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LE SAUVAGE ET L’ORDINATEUR
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Ethiopiques numéro 9
revue socialiste
de culture négro-africaine, 1977

Auteur : Jean-Pierre Biondi

Avec « Le sauvage et l’ordinateur », J.M. Domenach, directeur de la revue « Esprit » et disciple du philosophe personnaliste Emmanuel Mounier, a pris le parti de contre-attaquer la mode et ses menaces. Entendez : cette mode intellectuelle qui, de Lévi-Strauss à Althusser, en passant par Marcuse, Reich, Foucault, Lacan, Barthes et autres Deleuze-Guattari, se caractérise, en France notamment, par ce que l’auteur appelle sans hésitation « l’anti-humanisme ».
Effectivement, le fil conducteur de ces essais, publiés sur dix ans (1965-1975) et rassemblés ici pour les besoins de la cause, apparaît clairement dans l’avant-dernier, « Tombeau de l’humanisme », paru déjà sous le titre plus explicite : « La contestation des humanismes dans la culture française contemporaine ».
« Contre l’humanisme, y écrit Domenach, (et il est remarquable que ses adversaires lui assignent cette unité : l’humanisme et non les humanismes), une attaque convergente s’est déclenchée : elle provient essentiellement du néo-marxisme de L. Althusser, du néo-freudisme de J. Lacan, du néo-positivisme de C. Lévi-Strauss et de M. Foucault, sans oublier les héritiers de l’ontologie heideggérienne... Ces philosophies sont assurément disparates et quelquefois incompatibles (...). L’important est qu’elles se définissent par opposition à une problématique traditionnelle qu’elles désignent sous le nom répugnant d’humanisme ».
C’est donc contre cet « esprit du temps », expliqué par la propension française « à distraire et à radicaliser les courants intellectuels », ainsi que par la mutation qui précipite l’Hexagone du stade rural au stade industriel, que le chrétien Domenach se fait croisé.
Quelques réflexions globalisantes préparent le terrain : « Notre culture fait penser à celle du 18ème siècle par son dégoût d’elle-même (...). L’appel au bon sauvage est le signe d’une civilisation qui ne croit plus en elle-même (...). Lorsqu’une culture ressent ses limites comme une contrainte étouffante et prétend s’assimiler les autres cultures pour constituer la totalité du savoir, elle perd son identité en même temps qu’elle se condamne à dévorer l’univers ».
L’adversaire est donc désigné, ses faiblesses vite repérées : ayant établi ses avant-postes en terre ennemie (celle de la métaphysique en l’occurrence), celui-ci sera débusqué « au cours de cette manœuvre subreptice », car, « au-delà de la querelle entre l’humanisme et l’anti-humanisme, il apparaît soudain que l’homme existe (...), qu’il ne se démontre pas plus qu’il ne se réfute ».
Discours récupérateur ? discours de l’ « Ordre humain » ? On peut se le demander quand on lit (page 163) :
« Le débat théorique entre chrétiens et marxistes, si ardent naguère, semble aujourd’hui dévitalisé, du moins en Europe occidentale où l’on voit même parfois s’ébaucher une sorte de front commun entre chrétiens et communistes pour la défense des valeurs traditionnelles, de la culture, du travail, de la patrie, de la famille... ». Chrétiens - Marxistes, même combat ?
Domenach paraît d’ailleurs se montrer d’autant plus rude à l’égard des maîtres à penser de la nouvelle vague que - est-ce une impression ? - il s’en faut de peu qu’il ne succombe au chant des Sirènes : « C’est avec des préjugés favorables que j’ai ouvert ces livres. J’aime la philosophie, je lui dois de grandes joies et je continue d’y chercher le seul éclairage qui vaille (...). J’avais salué, comme une purification et une aurore le théâtre, pourtant désespéré, de Beckett et de Ionesco. Le dénudement de l’homme, la mise à plat de la société, l’agonie du langage, tout cela m’apportait la promesse que la plus vieille pensée qu’on ait formée sur l’homme allait resurgir et qu’après Sophocle, Pascal, Hölderlin, Nietzsche, la vision tragique allait à nouveau illuminer nos profondeurs. D’une certaine façon (ces) auteurs s’inscrivent dans le courant qui, depuis Kafka, continue à dominer la représentation que notre époque se fait d’elle-même (...) Mais cet abîme sitôt ouvert, nos auteurs le bétonnent au nom de la science ou (et) de la révolution ».
Qu’il a donc du charme l’assassin de Papa ! Comme si plus on voulait nous convaincre de la monstruosité du « néo-positivisme » et de l’abomination du « structuralisme », plus on se sentait attiré vers le gouffre de cette diabolique dialectique. Et qui sait ? Peut-être est-ce finalement ce pathétique effort personnel de Domenach pour se défaire des rêts sataniques et velourés de « l’anti-humanisme » qui constitue le véritable sujet du « Sauvage et de l’ordinateur » ?
