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HISTOIRE DE L’AFRIQUE NOIRE
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Ethiopiques numéro 01
revue socialiste de
culture négro-africaine
janvier 1975

Auteur : Joseph Ki-Zerbo

« Ethiopiques » publie ici, avec l’aimable accord des Editions Hatier, un extrait de la monumentale « Histoire de l’Afrique Noire » de Joseph Ki-Zerbo, parue en 1972.
Il s’agit de l’introduction de cette œuvre de plus de 700 pages, introduction intitulée : « Les tâches de l’histoire en Afrique ». Comme l’indique le professeur Fernand Braudel dans sa préface : « C’est bien plus qu’un ouvrage d’histoire fait de patience et de loyauté attentive. C’est un livre d’espérance porté à bout de bras ».
Ajoutons : une référence qui rend et rendra d’immenses services au public international.
Joseph Ki-Zerbo est né en Haute-Volta, dans une famille paysanne. Agrégé d’histoire en 1956, professeur dans différents lycées de France et d’Afrique, il est actuellement membre du Conseil d’administration de l’Institut International pour la Planification de l’Education à l’Unesco, et ancien député à l’Assemblée Nationale de Haute-Volta.Il s’est rendu célèbre par de nombreux articles et conférences, ainsi que par un premier ouvrage : « Le Monde Africain Noir », publié en 1964.
Point n’est besoin d’être historien pour remarquer qu’un mois ne se passe plus dans le monde sans que plusieurs livres soient publiés sur l’Histoire de l’Afrique.
La valorisation du passé de ce continent est un signe des temps. Le motif subjectif en est évident. Pour les Africains, il s’agit de la recherche d’une identité par le rassemblement des éléments épars d’une mémoire collective. Cet élan subjectif a lui-même son fondement objectif dans l’accession à l’indépendance de nombreux pays africains. Durant la colonisation, leur histoire n’était qu’un vulgaire appendice, un lambeau de l’Histoire du pays colonisateur.
« Le Sénégal, au XIXe siècle », c’était essentiellement « l’oeuvre de Faidherbe ». Ayant brisé la parenthèse coloniale, ces pays ressemblent un peu à l’esclave libéré qui se met à rechercher ses parents et l’origine de ses ascendants. Il veut aussi en informer ses enfants. D’où la volonté d’intégrer l’Histoire africaine dans les programmes scolaires.
Par ailleurs, l’Afrique, jaillie de l’ombre pour passer au premier rang de la scène internationale, est devenue un objet d’intérêt. Bien des hommes, sur tous les continents, parmi les spécialistes de la politique internationale ; dans le grand public, voire dans les hauts lieux de la finance, se posent les questions suivantes : « Mais, au fait, qui sont ces Africains qui défraient la chronique ? Qu’ont-ils fait jusqu’ici ? D’où viennent-ils ? » Car on ne connaît bien un peuple comme un individu que si cette connaissance à une certaine profondeur historique. Pour juger ou extrapoler, la connaissance du point actuel n’est pas suffisante. C’est celle de toute la courbe qui compte.
Un autre élément objectif de cette revalorisation, ce sont les découvertes récentes que l’histoire et l’archéologie ont accumulées, dévoilant des civilisations entières (Ife, Nok, Rift Valley, etc...) et le rôle moteur joué à plusieurs reprises par l’Afrique dans l’Histoire universelle.
Bref, tout un public de jeunes en quête leur patrimoine, d’honnêtes gens qui veulent mieux comprendre ce qui se passe par ce qui s’est passé, d’étudiants et de chercheurs non-africains, constitue une demande potentielle immense qui ne peut que s’accroître. Rarement une discipline a bénéficié d’une occasion aussi magnifique. Mais, compte tenu des difficultés qu’il faut vaincre pour donner une réponse autorisée à cette attente, cette occasion constitue aussi un défi pour l’historien de l’Afrique et l’Historien en général. Comment relever ce défi de la façon la plus satisfaisante, la plus conforme aux règles et aux idéaux de l’Histoire : tel est le problème.
Mais avant de jeter un coup d’oeil sur les difficultés et les modalités de la recherche historique en Afrique, il faut écarter rapidement le barrage des mythes dressés centre cette histoire.


