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FREDERIC MISTRAL ET LEOPOLD SEDAR SENGHOR
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Ethiopiques numéro 13, 1978
revue socialiste
de culuture négro-africaine

Frédéric Mistra et Léopold Sédar Senghor [1]

Auteur : Hugues Jean de Dianoux

Les traductions en langue provençale des chefs-d’œuvres littéraires n’ont pas été nombreuses jusqu’à présent. Au poète paysan Charloun Rieu et à Joseph Bourilly nous devons celle de l’Odyssée, à Jean Roche celles de la « Divine Comédie » de Dante et du Décaméron de Boccace, à Marius André celles de deux tragédies du Cata1an Victor Balaguer. Et, grâce à l’« Astrado », des sonnets de Pétrarque ont été traduits de l’italien cependant qu’est entreprise la version intégrale des livres de la Bible que Frédéric Mistral avait commencée avec la Genèse (Frédéric Mistral, La Genèsi, traducho en provençau... Paris, Champion, 1919).
Pourquoi des œuvres écrites en français ne pourraient-elles pas être, elles aussi, mises en notre langue ? Certes, il n’y a pour ainsi dire pas de précédent en ce domaine. Que pourrions-nous en effet citer de semblable, en dehors du texte de la Constitution française de 1790 dont la traduction en provençal fut à l’époque imprimée à Paris à l’Imprimerie nationale ? Même les « Lettres de mon moulin » d’Alphonse Daudet ou les contes de Paul Arene n’ont pas tenté de possibles traducteurs provençaux, non plus que « Le mas Théotime » de Henri Bosco, « Colline » de Jean Giono ou des poèmes de René Char. Aussi bien, puisque même des écrivains provençaux, comtadins ou languedociens francographes, souvent traduits dans des éditions étrangères ne l’ont point été jusqu’à présent dans la langue de leurs pères, pourquoi, pourrait-on se demander, faire un choix de poésies de Léopold Sédar Senghor en sorte que leur écho résonne dans le parler doux et fort des rives rhodaniennes ?
C’est que, pensons-nous la Provence doit, pour affirmer sa vocation de terre de contacts, ne négliger aucun des courants qui apportent au monde d’aujourd’hui un supplément d’âme. Expression du génie d’un homme supérieur, l’œuvre écrite de l’actuel Président de la République du Sénégal, qu’il s’agisse de textes philosophiques, politiques ou poétiques, correspond à la défense et à l’illustration d’une valeur, très ancienne, permanente mais obnubilée par l’ignorance, l’inadvertance, le mépris distrait de tant d’hommes d’Europe et d’Amérique. Cette valeur, c’est la Négritude, c’est-à-dire le rythme vital, l’art spontané, le sens communiel, la culture transcendant les formulations, bref, l’effervescence multiple émanant du tréfonds du continent noir, peuplé de millions d’êtres dont la voix n’était pas entendue avant que Léopold Sédar Senghor la fasse ressurgir, et puissante, pour qu’elle participe à la symphonie universelle.
Logophore -porteur de verbe-, héraut de l’Afrique, héros de l’action, bercé en l’éveil de son enfance par les chants alternés des poétesses sérères avant que d’être aussi nourri du su des lettres classiques, grecques et latines, donc méditerranéennes, Léopold Sédar Senghor a su retrouver les sources de l’inspiration de son peuple, opérer une fusion génératrice entre tradition et visions d’avenir : c’est un montreur de voie. Son audience est très large, et cela non seulement en Afrique et dans les pays francophones dont il a splendidement ciselé la commune langue de culture en l’adornant des termes nouveaux provenant des parlers de son terroir ancestral. Des poèmes et nombre de pages de doctrine substantielle de Léopold Sédar Senghor ont déjà été traduits en maints pays, dans des langues latines (italien, espagnol, portugais, roumain) ou dans d’autres, notamment méditerranéennes (arabe, grec, hébreu, serbo-croate), mais aussi en allemand, en anglais, en danois, en polonais, en russe, en suédois, en tchèque.
Que la Provence ne soit donc point absente dans cette émulation traductrice qui tresse une couronne de fleurs multiples et de rameaux d’oliviers au Poète Président, incarnation du « Roi-philosophe » dont Platon décrivait l’image idéale ! Et cela s’imposerait d’autant plus que le soixante-dixième anniversaire de Léopold Sédar Senghor (né à Joal le 9 octobre 1906) a été récemment célébré avec la participation de personnalités venues à Dakar, de divers continents, rendre hommage à l’homme qui, par l’effet libérateur et créateur de la poésie, a su redonner dignité aux siens en faisant briller de feux éclatants le jais de la Négritude.
A cet hommage, l’« Astrado » ne saurait omettre d’ajouter le sien. Car, fidèle aux thèmes de la pensée mistralienne, elle ne peut manquer de dresser un parallèle entre ce qui fut il y a plus d’un siècle la renaissance provençale dont Frédéric Mistral est la figure de proue et cette naissance -ou mieux, cette reconnaissance du passé- présent créatrice d’avenir qu’a été celle de la Négritude comme « Humanisme du vingtième siècle ».
Si le terme de Négritude a pour père le poète antillais Aimé Césaire, dont les éclats paniques transcendent en versets syncopés les cris de douleur de Noirs déracinés antan au-delà de l’Océan, c’est vraiment au contact du sol même de l’Afrique mère, celle des anciens Empires du Mali et du Songhay, nourricière des mythes vivants, inspiratrice des rythmes musicaux, des épopées des conteurs et des palabres de paix, que Léopold Sédar Senghor a ainsi donné à ce vocable sa véritable ampleur.


