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AUDIOVISUEL ET CHOC DES CULTURES
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Ethiopiques numéro 9
revue socialiste
de culture négro-africaine, 1977

Auteur : Jean-Marie Domenach

Comme une marée, l’audio-visuel recouvre la planète. Il n’est plus de région fermée aux ondes radiophoniques et, s’il en reste encore qui sont dépourvues de télévision, elles se réduisent inexorablement. Dans dix ans, dans vingt ans au maximum, la carte de l’audio-visuel ne comptera plus que d’infimes taches blanches.
Or, que savons-nous des effets de l’audio-visuel sur les mentalités et les sensibilités, sur la mémoire et l’apprentissage, sur les mœurs ? Très peu de choses. Les critères d’évaluation des messages phoniques et visuels ne sont pas encore élaborés, et comment les appliquer dans un domaine extrêmement étendu et en constant mouvement ? Il faut convenir que préjugés et clichés l’emportent trop souvent sur l’évaluation sérieuse, à moins que ce ne soit la peur de savoir, tant l’abîme apparaît vertigineux.

Déterminismes de la technique

Ces difficultés à mesurer l’impact de l’audio-visuel, on comprend qu’elles soient encore plus grandes dans les pays qui s’initient à son maniement que dans ceux qui en ont pris l’habitude. L’audio-visuel est le cas extrême du problème posé par l’acclimatation des techniques dans les pays en voie de développement : l’explosion technique du XXe siècle s’est lentement préparée dans un contexte géographique et historique particulier ; lorsqu’elle atteint les nouveaux Etats, c’est sous une forme déjà déterminée par une culture, et ceux-ci sont appelés à s’y adapter, sans transition, sans propédeutique... Mais la confrontation est encore plus bouleversante lorsqu’il s’agit de l’audiovisuel puisque ces appareils et les façons de les utiliser sont directement liés à une culture dont ils ont pour fonction de véhiculer les signes. Toute machine est plus ou moins culturelle, en ce sens qu’elle est produite par une culture, et qu’elle appelle une culture. Les machines à communiquer le sont éminemment, car elles introduisent, au sein de la diffusion culturelle, mais aussi, par capillarité, dans la prise de conscience, dans l’expression, et même dans la réflexion, un élément nouveau qui modifie substantiellement les données antérieures. Certes, la production et la distribution de la culture ont toujours été plus ou moins liées à des techniques (l’éloquence, par exemple, ou la poésie, suivaient des règles exigeantes) ; mais nos nouvelles techniques sont plus poussées et surtout elles s’étendent à la masse du peuple ; d’autre part, leur importance même, la complexité de leurs moyens les placent bientôt dans la dépendance d’autres techniques, qui sont celles du marché et de l’administration, voire de la propagande.
Sommes-nous, pour autant, autorisés à ranger l’ensemble de l’audiovisuel sous une seule et même rubrique ? La radio se contente d’une technique légère, souple, qui peut facilement se disperser et s’adapter. La télévision, elle, exige des équipements sophistiqués, dispendieux, qui, d’eux-mêmes, poussent à la concentration. Quant au cinéma, on pourrait avancer qu’il se situe entre les deux : capable de productions onéreuses en appareillage et en personnel, mais aussi de réalisations qui reposent sur des moyens pauvres... Cette question n’est pas de pure forme ; c’est un préalable pour le sujet qui nous occupe. Certains, en effet, considèrent que l’audiovisuel ne fait pas problème en soi : technique parmi d’autres, elle ne nous concerne vraiment que par le message ; c’est de lui et non du mécanisme qu’il convient de s’inquiéter. Etudions donc le message, ses conditions de production et de réception ; étudions aussi les institutions et le contexte sociopolitique dans lesquels il s’insère. Faites-moi de bonne culture et je vous ferai de bon audiovisuel, ce qui revient souvent à : faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bon audio-visuel...
D’autres, à l’inverse, s’attachent à la structure même de l’appareil. Ainsi, pour Ivan Illich, la radio peut être un excellent instrument de communication et d’apprentissage, mais la télévision ne saurait, en aucun cas, devenir un « outil convivial » : elle éloigne les gens, les paralyse, les « dé-responsabilise » en les agglutinant, spectateurs passifs, autour d’un pôle centralisateur et captateur ; sa structure et les liens qui la rattachent forcément aux autres structures de monopole et d’aliénation -trusts, bureaucraties d’Etat, corporations spécialisées- en font un instrument nocif, quel qu’en soit le message.
Quant à moi, plus proche de la seconde thèse que de la première, je ne m’y rallie pas entièrement. Ces déterminations techniques, si importantes qu’elles soient, sont susceptibles de se modifier, aussi bien à cause de l’innovation technique (les prémices existent déjà d’une télévision très différente de celle que nous connaissons), qu’à cause de l’entourage socio-politique (la radio fut, au service d’Hitler, un outil de la tyrannie). Je suggère donc que l’on retienne, de cette question préalable, le souci de ne pas trancher trop vite, de ne pas apporter d’emblée « la solution », politique ou technique, mais de tenir compte de l’ensemble des facteurs, et d’abord de la nature particulière d’un outillage technique qui peut servir les aliénations, les impérialismes, les dictatures, tout comme la création artistique et la libération politique.