LE BARRAGE DES MYTHES

La position la plus radicale à cet égard est celle qui consiste à dire que l’Histoire de l’Afrique (Noire) n’existe pas.
Dans son « Cours sur la philosophie de l’histoire » en 1830, Hegel déclarait : « L’Afrique n’est pas une partie historique du monde. Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer. De mouvements historiques en elle. C’est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique ; ce que nous entendons précisément par l’Afrique est l’esprit ahistorique, l’esprit non développé, encore enveloppé dans des conditions de naturel et qui doit être présenté ici seulement comme au seuil de l’Histoire du monde ».
Coupland, dans son Manuel sur « l’Histoire de l’Afrique Orientale », écrivait (en 1928, il est vrai) :
« Jusqu’à D. Livingstone, on peut dire que l’Afrique proprement dite n’avait pas eu d’histoire. La majorité de ses habitants étaient restés, durant des temps immémoriaux, plongés dans la barbarie. Tel avait été, semble-t-il, le décret de la nature. Ils demeuraient stagnants, sans avancer ni reculer ».
Une autre citation caractéristique : « Les races africaines proprement dites - celle de l’Egypte et d’une partie de l’Afrique Mineure mise à part - n’ont guère participé à l’Histoire, telle que l’entendent les historiens. Je ne me refuse pas à accepter que nous ayons dans les veines quelques gouttes d’un sang africain (d’Africain à peau vraisemblablement jaune) mais nous devons avouer que ce qu’il en peut subsister est bien difficile à retrouver. Donc, deux races humaines habitant l’Afrique ont seules joue un rôle efficient dans l’histoire universelle : en premier lieu et d’une façon considérable, les Egyptiens, puis les peuples du Nord de l’Afrique ».
En 1957, c’est P. Gaxotte qui écrit sans broncher dans « la Revue de Paris » : « Ces peuples (vous voyez de qui il s’agit..) n’ont rien donné à l’humanité ; et il faut bien que quelque chose en eux les en ait empêchés. Ils n’ont rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs épopées n’ont été chantées par aucun Homère ».
Certes, Bala Faséké, le griot malinké de Soundjata, ne s’appelait pas Homère. Mais, que des hommes cultivées, des historiens par surcroît, aient pu écrire sans broncher des inepties de ce calibre, pourrait faire douter de la valeur de l’Histoire comme discipline formatrice de l’esprit. Certains parmi nos meilleurs amis, voire nos maîtres, succombent à ce pêché mignon de l’historien européen. Un grand historien comme Charles-André Julien, va jusqu’à intituler un paragraphe de son ouvrage sur l’Histoire de l’Afrique « L’Afrique, pays sans Histoire », dans lequel il écrit : « L’Afrique Noire, la véritable Afrique, se dérobe à l’Histoire ».
On pourrait citer bien d’autres historiens. En fait, les auteurs imbus d’un préjugé raciste côtoient ici ceux qui se font une idée étriquée des preuves nécessaires pour faire l’Histoire. Ils voisinent d’ailleurs assez curieusement avec certains historiens marxistes qui portent eux aussi leur carcan.
Le grand historien et homme d’Etat hongrois, E. Sik, qui par ailleurs pose certains principes de méthode excellents, écrit : « La grande majorité des peuples africains n’ayant pas de classes, ne constituait pas d’Etats dans le sens propre du mot. Plus exactement, l’Etat et les classes sociales n’existaient qu’à l’état embryonnaire. C’est pourquoi on ne peut, en ce qui concerne ces peuples, parler de leur histoire, dans le sens scientifique de ce terme, avant l’apparition des usurpateurs européens ».
Il constate cependant que « l’histoire de l’Afrique Noire a une importance particulière car elle confirme brillamment et souvent illustre d’une manière éclatante plusieurs thèses de Marx, de Lénine et de Staline, dans le domaine des sciences historiques ».
Bref, l’histoire de l’Afrique devient comme cette auberge espagnole où chacun trouve ce qu’il y apporte. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’on y trouve tant de clients si hétéroclites.
Ceux qui n’articulent pas des thèses aussi radicales à l’encontre de notre histoire, développent des mythes d’autant plus venimeux qu’ils sont plus nuancés. Le principal de ces mythes, c’est la passivité historique des peuples africains et noirs en particulier. Cette idée se retrouve sous une forme ou une autre dans presque tous les ouvrages des maîtres européens de la science historique africaine. Aucune ou presque aucune dynamique progressive dans ces sociétés ou races défavorisées. Et l’on est souvent assez gentil (ou assez malin...) pour rejeter sur le soleil et les moustiques la responsabilité de cette arriération.
Ce sont les Hamites caucasoïdes qui, en s’infiltrant vers le Sud de l’Afrique, leur ont apporté le flambeau de la domestication de la nature par les techniques. Les mines d’or, les procédés du moulage à la cire perdue, le style naturaliste d’Ifé, les pierres d’Aigris, l’idée de l’organisation étatique, etc..., tout cela vient de Blancs, éventuellement de Rouges ou de Bruns, mais qui ne sont que des Blancs « mal identifiés ».
« C’est probablement par les Arabes que la technique du moulage à la cire perdue, pratiquée dans toute l’Eurasie dès l’âge du bronze...traversera le Sahara. L’hypothèse de travail la plus courante consiste à faire venir des artisans arabes à la Cour des souverains Noirs et à leur faire instruire, dans leurs techniques, les races par ailleurs admirablement douées du Sud Nigérien ».
« En fait, l’histoire de l’Afrique au Sud du Sahara est en grande partie l’histoire de sa pénétration au Cours des âges par la civilisation khamitique » (D. Paulme).
« Dans le Sahel Sud-saharien, s’établirent des Etats et empires installés par des groupes d’envahisseurs à la peau claire (Berbères, Juifs), venus d’Afrique du Nord, ou par des nègres qui avaient appris d’eux les méthodes de guerre ».
« En général, l’Afrique Occidentale s’est comportée comme un vaste cul de sac, recevant, diluant, et finalement, assimilant ou stérilisant les éléments extérieurs ».
« La Nigéria est ce qu’elle est par ce qu’elle fut, si on peut dire, une colonie méditerranéenne » (Gauthier) .
Le Noir, matière première, malaxée au cours des âges par les influences extérieures, venant des Phéniciens, des Grecs, des Romains, des Juifs, des Arabes, des Persans, des Hindous, des Chinois, des Indonésiens, et (last but not least), des Européens, telle est la toile de fond qui sous-tend la recherche de certains historiens africains et d’une majorité des historiens non-africains, qui ont créé les royaumes Kanembou, Haoussa et Songhaï. Or, aujourd’hui encore, un Noir au teint clair est baptisé « homme rouge » (« Guintan » en samo - « KyébJé », en bambara - « Ra ziengha » en moré). De même, un autre prétend que les nobles Mossi ont des traits sémitiques très distingués, qui n’ont rien de négroïde.
Et Eliot Skinner, de répliquer avec pertinence que si l’on s’en tenait aux trois derniers Mogho-Naba, on conclurait par la généralisation également fausse que les princes mossi étaient plus négroïdesque le commun du peuple. « Si l’on distingue communément, écrit R.Cornevin, parmi ces Caucasoïdes africains, les Khamites orientaux, les Khamites septentrionaux, les Sémites qui auraient servi de levain à l’Afrique Noire, on admet cependant que le terme de Khamite n’a que valeur culturelle et linguistique ».
Cependant, on parle encore couramment de « races brunes » et un archéologue anglo-saxon n’hésite pas à parler de « population de sang Khamite ». Il est vrai que c’est le même qui prétend que les Noirs ont un excès de pigment sous la peau, et qu’ils ont les narines d’une largeur anormale, « unusual », ce qui les distinguerait du blanc, du brun, du peul, etc. Mais ce brun idéal, ce peul de Platon, nul ne l’a jamais rencontré ! Les lignes de démarcations raciales n’existent que dans l’imagination de leurs auteurs. De grâce, finissons-en avec cette histoire d’apothicaires ou de vétérinaires qui sent très fort les stalles d’écurie et leur pedigree.
D’autres partent de l’absence de révolution fondamentale dans les sociétés nègres pour en tirer des conclusions racistes, alors qu’un minimum de connaissance de l’évolution des sociétés humaines, et, en particulier, des pré conditions techno-économiques de toute révolution, les aurait protégés de telles aberrations. Par ailleurs, l’argument « a silentio » qui fait dire que l’Afrique a été immobile, depuis des millénaires, n’est qu’un sophisme qui marque notre ignorance actuellement des changements intervenus dans l’histoire africaine. Pourtant le peu que nous en savon nous indique éloquemment des changements africains autonomes, de véritables tournants accomplis soit sous l’influence de mutations dans les techniques agraires ou métallurgiques, soit par le pouvoir créateur de personnalités d’exception, comme Mamary Coulibaly, Anokye, Osei Toutou, Ousman dan Fodio, Tchaka, Harris, Samori, etc.
Quant à la contribution des Noirs au mouvement de l’histoire universelle, qu’il nous suffise de citer les inventions techniques africaines du Paléolithique, la place de l’or et des négociants du Soudan dans le commerce eurasiatique du Moyen âge, la participation du capital-travail nègre à l’essor de la révolution industrielle et le rôle planétaire joué par les Afro-Américains dans la formation du sens artistique depuis plus d’un demi-siècle. Ce disant, nous ne somme mûs par aucun complexe, ni de supériorité ni d’infériorité, mais par un « complexe » d’égalité. Nous ne nions d’ailleurs pas les influences reçues par l’Afrique, quand elles sont scientifiquement prouvées, par exemple, dans le cas de l’introduction du chameau, du manioc et du tabac américain, etc. Mais, nous disons que nous en avons assez de l’histoire raciste sous quelque forme que ce soit. Nous n’admettons pas les influences à sens unique érigées en système. Nous n’admettons pas d’être considérés comme des instruments perpétuellement passifs, ni qu’on extrapole à partir du capitalisme triomphant du XIXe siècle européen, pour faire de toute l’histoire africaine un reflet scabreux de l’univers, un cul de sac ou viennent s’éteindre les influences civilisatrices de tous les continents.
La plupart de ces errements résultent évidemment des préjugés de leurs auteurs. Ils résultent aussi de la conjoncture néo-colonialiste où plongent encore les Etats dans lesquels travaillent trop de chercheurs. Mais surtout ces aberrations trahissent les obscurités et les difficultés de la recherche historique en Afrique.


