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LA TERRE INTERIEURE, ALBERT MEMMI GALLIMARD-277 PAGES
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Ethiopiques numéro 9
revue socialiste
de culture négro-africaine, 1977

Auteur : Jean-Pierre Biondi

Qu’Albert Memmi soit un écrivain dont la dialectique se révèle parmi les plus subtiles, « Portrait du Colonisé » nous l’avait, il y a plus de vingt ans déjà, démontré. Qu’il soit un conteur hors pair, nous le savions aussi depuis « La statue de sel », qui fut chronologiquement son premier livre.
En s’entretenant pendant 277 pages avec l’écrivain juif marocain Victor Malka, Memmi regroupe aujourd’hui ces deux faces philosophique et littéraire de son talent sur des thèmes qui lui sont familiers : La Hara, -le ghetto de Tunis où il a puisé l’essentiel de son œuvre-, le choc des civilisations, les rapports de domination et d’oppression, le statut de l’écrivain, la condition du Juif, la coexistence du bonheur individuel et de la vertu.
Indubitablement, Memmi s’est « apaisé » : effet de l’âge, conséquence de la réussite sociale (il est professeur à l’Université de Paris X) et romanesque ? Pourtant, nul ne pourrait soutenir que cet apaisement soit « récupération » : la révolte est plus latente, mieux contrôlée sans doute, mais ne demande qu’à resurgir avec cette vivacité que tempère en apparence un léger scepticisme conforme à la grande tradition philosophique. S’agit-il de « recul » physique pris par l’auteur à l’égard d’événements (la pauvreté, la décolonisation, le statut d’apatride administratif et intellectuel qui fut le sien) que le Temps, peu à peu, refoule dans le souvenir ? C’est possible.
On n’en apprécie que mieux cette longue « conversation » où Memmi s’efforce de s’expliquer avec une franchise digne de respect. Moi qui ai vécu en Tunisie l’heure de la décolonisation -donc connu, quoique de l’extérieur, La Hara-, qui ai, depuis le début, écouté le discours et observé la démarche memmiens ne serait-ce que pour en avoir rencontré maints protagonistes, suis peut-être mal placé pour justifier l’avidité avec laquelle j’ai lu « La terre intérieure » ? Mais c’est aussi que nous avons tous notre « Hara) : la mienne ressemble fort à la cité ouvrière de la région parisienne, ghetto social où je suis né, qui m’a à jamais marqué. C’est dire qu’en la matière je ne suis pas « objectif », et que ce que raconte ou exprime Memmi trouve, même transposé dans une tout autre société, trop de résonances et d’échos en mon aventure personnelle.
Cela suffit cependant à établir le mérite premier de Memmi : celui d’avoir, à partir de sa situation si particulière (de Juif colonisé par les Français dans un pays arabe), su opposer aux contraintes politiques, sociales, culturelles, individuelles, qui furent les siennes, une réponse qui ait une dimension et une valeur universelles.
A cet effet, rien bien sûr ne devait être éludé, et en vérité rien ne l’a été. Dans cet autoportrait, Memmi, non seulement ne renie ni ne ruse, contrairement à tant d’auteurs « arrivés », mais nous livre sans complaisance des aspects inédits de sa personnalité : seul d’ailleurs ce respect de la règle du jeu et du genre peut conférer son prix à une telle confession. Ce « Memmi total » permet ainsi de préciser le sentiment et les « positions » de l’écrivain sur nombre de problèmes cruciaux.
Les Communistes ? « ce sont des gens soumis, qui portent un uniforme intérieur ; et lorsqu’ils rompent, ils le font presque par ordre (...) : papa Khroutchev a donné tort à papa Staline, donc on peut fronder papa Staline ». (p. 132).
La littérature ? « ce n’est pas une construction théorique, ni un système de concepts ; c’est un faire, un savoir-faire (...) où l’intuition, c’est-à-dire en somme la liberté de la main et de l’inconscient, doit être la plus grande possible » (p.158).
L’art ? « Il est essentiellement émotion et plaisir... Communication d’une émotion par des procédés de jubilation ». (p.177).
Israël ? « Comme tout socialiste, à l’égard du problème national, je reste ambigu. Certes (...) je pense que la dimension nationale des peuples est une donnée de leur existence (...) J’ai suivi de très près les luttes de libération des peuples dominés et, contrairement à Fanon par exemple, j’ai indiqué très tôt qu’elles prendraient probablement des formes nationales. Toutefois, j’ai dit que j’en avais du regret. Au lieu d’aller vers l’universalisme, vers l’interpénétration des civilisations, vers un Homme universel et fraternel, on retombe dans le particularisme, et même les perversions des jeunes nations ». (p. 205).
La négritude ? Malka : « Vous avez comparé la judéité et la négritude, que vous proposez d’appeler la négrité. Cette comparaison vous a valu quelques critiques sévères ».
Memmi : « Elle a soulevé quelque discussion en effet... Senghor était en gros d’accord...Je voyais le malaise des étudiants noirs africains, et j’étais très intéressé parce que les communautés, auxquelles appartenaient ces jeunes gens, avaient vis à vis d’eux les mêmes exigences, la même possessivité que l’on avait dans la communauté juive à l’égard des intellectuels ». (p. 239)
Le salut ? « Ce que je pense, moi qui ne suis pas croyant, ce n’est sûrement pas ce que pensent les croyants, ou alors ils ne le sont plus, et ils trichent ». (p. 187). « Ni sur le plan individuel ni sur le plan collectif, je ne crois au salut définitif, au Messie Salvateur, à la Révolution - Fin... ». (p. 254). « Ni Marx, ni Moise, ni Jésus... pas même Freud pour qui j’ai le plus d’admiration (...) Il n’existe pas de textes sacrés, sinon par la débilité des hommes ». (p. 256). « Je ne crois pas à la croyance. Je veux dire que je n’accepte comme vérité que ce qui peut être démontré rationnellement ou expérimentalement. Seulement, à la différence de beaucoup de rationalistes, je ne dis pas qu’avec cette méthode, on atteigne tout le réel... Le réel nous déborde de toutes parts parce que la raison comme l’expérience ne peuvent maîtriser que des secteurs relativement limités ». (p. 258). « La morale c’est, pour moi, l’ensemble des règles qui régissent les relations des hommes entre eux dans une cité ». (p. 262).
Mais ce qui est le plus révélateur, ce qui émerge, comme un cri, de la confession memmienne, c’est cette obsession de l’écriture libératrice : « La littérature m’a sauvé, je le répète volontiers, sans elle je me serais probablement détruit (...) Devant l’écriture, je ne comprends pas ce qui s’est passé ; c’est devenu une telle obsession qui occupe mes journées, et mes nuits, lesquelles servent de cornues où je récolte le matin ce qui s’est décanté la nuit, de sorte que tout tourne autour de cette folie (...) Hors de la littérature, je ne suis presque bon à rien, c’est l’ennui et bientôt le désespoir ».
Car s’il n’était qu’une seule vérité chez Memmi, ce serait assurément celle-là, cette fureur de communiquer qui est son exigence de vie et la preuve de son passage en ce monde à travers l’élaboration d’une « Œuvre » dont les contradictions ne sont pas la moindre richesse.





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