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LA TERRE AFRICAINE ET SES RELIGIONS par Louis-Vincent THOMAS et René LUNEAU, Paris, Librairie Larousse, 336 pages
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Ethiopiques numéro 03
revue socialiste de culture négro-africaine
juillet 1975

Auteur : Malick FALL

Banale est encore l’affirmadon selon laquelle l’Afrique noire précoloniale n’a jamais connu de religions. S’abritant derrière l’acceptation occidentale de la spiritualité, des exploiteurs insuffisamment informés ont balbutité pendant des décennies des théories qui laissent aujourd’hui pantois. L’indigence intellectuelle des masses aidant, l’on en était venu à considérer comme barbares et infantiles les « fétichismes » saugrenus des peuples noirs.
Les auteurs de ce livre se proposent d’administrer un démenti définitif à une monstruosité historique d’une part, et, d’autre part, de disséquer l’influence de l’Islam et du Christianisme sur la personnalité négro-africaine, sans négliger les mutations inévitables qui ont conduit au fait social que nous vivons aujourd’hui. Finalement, Louis-Vincent Thomas et René Luneau s’interrogent sur les chances d’une possible religion africaine, synthèse des valeurs originales apparemment disqualifiées, de la quintessence des religions modernes et des certitudes véhiculées par les performances de la science, au stade actuel de son évolution.
Dans leur introduction, les auteurs rappellent qu’il n’y a guère plus d’un siècle, un ethnographe de grand renom osait proclamer qu’aucune des races du bassin du Nil, sans exception, ne possède une croyance en un Etre suprême ni aucune forme de culte ou d’idolâtrie : « l’obscurité de leur esprit n’est pas même éclairée par un rayon de superstition ». Autre jugement : « L’Africain est arrêté dans son développement mental et c’est pourquoi il recule au lieu d’avancer », une fois adulte. Et dire que des générations se sont abreuvées à la coupe de ce philtre !
Ce fut donc, sur la base d’assertions aussi péremptoires que dénuées de fondements, qu’on modela un visage animal au Négro-Africain. Comment, dès-lors, ne pas succomber à la tentation de domestiquer cet être sans âme, l’arracher aux abysses de l’animisme pour le gagner à Dieu et, chemin faisant, le « civiliser » ? On le voit, l’obscurantisme n’avait pas, dans la meilleure des hypothèses, constaté, comme le fit plus tard J. Jahn, qu’il n’existe pas de table de valeurs universelles grâce à laquelle il serait possible de juger toutes les cultures. Faut-il ajouter, avec Pascal, que c’est le coeur qui sent Dieu, non la raison ?
La connaissance de l’Africain, malgré les interprétations restrictives ou abusives, n’a cesse de progresser au point que, de nos jours, l’on est en droit de parler d’anthropologie religieuse sans s’encombrer de l’absurdité des idées paresseuses héritées de l’adolescence des sciences humaines et sociales. La saisie correcte de la situation, on la doit à la convergence des recherches menées par des savants étrangers et à celles conduites par d’éminents Africains. Quel chemin parcouru depuis l’aube des conquêtes coloniales !
Dans ce beau et grand livre, on analyse la structure, le caractère, la formation de la personnalité africaine pour, finalement, « dresser l’homme comme un être en situation, caractérisé par la finitude, la fragilité, la précarité ». Le Négro-Africain, plus que quiconque, pensent L. V. Thomas et R. Luneau, de par le drame de son histoire et la faiblesse de ses techniques, éprouve les aléas de son existence. D’où la nécessaire recherche de ce qui peut donner un sens à son destin ; d’où l’inévitable quête de la certitude pour répondre à l’appel de son désir.