Tradition et agression culturelle

« Audio-visuel et choc des cultures », cela sous-entend qu’une culture, cachée ou avouée, accompagne la mise en œuvre de la radio, du cinéma et de la télévision dans des pays dont la culture, récemment encore, se situait hors de la sphère du « progrès technique ». Ces cultures, les appellerons-nous traditionnelles ? Ce serait, en somme, trancher le problème avant de le poser. En effet, une culture n’apparaît « traditionnelle » que du point de vue d’une autre culture qui prend pour critère de la modernité la réussite technique. Et cette distinction, qui tourne vite à la dépréciation, la culture dominante la communique aux cultures dominées, lesquelles se trouvent alors placées devant un dilemme inextricable : rejeter une « tradition » désuète, ou bien s’y retrancher et se faire gloire d’être « traditionaliste ». Ce dilemme, plusieurs pays européens s’y sont confrontés à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ; quelques-uns l’ont surmonté, d’autres n’en sont sortis que par la dictature et la guerre. Cette expérience devrait aider les Européens à pressentir la gravité du problème qui se pose actuellement à beaucoup de nations récemment colonisées, mais qui se sentent menacées par des emprises techniques et culturelles qui minent, qui « déstabilisent » des équilibres ancestraux. N’est-ce pas la raison profonde de certaines réactions, ou absences de réaction, qui surprennent souvent les visiteurs européens en Afrique ? Une anxiété refoulée, une incertitude quant à l’avenir, qui forcément rejaillit sur le passé, sur une tradition qu’on n’ose mettre en cause mais dont on se sent distancié, voilà ce qui se cache souvent derrière des approbations enthousiastes, ou des passivités polies. L’audiovisuel, en un premier temps, accentue cet effet car ce sont à la fois le message et son véhicule qui, d’emblée, déconcertent. D’où les malentendus auxquels ont donné lieu tant d’expériences audiovisuelles, en particulier éducatives [1].
De nombreux philosophes et ethnologues ont souligné ce paradoxe : ce sont les cultures « modernes » qui privilégient la « tradition » ; les cultures « traditionnelles » l’ignorent, pour la raison qu’elles sont au sein d’une tradition qui, tant qu’elle fonctionne, ne peut prendre conscience d’elle-même comme tradition sous peine de se dissoudre [2]. Cessons donc de parler de « cultures traditionnelles ». Au surplus, quelle culture ne l’est pas ? Car il ne saurait exister d’évolution qu’à partir d’une tradition ; une évolution sans point d’appui n’aurait ni consistance ni direction. Le problème de chaque culture est de répondre à des stimulations, à des « défis », et d’évoluer tout en gardant sa substance propre. Et les cultures dites traditionnelles n’ont cessé d’évoluer, mais d’une manière que beaucoup de gens sont devenus incapables de percevoir parce que la culture dominante, la culture des sociétés industrielles, a hypertrophié le développement technique qui n’était que l’une des composantes du développement humain [3].
Eliminer cette fausse approche ne dispense pas, cependant, de poser le problème, car un certain nombre de cultures à dominante orale et rurale se trouvent, dès lors qu’elles adoptent des techniques formées sous d’autres cieux, confrontées brutalement avec une autre culture, et sont acculées comme une tradition menacée par la modernité. Que cette rencontre ait déjà eu lieu à l’époque de la colonisation ne simplifie pas le problème, au contraire : d’une part, la colonisation a installé certaines bases (des langues en particulier) qui servent de relais à une pénétration qui suivra certaines voies, certaines hiérarchies sociales et culturelles bien déterminées ; d’autre part, la résistance nationale et l’indépendance ont pu laisser croire à certaines élites qu’elles et leur peuple étaient immunisés contre une nouvelle tentative de dépossession. Or, ce dont il s’agit maintenant est d’une nature plus subtile, insinuante, et sans doute plus menaçante, dans la mesure où l’aliénation ne peut plus être imputée au moins directement, à une domination étrangère...