LES SOURCES ECRITES

Tous les bons historiens savent que leur muse Clio n’est pas une fille facile. Les historiens de l’Afrique tout particulièrement. La difficulté qui vient aussitôt à l’esprit est la prétendue absence de documents. L’histoire, dit-on, se fait avec des documents écrits. Or, point ou presque point de telles sources en Afrique. Donc, point d’argent, point de suisse. Moyennant quoi, on publie cependant plusieurs livres d’Histoire de l’Afrique chaque année... En fait, la difficulté principale ici aussi c’est qu’on ne s’est pas encore placé devant le problème historique africain dans une perspective purement scientifique, humaniste et africaine.
Les documents écrits, dont on pleure la rareté, sont effectivement beaucoup moins nombreux que dans les autres continents. Mais ils sont surtout mal distribués par périodes et par régions.
Les sources écrites peuvent être classées dans les grandes catégories suivantes :
- Sources antiques (égyptiennes, nubiennes, et gréco-latines).
- Sources arabes.
-Sources européennes ou soviétiques (narratives ou d’archives) .
-Sources africaines « récentes » (méroïtiques, éthiopiennes, en langue ou en écriture arabe, en écriture africaine moderne, en langue européenne...).
-Sources asiatiques ou américaines.
Les sources arabes sont parmi les plus importantes à plus d’un titre, en particulier parce qu’elles peuvent éclairer les plus grandes zones d’ombre de cette histoire et qu’on est loin d’en avoir tiré toute la substantifique moelle historique.
Les principaux auteurs (qui ne sont pas tous arabes) sont Masoudi, Ibn Hawkal, Al Bakri, Al Adrisi, Aboulfeda, Al Omari, Ibn Battouta, Ibn Khaldoun, AI Hasan (I. Léon l’Africain), Mahmoud Kati, Es Saadi.
Partout en Afrique actuellement, des équipes de savants se sont lancées à la quête de documents écrits dont certains relatent parfois des événements vieux de six cents ans et plus. L’Institut d’Etudes Africaines du Ghana en a découvert des centaines, par exemple, un document Haoussa relatant les origines des royaumes Mossi. De même les Universités d’Ibadan et Kaduna ont constitué un corpus encore plus important de ces documents. Les pièces en Swahili sont recherchées aussi avec intérêt, et dans les bibliothèques du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient, il est probable que les publications des centres universitaires médiévaux du Soudan Occidental, maintenant disparues, existent du moins sous forme de reproductions, de traductions, en turc, en persan, etc...
Que dire alors des sources européennes depuis le Moyen âge, depuis que l’Empereur du Mali (Rex Melli) a été figuré en majesté sur le portulan d’Abraham Cresques ? C’est une mine inépuisable qui est pour ainsi dire complémentaire des sources arabes parce qu’elle donne, sur la partie la moins touchée par les Arabes, une foule de renseignements de toutes sortes, dont le professeur Mauny a pu tirer un bon parti pour reconstituer le « Tableau géographique de l’Ouest Africain au Moyen âge ». Mais, que de fonds privés restent encore intacts dans les familles des ports négriers, dans les maisons mères des Sociétés missionnaires, dans les Archives du Vatican et chez les héritiers des premiers voyageurs. Les sources portugaises ne font que commencer à se révéler ; et il faudrait tenir compte aussi de toute la littérature d’Amérique Latine (Brésil, Haïti, Cuba, etc...) exploitable à cet égard.
Il faut citer aussi les documents d’origine proprement africaine comme les récits historiques du Sultan Njoya, en écriture Bamoum. Dire de l’Afrique Noire sans aucune nuance qu’elle a été un pays sans écriture serait une erreur grossière. N’a-t-on pas rappelé qu’au Moyen âge européen aussi, et en tout cas jusqu’au XIIIe siècle, seule une infime minorité de l’aristocratie savait lire et écrire. Bien des barons et de comtes étaient des analphabètes. En Afrique, seule la classe des moines scribes comme les Oulémas du Tombouctou médiéval, transmettait le flambeau du savoir et de l’Histoire. _ La rareté actuelle des documents écrits pose cependant l’un des principaux problèmes de l’historiographie africaine. Elle nous invite à nous rallier avec enthousiasme à l’école historique la plus moderne, la plus compréhensive, la plus progressive, la plus riche en possibilités pour l’exploration du passé : celle des tenants de l’histoire totale. Tout peut être historique pour l’historien avisé. Tout, et pas seulement les dtes de batailles ou de traités, les noms des princes et des présidents de république. L’homme a rendu historique tout ce qu’il a touché de sa main créatrice : la pierre comme le papier, les tissus comme les métaux, le bois comme les bijoux les plus précieux. Nous ne nions pas, loin de la, la valeur des preuves écrites. Mais, par nécessité et par conviction, nous rejetons la conception étroite et dépassée de l’histoire par les seules preuves écrites, théorie d’après laquelle certaines zones de l’Afrique seraient à peine sorties de la préhistoire. Par définition nous disons que partout où il y a l’homme il y a invention, il y a changement, il y a une problématique et une dynamique du progrès, donc il y a histoire au sens réel du terme. Et même, une histoire écrite, ne serait-ce qu’en diorite ou en porcelaine.
Nous refusons la théorie qui nie la possibilité d’écrire l’histoire de l’Afrique noire, celle-ci n’ayant droit qu’à une ethno-histoire. Nous sommes pour une histoire poly-sources et polyvalente, qui prenne en compte absolument toutes les traces humaines laissées par nos ancêtres, depuis les restes de leurs poubelles jusqu’aux dessins et aux chants qui traduisent leurs émotions les plus intimes ou les plus élevées. Et, s’il fallait à tout prix un mot pour designer l’histoire des pays ou des périodes sans écrits, au lieu de préhistoire, de proto-histoire ou d’ethno-histoire, il faudrait préférer le mot « d’histoire sans textes » employé par l’Encyclopédie de la Pléiade. En effet, rien ne dit que l’Histoire sans textes soit moins valable du strict point de vue de la compréhension, de l’explication et de la restitution du passé. Quel guide plus sûr pour la connaissance de la vie à Pompéi, entre les textes écrits contemporains et l’étude des ruines de la ville ? A coup sûr, les scènes de la vie quotidienne saisies en instantané par le cataclysme sont bien plus éloquentes que n’importe quel texte écrit, qui serait un témoin de seconde main par rapport à la réalité exhumée. A vrai dire, sans nier l’importance fondamentale des écrits, les « témoins malgré eux » dont parle Marc Bloch sont souvent plus éloquents et moins sujets à caution que les relations écrites qu’on nous a laissées parfois pour les besoins de la cause.
En fait, l’historiographie africaine entre en scène à un moment où une révolution s’opère dans la conception générale de l’Histoire. De moins en moins les auteurs et les lecteurs d’histoire s’intéressent à l’histoire historisante des dates de batailles et des années de règnes. L’histoire veut embrasser en largeur et en profondeur le fleuve de l’évolution humaine. Elle veut en saisir tout le débit, jusqu’aux débris et rochers du fond qui expliquent souvent les écumes et les remous du courant superficiel. L’histoire veut être globale. Et la science et la technique lui fournissent aujourd’hui les moyens d’affronter les tâches nouvelles qu’elle s’est données. Bien sûr, nombre d’historiens n’acceptent pas encore cette nouvelle conception et continuent à suivre avec assurance, parfois avec une satisfaction hautaine, les sentiers battus. D’autres ne manquent pas de se disputer sur les limites de la préhistoire. Un article du « journal of African History » ne le reconnaissait-il pas dernièrement en repoussant jusqu’àux débuts de l’âge du fer la période de la préhistoire qui sans cela descendrait dans certaines régions du monde jusqu’à l’aube du XXe siècle ? Mais, si l’on admet que les arts graphiques témoignent comme la littérature, ne sera-t-on pas amené à mettre en question cette dernière conception même de la préhistoire ?


