitués à plus de souplesse de la part des autres agents. On lui reproche également de manquer de neutralité politique en servant de conseiller à la municipalité de Saint-Laurent. Fort heureusement pour lui, il obtient la protection du Gouverneur Fernand Levecque. Pour lui accorder quelque répit, celui-cilui permet de retourner à Paris, sous prétexte de préparer le concours d’accès au cadre des inspecteurs des douanes. En fait, Blaise Diagne publie des articles dans des journaux tels que l’Action et les Annales Coloniales. Il y développe ses idées sur l’égalité par l’assimilation politique et engage une polémique avec son vieil ennemi, le Gouverneur général Augagneur. A l’occasion, il prend la parole en public sur ces questions.
Plutôt que de retourner en Guyane, il demande et obtient un congé de convalescence à prendre au Sénégal. Il désire, en réalité, se lancer dans l’action politique, alors qu’approchent les élections législatives de 1914.
Auparavant, il dépêche dans son pays d’origine l’un de ses amis, François Pouye, Goréen comme lui, avec mission d’étudier la situation locale. Le rapport de Pouye n’est pas particulièrement optimiste. Selon lui, Blaise Diagne ne pourrait compter que sur les électeurs de Gorée. Ailleurs, les candidats libéraux, mulâtres ou français, sont déjà très actifs et la victoire de François Carpot ne fait de doute pour personne. Malgré ces éléments défavorables, Blaise Diagne quitte Marseille le 31 janvier 1914. Il va tenter sa chance.

La moralisation des mœurs politiques

Un arrêté du 15 mars 1914 convoque les électeurs du Sénégal pour le 26 avril suivant. Dans le même temps trois textes législatifs intéressant l’organisation du scrutin sont promulgués en Afrique occidentale. Il s’agit tout d’abord, de la loi du 20 mars 1914, réglementant l’affiche électorale afin de maintenir les candidats à égalité dans leur effort de propagande écrite. Mais la prolifération d’affiches étant peu à craindre au Sénégal, ce texte n’y a qu’une porte limitée.
D’une plus grande importance, la loi du 29 juillet 1913 a pour objet d’assurer le secret et la liberté du vote. Parmi d’autres dispositions intéressantes, elle prévoit que, désormais, l’électeur fait contrôler son identité, puis prend une enveloppe et se retire dans un isoloir afin d’y effectuer son choix. Il est ainsi mis fin à la pratique du vote collectif, de la pression directe et de la surveillance des grands électeurs sur leurs troupes. Celles-ci peuvent d’ailleurs continuer à profiter de la générosité des candidats sans pour autant découvrir vers lequel d’entre eux vont leurs sympathies et leurs choix.
Comme l’indiquera plus tard le Gouverneur général, dans tous les isoloirs on trouvera de « nombreux bulletins apportés avec ostentation jusque dans la salle et qui ont été jetés au dernier moment derrière le rideau protecteur, au profit « du bulletin caché le plus souvent dans les babouches, [8].