« Choc des cultures » ne doit donc pas être entendu simplement comme l’intrusion des techniques dans des cultures qui n’y étaient pas préparées, mais comme l’emprise soudaine d’une culture sur une autre, qui se trouve ainsi marginalisée, occulte, écartée plutôt que contredite, -emprise qui relève de la séduction plus que de la violence. L’éradication des cultures est aujourd’hui mal tolérée ; on lui préfère la mort très douce par folklorisation : la culture d’un pays devient objet de spectacle, -spectacle pour les étrangers, puis pour les citoyens eux-mêmes. Le tourisme est l’un des facteurs de cette aliénation. L’audiovisuel en est un autre, et qui peut être d’autant plus efficace qu’il se présente comme un élément de prestige et de développement national. Là gît le paradoxe majeur : presque tous les dirigeants politiques comptent sur l’audiovisuel à la fois pour renouer avec la tradition et pour développer leur pays dans le sens de la modernité technique et souvent du socialisme. Mais sont-ils sûrs que cet audiovisuel ne propage pas des mythes et des besoins, des mentalités et des attitudes redoutables, aussi bien pour les cultures nationales ou régionales, que pour les disciplines civiques et les structures communautaires sur lesquelles pourrait se construire une société qui s’ouvre à la technique sans renier son âme ?
A vrai dire, nous savons peu de choses sur les effets de l’audiovisuel dans les sociétés qu’il pénètre. Que peuvent dire ces images de Los Angeles et de Paris à un Touareg, voire à un Cévenol ? Car ce dernier, s’il a plus de proximité avec les lieux et les mœurs qui lui sont représentés, n’est-il pas atteint lui aussi dans sa culture, et peut-être plus profondément que l’Africain ? Pour l’Africain, ces spectacles (par exemple celui d’une famille américaine prenant son breakfast, ou celui d’une autoroute parisienne au retour du week-end) ont quelque chose d’invraisemblable ou d’aberrant qui les met hors d’atteinte et prête à une fabulation, à une distanciation exotique, qui renforcent l’effet de divertissement. Pendant un temps, les spectacles de la vie aux Etats-Unis ont joué ce rôle en France jusqu’à ce que, à notre tour, nous connaissions les autoroutes à six voies et les tours d’habitation. Le choc culturel que provoque l’intrusion de l’audiovisuel n’est pas une question que des Européens doivent se poser entre eux à propos des autres, comme s’ils n’étaient pas concernés, -et je conçois l’impatience de certains Africains devant des mises en garde indiscrètes. Le mal dont nous parlons, nous nous le sommes dèjà fait, nous continuons à nous le faire. Ce qui restait des sub-cultures, l’audiovisuel achève de la détruire car des informations régionales et quelques minutes d’émission en breton ou en occitan ne changent rien au fait que la télévision a définitivement tué ces veillées d’hiver pendant lesquelles, en Auvergne par exemple, on racontait, on devisait, on chantait, tout en effectuant des travaux d’artisanat. On objectera que ces veillées étaient condamnées de toute façon, et que la télévision n’a fait que précipiter une évolution fatale. Cependant, en accentuant un temps de loisir, un espace de rêve qui pouvaient être meublés autrement, l’audiovisuel ne joue-t-il pas un rôle anesthésique -j’ai envie de dire euthanasique- car il empêche les gens de prendre conscience de leur déréliction, de ce déracinement culturel qui prépare et accompagne le déracinement géographique. En ceci, la télévision est bien plus redoutable que la radio ; ne serait-ce que pour des raisons matérielles, topologiques : elle brise le cercle, aussi bien le cercle de la veillée auvergnate que le cercle du repas africain, et impose le face à face de chacun avec l’image.