CHRONOLOGIE

Tout cela n’empêche pas que le manque de littérature historique en Afrique entraîne une lacune grave. En effet, c’est à travers le temps que l’homme fait l’histoire. Et l’historien qui veut remonter le passé sans repère chronologique ressemble au voyageur qui parcourt dans une voiture sans compteur une piste sans bornes kilométriques. Or en essayant de reconstituer une chronologie de l’Afrique noire, l’on constate que des siècles entiers, surtout immédiatement avant et après la naissance du Christ, sont dénués d’indications chronologiques. Les dates sont si rares que chaque fois qu’on en trouve une, on l’érige en monument historique.
Mais leur rareté ne doit pas faire croire que les Africains n’avaient aucune idée de la chronologie. La notion de succession dans le temps était au contraire essentielle à la mentalité africaine pour laquelle l’expérience et le livre de la vie étaient les seuls documents. D’où l’importance des anciens et des classes d’age qui permettent de remonter parfois jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Souvent même, les Africains ont mis en place des procèdes élémentaires de computation. Dans Ie royaume de Bono Mansou, nous dit-on, chaque souverain avait un vase dans un temple spécial où il déposait chaque année une pépite d’or jusqu’à sa mort. Ailleurs, d’autres moyens mnémotechniques sont employés. Chez les Dogon par exemple, le « Segni » est une fête solennelle qui se célébrait tous les soixante ans, et à cette occasion une encoche est faite à un tronc d’arbre sacré déposé dans une grotte. Ailleurs, les moyens encore plus indirects étaient utilisés. Chez les Mossi, quand le roi avait régné trente ans, il était procédé à des rites mémorables : le sacrifice de Biktogho qu’on peut rapprocher de la fête du pharaon du Sed. Certaines traditions assurent que le roi était primitivement immolé après trente ans. Dans ces conditions, la contrainte socio-religieuse était garante de l’exactitude du Comput.
Malgré tout, on ne peut nier le caractère peu mathématique de telles estimations, et leur non consignation par écrit, leur prise en charge par la seule tradition orale obligent l’historien à poser le problème méthodologique de l’utilisation de celle-ci.

LA TRADITION ORALE

La tradition orale est encore très discutée comme source historique, quoique de moins en moins. L’arrière-garde des historiens que nous appellerons les « fétichistes de l’écriture » tel Brunschvig, continue de nier toute utilité à la tradition orale. Les fonctionnalistes, qui ne voient en elle que des mythes confectionnés pour les besoins de la cause, sont à peu près du même avis. Les chronophiles regrettent que l’absence de chronologie assurée entraîne un enchaînement arbitraire des faits qui rend difficiles ou fausse les relations causales (comme si l’on plaçait la deuxième guerre mondiale avant la première), la perspective historique s’en trouvant comprimée, écartelée ou détruite. Mais la plupart des historiens de l’Afrique admettent maintenant la validité de la tradition, même si beaucoup la considèrent comme moins consistante que les sources écrites, ou exigent qu’elle soit étayée par une autre source. Or, les documents écrits eux-mêmes n’échappent pas à cette fameuse règle du « testis unis testis nullus ». Par contre de nombreux auteurs, comme H. Deschamps, J. Vanisna, D.F. McCall, Person, etc... Considèrent la tradition orale comme une source aussi respectable quoique en général moins précise que les écrits.
Dans des cas privilégiés et avec un traitement méthodologique approprie, elle apporte le degré de certitude qu’on attend normalement de la connaissance historique. Le problème n’est donc pas de savoir si elle est valable à priori, ou bien si elle bénéficie ou non d’appuis extérieurs, mais qu’elle méthode adopter pour diagnostiquer les traditions et sélectionner en toute sécurité celles qui sont dignes de servir de sources pour l’Histoire.
La tradition orale n’est-elle pas d’ailleurs chronologiquement et logiquement antérieure à l’écriture ? Au commencement était le verbe. Et puis, la tradition offre parfois des repères éprouvés. Bien sûr, les généalogies, les durées moyennes des règnes et des générations sont difficiles à établir. Mais la tradition possède des garde-fous qui en garantissent parfois de l’intérieur l’authenticité et la pureté. C’est le cas de certaines listes dynastiques (Mossi, Ashanti, Dahomey, Rwanda) qui rassurent par leur caractère figé et rigide et par le fait qu’elles sont confiées à des fonctionnaires spéciaux très honorés mais responsables sur leur vie de l’intégrité de ces documents récités régulièrement, parfois chaque matin au cours d’une cérémonie spéciale depuis des siècles.
D’ailleurs, la tradition est souvent auto-controlée par les nombreux témoins qui veillent à sa conservation. Dans le Mossi par exemple, si les tambours en sont spécialement chargés, le Ouagadougou-Naba aussi assiste à certains rites solennels où la liste dynastique est récitée. Les nombreux princes qui participent à toutes ces fêtes et qui sont directement intéressés surveillent aussi sa bonne conservation. Ce n’est pas une personne ou une famille seulement qui est garante, c’est toute une communauté qui en assure le bon aloi. Et s’il fallait récuser de tels témoignages, uniquement parce qu’ils semblent traduire la vérité officielle, que dire alors des récits des historiographes de Louis XIV et des journaux parlés des radios nationales dans nombre d’Etats contemporains ? De plus, le fait que ce soit la section privilégiée de la société qui est garante de cette conservation n’infirme pas automatiquement la valeur de ce témoignage. Il le rend tout au plus, moins complet, de même que la vie des paysans français du temps de Louis XIV nous est beaucoup moins connue que la journée du roi.
Par ailleurs, le caractère fonctionnel ou non de telle ou telle relation est souvent fort contestable. Qu’est-ce qui est fonctionnel pour un peuple : de dire qu’il est autochtone, ou qu’il est envahisseur ? Les deux choses ne créent-elles pas des droits spécifiques ? Le droit du premier occupant et le droit du plus fort qui ont d’ailleurs été souvent judicieusement combinés chez les Africains, par exemple chez les Mossi ou les Bambara, par l’existence d’un chef politique et d’un chef de terre, l’un autochtone, (autre issu du clan des conquérants.
De même, il arrive souvent que le témoignage transmis soit franchement anti-fonctionnel comme lorsque les Dagomba admettent qu’ils sont la branche cadette par rapport aux Mampoursi, apportant ainsi à la tradition de ceux-ci une éclatante confirmation. La comparaison des traditions, en tenant compte des règles qui président à leur évolution, permet ainsi d’éliminer, de trier, et de ne conserver que les sources les plus valables.
On pourra aussi par des méthodes encore plus subtiles, entreprendre la critique interne de la tradition, si l’on connaît la typologie des témoignages transmis et la technique de la littérature orale avec ses stéréotypes, ses métaphores et ses formules ésotériques.
Chaque type a ses canons et sa présentation formelle qui a pu évoluer au cours des âges, si bien que le style trahit parfois l’âge du document oral. Les études de ces types devraient être multipliées et les techniques de collecte des textes oraux perfectionnées.
Le document oral est parfois renforcé de l’extérieur par des sources différentes qu’on a pris la mauvaise habitude, par égocentrisme, d’appeler auxiliaires.
La numismatique et l’épigraphie qui sont d’ailleurs des départements de l’histoire sont peu importantes en Afrique Noire, malgré les monnaies « chauves » ou non découvertes sur la Côte orientale, en Ethiopie et dans le Soudan central, malgré les stèles funéraires de Gao ou de Koumbi Saleh.