Romanité provençale et Négritude

Les notions de Romanité provençale -pourquoi ne pas dire Provencité- et de Négritude ne s’étendent pas à des surfaces terrestres comparables, puisque Provence est la « Provincia Romana » donc un canton, encore que central géographiquement et singulièremmt bien placé dans l’orbe de la Latinité, au demeurant influence dès ses origines par le sens hellène de la beauté et de la mesure, par la ténacité ligure, par l’inventivité et la sensibilité celtes. Alors que la Négritude couvre de vastes contrées et ceint équatoria1ement le globe, et d’abord sur son aire essentielle d’émergence, l’Afrique dite noire. Mais elle a obombré irrigué tel le Nil l’Egypte, s’est manifestée dans l’antiquité sur les rives méditerranéennes. Et elle a largement fécondé, et souvent dans les pleurs, les terres américaines, cependant que sa marque apparaît aussi dans l’Inde du Sud et jusqu’à la Mélanésie.
Mais, qu’il s’agisse de la génération des premiers félibres et de celle de leurs successeurs qui ont épanoui l’éclat de la Sainte Estelle et élargi le sens du message de Font-Ségugne en y apportant de nouveaux accords harmonieux, ou qu’il s’agisse des premiers chantres de la Négritude, qui, n’en doutons pas, auront des disciples, ce qui importe de considérer, ici et là, c’est le mouvement similaire qui a présidé à des reviviscences longuement préparées par des germinations muettes et obscures.
Ce mouvement procède de l’Esprit qui a informé des maîtres de mots et des guides spirituels parce que ceux-ci avant même que n’irradie leur action et que vibre leur parole chaude ont fortement su capter et ressentir dans une intuition illuminatrice une réalité essentielle. Et que voici.
L’homme n’est pas seulement le reflet et la somme de ses expériences vécues ainsi que de ce que détermine les projections sur lui-même de la société environnante avec ses particularités matérielles et les courants qui la parcourent. Il est aussi l’affirmation de sa création individuelle devant les défis du monde ambiant, que beaucoup subissent, que d’aucuns contestent, que certains ont l’ambition de transformer et qui réussissent parfois à le faire s’ils sont abrités sous les ailes des génies et reçoivent les rayons d’une « astrade » favorable.
Mais l’être humain, dans sa condition limitée par le temps, est néanmoins l’héritier, bon gré malgré et sans toujours le savoir, d’un passé qui va jusqu’à l’immémorial et qu’a déposé au plus profond de lui une chaîne d’aïeux, formant une longue racine résistante et secrètement exigeante, liée très étroitement au sol sur lequel ont vécu, peiné souvent et pensé des générations ancestrales.
Il y a ainsi une consistante richesse, un trésor à redécouvrir, car il est malheureusement parfois trop oublié, négligé par une légéreté qui est appauvrissement et ingratitude. Et faire ressurgir l’héritage ne signifie pas en limiter l’usage sans le fructifier et l’accroître.
A chaque époque, il convient, certes, d’apporter à l’édifice des temps futurs une pierre, qui devrait être, dans le domaine de l’esprit, d’une essence supérieure à celle, philosophale dont les alchimistes médiévaux s’efforçaient de connaître les secrets pour opérer les transmutations de la seule matière. Mais qui peut participer à un tel accomplissement, si ce ne sont des élus aux dons rares, lumières dans l’opacité des temps, qui sauront construire parce que, d’abord, ils ont su percevoir l’étendue sous-jacente de l’héritage, en comprendre la dimension, puis ont pu l’incarner, le diffuser, l’enrichir, l’adapter à l’heure et faire luire une nouvelle aube.
De tels guides d’élection ont apparu, et ce n’est pas hasard, dans des jours d’incertitude -comme par une compensation accordée par la Force Suprême à l’encontre des rigueurs aveugles du destin-, et toujours en des points d’impact discernés, qui sont aussi lieux de rencontre entre la précellence verticale d’une lignée gestatrice et la réceptivité horizontale d’une collectivité humaine ambiante. Alors il advient que se produise une genèse, ou mieux une « palingenèse », à laquelle un homme, d’entre ses pairs a reçu mission -et c’est grande et contraignante charge- de présider pour le bien et le mieux de ses frères. Il lui revient, au temps de l’interrogation et de l’angoisse, de redonner confiance et assurance digne à ceux qui, comme lui, sont des cohéritiers d’une splendeur obnubilée, dont l’éclat avait été recouvert de brume, d’irriser, de magnifier ce que recèle un terroir dont les sillons portent déjà la trace du labeur patient des aïeux, et de celui, persévérant, des vivants dans l’attente. A lui incombe de rapprendre les signes effacés et les symboles enfouis à une société désaffectée. A lui le mérite de retrouver les sources de force jaillissante qui feront d’une terre menacée de désolation un foyer de rayonnante présence qui apporte, au-delà de ses limites mêmes, lumière « calendale » et espoir aux humains issus d’autres terres qui ne sont pas, certes, moins riches de devenirs, mais qui n’ont pas reçu dans le même temps l’élection distinctive de voir naître une de ces hautes personnalités dont l’époque expecte, en vigile prémonitoire, la venue pour la conduire hors du labyrinthe des cheminements ardus de l’heure.
C’est dire là l’éminence, exceptionnelle, des hommes qui ont su à la fois par le verbe qui participe au divin, faire exulter les legs et la fierté de leurs pères, et par la volonté tenace de l’esprit, impartir à leur peuple la conscience des qualités latentes que recélait celui-ci. Ils les ont exprimées, distinguées, définies pour en faire un présent à valeur universelle. Ils ont dit les mots qui délivrent, et, ce disant, créent.
Les temps et les lieux où naquirent Frédéric Mistral et Léopold Sédar Senghor sont éloignés les uns des autres par près de trois quarts de siècle et par l’immense étendue qui au-delà de la Mer Latine, du Maghreb, du grand désert et du Sahel, sépare le Mas du Juge à Maillane des rivages sénégalais de l’océan atlantique. Mais c’étaient, ici et là, des temps parcourus par des signes annonciateurs de mutations ; il fallait que vinssent des penseurs et des mages pour en deviner le sens et ouvrir leur vision de nouveaux horizons d’espérance. Et, d’autre part, bien qu’il y ait entre eux des différences apparentes, quelque trait commun existe entre le pays provençal d’Arles et celui, sérère, qui fut le berceau du poète africain : c’est d’être resté longtemps conservatoire de traditions précieuses, maintenues dans l’âme populaire, attentive à l’influence des voix mystérieuses.