La division des clans mulâtro-européens

La multiplicité des candidatures va également favoriser l’entreprise de Blaise Diagne en dispersant les voix alors que s’établit une nouvelle répartition des forces. En ce domaine, c’est l’escalade : trois candidats en 1902, quatre en 1906, sept en 1910, et en voici neuf pour le scrutin qui s’annonce. Les clans maintenant traditionnels, ceux des Bordelais, des Frères Devès, celui conduit par Descemet et Carpot qui souvent liaient des alliances tactiques face à un danger commun, se trouvent morcelés, atomisés.
Eliminons tout de suite le fantaisiste, Casimir André. Surveillant auxiliaire des travaux publics, il est en service au Sénégal depuis dix ans. La campagne électorale est pour lui un moyen de se faire mettre en congé et d’organiser d’amples libations. Sa propagande tourne sur l’unique thème suivant : « Demain, venez chez moi, je vous paierai le champagne ». Il recueillera deux voix, ce qui montre bien l’ingratitude des buveurs.
Les familles mulâtresses de Saint-Louis se trouvent divisées à l’extrême. Elles vont avoir à choisir entre trois de leurs compatriotes, un quatrième candidat étant, au surplus proposé à leurs suffrages. François Carpot se représente alors que ses amis son constamment battus à la mairie et au conseil général. Il se maintient pourtant dans la compétition. Comme on sait que les affaires publiques avaient élevé entre les familles Carpot, Descemet et Devès une haine profonde, solide et tenace, le seul fait que le député sortant se représente incite Justin Devès à lui susciter un concurrent. Il le fait venir de France, preuve que les motivations raciales ne sont pas primordiales dans les compétitions des clans.
Il s’agit d’Henri Heimburger, docteur en droit, avocat à la Cour d’Appel de Paris. Cet Alsacien servait depuis plusieurs années les intérêts que les Devès lui confiaient. Il était leur homme de confiance, leur correspondant et leur conseiller juridique dans la capitale. On lui offre maintenant, comme une juste compensation et avec l’espoir de le tenir en main, le soin de représenter au Parlement un territoire dont il ignore tout.
Georges Crespin, autre mulâtre, bien que battu lors des législatives de 1910, récidive. Agé de quarante cinq ans, avocat, conseiller général depuis 1903, il est en froid avec Justin Devès depuis plusieurs années. Sans grandes illusions sur le résultat de la compétition, il va cependant enlever quelques voix à Carpot et Heimburger.
Très certainement mulâtre lui aussi Louis Pellegrin est né au Sénégal. Il pourrait s’agir du fils d’un certain André Pellegrin, lui-même né du mariage d’un traitant et de la dame Birame Djiguène. Ce serait alors le neveu de Charles Pellegrin, commerçant, tout d’abord allié à Justin Devès qu’il a remplacé en tant que maire, en 1910, avant de passer au clan Descemet l’année suivante. Dans sa profession de foi, il indique qu’il a quitté très jeune le Sénégal et a fait des études secondaires à Marseille. En 1896, il est de retour dans la colonie et s’installe comme commerçant à Louga, sa famille ayant subi des revers de fortune.
Du côté des Européens, les Bordelais hésitent entre Carpot qui les a indisposés par ses tentatives libérales et Heimburger qui a le tort d’être la créature de Justin Devès. Ils ont toutefois le choix entre trois autres candidats qui, à un titre ou à un autre, ne leur conviennent guère.
Fernand Marsat, pharmacien et ancien maire de Dakar dispose d’une puissante machine électorale. Il peut tout d’abord compter sur les voix des petits commerçants, mais surtout sur celles des Lébous qui constituent le fond de sa clientèle électorale. Certains Bordelais doivent lui être favorables puisque le maire qu’il a choisi pour le remplacer, Emile Masson, est employé de la Société Maurel Frères. Lui aussi s’est présenté, en 1910, aux législatives.
Plus effacé, le colonel d’artillerie Henry Pattey s’est rendu populaire dans certains quartiers de Saint-Louis en y prenant de l’intérêt pour les africains. Est-ce un titre suffisant pour se présenter aux élections ? On peut se demander quelle mouche a piqué ce militaire qui l’incite à se jeter dans une bataille perdue d’avance !
Le dernier candidat est Jean Théveniaud,administrateur en chef des colonies, ancien commandant du cercle du Baol. Ilest connu pour ses attaches avec Jules Sergent, le représentant des petits colons et commerçants. Il lui a prêté der l’argent pour lancer l’hebdomadaire « La Démocratie du Sénégal » que dirige le journaliste Daramy d’Oxoby. En 1913, il est très proche des jeunes Sénégalais qui, déçus par le comportement de Justin Devès, pensent qu’il est préférable de soutenir un libéral européen. Mais à la fin de la même année, Théveniaud se prend de querelle avec d’Oxoby et retire ses fonds de « La Démocratie du Sénégal ».
Les petits colons, les jeunes Sénégalais et d’Oxoby lui-même se trouvent ainsi sans candidat qui puisse refléter leurs vues et qui vive en bonne intelligence avec l’irascible polémiste. C’est à ce moment précis que Blaise Diagne se trouve sur leur route. Face à tous les autres, face à leurs querelles sans grandeur, il apparaît comme le représentant par excellence de l’électorat noir jusque-là délaissé, utilisé simplement comme masse de manœuvre. Les clans électoraux et leurs candidats ne se rendent pas compte de cet élément nouveau : un Sénégalais se présente, comme leurs égaux, à la députation. Ils trouvent la chose plaisante et ne tirant pas à conséquence. Si bien qu’ils mènent leur campagne électorale comme à l’habitude, par pression sur les chefs de groupes d’électeurs. Le Gouverneur Cor est également très éloigné de percevoir la situation politique avec netteté. Au début de la campagne électorale, il donne les meilleures chances de succès à Carpot, Théveniaud et Marsat. Quant à Blaise Diagne, « il n’a aucune chance de succès » [9].