L’ARCHEOLOGIE

Par contre, une place de premier choix revient à l’archéologie qui, à travers les strates de terrain, feuillette les pages mêmes du livre du passé. L’archéologie souffre en Afrique, en plus du manque de moyens, d’autres handicaps particuliers : dislocation de terrains par fracture ou inversion de relief, violence de l’érosion entraînant une confusion des strates, fragilité des matériaux
Architecturaux, etc... Dans le Nord du Ghana par exemple, les fouilles du professeur Shinnie ont montré qu’il n’y a plus de distinction entre les murs et la roche en place.
Il faut citer aussi les ravages des termites, la rouille et la désagrégation chimique par l’humidité et l’acidité des sols, l’absence de fossiles directeurs. Il faut compter encore avec les méfaits des prédateurs, les saccages des profanes, comme ceux qui ont été signalés à Tondidarou par Mauny et ceux qui ont été perpétrés à Mapoungoubwe. Néanmoins, des techniques auxiliaires puissantes sont mises aujourd’hui à la disposition des chercheurs : méthode du Carbone 14 qui donne des approximations chronologiques satisfaisantes, test au fluor qui permettrait enfin de dater les poteries et d’exploiter le capital gigantesque du sous-sol africain en vue de jalonner l’histoire et de suivre à la trace les migrations et les échanges des peuples. Signalons enfin le triste sort réservé, en raison des impératifs du développement économique, aux monuments et vestiges de Nubie, à jamais enfouis après la mise en service du haut barrage d’Assouan et cela nonobstant le généreux effort (suscité par l’Unesco) de certains Etats ou organismes privés.
Malgré tous ces handicaps, l’archéologie a déjà magnifiquement mérité de l’histoire africaine. Leakey, Dart, Clark, Mauny, Lebeuf, Fagg, Teilhard de Chardin, Arkell, Monod, Arembourg, Balout, Hugot, Coppens, Chavaillon, Sutton, Shaw, Posnansky, Robert, Wai-Ogosou, Thabit Hassan, Devisse, Iskander Zaki, Brahimi, Nenquin, Hiernaux, Fagan, Said Rushdi, etc..., ont parfois exhumé des civilisations entières, apportant parfois des confirmations éclatantes à la tradition orale, par exemple en pays louba. Ce peuple racontait, en effet, que toutes leurs chefferies étaient issues d’un prototype situé dans la région du lac Kisalé. Or, l’archéologie y a découvert d’immenses cimetières avec les restes d’une culture du fer et du cuivre, et une économie basée sur la pêche et le commerce dès le VIIIe siècle. Même concordance à Bweyoréré l’une des premières capitales des rois de l’Ankolé dont l’emplacement avait été repéré par R. Olivier grâce à la tradition orale et que les fouilles de M. Posnansky ont été trouvée conforme à la tradition qui faisait état de deux occupations successives de ce site.
Bien d’autres exemples démontrent que l’archéologie doit oeuvrer de concert avec les autres disciplines. Déterrer un objet isolé ne signifie rien. C’est toute une vie pétrifiée que doit exhumer l’archéologie.
Dans les diverses phases de choix du site, d’exploitation, d’observation, d’analyse et d’interprétation, l’archéologue a besoin d’autres sciences, physiques, naturelles ou humaines : la géomorphologie, la sédimentologie, la géologie du quaternaire, la pédologie (pour définir et situer correctement les couches). Les techniques photographiques pour situer les objets dans leurs rapports spatiaux, la paléoclimatologie, la paléobotanique et la paléo-zoologie, l’histoire et l’anthropologie culturelle, qui permettent pour ainsi dire par érosion régressive de donner des idées sur les civilisations de l’époque considérés.
L’archéologue, qui ne veut pas être seulement un collectionneur de pierres, doit s’entourer de tous ces appuis pour appréhender intelligemment les complexes d’objets qu’il découvre. Complexes horizontaux (dans une même strate) qui appellent une analyse synchronique. Complexes dynamiques et verticaux à travers plusieurs couches, qui relèvent d’une analyse diachronique et dont la restitution permet de suggérer une chronologie relative. La méthode stratigraphique permet de répondre à ces deux exigences.
Complexes spécialisés enfin, si l’on sélectionne l’évolution d’une technique ou d’un outil qui peut être soumis alors à une analyse statistique pleine d’intérêt.
Mais, il ne s’agit pas ici d’une dépendance unilatérale de l’archéologie. L’interdépendance est générale. Elle commande une approche interdisciplinaire et parfois transdisciplinaire. Et cela d’autant plus que les sociétés auxquelles on s’adresse ici sont puissamment intégrées dans tous leurs aspects. Le problème est de savoir si, comme le souhaite, semble-t-il, avec raison, I.D. Clark, cette approche implique la mise sur pied de projets intègres et polyvalents avec une coopération de toutes les disciplines à toutes les étapes, ou bien, si comme le veut M. Guthrie, chaque spécialiste doit poursuivre indépendamment ses recherches pour aboutir ensuite seulement à une confrontation de synthèse valable.