Ame de la Provence et Royaume du Sine

Au milieu du XIXe siècle, alors que la langue provençale paraissait laissée « aux pâtres et gens des mas », et que déjà prenait son envol l’âge, plein de promesses mais aussi de dangers, de la technicité prométhéenne, Frédéric Mistral a génialement fait revivre pour nous des épisodes du passé d’un des plus marquants des pays d’Oc et décrit les travaux et les jours des paysans de la terre d’Arles, des mariniers du Rhône et des pêcheurs des ports méditerranéens, tout comme les festivités joyeuses des cités. Mais si les Provençaux doivent au maître du félibrige l’enchantement de ces images colorées dépeintes dans une langue éblouissante, et, par lui, reviviscente, ils lui doivent plus encore -et beaucoup avec eux- le message qui émane de l’ensemble de son œuvre : sa philosophie de la beauté, son invitation à méditer sur les vertus de l’enracinement, lequel n’est pas réclusion mais durable et nécessaire relation entre le milieu naturelle plus propre à l’épanouissement de l’homme qui, s’il en abandonnait jusqu’au souvenir, ne serait plus qu’un atome isolé, perdu au hasard dans la confusion grégaire des mégalopoles
Certes -et d’aucuns le lui reprochèrent-, Frédéric Mistral, qui se voulut avant tout terrien, n’a pas été homme de parti et d’action politique au sens courant de ces termes. Mais il a œuvré pour que se redresse la fierté des mainteneurs de la langue d’oc et pour que la concorde règne au sein de la « polis », de la cité idéale qu’il est toujours temps de construire. Et sa conception de l’« Union des peuples latins » contient une dynamique spirituelle d’envergure.
Et ce n’est point hasard que le génie mistralien se soit développé en correspondance étroite avec celui du lieu de sa naissance : car y étaient partout présentes à l’entour les munificences de l’histoire : les villes d’Arles -qui fut royale-, d’Avignon, la papale, d’Orange, la princière, de Marseille, l’hellène dans son premier destin, et l’étoile à seize rais avait brillé dans l’azur des Apilles ; chaque bourgade de Provence avait constitué une entité d’hommes libres et, dans un mas, le maître de céans était tel « un roi dans son gouvernement ». L’habitant de cette région favorisée avait au fond de lui-même une longue mémoire de tous les contacts que cette terre, secrète en son essence mais ouverte et accueillante, avait eus durant tant d’ères successives : Grecs, Romains, Gaulois et Germains comme Sarrasins et Hébreux avaient contribué à former le substrat d’une culture accrue par d’autres influences, d’Italie, de Catalogne, de la France de langue d’oil, en un climat marqué par les ardeurs solaires, le souffle du mistral et dans des paysages aux lignes nettes et gracieuses.
L’âme de la Provence qu’invoquait Frédéric Mistral a dans l’imagination du poète pris corps, c’est la fée Esterelle comme c’est aussi la Comtesse, c’est la magicienne bienveillante, la souveraine d’un royaume, celui qu’il avait découvert dès son adolescence, alors que naissait en lui la volonté d’en être le chantre. Royaume de poésie, certes, mais qui a ses assises -les plus solides- dans le cœur des hommes et n’a point à se préoccuper de questions de frontières car celles-ci n’ont pas de limites.
C’est dans un royaume réellement délimité, bien que passablement ignoré en Europe, qu’est né Léopold Sédar Senghor. C’est celui de Sine, dont les usages cérémonieux, les fastes singuliers et les coutumes longtemps préservées ont marqué de façon indélébile les premières années du futur Président de la République du Sénégal. Etablie, selon les récits psalmodiés des « dyâlis » ou « griots », ces trouvères historiographes et généalogistes, par des dynasties mandingues venues du Gabou (dans la Guinée-Bissau d’aujourd’hui), la royauté du Sine s’étendit sur une partie des pays peuplés par les Sérères, une très ancienne ethnie de l’Afrique occidentale. Tout en étant en relation, sur la côte océane, avec les navigateurs portugais qui bâtirent un fort à Joal, les rois de Sine « qui avaient planté à Diakhaw la force droite de leur lance » [2], régnèrent durant des siècles sur une population dans laquelle coexistait, avec une aristocratie de guerriers, les « guélowars », une paysannerie fort attachée au sol, laborieuse et généralement animiste, avant que les prédications des prêtres chrétiens et des marabouts musulmans ne réduisent, peu à peu, le nombre des adeptes de la religion ancestrale caractérisée notamment par le culte des lieux sacralisés -arbres, fontaines, sanctuaires des « pangols »- les esprits. La présence administrative française, qui se surimposa là à la fin du siècle dernier, y avait laissé subsister en fait toute une structure traditionnelle bien en place jusqu’aux lendemains de la première guerre mondiale.
Aller à Joal, y être « sur la plage bercé » [3], à l’ombre des hautes palmes en face de « la mar dins l’èr blu » [4], c’est y voir réapparaître toutes les présences chères au poète dans sa maison natale, un bâtiment sans étages, bien disposé avec, autour d’une cour carrée, une dizaine de petites pièces permettant de loger une famille nombreuse. Comme aussi à Dyilôr, à une vingtaine de kilomètres à l’intérieur des terres, localité où son père avait sa principale propriété, de vastes domaines et de grands troupeaux et où le Chef présent de l’Etat sénégalais passa plusieurs années. Là il y avait « le gynécée de droite, j’y jouais avec les colombes et avec mes frères les fils du Lion » [5]. Et voici présent le maître du lieu, Basile Djogoye (« le Lion ») Senghor, « étendu sur des nattes paisibles, mais grand mais fort mais beau, Homme du Royaume de Sine,. [6], « l’homme aux yeux de foudre » [7] que le Roi Koumba Ndofène Diouf [8] venait parfois visiter en superbe arroi accompagné de ses griots entonnant la louange de ses aïeux. Et la mère du poète, Gnilane, qu’il a magnifiquement évoquée dans son poème « Ndessé » [9], et sa nourrice Ngâ, « Ngâ la poétesse » [10]. Et l’oncle maternel Toko Waly, d’ethnie peuple, qui expliquait à l’enfant Léopold Sédar ( Senghor) la « sérénité marine des constellations » [11], des « Ensigne » [12] avec une science égale à celle d’un berger provençal.