L’habileté politique de Blaise Diagne

Les débuts politiques du fonctionnaire des douanes ne sont pas particulièrement spectaculaires. Pour lui, toute la question est de disloquer les clientèles habituelles des clans électoraux pré-existants. Déjà, citoyens et originaires des quatre communes sont perplexes et dans l’expectative face à la multiplicité des candidatures ! Certains des électeurs sont hors de portée des efforts de propagande de Blaise Diagne. Bordelais et mulâtres de Saint-Louis, dans l’ensemble, sont trop attachés à leurs prérogatives, à leurs positions sociale, politique et économique pour les compromettre en votant en faveur d’un inconnu de race noire.
Reste donc pour le candidat à se consacrer à ses compatriotes de façon à les débarrasser de leurs automatismes électoraux et de leurs liens de sujétion à l’égard des grands électeurs qui les manipulent. Dès le départ, il compose un état-major comprenant Galandou Diouf et Mody Mbaye. Le premier, conseiller général de Rufisque, bien qu’originaire de Saint-Louis, l’introduit auprès des Lébous du Cap-Vert ; le second auprès des jeunes Sénégalais. Il obtient l’appui de Daramy d’Oxoby. Impressionné par ses vues nouvelles et sa personnalité, le journaliste met à sa disposition « La Démocratie du Sénégal » dont Blaise Diagne devient le directeur politique.
Le succès repose également sur les thèmes de propagande utilisés. Blaise Diagne doit apparaître, aux yeux de ses compatriotes dont il attend les suffrages, comme un Sénégalais authentique mais sachant parler et agir comme un blanc ; par conséquent capable de les représenter au Parlement bien qu’étant l’un des leurs. Pour ce faire, il peut développer les idées qui lui sont chères : l’égalité dos races, l’égalité des droits pour tous les habitants des quatre communes.
Blaise Diagne utilise avec bonheur ces deux axes de propagande. Il parle le wolof comme ses auditeurs. Il est l’un des leurs, « fils d’un cuisinier nègre et d’une pileuse de mil ». Mais en même temps, il est capable de les défendre. Son instruction, son statut social, sont égaux à ceux des blancs. D’ailleurs, « la majorité électorale est nègre, les intérêts à représenter sont indigènes ». On peut voir aussi ce qui se passe aux Antilles qui « ont fait un bond de 20 siècles : elles ne se sont pas déshonorées en envoyant deux nègres à la Chambre ». Le « manifeste du comité Blaise Diagne » résume bien le sens donné à la campagne électorale. On y lit : « Si vous voulez avoir votre place au soleil, comme tout le monde, allez aux urnes non plus pour vous donner un maître mais pour choisir un ami, un parent, un défenseur de tous les instants. Vos adversaires tremblent à la seule idée de votre éveil politique et social.

Le résultat des élections de 1914

On connaît la suite. Dès le premier tour, le 26 avri1 1914, Blaise Diagne distance la foule des dix-neuf concurrents. Il obtient 1.910 voix contre 671 à Carpot, 668 à Heimburger, 408 au libéral Théveniaud... Le deuxième tour a lieu le 10 mai 1914. Trois candidats restent en compétition. Cette fois Blaise Diagne l’emporte de justesse. Sur 5.156 suffrages valablement exprimés, il en reçoit 2.424 contre 2.249 à Heimburger et 472 à Carpot. Onze voix se sont dispersées sur divers noms.
C’est à Dakar (avec 987 suffrages) et à Rufisque (avec 998 voix) que Blaise Diagne gagne ces élections, alors qu’il est largement battu à Saint-Louis par Heimburger.


[1] réunion du 25 avril 1902, AMS, 20 G12 ;

[2] Affiche au dossier 20 E 15, AMS.

[3] J.O.S. 1906, p. 284.

[4] Lamine Guèye, Itinéraire africain, Paris, 1966, p. 18-19.

[5] Dossier Modv Mbaye, AMS,. 13 E 77.

[6] Johnson, G.W., The Emergence of Black Politics in Senegal, The struggle for power in the four communes, 1900-1920, Standford University Press, 1971.

[7] Bouche Denise, l’Enseignement dans les territoires de l’Afrique occidentale française, thèse de lettres, Paris I, 1974, p. 429.

[8] Gouverneur général à Ministre, n° 1146 du janvier 1914, AMFOM,Sénégal VII,7 bis

[9] Gouverneur à Gouverneur général, 1er avril 1914, AMFOM, Sénégal VII, 81.




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