Revivre et survivre

Beaucoup se résignent à voir dans l’audiovisuel l’instrument du meurtre inexorable des cultures orales et rurales et ils ne manquent pas d’arguments. On peut cependant leur objecter quelques exemples. Celui du Québec me frappe. Voilà un peuple qui, entre 1940 et 1970, est passé du stade rural au stade industriel et urbain : il y a trente ans, 75 % de la population québécoise habitaient la campagne ; 75% habitent maintenant la ville. Or ces cinq millions d’Américains francophones sont entourés par plus de deux cent millions d’anglophones. Leur langue restait liée à des modes et des règles de vie qui n’avaient guère changé en deux siècles. On pouvait craindre que, dans la mutation brutale qui survenait, leur langue et leur culture ne disparussent au profit d’une culture de masse qui les frappait de plein fouet. Or il n’en a rien été. Au contraire, la culture québécoise et la francophonie canadienne se sont affirmées avec une vigueur imprévue. A mon avis, ce sauvetage effectué dans des conditions périlleuses est dû surtout aux media audiovisuels. Par eux, les Québécois ont amélioré leur langue ; par eux, ils ont appris à communiquer dans des situations nouvelles ; morceaux épars, isolés (souvent pendant six mois d’hivernage) d’une culture qu’on aurait cru figée ; ils se sont reconnus participants d’une culture à la fois très ancienne et très moderne. Tout cela grâce à un usage intelligent et démocratique de la radio et de la télévision, qui ont su se mettre au service d’une communication populaire naïve ; grâce aussi à des créateurs et des réalisateurs qui ont su faire des films et des émissions à la fois esthétiques et populaires. Je sais bien que le Québec bénéficiait de deux atouts que n’ont pas la plupart des pays en voie de développement : une langue qui est restée une langue de communication internationale et des ressources financières considérables. Cet exemple mérite pourtant d’être médité.
Il y en a d’autres, moins probants, mais qui doivent être joints à notre dossier. Celui, tout récent, de « Radio-Solitude », l’opération conduite dans les Cévennes par France-Culture et l’INA : là aussi on a vu des villages que la technique avait jusqu’ici contribué à isoler, se rapprocher et dialoguer de vallée à vallée. Il y a l’expérience ANIK au Canada, menée par satellite pour rapprocher des minorités indiennes. A ce propos, on sait que les Indiens d’Amérique du Nord sont divisés en « nations » qui se sont longtemps combattues. Or l’audiovisuel a fait circuler parmi eux des éléments culturels qui ont commencé à constituer un corpus commun aux diverses nations. Un Indien des Etats-Unis, professeur de sociologie et d’ailleurs officiant du culte du soleil, m’a confirmé que l’audiovisuel avait créé les bases d’un syncrétisme