L’absente et la Présente

L’africanité sérère allie, avec un attachement foncier à la permanence de ses croyances animistes, une prédisposition à accueillir des apports religieux extérieurs à la beauté desquels elle est sensible. Nous en avons le sentiment visuel dans le passage du poème dont le titre est « Joal » : « Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo [13]. Ainsi aux Saintes-Maries de la Mer, en Provence, des figures de la religion chrétienne ont-elles été vénérées en compagnie de Sara la noire, sans avoir aboli les « fades, et les « trèves, longtemps restées, comme les divinités ligures plus romaines, dans la conscience populaire. Et partout, en ce ponant africain, présidaient les âmes des ancêtres. C’est elles que l’on vénérait près des sources sacrées « Fontaine de Kam-Dyamé, quand à midi je buvais ton eau mystique au creux de mes mains » ; « Je me réfugiais vers toi, Fontaine des Eléphants à la bonne eau balbutiante » [14]. Et l’oncle, l’initiateur aux mystères, montrait à son neveu « la pompe lactée des Esprits par le tann céleste qui ne finit point » [15]. Les « tanns », en ouolof, ce sont des étendues submergées par les marées qui y déposent du sel, telles les « san-souires » de Camargue. « Tanns d’enfance, tanns de Joal, et ceux de Dyilôr en septembre » [16].
Et non loin de Joal, voilà le village en archipel de Fadiouth avec ses trois îles, dont une ne pour les vivants où un peuple souriant se presse dans des ruelles étroites d’une sorte de Venise et parfois près d’un oratoire en l’honneur de l’ibérique Saint François Xavier, qui fait des miracles à Goa. Car l’épopée lusitanienne a escaladé aussi des rivages. Le poète s’en souvient qui « songe à la foi furieuse, à la tendresse portugaise » [17] et affirme « mon sang portugais s’est perdu dans la mer de ma Négritude » [18]. Et pourtant Senghor, « Senhor ». Et ce nom (« nomina habent numina ») ne serait-il l’appellation d’un vaillant seigneur venu du pays des « saudades » et, qui mieux, issu d’un de ces troubadours de Provence qui savait conquérir le cœur des belles dans la Galice médiévale ? Il y a magie en tout cela, mais entre Joal et Fadiouth, où il y a encore deux autres îles, celle des greniers à mil et celle « des morts qui dansent au village bleu » [19], rien n’est impossible, car l’infini de l’océan et la permanence sans âge de l’Afrique-mère transcendent te temps. C’est dans un monde, en effet magique, que Léopold Sédar Senghor a vécu son enfance et le royaume de Sine est devenu pour lui le « Royaume d’Enfance » qu’il a si souvent évoqué, mais sans que ce soit pour s’y enclore en tissant autour de lui une draperie magnifique et isolante.
Les yeux ouverts sur le « mystère en pleine lumière », le jeune Léopold Sédar a très tôt -il n’avait alors que dix ans- conçu quelle serait pour lui la voix choisie : il voulait être prêtre ou professeur. Enseigner, dire, annoncer. Ce qu’il fit. Et il ressentit très fortement, alors qu’il s’adonnait avec extrême assiduité à l’étude des « humanités », ce qu’il y avait de choquant à constater que tant de ses maîtres -des ecclésiastiques français, au demeurant gens de conscience, souvent bretons ou alsaciens- considéraient l’Afrique comme dépourvue de civilisation, de culture propres. On le saurait dire certes que cette attitude a été générale : le provençal et aixois Michel Adanson, ce naturaliste qui étudia au XVIIIe siècle les plantes du Sénégal (« Adansonia digitata » est un nom savant de l’arbre national du pays, le baobab), n’a-t-il pas exprimé le sentiment que « Nous appelons barbares ou sauvages certains peuples uniquement parce que leurs mœurs sont différentes des nôtres ? [20] ». Un certain nombre d’auteurs, ainsi le toulonnais Bérenger-Ferraud, qui écrivit un ouvrage sur « Les peuplades de la Sénégambie [21], s’étaient penchés sur la variété nuancée des habitants de la savane et de la forêt tropicales. Ensuite des africanistes européens dont l’Allemand Léo Frobécius et des Français adonnés à l’étude des langues et des cultures d’Afrique occidentale, tels que Maurice Delafosse, Lilias Homburger, Marcel Griaule, contribuèrent remarquablement à faire connaître ce qui était longtemps resté « terra incognita ». Mais leurs œuvres ne se répandaient pas dans un large public. L’art nègre a bien été révélé aux environs de 1920 dans les capitales d’Europe. Mais des préjugés tenaces y demeuraient, formant un écran de brume épaisse empêchant une compréhension réelle de l’immense continent noir. Il fallait attendre, pour la dissiper, que des Africains eux-mêmes s’expriment et donc qu’ils emploient pour être entendus une langue d’audience internationale. De ce fait, le choix du français ou de l’anglais s’avéra pour eux nécessaire.