Mais, les démarches chrétienne et islamique n’étaient pas ajustées à « l’affirmation des fondements de la certitude dans un univers quotidien où Dieu peut paraître lointain, où l’homme forge des relais, mythes et symboles » plus signifiants, plus familiers ; en somme, à une vocation religieuse à hauteur humaine. C’est pourquoi, remarquent les auteurs, nul mieux et plus que le Négro-Africain ne magnifie la vie, ne l’exalte, ne la chante et ne la danse, ne la joue rituellement, ne l’exprime dans ses mythes. Je devine dans cette apologie sincère l’image du dialogue sympathique, sinon sensuel, entre Dieu et sa création. Au regard de notre cosmogonie, le message passe mieux ; et ce n’est pas le père Teilhard de Chardin qu’eut irrité notre double amour de l’Univers, vécu et à vivre, sur terre et dans les deux.
Les auteurs sont formels. Il a existé, il existe, des religions africaines, religions de l’homme rural, total et universel. Mais, faut-il encore user de psychologie et de psychanalyse pour les comprendre, d’humilité pour leur conférer un statut majeur. Sans doute n’est-il pas indéniable que ces croyances traditionnelles n’ont pas échappé à l’aliénation destructrice des avalanches successives venues d’outre-Sahara. Ce qui importe, c’est que ces religions n’ont pas été anéanties ; mieux, elles sous-tendent, à partir de notre subconscient, le métissage spirituel, qu’en fait, nous sommes en train d’élaborer.
Donc, l’Afrique change, plus en surface qu’en profondeur, car son identité irréfragable est restée intacte devant tous les assauts. A défaut de partir en guerre contre les religions révélées, venues se plaquer sur des croyances que nul ne saurait gommer, les peuples noirs répondent à l’appel des esprits les plus sagaces, respectueux de l’évangélisation certes, mais qui ont pris le parti de sauvegarder l’essenciel : notre Culture. Négritude, personnalité africaine, authenticité, retour aux sources, protestation messianique, autant d’aspects d’un même phénomène ! Sur le plan strictement religieux, on assiste aujourd’hui, à des tentatives individuelles de symbioses sans précédent où le passé, parfois ostensiblement raille, demeure vivace et ténébreux.
De quoi demain sera-t-il fait ? S’affrontent déjà, dans l’arène spirituelle, des croyances indéracinables, aussi vieilles que le continent, des religions organisées, puissantes et alléchantes. Comment, dans ce contexte, affirmer la prépondérance de notre ordre métaphysique, moral et social ? Il serait hasardeux de proposer une solution satisfaisante à la crise des anciens milieux et au désarroi vertueux des nouveaux milieux.
D’évidence, tout est en mutation : famille et parenté, autorité, éducation, formes du travail, rapports sociaux, sens de l’économique, incidences politiques, mythes, idéologies. Aussi, le monde religieux africain suit-il le mouvement. Jusqu’à quel seuil ?
Mettons-nous dans la peau de Ibrahima, ce jeune musulman malien dont l’aventure est contée par L. V. Thomas et R. Luneau. Son père est, dans la région dont il est originaire, un guérisseur réputé et c’est au jeune homme que doivent revenir, par transmission héréditaire, ces pouvoirs de guérison exercés à la satisfaction de tous. Lycéen, Ibrahima achève sa terminale et il étudie Marx et Engels. Curieusement, son professeur de philosophie est un religieux, ses meilleurs camarades, des Chrétiens. Ibrahima peut se documenter tout à loisir sur la foi chrétienne. Alors la question est simple et pourtant insoluble : christianisme, islam, marxisme, monde traditionnel, tout cela le concerne, tout cela fait sa vie. Mais comment parviendrait-il à tout concilier ?
Et les auteurs de se demander qui donnera à l’Afrique religieuse contemporaine les moyens de son enfantement ; qui lui laissera reconnaître la parole pour laquelle elle est née, qu’elle a mission de dire ?
Livre extrêmement courageux et lucide, d’où tout ethnocentrisme est exclu, qui ne se lit pas avec des œillères. Il plonge dans notre conscience, fouille nos certitudes, met en question des valeurs-tabous et peut indisposer notre vision spirituelle. Ce n’est pas le propre des oeuvres endormeuses.





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