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LE REFUGE ET LA SOURCE, Jean DANIEL Grasset, 1977
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Ethiopiques numéro 13
revue socialiste
de culuture négro-africaine, 1978

Auteur:R.RELOUZAT

Que peut-il bien y avoir de commun entre « L’Etranger » d’Albert Camus, Français d’Algérie, et « Le Refuge et la Source » de Jean Daniel, Français né et élevé à Blida (Algérie) au sein d’une famille juive ?
Tout apparemment, sauf un rien, si j’ose m’exprimer ainsi : Jean Daniel est d’ascendance, de famille et de culture juives, Camus non. Et ce rien est peut-être tout, au delà des ressemblances du style, allusif et lumineux à la fois, comme la lumière de leur terre natale ; au delà de ce qui est l’absence réelle du proche, du parent et du voisin pour le héros solitaire de Camus, sa présence, sa cha1eur et sa voix pour Jean Daniel. Car l’amour judaïque pour la vie de Jean Daniel, amour qui s’étend aux objets, à la rue, à la terrasse, « ces dalles, ces tomettes, ces carrelages, si brûlés à midi, même par un soleil d’hiver, qu’une légère vapeur s’élève quand on les arrose », aux détails culturels de son enfance, si précis et si présents à quarante ans de distance, est totalement absent du roman de Camus, réflexion d’une austérité protestante sur la faute et le châtiment, qui enlève à la faute son vécu humain, et par conséquent au châtiment son contenu social, pour ne plus laisser flamboyer que des idées intransigeantes et implacables.
Aussi le Refuge est-il pour Jean Daniel et son père, symboliquement hanté en tant que juif par le retour régénérateur à la terre, Blida, l’Algérie, la Méditerranée, et la Source, la judéité. Mais la Source est aussi le Refuge et le Refuge la Source. Aussi bien Camus demeure-t-il, quoiqu’il ait pu en dire, « l’étranger » en Algérie, par sa non-participation aux véritables et très anciennes cultures méditerranéennes : juive, berbère, arabe ; par sa réelle a-culture de petit-fils d’alsacien émigré, déraciné, restant attaché par le nombre à l’Europe non-méditerranéenne, mais dans la méconnaissance tragique des significations attachées à ce lien. Il faut lire « Le Refuge et la Source » pour mesurer combien l’homme qui se souvient est infiniment plus humain que celui qui a oublié, et qui colmate d’exotisme les brèches de son passé, plutôt que de s’acculturer. Il faut opposer, en allant jusqu’au bout, la fausse philosophie méditerranéenne de l’équilibre et de la mesure, en vérité petite-bourgeoise, prônée par Camus face à ce qu’il a déclaré être la démesure des philosophies germaniques, exercice scolaire de khâgneux exotique, à la présence irremplaçable du vivant dans l’écriture émue de Jean Daniel : « Guéris vite, nous monterons sur la terrasse », dit-il (son père), avec un grand et tendre sourire. C’était hier. C’est aujourd’hui. Je l’entends ».





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