Très jeune, Léopold Sédar Senghor prit la détermination de se consacrer à la défense de son peuple « mon peuple noir peinant, mon peuple paysan, toute la race paysanne par le monde » [22]. Alors qu’il était étudiant à Paris, puis les années durant lesquelles il enseigna les langues classiques dans des lycées, notamment à Tours, cette volonté s’est renforcée au contact d’amis antillais ; avec eux le mouvement de la Négritude était dès lors lancé, cependant que le poète ressentait la nostalgie du « paradis perdu » (« Je n’ai pas perdu souvenir du jardin d’enfance où fleurissent les oiseaux ») [23]. Ce paradis, il allait le recréer magnifiquement, dans son premier recueil de poésie, « Chants d’ombre », qu’il fit paraître en 1945. Auparavant, Léopold Sédar Senghor avait connu des jours amers : soldat dans l’armée française, il avait été prisonnier de guerre et, d’un temps de captivité, il a su tirer les accents profondément émouvants de poèmes qui figurent dans son second recueil, Hosties noires, paru en 1948.
A cette époque, il s’était engagé dans l’action : lui en donnait une large possibilité le fait d’avoir été élu député au Parlement français (car tous les Sénégalais, et non plus comme auparavant les originaires de quatre seules communes, avaient reçu la citoyenneté française aux termes de la loi du 7 mai 1946, qui porte le nom de son promoteur, Lamine Guèye, lui-même sénégalais, et qui avait conféré la qualité de citoyen à tous les ressortissants des « territoires d’outre-mer). « Ambassadeur du peuple noir », « Ambassadeur de la Nuit et du Lion-Levant. [24] (allusion à la Négritude inspiratrice et couleur de nuit ainsi qu’au lion, emblème du Sénégal), il fit entendre sa voix dans « les hautes assemblées circulaires [25]. Il y disait des paroles de raison et que l’Afrique avait conscience de sa vigueur.
Déjà dans « Hosties noires » apparaît le nom de la Reine de Saba [26] qui se manifestera dans le recueil suivant, « Ethiopiques » (datant de 1956). Là figure un poème, « L’absente » où est développé le thème de la souveraine noire, noire et belle ainsi qu’il est dit dans le « Cantique des Cantiques » et qui pour Léopold Sédar Senghor symbolise l’Afrique, tout comme la « Comtesse » signifiait la Provence pour Frédéric Mistral. D’abord « absente », la « Princesse en allée » va, sous la force insistante des incantations des « jeunes filles aux longs cous de roseaux. [27], quitter son exil. Le poète saura bientôt « qu’elle reviendrait la Reine de Saba à l’annonce des flamboyants ».
« De très loin la Bonne nouvelle est annoncée par les collines, sur les pistes ferventes par les chameliers au long cours » [28]. La description passionnée des charmes de l’« Absente » la fait surgir enfin. Elle devient alors la « Présente » (« O chantez la Présente qui nourrit le Poète du lait noir de l’amour ») [29].
Le 5 septembre 1960, Léopold Sédar Senghor est élu à l’unanimité Président de la République du Sénégal, maintenant indépendante. « Ce fut grand déchirement des apparences, et les hommes restitués à leur noblesse, les choses à leur vérité » [30].
Les poèmes contenus dans le recueil « Ethiopiques » sont de genres très divers : les premiers exaltent l’exubérance de la nature africaine [31] et la surabondance de ses pouvoirs qui donnent à l’homme celui de triompher par la force du rythme contre les puissances hostiles (« Et l’Homme terrasse la Bête de la glossolalie du chant dansé ») [32]. Les thèmes du « Roi » à l’éclat brillant, dispensateur de paroles de paix « Dormez faons de mon flanc sous mon croissant de lune » [33] et proclamant « Mon empire est celui d’Amour » [34], du Sage « maître de l’hiéroglyphe dans sa tour de verre » [35], des nobles « Messages » [36], des « appels insistants » (« Et contre les portes de bronze je proférai le mot explosif « teddungal ») [37] y préludent aux invocations qui, nous l’avons vu, réussissent à transformer l’« Absente » en « Présente » et « Souriante », à laquelle le Poète adresse le « Salut de son féal à la Souriante et louange loyale » [38]. Et dorénavant « Voici revenir les temps très anciens, l’unité retrouvée, la réconciliation du Lion, du Taureau et de l’Arbre. L’idée liée à l’acte l’oreille au cœur le signe au sens » [39].