Avant que d’affronter les auteurs incriminés, Domenach s’en prend avec bon sens à cette terminologie, ou plutôt à ces tics de langage, qui, eux en tout cas, sont bien l’un des fléaux de la mode. Ainsi en va-t-il de l’ « aliénation », qu’on met à toutes les sauces (juridique, psychologique, politique, psychiatrique) et à partir de laquelle chacun prétend justifier n’importe quelle démarche. Or, rappelle Domenach, « l’aliénation avait un sens dans le contexte où Marx l’employait » (celui d’exploitation, pour être précis), mais « dès lors qu’on l’applique non plus à la condition des travailleurs dans le système capitaliste, mais à une foule de situations diverses, elle prend un caractère indistinct », et, finissant par ne plus rien exprimer à force de vouloir faire référence à tout, ouvre la voie à toutes les démagogies, toutes les surenchères comme aux chimères les plus farfelues. « Parlons plutôt, conseille alors l’écrivain, d’oppression, de spoliation, ou de malaise, ou de non-participation, parlons même de réification, mais ne parlons plus d’aliénation (...) car l’homme est un être originairement aliéné » (par sa langue, sa cité, son hérédité, etc.) Sachons gré à Domenach de faire ainsi le ménage dans le fatras lexico-philosophique de l’époque.
Voilà qui lui permet d’ailleurs de se placer en meilleure position pour aborder enfin ses adversaires successifs : Marcuse dont « le discours du bonheur » est taxé de « gauchisme instinctiviste » dans son rapport avec l’action, Lévi-Strauss qui, au terme de son « requiem structuraliste », voit son matérialisme se découvrir « idéalisme extrême », Deleuze et Guattari chez qui l’anti-métaphysique « renvoie forcément à la question de l’Etre », Althusser accusé de pratiquer « un marxisme sous vide ». Autant de « sketches » dont ces actuels directeurs de conscience sont la cible et la défense de l’humanisme l’objectif : « La manière dont certaines pensées (Lévi-Strauss, Foucault, Althusser, Barthes) ont cristallisé en une mode intellectuelle est révélatrice (...) Une grande partie de l’intelligentsia française a amalgamé ces diverses pensées en une seule idéologie, dont le noyau est un anti-humanisme qu’elles recèlent effectivement et qui correspondait à un état d’esprit implicite qu’elles ont à la fois révélé et alimenté ».
L’explication de cet « air du temps » ? Nous la trouvons un peu plus loin, dans cette remarque qui ne manque pas de justesse : « L’attaque contre l’humanisme semble liée à un certain stade technique, économique, social et politique : en gros, celui des démocraties libérales caractérisées par l’« affluent society ». Au contraire, le réveil culturel dans les nations sous-développées, la contestation chez les peuples soumis à une dictature de droite ou de gauche se réfèrent aux valeurs traditionnelles de l’humanisme ».
L’anti-humanisme, luxe de nantis et jeu d’apprentis sorciers ? Sans doute y a-t-il du vrai, et on peut légitimement partager certains des « agacement » de Domenach. Mais cela saurait-il expliquer la totalité d’une crise de civilisation bien réelle ? Cette attitude de pensée n’est-elle pas davantage reflet d’un état de la société ou aboutissement d’un processus historique, que facteur de ce reflet de l’homme ?
D’ailleurs la transition de l’humanisme à l’ « anti-humanisme » est-elle aussi brutale que veut l’affirmer Domenach en disant que « ce renversement s’est opéré en une quinzaine d’années » (page 158) ? Lui-même fait référence nous l’avons vu, à Kafka, et à la peinture abstraite qui, depuis longtemps, a évacué le sujet humain de son propos. On pourrait aussi bien ajouter les mobiles de Calder, le mec’art, la science-fiction, un certain surréalisme, le théâtre de l’absurde ou le nouveau roman. Non, les intellectuels ne se sont pas réveillés un beau matin « antihumanistes ». C’est une assez vieille affaire, et qui n’a cessé de se préciser avec les développements logiques du capitalisme : industrialisation forcenée, urbanisation sauvage, exode rural, perte du sentiment communautaire et de la relation avec la Nature, prolétarisation, dépersonnalisation et isolement de l’individu, impérialisme de l’objet, sublimation de la machine, inhumanité de régimes socio-politiques de plus en plus totalitaires, bureaucratiques, centralisateurs et anonymes, massification de la culture et des loisirs, mise au point de moyens de destruction planétaire toujours plus perfectionnés, tous phénomènes à proprement parler anti-humanistes.
De cela artistes, écrivains, philosophes n’ont pu que se faire les témoins. Disons seulement que le témoignage s’exacerbe au fur et à mesure que le système s’affole et se dérègle, mais déjà, me semble-t-il, le Meursault de L’étranger, ou Roquentin, et d’autres encore, avaient amorcé le virage en interpellant, à leur manière bien sûr, (rappelons-nous les sarcasmes de Sartre contre les humanismes consacrés, y compris « le petit dernier, l’humanisme chrétien », dans La Nausée) l’humanisme en question. Puis, quand on sait ce qui, de l’Inquisition au Goulag, s’est opéré eu nom des sacrosaintes valeurs de celui-ci, on n’est plus si enclin à dramatiser. On songe qu’après tout, si « anti-humanisme » il y a, on pourra au moins éviter le pire : la désillusion. Ce qui n’implique, évidemment, aucun ralliement à l’« inhumain »...
Il reste que les observations de Domenach sur ce qui marque cette « fin d’époque » saisie par le Doute (le sauvage et l’ordinateur exaltés aux deux bouts de la chaîne, cet entêtement des clercs à absenter la figure autrefois centrale de l’« homo sapiens »), mérite en effet réflexion, fut-ce sans alarmisme outrancier ni défaitisme systématique.





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