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LA NOUVELLE ROMANCE HENRI LOPES
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Ethiopiques numéro 9
revue socialiste
de culture négro-africaine, 1977

Auteur : Raymond RELOUZAT

En 1972, un jeune Congolais, Professeur d’Histoire, et qui devait par la suite exercer dans son pays les fonctions de Premier Ministre, faisait une entrée remarquée dans la littérature : Henri Lopès obtenait en effet le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire pour son recueil de nouvelles « Tribaliques », après s’être essayé avec succès à la poésie. Mais si ses poèmes, cités dans l’Anthologie de Jacques Tati-Loutard (dont nous avons rendu compte dans le n° 8 d’« Ethiopiques ») témoignent de certaines dispositions, il ne fait aucun doute, après la parution de son second livre (Editions Clé, Yaoundé), un roman intitulé « La Nouvelle Romance » qu’il est avant tout un prosateur et un écrivain de talent, ainsi qu’un Africain responsable, observateur perspicace et juge sans complaisance, mais sans rigueur excessive, de la réalité humaine et sociale qu’il décrit par le récit.
« La Nouvelle Romance » est un roman de personnages, qui incarnent tous des types sociaux et humains de l’Afrique d’après l’indépendance ; c’est un roman réaliste, dans la mesure où la fiction et la transposition romanesque sont absentes, au bénéfice d’une peinture directe des lieux et des individus, qui permet de reconnaître immédiatement les différentes réalités humaines, sociales, culturelles et morales qui peuplent ce monde post-colonial, les conflits qui l’habitent, les questions, souvent angoissées, qu’il se pose, et les tentatives de solution, ou de règlement qu’il y apporte. Aussi l’action se déroule-t-elle tantôt en Afrique - au Congo -, tantôt en Europe, puisque les rapports avec l’ex-puissance coloniale constituent un élément fondamental de ce nouveau monde, et le récit se fait-il tantôt directement, tantôt par lettres.
De cette foule de visages, de tous ces hommes et ces femmes engagés dans l’aventure de l’indépendance, qui est d’abord pour Lopès une aventure morale, deux se dégagent exemplairement pour devenir les figures romanesques de Bienvenu N’Kama, dit Delarumba, footballeur célèbre dans son pays, et qui utilise très consciemment et très cyniquement cette célébrité pour s’engager dans une fructueuse carrière de diplomate, et de Wali, sa femme, qui choisit de rester en Europe pour échapper à la condition déshumanisante de la femme africaine, telle qu’elle la vit près de son mari.
Ainsi sont tracés deux itinéraires : celui de la femme africaine, pour qui l’affranchissement national doit répondre de l’affranchissement individuel, du développement de la personnalité, du progrès moral de l’individu ; et celui de l’homme africain, pour qui il conduit, dans les faits, au renforcement du pouvoir de l’homme sur la femme, et au relâchement, sinon à la déchéance morale. Les autres personnages -l’étudiant- dont-on-a-perdu-la-trace, le père-blanc-de-la-fille-blanche-engrossée par-un-nègre, etc... modulent à l’entour de ce couple symbolique le concert de destins privés et collectives de cette Afrique-là.
Si bien que ce roman, qui se contente de décrire, et avec une admirable simplicité, la vérité d’une situation collective et la réalité d’une histoire particulière, ne pose, en fait qu’une seule question : qu’est-ce qu’une « personnalité » ? Est-ce ce que devient Bienvenu, qui utilise la ferveur populaire à des fins personnelles, sous le providentiel habit de l’intérêt national, ou est-ce Wali qui préfère une liberté réelle à une indépendance qui s’avère n’être pour elle, femme, qu’une duperie, et voit dans son séjour en Europe l’occasion de devenir « quelqu’un » c’est-à-dire un être moral, et non une reproductrice et une bonne à tout faire ?
Qui nous dira, en Afrique comme ailleurs, quelle doit être la part de l’individu et celle de la société, celle de la tradition et du modernisme, de la justice et de l’injustice, sinon le choix que nous aurons fait nous-mêmes ? « Qui peut le dire ? » conclut Lopès, à la fin de ce très beau roman, qui ne tire pas moins sa force de la situation Qu’il décrit que de la forme qu’il lui donne.
Car Henri Lopès se débarasse dans ce roman d’une certaine surcharge stylistique, qui caractérisait « Tribaliques », dont le ton, plus amer, plus pessimiste et plus révolté, faisait appel à une syntaxe plus grinçante, et à un style moins naturel. En particulier, l’utilisation dans le récit de la première personne, dont le caractère trop direct n’était pas désamorcé, comme ici, par la convention de la lettre écrite à une confidente, donnait à certaines nouvelles un caractère trop subjectif qui les engluait dans l’anecdote intimiste. Dans « La Nouvelle Romance » au contraire, où le récit, en s’objectivant, coule naturellement de sa source retrouvée, le dépassement des contradictions s’opère par le constat, et par le refus de juger. « Mais halte ! » dit Lopès, « avant que le Roman ne le cède au Traité ».
Henri Lopès nous promet pour bientôt un troisième livre : nous l’attendons avec impatience, car l’Afrique a besoin de ces œuvres-là, des œuvres qui nous aident à comprendre ce qui se passe « quelque part, en Afrique, après l’in dépendance ».





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