Un texte essentiel

En sept poèmes à la densité saisissante, nous avons tout un cycle épique qui retrace le cheminement de l’humanité négro-africaine depuis les âges d’obscurité primordiale durant lesquels sa lutte pour survivre était « longue, trop !, dans l’ombre, longue des trois époques de nuit millésime » [40] jusqu’à ceux du mûrissement d’une civilisation spécifique aux splendeurs étranges, mais, par la suite, malheureusement presque éteinte apparemment avant que ne vienne « Vert et vert le Printemps au clair mitan de Mai » [41] - le réveil de l’Afrique -. Ce sont des chants d’espérance et qui la font germer.
L’angoisse demeure néanmoins, et donc la tentation des violences, et des plus absurdes même, dans le sud du continent noir, là où des peuples bantous et hottentots sont pris dans les rêts d’une situation historique et sociale dont il n’y a pas d’équivalente dans le monde et qui est essentiellement pathétique. En est l’écho « Chaka, poème dramatique à plusieurs voix », dédié « aux martyrs bantous de l’Afrique du Sud ».
« Ethiopiques prend ici une teinte tragique et, avec des voix alternées en ce qui est un rare exemple d’œuvre théâtrale dans l’ensemble de celles de Léopold Sédar Senghor (tout comme « La Reino Jano » fut l’unique pièce de théâtre écrite par Frédéric Mistral, le poète africain dialogue avec lui-même en face de la difficulté des contradictions, combien difficiles à surmonter, et qui finalement le sont : « Là-bas le soleil au zénith sur tous les peuples de la terre » [42].
Voici encore, en ce si riche recueil de féconde maturité qu’est celui d’ « Ethiopiques », que nous pourrions comparer, pour la variété de ses inspirations, aux « Isclo d’or » du poète de Maillane, une autre « île poétique » : celle dans laquelle aborde le poète sénégalais lorsqu’il écrit, avec une sensibilité romantique et un style à la fois direct et symbolique, les « Epîtres à la Princesse » -princesse non africaine mais d’origine nordique-.Tandis qu’il songe à la « Princesse de Belborg » [43] et à ses yeux à l’éclat pareil à la « lumière sur les collines bleues d’Assise » [44], notre poète pense plus que jamais à son peuple qui l’« attend pour les élections des Hauts-Sièges, l’ouverture des Jeux et des fêtes de la Moisson » [45] et il souligne : _ « Ma noblesse est de vivre cette terre,
Princesse selon cette terre
« Comme le riz l’igname la palme et
le palétuvier, l’ancêtre Lamantin,
l’ancêtre Crocodile
« Et Lilanga ma sœur. Elle danse elle vit... . « Et pourquoi vivre si l’on ne danse l’autre ? »
 [46].
Les « Epîtres », si elles ont, naturellement, de la tendresse affective, n’en sont pas moins l’affirmation d’une africanité qui rappelle le legs et l’animisme ancestral comme aussi des récits du passé, ainsi « La fondation de Sine » et la « ruine de Dyilôr » dont la Princesse « annonça la résurrection » [47] , et Léopold Sédar Senghor met l’accent sur le sens inné que le Noir a de la communion interhumaine grâce à la danse vitale qui prend chez lui une valeur réellement liturgique et, nous pourrions dire, religieuse.
Dans « Ethiopiques » sont également contenus « D’autres chants »... Il y en a huit qui sont empreints d’une émouvante nostalgie. Les souvenirs y affleurent sans cesse, ils s’adressent à « Sopé », « ma sœur exquise » [48], dont le nom n’est cité qu’une fois, ou bien ils se souviennent d’elle (« Sopé », en langue ouoloff, c’est la bien-aimée).
Dans un halo d’une mélancolie lyrique (semblable à celle que nous ressentons sous-jacente dans les « Oulivado » de Frédéric Mistral), le poète entend « les voix proches lointaines dans la brume » et revoit Joal d’antan et
« Ave Maria dans le soir, l’odeur des sapotilles dans le jour
« Couleur Je l’Ave Maria sur les pierres portugaises du Fort _ « Et douceur de cannelle des vieilles berceuses, et larmes d’enfance dans les mains planes »
 [49].
Mais il y a aussi des éclaircies, comme dans le chant des « Laetare :»
« Par les voix de jour par les voix de joie, « laetare » par myrrhe et encens
« Par le fumet des viandes riches et par la transe des danses sérères » [50].
Léopold Sédar Senghor a ajouté à la fin d’« Ethiopiques » une postface en prose, qu’il a intitulée « Comme les Lamantins vont boire à la source ». Le lamantin, qui vit dans les eaux des fleuves aux abords de l’océan, était jadis anthropomorphe, selon le mythe africain. D’où l’expression « l’aïeul Lamantin ». Car prodigieuse est l’attention du Noir pour tout ce qui vit, l’arbre -sacralisé ou non- surtout s’il se trouve qu’il est le totem secret de son clan [51].
La simple nomination d’une espèce du règne végétal ou animal le saisit, lorsqu’il l’entend, d’une manière frappante, ce qui tient à l’appréhension naturelle qu’il a du « panique » -du Tout vivant-. Le poète nous l’expose ici très clairement. Il nous dit qu’il connut un monde merveilleux, quand il n’avait pas encore sept ans et qu’il n’était pas allé à l’ « Ecole des Blancs ». « J’ai donc vécu en ce royaume, vu de mes yeux, de mes oreilles entendu les êtres fabuleux par delà les choses : les Kouss [52] dans les tamariniers, les Crocodiles, gardiens des fontaines, les Lamantins, qui chantaient dans la rivière, les Morts du village et les Ancêtres, qui me parlaient, m’initiant aux vérités alternées de la nuit et de midi. Il m’a donc suffi de nommer les choses de mon univers enfantin pour prophétiser la Cité de demain, qui renaîtra des cendres de l’ancienne, ce qui est la mission du Poète » [53]. Ce texte est essentiel.