LA LINGUISTIQUE

Dans le domaine linguistique, il faut se garder des illusions de l’oreille. Il faut se méfier des consonances hâtivement rapprochées et s’assurer une connaissance descriptive approfondie des langues. Ceux qui reprochent à certains Africains de trop confondre ces données pèchent eux-mêmes souvent de la même manière. L’un d’eux, par exemple, pose la question suivante : « Si les Egyptiens antiques étaient des Noirs, pourquoi les Noirs que nous connaissons au Sud du Sahara n’ont-ils pas développé les mêmes techniques que leurs congénères de la vallée du Nil ? ». Confusion grave entre race et civilisation. Un autre conclura systématiquement du pastoralisme à la non-négritude. Néanmoins, bien que l’outil linguistique demande une dextérité de chirurgien, il n’en constitue pas moins un bon scalpel pour disséquer le passé. La science linguistique a fait de prodigieux progrès depuis quelque temps, et grâce à elle, on peut arriver à déduire de la parenté linguistique une parenté ethnique ou d’origine.
Après d’autres linguistiques comme Westermann et Homburger, J. Greenberg a proposé dernièrement, une nouvelle classification des langues africaines qui bouscule certains dogmes historiques linguistiques ou ethniques à propos des Bantou par exemple.
Certes, cette classification n’est pas agréée par tous mais elle fournit une hypothèse scientifique de travai1. Elle ouvre des perspectives étonnantes, intrigantes et stimulantes à l’historien qui voit la parenté linguistique de Haoussa et de l’Egyptien ancien, du Songhaï et du Masai. De tels travaux peuvent permettre par l’étude génétique et -comparative des grammaires, de reconstituer comme dans le cas des langues indo-européennes, le prototype théorique, souche de l’évolution.
Certes, si l’on considère qu’en Afrique il y a environ un millier de langues ou dialectes, dont de nombreux non fixés ou écrits depuis peu de temps, alors que la puissante faculté d’assimilation des Africains les soumet à des transformations continuelles, la tâche reste compliquée. Certains linguistes (Boas) prétendent en effet qu’on ne peut tirer des langues non-écrites aucune donnée historique. D’autres pensent le contraire, et soulignent que « l’identification de l’indo-européen comme famille linguistique s’est produite à un moment où l’analyse descriptive des langues européennes n’était pas plus avancée que celle des nombreuses langues non-écrites ».
La comparaison des divers stades d’une langue écrite est réduite en Afrique. Mais la comparaison de langues apparentées et la reconstruction interne sont des méthodes applicables et déjà utilisées. Le proto-bantou qui a été ainsi défini permet de dire que les lointains bantouphones usaient d’un certain nombre de noms d’arbres et d’animaux qui, par-delà le temps, ressuscitent le scénario passionnant du cadre physique, climatique, technique et social dans lequel ces gens-là se mouvaient. De même, l’étude de certains mots-clés du point de vue de l’histoire, par exemple, le mot cheval dans plusieurs langues, peut permettre de suivre à la trace la marche de cet animal, à travers le processus des emprunts linguistiques.
J. Greenberg a ainsi mis en lumière les apports du Kanouri au Haoussa en termes culturels ou de technique militaire qui valorisent l’influence de l’empire bornouan dans le développement des royaumes haoussa. En particulier, la titulature des dynasties bornouannes avec les termes kanouri comme kaygamma, magira, etc..., a connu une diffusion remarquable jusqu’au coeur du Cameroun et du Nigeria.
L’étude systématique des toponymes et des anthroponymes peut aussi donner des indications fort précieuses. Le nom de la capitale du royaume Mossi du Yatenga, Ouahigouya qui signifie : « Venez vous prosterner » est en lui-même un indice important qui confirme le caractère impérieux et belliqueux de son fondateur, le Naba Kango. A cet égard, les peuples résiduels ou obscurs d’aujourd’hui ne doivent pas être négligés, car leur langue ou leurs sites tiennent parfois la clé de l’histoire de peuples voisins plus connus de nos jours. C’est pourquoi l’enquête extensive, et si possible exhaustive, englobant tous les villages et groupes ethniques d’une région peut conduire rapidement sur des pistes fécondes (cf. les recherches de F. et M. Izard au Yatenga).
Bref, l’étude systématique des termes particulièrement « historiques » comme le fer, les denrées agricoles, est particulièrement fertile. Le mot qui désigne le maïs en Samo signifie « mil mossi ». L’étude des noms du maïs en Afrique par Willett a permis de détecter en plus de l’introduction de cette plante par la cote occidentale, une autre voie, terrestre celle-la, par l’Egypte vers le Centre et l’Est du continent. L’antécédence de certains vocables par rapport à d’autres peut aussi faire conclure à une priorité chronologique. Cette sorte d’archéo-linguistique utilise ainsi des techniques analogues à celles de l’archéologie, en détectant les strates antérieures malgré la subversion du relief, et en repérant certains mots comme des fossiles directeurs linguistiques qui témoignent d’un passionnant dialogue des cultures. On peut aller plus loin encore et trouver dans certains mots les poteaux indicateurs du périple des peuples. La méthode comparatiste dans une optique diachronique appliquée par C. Meinhof, J Greenberg et M. Guthrie sur des langues bantou le prouve amplement.


Mais la linguistique peut-elle contribuer à la connaissance des dates ?
Swadesh l’a pensé. Il part des deux postulats suivants :
1. Toute langue comporte, en plus des vocables culturels très instables, un vocabulaire de base (parties du corps, actions vitales, nombres, de 1 à 5, etc...).
2. Les modifications du vocabulaire de base s’opèrent à un rythme lent et constant (r). Ce dernier ayant été calculé sur des langues dont révolution est connue, on définit la constante r comme étant le taux de rétention.
Les listes tests des vocabulaires de base de deux langues apparentées ayant été confrontées, on en tire C, comme étant le pourcentage de vocables communs. r et C étant connus, on en déduit la distance temporelle (t) depuis la séparation des deux langues par la formule :

logC
t=----------
1,4 log r

Cette formule qui serait une sorte d’horloge ou de sonde chronologique par les langues reste très critiquée. Son application par Swadesh aux langues voltaïques a laissé les spécialistes sceptiques. C. S. Bird, dans une brillante contribution au séminaire sur « Langues et Histoire en Afrique » compare la stabilité singulière des dialectes mandé avec l’instabilité d’autres cas voisins (dialectes dogon). Rejetant la théorie généalogique des langues, il souligne que ce ne sont pas tant les phonèmes ou vocables qui changent, que les structures et les règles gouvernant ces structures qui s’adaptent en fonction d’une série de facteurs dont certains extrinsèques à la langue elle-même. Il démontre ainsi que dans le cas du mandékan (langue mandé), la stabilité politique, l’intensité des échanges commerciaux, la simplicité syntaxique, mais aussi la vigueur de la personnalité ethnique et la force socioculturelle de la caste « académique » des griots, ont contribué à la stabilité de cette langue. Il conclut en mettant en doute la possibilité de quantifier par une constante le taux de rétention linguistique.
Malgré tout, la giotto-chronologie ou lexico-statistique peut rendre des services en suggérant des ordres de grandeur dans la cohabitation historique des langues. Par ailleurs, en dehors de ce rôle passablement contesté, la linguistique rend déjà des services signalés à l’histoire africaine. Le grand nombre des langues africaines, qui prouve la capacité inventive des peuples a sûrement inhibé leur développement général. Aujourd’hui, leur étude systématique peut aider à résoudre certaines énigmes de ce même développement historique.

ETHNOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE

En ethnologie ou anthropologie (et nous préférons l’anthropologie). La méthode consiste à se baser sur les traits culturels comparés pour suivre l’évolution des sociétés et les relations entre elles. En effet, en cas de parenté des formes, il n ’y a que trois hypothèses : double invention autonome, origine commune ou emprunt. La règle de quatre femmes au maximum et de cinq prières quotidiennes existant au Sénégal et en Indonésie n’offre pas de difficultés d’interprétation car le pont de l’Islam est trop connu pour qu’il y ait des doutes. Mais, que penser des xylophones du Sénégal et d’Indonésie surtout si les deux offrent les mêmes gammes musicales ? D’aucuns disent qu’étant donné la complexité de cet instrument et surtout le fait que les différents traits sont réunis dans un même objet, cela exclut la double invention. Et de conclure aussitôt que ce sont les Africains qui ont emprunté le xylophone à l’Asie.
Il existe à cet égard dans l’esprit de certains chercheurs un sens unique permanent. Or, il est difficile d’isoler les traits culturels de leur ensemble de démêler les influx successifs à partir de la réalité actuelle. Le diffusionnisme ne peut se prononcer à partir de quelques traits épars ; il exige qu’on prenne en compte la totalité du tableau culturel du peuple en question, sans s’accrocher uniquement aux aspects sociaux. Ce qui suppose des monographies exhaustives. Par ailleurs, pour tenter une hypothèse de diffusion ou d’emprunt, l’anthropologue ne saurait se contenter d’une coupe statique à l’instant « t » dans la vie culturelle d’un peuple. L’analyse doit être synchronique, c’est-à-dire totale mais aussi diachronique, c’est-à-dire dynamique. On peut alors non seulement tenter des hypothèses de diffusion mais aussi, comme "a fait Murdock dans certains cas, d’ailleurs contestés, tenter d’extrapoler dans le passé la courbe de l’évolution de ce peuple

L’ART

Dans ce domaine, l’analyse de la culture artistique offre une importance toute particulière. Les conditions de conservation des oeuvres d’art africaines sont très défectueuses à cause des facteurs climatiques (humidité, acidité des sols), des termites, de la sécheresse excessive, etc... Mais l’Africain, et particulièrement le Noir africain, est puissamment doué pour l’art et a joué dans la préhistoire, comme de nos jours, un rôle rayonnant dans ce domaine, comme le montrent les foyers artistiques de peintures et gravures rupestres de l’Afrique tropicale et méridionale. Dans le Sahara, les magnifiques peintures et gravures, relevées et publiées par H. L’hôte, ont jeté une lumière nouvelle sur la préhistoire et l’histoire de cette immense région de l’Afrique du Nord, du Sahara et du Soudan.
Par l’analyse stylistique de ces tableaux, des phases ou des âges (chasseurs, bovidiens, chariots, etc.) ont pu être déterminés, amorçant un véritable film de l’occupation humaine et des échanges. C’est ainsi qu’une fête de vache présentée de profil avec les cornes de face, semble être le prototype de figurations semblables dans la vallée du Nil. En général, on analyse trop souvent les oeuvres d’art africaines de manière seulement esthétique et statistique et non diachronique et dynamique. Les vieilles oeuvres (d’art contenues dans les collections anciennes du Portugal, du Vatican, de Suède etc... permettraient d’enrichir l’analyse dans ce domaine. Par ailleurs, les moyens scientifiques, comme le radio-carbone, aideront à résoudre ou du moins à poser correctement les problèmes de parenté et d’antécédence, par exemple entre Nok et l’art Yorouba. Mais la comparaison ne saurait reposer sur des rapprochements purement subjectifs, exprimés par des formules comme « un réalisme frappant » ou« une puissante stylisation ». Il faut entrer dans le détail et analyser la facture, la profondeur du trait, les dimensions des divers éléments. Il en va de même en musicologie.
L’art royal est une source historique plus directe encore puisque c’est un témoignage vivant des événements et des structures. Telles sont les statues royales d’Ifé ou des Kouba. Tels sont les bas-reliefs du palais d’Abomey et les scènes criantes de vie que sont les bas-reliefs de bronze au Bénin. Au pays Mossi, les statuettes votives des Mogho- Naba défunts, si elles étaient accessibles, permettraient de préciser la chronologie de cette dynastie. De même les poids- proverbes de l’Ashanti ou du Baoulé évoquent souvent, dans la mesure ou les orfèvres étaient des fonctionnaires royaux, des déclarations princières qui peuvent avoir un intérêt historique. _Mais l’art africain s’est exprimé surtout dans le bois, manière éminemment fragile aux latitudes tropicales. C’est le lieu d’évoquer ici la grande pitié des musées africains ou parfois les punaises et les mites percent dans les pièces magnifiques mille trous d’où s’échappe une poussière jaune qui est de l’art en décomposition.
Enfin, dans ce domaine culturel soulignons l’aide précieuse que peut apporter l’histoire pour une interprétation correcte des données par l’artiste, l’anthropologue, l’étudiant en religions, etc. Par exemple, le fait de savoir qu’au Bénin c’était la même corporation d’artistes qui travaillait l’ivoire et le bois, tandis qu’une autre utilisait la terre cuite et le bronze, est une donnée historique importante pour l’interprétation des styles. Mais ici comme ailleurs, on n’arrivera pas souvent à des conclusions évidentes : l’explication par invention autonome, par convergence ou différenciation restera souvent sujette à caution. Parfois cependant, il y a des cas privilégiés, par exemple celui de la girafe d’Afrique a le monopole qui fait l’objet de représentations artistiques dans les autres continents, permettant ainsi de mettre le doigt sur le contact précis et parfois chronologiquement défini avec l’Afrique.


AUTRES SCIENCES

D’autres sciences peuvent à l’occasion aider l’historien dans sa tâche si ardue. C’est par exemple, l’ethno-botanique, l’ethno- zoologie, et la paléo-botanique. La diffusion de la banane, du riz, du mil ou du maïs est à certains égards plus importante que celle du fer ou de la poudre, bien que les deux ne doivent pas être dissociées. Les techniques associées aux cultures comme le traitement des récoltes, la construction de greniers, la manière de faire la traite des vaches, de préparer les aliments, doivent être examinés dans le même cadre pour permettre l’interprétation la plus scientifique de ces données. La flore et la faune, la géographie du Sahara préhistorique, ont pu être partiellement reconstituées grâce aux graines et aux restes fossilisés, permettant ainsi à l’historien de parler non de fantômes, mais d’hommes et de femmes évoluant dans un cadre où l’on suit maintenant à la trace les eaux qui ruisselaient alors et les lacs où se miraient les silhouettes géantes ou hirsutes des bêtes et des gens.