vivant et qu’une renaissance de la culture améro-indienne était désormais possible. L’avenir dira s’il s’agit d’une illusion. En tout cas, le problème ainsi posé est fondamental. Les uns disent : l’audiovisuel, en enregistrant les témoignages de cultures fermées sur elles-mêmes et souvent initiatiques, ne peut que les geler pour toujours dans le froid artificiel de la muséographie... Les autres répondent qu’une collecte conduite avec souplesse et discrétion, et par des gens du cru, aura l’avantage de conserver la trace de ce qui, de toute façon, était condamné à disparaître, et offre la possibilité d’une translation, peut-être d’une renaissance, en montrant à tous une réalité dont chaque groupe ne détenait que des fragments qui allaient s’amincissant.
Y a-t-il moyen de tisser ainsi une culture qui soit reprise à un autre niveau, plus large et vulgarisé, laïcisé-le niveau qu’ont atteint au XIXe siècle les cultures européennes ? Un responsable de cet archivage culturel, que j’ai rencontré en Afrique noire, en était persuadé. A son avis, les gens comprennent vite que ce qui leur est ainsi représenté, restitué - pourvu que cette restitution soit faite intelligemment- n’est pas un folklore désuet, mais bien leur culture, un fond commun à partir duquel on pourra créer, rêver, dialoguer ; seul moyen de porter la culture des ancêtres à ce niveau de diffusion et de cohérence à partir duquel il lui devient possible de s’adapter et, éventuellement, de résister aux agressions. De fait, il peut exister -il commence à exister- un « retour » de l’audiovisuel vers le peuple, ainsi que vers les dirigeants et les spécialistes de secteurs divers : la connaissance ainsi restituée de la culture nationale entraîne des modifications dans la façon d’organiser la vie publique, dans l’architecture et l’urbanisme par exemple.
Issue problématique : le souci de régénérer l’authentique ne sera-t-il pas pris de vitesse par les exigences du « progrès » ? Alors, le mieux est sans doute de considérer, avec Hampate Bâ, qu’un préalable absolu commande de sauver tout ce qui peut l’être. Aux politiques, aux techniciens, et d’abord aux hommes de culture, il appartiendra de reprendre ce matériau et de le travailler à des fins qui ne sont pas seulement esthétiques. Comme le fait remarquer Jean Rouch [4], la destruction des savoir-faire ancestraux est l’une des causes de la famine au Sahel ; le moment vient où l’on comprendra que la culture ancestrale recèle des techniques qui peuvent être plus profitables au développement que l’imitation mécanique des techniques occidentales. La mémoire peut rebondir. Ce qui justifie l’archivage, c’est la possibilité toujours offerte d’ « un sens à revivre » (R. Houis), qui, dans des circonstances extrêmes, indique le moyen de survivre.