Le Sénégal, Provence d’Afrique

Après la parution d’ « Ethiopiques », le génie du poète, qui se donne avec une ardente énergie à ses obligations de chef d’Etat et publie des ouvrages de pensée politique et philosophique, devient élégiaque.
« Nocturnes », qui date de 1961, contient, outre des « Elégies » (ainsi celle « de Minuit » et celle des « Saudades » évocatrices des « aventures bues aux sources des fleuves sacrés » [54] par les conquérants-errants lusitaniens de jadis possédés par les espaces infinis), les « Chants pour Signare ». « Signare », telle était l’appellation des gracieuses métisses qui avaient rang et renom dans les anciennes places d’échanges entre l’Afrique et l’Europe que furent Gorée et Saint-Louis du Sénégal, et aussi Rufisque, Portudal et Joal « Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève » [55].
La poésie de Léopold Sédar Senghor ne s’expliquerait pas entièrement, à côté d’une dominante continentale, fortement terrestre, sans une composante marine, océane : celle dont la marque est si patente dans l’âme rêveuse des Celtes de Bretagne et qui est si manifeste dans l’expression, mêlée de désirs et de regrets, caractéristique des « saudades » portugaises. Tandis qu’il composait les élégies de « Nocturnes », le poète gardait toujours présent à l’esprit les grands devoirs de sa charge et l’efficacité positive de la poésie : nous en avons la preuve dans son invocation au « Maître des Initiés » (car la sagesse africaine, comme la grecque ou l’hindoue, requiert initiation).
« J’ai besoin je le sais de ton savoir pour percer le chiffre des choses
« Prendre connaissance de mes fonctions de père et de lamarque [56]
« Mesurer exactement le champ de mes charges, répartir la moisson sans oublier ouvrier ni orphelin. [57].
C’est que « Le chant n’est pas que charme, il nourrit les têtes laineuses de mon troupeau » [58].
Les trente « Lettres d’hivernage » que Léopold Sédar Senghor fit paraître en 1972 forment un autre bouquet poétique de fleurs multicolores.
Elles décrivent maint aspect de Dakar où le Président de la République du Sénégal est entouré de l’affection et du respect de son peuple car ainsi qu’il le disait si justement, dans « Hosties noires », « Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple mais d’être son rythme et son cœur » [59] et les poèmes de cette période plus récente se font remarquer par un attrait passionné pour l’observation fervente de la nature. Il faut dire ici que le climat de la capitale sénégalaise est bien spécial : huit mois, de novembre jusqu’à juin, dans la pureté d’un ciel presque sans nuages ou pluies, et plus tièdes que la côte provençale ou l’Atlantique en hiver, et puis, pendant quatre mois ce que l’on appelle là l’« hivernage » - un mot forgé, comme l’explique bien le poète au début de ces « Lettres », « par l’armée coloniale qui, comme l’armée romaine, « hivernait » pendant la mauvaise saison [60]. Rude saison en vérité : quatre mois durant lesquels le Sénégal connaît tornades, pluies, touffeurs moites et attente anxieuse des moissons d’automne. Les « Lettres » témoignent de l’angoisse orageuse de ces mois. Et, néanmoins, le ciel lourd et menaçant n’empêche pas de voir -et même rend plus présente- la prolifération des fleurs, des plantes, des insectes, des oiseaux. C’est un temps de maturations : alors porte des fruits le sens que le poète a conservé de la participation avec la nature telle que la ressentait si bien l’enfant sérère aux « tanns » de Dyilôr, au regard émerveillé devant la nature universelle. Et il rêve de s’associer pleinement à celle-ci, en un retour aux sources. Il le dit ici :
« J’ai fait retraite à Popenguine-la -Sérère
« Retourné aux éléments primordiaux
« A l’eau je dis au sel, au vent au sable au basalte et au grès
« Comme la blanche mouette et comme le canard noir, le crabe rose.
« Me nourrir seulement de passion pure... »
 [61].
C’est dire là le sens, non seulement intuitif, mais, pourrions-nous mieux dire, intimisé que l’Africain a de l’ambiance qui l’entoure. Dans « Négritude et Arabisme », conférence prononcée à l’Université du Caire le 16 février 1967, le Président Senghor s’est exprimé de la sorte :
« L’Homme noir avait réussi à percevoir l’ordre harmonieux de la Nature... c’est à dire saisir les correspondances qui relient, l’une à l’autre, les forces cosmiques qui sous-tendent l’univers, mais en même temps celles là qui relient la Nature à l’Homme : l’univers physique, extérieur, à l’univers moral, intérieur » [62]. Mais lorsque le poète parle de « faire retraite » cela signifie « retourner » au plus près des sources vitales. Et la « passion pure » est celle qu’il ressent pour son peuple. Elle renforce en lui la conviction que l’Afrique renaissante doit apporter à la Civilisation de l’Universel, dont Léopold Sédar Senghor est le Prophète, ses dons inestimables : son sens congénital de l’art et la chaleur de son âme. Un grand dessein anime le Président Senghor, c’est celui de l’entente et de la paix. Au cours des missions qu’il entreprend sans relâche, il prononce de hautes paroles de sagesse. « Ah ! se me sabien entèndre, ah ! se me poudien segui », disait Frédéric Mistral Léopold Sédar Senghor est de plus en plus largement entendu. Puisse-t-il être suivi pour le bonheur d’une humanité réconciliée ! Et qui doit l’être si elle sait retrouver la perception de l’ordre harmonieux de la nature, prédisposition naturelle chez le négro-africain.
Héritière jusqu’à notre ère d’un très ancien art de vivre, la millénaire Afrique, disponible pour acquérir le meilleur des découvertes de la science moderne, a aussi en elle-même la capacité, qu’elle tient de ses racines agraires, de savoir mettre un frein aux excès déshumanisants des techniques qui devraient rester au service de l’homme et non l’asservir.
Et si, en cette époque des concentrations industrielles et des idéologies dépersonnalisantes, la Provence garde en elle, immanente, quelque force spirituelle qui puisse inciter l’homme au progrès sans que soit dépassée la mesure, nous reconnaîtrons que l’Afrique, telle que son chantre nous en fait comprendre l’âme, est pour nous sororale. Qu’il y ait donc intercompréhension entre l’une et l’autre rive de la Mer intérieure qui unit les terres opposées,
« Les sœurs complémentaires : l’une est couleur de flamme et l’autre, sombre, couleur de bois précieux » ! [63].
Et, très spécialement, nous est fraternel le Sénégal que son président souhaite voir devenir une « Grèce noire », une terre de rencontre créatrice entre les cultures, sur les rivages d’un continent redevenu lui-même. Ne pourrions-nous pas également définir le Sénégal comme une Provence d’Afrique et tout aussi bien voir dans la Provence un Sénégal d’Europe qui concentrerait en soi les plus authentiques valeurs méditerranéennes, recueillerait celles venues d’ailleurs, en saurait discerner l’essence et en transmettre l’excellence ? Comme sait le faire un poème aux résonnances infinies.


[1] Introduction à la traduction des poèmes de L. S. Senghor en langue provençale.

[2] Chants d’ombre, Le retour de l’enfant prodigue, V.

[3] Lettres d’hivernage, Sur la plage bercé.

[4] Frédéric Mistral, Miréio, chant V.

[5] Chants d’ombre, Le retour de l’enfant prodigue, IX.

[6] Hosties noires, Ethiopie, A l’appel de la Reine de Saba, II.

[7] Chants d’ombre, Le retour de l’enfant prodigue, I.

[8] Ibidem, V. Plus exactement « Koumba Ndofène Fa Ndeb Diouf » (c’est-à-dire Koumba l’illustre, le jeune, du clan Diouf), dernier roi régnant du Sine reconnu officiellement (de 1896 à 1923). Le « jeune » par opposition à l’un de ses prédécesseurs Boukar Tyilas Diouf, dit « Koumba Ndofène Fa Mak (l’ancien) » qui régna de 1852 à 1871 et défendit son royaume contre l’envahisseur musulman toucouleur Amadi Ba Diakhou, appelé par abréviation Maba.

[9] Hosties noires, Ndessé.

[10] Hosties noires, Ethiopie, A l’appel de la Reine de Saba, II.

[11] Chants d’ombre, « Que m’accompagnent kôras et balafong », IX.

[12] Nom de constellations en Provence.

[13] Chants d’ombre, Joal.

[14] Chants d’ombre, « Que m’accompagnent kôras et balafong », 1, II.

[15] Ibidem, IX.

[16] Ethiopiques, Congo.

[17] Lettres d’hivernage, Sur la plage bercé.

[18] Nocturnes, Elégie des Saudades.

[19] Nocturnes, Chants pour Signare.

[20] Michel Adanson (1727-1806) est l’auteur de l’Histoire naturelle du Sénégal, avec la relation abrégée d’un voyage fait en ce pays pendant les années 1749, 1950, 1951 et 1953, parue à Paris chez Claude Jean-Baptiste Bauche en 1757. La phrase citée de ce savant, qui reçut le titre de botaniste royal en 17.54 et qui devint membre de l’Académie des sciences en 1782, est inscrite à côté de sa stèle qui se trouve à l’entrée du « Centre Michel Adanson de recherches de documentation du Sénégal » à Saint-Louis du Sénégal.

[21] L.J.B. Berenger-Feraud, Les peuplades de la Sénégambie, histoire, ethnographie, mœurs et coutumes, légendes, etc... Paris, Ernest Leroux, 1879. Bérenger-Féraud, dont une rue de Dakar porte le nom, était un médecin-chef de la marine, qui servit plusieurs années au Sénégal.

[22] Chants d’ombre, « Que m’accompagnent koras et balafong », III.

[23] Chants d’ombre, Vacances.

[24] Ethiopiques, Epîtres à la Princesse.

[25] Ethiopiques, Messages.

[26] Hosties noires, Ethiopie, A l’appel de la Reine de Saba.

[27] Ethiopiques, L’Absente, II.

[28] Ibidem, III.

[29] Ibidem, VII.

[30] Ethiopiques, Teddungal (« Teddungal, », en langue peuhl, signifie « l’honneur, considération »).

[31] Ethiopiques, Congo.

[32] Ethiopiques, L’Homme et la Bête.

[33] Ethiopiques, Le Kaya-Magan.

[34] Ibidem.

[35] Ibidem.

[36] Ethiopiques, Messages.

[37] Ethiopiques, Teddungal. Nous avons dit que « Teddungal » a le sens d’honneur, l’honneur reconquis.

[38] Ethiopiques, L’Absente. VI.

[39] Ethiopiques, A New York.

[40] Etbiopiques, l’Homme et la Bête.

[41] Ethiopiques, L’Absente, IV. Notez dans le texte du poème le mot provençal « mitan ».

[42] Ethiopiques. Chaka. Ce sont là les dernières paroles du Coryphée. « L ’Elégie pour Aynina Fall » dans « Nocturnes » est aussi un « poème dramatique à plusieurs voix », plus court que « Chaka ».

[43] Ethiopiques. Lettres à la Princesse, deuxième lettre.

[44] Ethiopiques. Lettres à la Princesse, cinquième lettre.

[45] Etbiopiques, Lettres à la Princesse, deuxième lettre.

[46] Ethiopiques. Lettres à la Princesse, cinquième lettre.

[47] Ethiopiques, Epîtres à la Princesse, troisième épître.

[48] Ethiopiques, D’autres chants deuxième chant.

[49] Ethiopiques, D’autres chants septième chant.

[50] Ibidem, chant septième.

[51] Chants d’ombre. Le Totem.

[52] On appelle de ce nom en langue sérère des génies qui se tiennent de préférence dans les tamariniers ainsi que dans les acacias épineux. Ils sont de petite taille comme des pygmées (anciens habitants de l’Afrique), blancs comme des Européens, fortement barbus et ils ont de longs cheveux. Leur force est extraordinaire (voir le « Dictionnaire sérère français » du Révérend Père Léonce Crétois, Dakar, 1975, tome 4, pages 577 et 578). Le Père Crétois précise que seuls les « madag » (ceux qui ont le don de voyance) qui peuvent voir un « nguus » (au singulier) ou des « kuus » (au pluriel, car telles sont les orthographes actuelles de ces mots sérères). Lorsque quelqu’un réussit à voir un « nguus » et à lui plaire, il en reçoit un talisman qui donne au voyant une force également extraordinaire, pour toute sa vie durant. Selon le dictionnaire sérère-français du Révérend Père Ezanno (Dakar, 1960, page 75) ces lutins sont les plus importants parmi les « pangols » (les esprits) qui se manifestent parmi les Sérères.

[53] Ethiopiques, Post face, Comme les Lamantins vont boire à la source (Léopold Sédar Senghor, Poèmes, Nouvelles Editions Africaines -Editions du Seuil, Paris, 1964-1973, page 158).

[54] Nocturnes, Elégies, Elégie des Saudades.

[55] Chants d’ombre, Joal.

[56] « Lamarque » est un mot fabriqué par le poète avec la désinence « arque », du grec, et le radical sérère « lam » ou « lamand », qui a la signification de « possession héréditaire » Les « lamarques » sont donc des maîtres de mas, qui pouvaient être des chefs de village.

[57] Nocturnes, Elégies Elégie des circoncis.

[58] Ibidem.

[59] Ethiopiques, Poème liminaire.

[60] Lettres d’hivernage, notice explicative.

[61] Lettres d’hivernage, J’ai fait retraite.

[62] Léopold Sédar Senghor, Négritude, Arabité et Francité. Réflexions sur le problème de la Culture (Editions Dar alkitab Allubnani, Beyrouth, 1969, pages 87 et 88). La conférence, tout le texte figure dans cet ouvrage, a été aussi publiée sous le titre « Négritude et Arabité » à Paris, Présence Africaine, 1967 (le passage cité y est à la page 64).

[63] Chants d’ombre, Vacances.




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