Court-circuiter l’écriture ?

On s’accordera facilement sur l’utilité de cet effort de reprise, de remodelage, qui est le travail culturel par excellence. La grande différence entre cultures figées et cultures vivantes se situe là. Retravailler ses propres mythes, ainsi que l’Occident a su le faire avec la tragédie grecque, telle est la tâche devant laquelle se trouvent aujourd’hui toutes les cultures du monde. Et si elles venaient à s’y dérober, on voit mal comment elles échapperaient au dilemme : se replier sur un ghetto « traditionaliste », qui serait tôt ou tard asphyxié, -ou se laisser infiltrer par une culture de masse, qui pervertirait la leur et finirait par s’y substituer.
A ce stade, notre question se formule ainsi : l’audiovisuel offre-t-il réellement des possibilités à une telle « reprise » culturelle -ou bien lui est-il néfaste ?
Il faut convenir que les réponses que l’on entend généralement ne sont pas encourageantes. Ainsi Amadou Dan Barto : « La radiodiffusion et bientôt la télévision nous acculeront, si nous n’y prenons garde, à un double déphasage par rapport à l’acquis de nos traditions qui veulent que les créations orales soient collectives, l’expression de chacun et de tous, alors que nous devenons des auditeurs passifs, déphasage par rapport à l’orientation spécifique de notre culture, puisque les produits de la culture de masse américano-occidentale nous sont imposés ; pour et nuit par ces fameux émetteurs qu’il faut bien alimenter, et que les lendemains qui chantent empruntent de plus en plus, pour chanter la voix de Dalida, de J. Halliday ou de leurs successeurs » [5].
En Afrique, comme aime à le dire Hampate Bâ (mais cette remarque s’applique aussi à d’autres régions, asiatiques, amérindiennes, etc.), toute culture est « populaire », il n’existe pas de spécialistes pour la fabriquer. Or l’audiovisuel requiert des spécialistes : créateurs, réalisateurs, techniciens ; il établit un rapport à sens unique entre émetteur et récepteurs. A une culture intégrée succède alors une culture divisée.
- La culture ancestrale représente une continuité. Les récits maliens commencent ainsi : « Ceci est un conte qui a été conté et qui est à raconter... ». Cette chaîne orale, l’audiovisuel vient la briser en découpant des moments, des épisodes. L’audiovisuel, qui s’inscrit dans une programmation stricte et exige un renouvellement continuel, supporte mal la mélopée interminable de la flûte et du tam-tam, ou les récits du Ramayana indonésien, qui dure des heures et se reproduit de jour en jour avec de légères variantes.
- La culture ancestrale est une totalité. Elle ne distingue pas entre information, divertissement, éducation. Or l’audiovisuel, tel qu’il est pratiqué, repose sur de telles distinctions.
- La culture ancestrale s’appuie sur des communautés. Sa production est collective : danse, musique, théâtre... L’audiovisuel, non seulement sépare acteurs et spectateurs, mais il recourt à des auteurs et à des interprètes qu’il distingue du groupe.
- La culture ancestrale est localisée dans un village, dans un groupe ethnique ou régional. L’audiovisuel tend à la concentrer dans des lieux particuliers avec des équipements spécialisés...
On est loin de l’harmonie pré-établie qui, à en croire certains, existerait entre les cultures ancestrales et l’audiovisuel, et qui apporterait aux cultures orales le moyen de court-circuiter le stade de l’écriture. Certes la radio offre, à ce point de vue, de riches possibilités, qu’entrave souvent l’imitation des radios occidentales. Mais le cinéma et la télévision ? On est porté à croire que l’image est plus facile à comprendre que le langage, et peut donc servir de véhicule à n’importe quelle culture et également de support à une communication « transculturelle ». Or les études qui se développent sur ce point tendent à prouver que le « langage visuel » est étroitement marqué par le contexte culturel. « De même que l’expression orale occidentale, les symboles visuels occidentaux n’ont pas de signification universelle » [6].Or ce sont des messages visuels fabriqués en Occident, ou suivant des recettes occidentales, qui forment l’essentiel des programmes de télévision dans le monde. Allons plus loin : la compréhension de ces messages est directement proportionnelle à une capacité acquise, c’est-à-dire à l’acculturation au monde occidental. En conséquence, une certaine « extraversion culturelle » se trouve liée à la hiérarchisation des classes et des catégories sociales, ce qui risque de faire de la télévision, non seulement un élément de destruction culturelle, mais aussi de décomposition civique et morale.

Un bilinguisme visuel ?

Ce risque, évidemment, est accentué par la logique propre à la télévision. « Dès l’apparition de la télévision dans un pays en voie de développement, la pression qui s’exerce pour que les heures d’émission soient plus nombreuses croît plus vite que les possibilités de disposer de programmes à diffuser. Dans la plupart des pays en voie de développement, il n’est pas possible de réaliser localement des productions en vue d’une programmation prolongée. Il devient alors nécessaire de procéder à des importations et le coût peu élevé de l’achat de programmes étrangers (une fraction de prix de revient d’une production locale de qualité inférieure) plaide éloquemment en faveur de la commercialisation de la télévision » [7]. D’où l’établissement d’un courant d’échanges inégaux, à partir des Etats-Unis qui, à eux seuls, exportent plus du double des programmes diffusés dans le monde, vers les autres pays, et particulièrement les pays en voie de développement. Bientôt, c’est plus de la moitié, c’est près des deux tiers des heures d’émission qui sont occupées par ces programmes importés. Courant qui va des forts aux faibles, des riches aux pauvres -et d’autant plus redoutable que les plus pauvres sont souvent les plus réceptifs, parce que la télévision tient une place majeure dans leur vie (j’ai pu le constater dans des favellas brésiliennes) et parce qu’ils sont moins blasés que les gens riches et cultivés. A ce propos, s’il faut tenir compte des intérêts financiers engagés et de la puissance de certains monopoles multinationaux, on ne saurait ignorer que les produits que ceux-ci vendent sont souvent appréciés, désirés, parce qu’ils sont techniquement bien faits, parce qu’ils exploitent des thèmes faciles, et parce qu’ils se greffent sur le prestige de la civilisation dominante, cet exotisme de riches dont je parlais tout à l’heure.
La question brûlante est donc de savoir jusqu’à quel point l’usage de la télévision est compatible avec les objectifs culture1s, économiques et politiques que s’assignent la plupart des pays en voie de développement. Il ne m’appartient certes pas d’en trancher. Mais une recherche sérieuse, une réflexion poussée sont nécessaires aux responsables qui sont en mesure d’apporter une réponse. Le pouvoir d’intégration sociale qui fait apprécier la télévision par les dirigeants politiques ne se paye-t-il pas très cher ? Extraversion culturelle, de réalisation de la vie sociale, anesthésie des communautés sous-privilégiées [8]. A la longue, la possibilité qu’elle offre de transmettre des messages éducatifs et politiques aurait pour contrepartie la réduction des autonomies, des ressources propres aux individus et aux groupes. On connaît les problèmes soulevés par le bilinguisme, que la radio aide souvent à résoudre. A sa manière, la télévision les surmonte aussi, mais n’est-ce pas en suscitant une autre forme de bilinguisme, peut-être plus troublante, dans la mesure où l’image elle-même deviendrait un langage étranger ? Symboles visuels, rythme des images, décor de paysage et d’objets composent, dans les programmes importés, un nouveau monde, étrange et étranger.
A ce propos, il serait particulièrement intéressant de décoder les messages transmis par les programmes éducatifs qui ont pris, dans certaines régions du monde, une très grande extension. Jusqu’à quel point ces programmes tiennent-ils compte des modes traditionnels d’acquisition du savoir ? Jusqu’à quel point charrient-ils des schémas qui sont étrangers à la culture du pays, et qui risquent, finalement, de compromettre le développement du pays en propageant des modèles de consommation inadaptés à la situation ? Mobilisent-ils vraiment les gens, ou bien les poussent-ils à la passivité en enlevant à la parole cette « force » et ce « mouvement vers le public » qui, selon R. Houis [9], définissent l’oralité ? Seules les expériences en cours peuvent répondre à ces questions. Elles semblent d’autant plus positives qu’elles ne séparent pas le souci du message de celui du public : la manière dont celui-ci est groupé, motivé,incité et situé par rapport au message commandera en grande partie sa réception [10]. On sait du reste que les enquêtes menées dans les sociétés industrielles montrent que l’influence du message télévisé dépend pour l’essentiel du milieu dans lequel il s’insère.
Sans doute est-il urgent d’y voir un peu plus clair, afin d’éviter, dans ce domaine, des illusions dangereuses. Dans quelle mesure le discours des media reflète-t-il une dépendance économique et culturelle qui entraîne à son tour une distorsion du discours que les autorités tiennent aux masses ? Ce savoir qu’ils apportent s’intègre-t-il à la tradition, pour l’activer, la rénover, -ou bien reste-t-il un discours technique et rationalisateur, tenu de loin et de haut, qui va heurter le discours proverbial, légendaire, magique, comique, de la culture ancestrale ?
Questions énormes et délicates, qui concernent à la fois la culture et la politique, et on n’y répondra que par une réflexion coordonnée, à laquelle doivent participer créateurs et réalisateurs, aussi bien que spécialistes de l’audio-visuel.
Comment y faire participer le public lui-même ? Tel est sans doute le problème le plus difficile qui se pose aujourd’hui à l’audio-visuel, et pas seulement dans les pays où il débute.

Dans l’attente du choc en retour

Une telle réflexion devrait être menée en commun par des hommes de cultures différentes, dans deux directions, qui semblent contradictoires mais que je crois inséparables.
La première ressort suffisamment de ce qu’on vient de lire. Comment mettre l’audio-visuel au service d’une culture populaire, d’une conscience nationale, et d’abord au service de ceux qu’on risque d’écouter de moins en moins, et dont pourtant la parole est essentielle parce qu’elle est celle de la masse pauvre et débordant d’humanité, qu’est la paysannerie d’Afrique ?
Mais l’urgence de sauver l’authenticité face à la vague de production stéréotypée qui submerge le monde risque de nous cantonner dans la défense à tout prix de la tradition, dans un « essentialisme » [11], qui se couperait des autres et du mouvement général de l’humanité. L’audio-visuel est un extraordinaire instrument de communication qui pourrait donner une extension inouïe à ce précepte fondamental : tout ce qui est exprimé par une culture humaine peut être traduit, et par conséquent compris. Mais à condition que la communication ne se fasse pas à sens unique et ne devienne pas le masque d’une dépossession subtile et douce des cultures dominées par la culture dominante. Universel : n’ont droit à se prévaloir de ce mot que ceux qui commencent par essayer d’être eux-mêmes. Comme l’écrivait Pierre Emmanuel, il s’agit « d’aider à la différence en acceptant à la fois de se laisser interroger et d’attendre un choc en retour qui fasse naître un échange continu » [12].
Même si le péril est grand, bien des exemples prouvent que l’audiovisuel peut être mis au service d’une expression populaire et d’une communication libre [13]. On peut imaginer un audio-visuel qui se dégagerait de l’imitation des méthodes occidentales. C’est moins une question de programmation que d’esprit et de style. Réinventer un audio-visuel à l’usage des nations nouvelles, un audio-visuel qui serve le fonds culturel de ces nations au lieu de brutaliser, cela consisterait d’abord à capter, comme dit S. Katz, le mood d’une culture, son aura, son humeur et son rythme propre. S’inscrire dans la tradition, c’est précisément s’abstenir de réaliser des programmes sur la tradition. Ce serait, par exemple, colorer toute une journée par l’esprit d’une fête ou d’une cérémonie, retrouver, par le son et l’image, la poésie d’un moment, à la jonction d’une histoire, d’un lieu et d’une circonstance.
C’est cela même que nous avons perdu dans nos pays industrialisés. Faut-il aller à Bali pour savoir ce qu’est un peuple dans sa religion ? Au Carnaval de Rio pour savoir ce qu’est un peuple dans sa fête ? Serons-nous les touristes et les voyeurs infatigables du monde entier ? Le « choc en retour » que laisse espérer P. Emmanuel, il a déjà eu lieu à plusieurs reprises dans l’histoire, et récemment encore lorsque l’art nègre est venu exalter le surréalisme et nourrir Picasso. A l’échelle de millions d’auditeurs et de spectateurs, c’est-à-dire à l’échelle des peuples, ce choc serait une merveille qu’on imagine à peine et qu’il faut pourtant préparer.


[1] On en trouvera des exemples dans la remarquable brochure que vient de publier l’UNESCO : « L’information audiovisuelle transculturelle » (Etudes et documents d’information, n° 7, XVI, 1975).

[2] Cf. en particulier E. Weil : « Tradition et traditionalisme », in Essais et conférences, t. II (Plon). Voir une excellente présentation de cette question dans G. Gosselin : « Tradition et traditionalisme » (Revue française de sociologie).

[3] Ce point a été particulièrement mis en évidence par J. Berque, au cours de ses séminaires au Collège de France.

[4] Entretien avec J. Rouch et S. Moati (Recherche, pédagogie et culture, n° 15, janvier-février 1975).

[5] A. Dan Barto, France-Afrique, nov. 1962.

[6] « L’information audio-visuelle transculturelle » (UNESCO, Etudes et documents d’information, n° 77).

[7] « L’information audio-visuelle transculturelIe » (UNESCO, Etudes et documents d’information, n° 77).

[8] A. Mattelart reproche à la télévision de ne pas susciter de conscience critique au sein des communautés pauvres. (Agresion en el Espacio, Santiago du Chili, Tercer Mundo, 1972).

[9] R. Houis : « Qu’est ce que l’oralité ? » (Dossiers pédagogiques, n° .3, février-mars 1973).

[10] Cf. Jeanne Bisilliat : « L’enfant africain et les méthodes actives » (Dossiers pédagogiques, n° 11-12, mai-août 1974).

[11] Le mot est emprunté à C. Geertz. E. Katz a fortement mis ce point en valeur dans « Cultural continuity and change : the role of the mass media » (rapport inédit).

[12] Pierre Emmanuel : Recherche, pédagogie et culture (janvier-février 1976).

[13] Cf. entre autres l’émission sénégalaise DISOO (voir Esprit, « Notes du Sénégal », mai 1976) et Ethiopiques, n° 4, octobre 1975. Cf. aussi l’usage fait de la vidéo dans le projet de Communication et Développement : Tanzanie An XVI (G. Belkin, dans Dossiers pédagogiques, n° 4, nov-déc. 1974).




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