L’ANTHROPOLOGIE PHYSIQUE

Quant à l’anthropologie physique c’est un domaine où l’Afrique Noire a le plus souffert des préjugés. En effet, la tendance constante est de multiplier à l’infini les catégories de Noirs, afin de classer comme n’étant pas de vrais Noirs, tous ceux qui présentent quelque apparence avantageuse. On distinguera ainsi les vrais Noirs, les Noirs, les Négroïdes, les Nègres, etc... Il serait amusant de classer de la même manière tous ceux qui en Europe présentent des traits si différents par la couleur des yeux, et des cheveux, la forme du crâne, la stature, la teinte de la peau, etc... On les considère tous pourtant comme des blancs. En Afrique, dès qu’il y a une légère différence, on parle de bruns, de métis caucasoïdes, etc... Il y a de quoi sourire en voyant des archéologues parler hardiment de race brune après avoir péniblement rafistolé quelques mandibules délabrées. Supposons qu’après un cataclysme un archéologue raciste de l’an 3.000 fouille des villes mortes comme Johannesburg ou Salisbury. S’il trouve des disques de jazz surtout dans les quartiers blancs il en conclura aussitôt que le jazz a été inventé par les Blancs et apporté par cette minorité de conquérants. Et s’il n’y a pas de squelettes de blancs, il trouvera bien quelques squelettes de métis et attribuera à cette mystérieuse race brune l’apport du jazz dans la société des Zoulou.
On a coutume (et les traditions sont aussi coriaces en Europe qu’en Afrique !) de subdiviser le peuplement africain en Nilotes, Hamites, Ethiopides, Bantou, Hottentot, Boshiman, Peulh, Nègres guinéens et soudanais, (Vrais nègres), etc... ; tous considérés comme des races variées. « De tels taxons, déclare J-Hiernaux dans un texte important, ne peuvent convenir comme unités d’étude biologique ». Les Peulh ne constituent pas un groupe biologique mais culturel. Les Peulh du Sud-Cameroun par exemple ont leurs plus proches parents biologiques dans les Haya de Tanzanie. Quant à la proximité biologique entre les Maures et les Warsingali de Somalie, elle tient autant à leur hérédité qu’au biotope semblable qui les conditionne : la steppe aride.
Les données proprement biologiques constamment bouleversées depuis des millénaires par la sélection ou la dérive génétique ne donnent aucune référence solide de classement, ni en ce qui concerne le groupe sanguin, ni pour la fréquence de gêne Hb8, qui détermine une hémoglobine anormale et qui, associé à un gêne normal, renforce la résistance à la malaria. Tel est le rôle capital de l’adaptation au milieu naturel. Par exemple, la stature plus élevée et le bassin plus large coïncident avec les zones de sécheresse plus grande et de chaleur plus intense. Dans ce cas, la morphologie du crâne plus étroit et plus haut (dolichocéphalie) est une adaptation permettant une moindre absorption de chaleur biologiquement les Koï-San (peau jaunâtre ou brune, face plate, etc...) ne sont pour J. Hiernaux que « des variations sur un thème commun ». Au point de vue anthropométrique comme au point de vue de la génétique du sang, on ne peut singulariser les Koï-San. La stéatopygie des femmes en particulier n’est que le cas limité d’un trait commun aux négro-africaines.La parenté linguistique (qui en principe ne devrait pas intervenir ici) n’y fait rien. Car les Sandawi de Tanzanie qui s’apparentent aux Koï-San non seulement par la langue mais par leur genre de vie de chasseurs - récolteurs, ressemblent biologiquement beaucoup plus aux Djola, aux Bassari et aux Haoussa.
Quant aux soi-disant Hamites, considérés par Seligman comme des Caucasoïdes blancs (Tutsi, Ethiopiens, Nilotes), à part un certain métissage préhistorique ou arabe qu’on trouve d’ailleurs en Espagne ou au Sud de l’ltalie, rien ne distingue substantiellement les intéressés des autres négro-africains ; et J. Hiernaux relève au contraire chez eux « l’exagération de certaines particularités générales en Afrique subsaharienne : par exemple, la noirceur de la peau et l’étroitesse de la ceinture ».
Le physique des Tutsi, dit-il, répond au pôle de l’échelle morphologique lié au pôle de sécheresse et de contraste saisonnier de l’échelle climatique. Et il note la proximité biologique des Nuer (Nilotes) et des Coniagui de Guinée. Malgré tout, certains « africanistes » scléroses continuent à poursuivre leurs chimères raciales en Afrique...
Les choses sont toujours moins simples que dans les théories racistes. Il semble qu’il y ait aujourd’hui un test (Glas et C.) pour détecter en cas de métissage récent le pourcentage de sang caucasien et noir ! Mais sans compter que cela limite l’intérêt historique de cette méthode, ce genre de recherche offre très peu d’avantages pour l’Histoire, dont le mouvement après tout ne dépend pas de la couleur de la peau des hommes, bien que, en raison des préjugés, le facteur racial soit parfois un moteur puissant d’antagonismes sociaux et de contradictions historiques. Mais là encore, la méthode devra être appliquée dans un sens dynamique. Les mensurations des indices organiques et somatiques en elles-mêmes ne signifient rien. On a constaté des évolutions de la dolichocéphalie à la brachycéphalie dans certains groupes. Et l’hérédité seule ne saurait fournir une explication suffisante, le milieu étant souvent prépondérant.

CADRES GEOGRAPHIQUES

Dans quels cadres géographiques et chronologiques doit être envisagée cette histoire ? On a tenté de délimiter des provinces ou cercles culturels et historiques. Compte tenu de la terrible complexité du donné africain, ces délimitations ne peuvent être qu’arbitraires dès qu’elles se précisent et constituent donc tout au plus de très grosses approximations théoriques, afin de donner une prise à l’esprit. Elles ne peuvent en aucun cas être considérées comme des cadres vraiment scientifiques. Ce qui est plus réel ce sont les royaumes dont l’étendue nous est souvent mal connue cependant, en raison du manque de documents écrits et d’une administration assez peu développée. Mais pour les habitants et surtout les dirigeants de ces royaumes, l’espace géographique et politique était souvent connu avec assez de précision par la présence d’une montagne, d’une rivière, d’un lac, d’une forêt, etc... C’est ainsi que Samori constituant son royaume, avait conclu un accord avec Séré Brèma, pour choisir la rivière Dion comme frontière. De même que juridiquement il n’y a presque jamais de terres vacantes, de même il pouvait y avoir des zones de basse pression mais non de vide politique.
Ce que j’ai dit de ces collectivités politiques et de l’intégration semi-nationale ou nationale, qui les caractérisait, permet de conclure qu’on ne saurait écrire l’histoire de l’Afrique sur la base purement tribale. Les Zoulou n’étaient pas que Zoulou. Leur nom même qui signifie « Les gens du Ciel » n’est pas une référence ethnique mais presque un programme. Quant au Ghana, au Mali et au Songhaï, chacun sait qu’ils ne s’idenfiaient pas à une tribu, même si tel groupe ethnique vraisemblablement déjàtrès métissé en constituait la cheville ouvrière. Le cadre tribal est d’ailleurs inadéquat aussi pour une raison politique actuelle dans la mesure où l’on veut fonder des nations africaines ou une nation africaine nouvelle dont les membres n’aient pas une vision cacophonique ou antagoniste de leur passé. Il faut donc étudier les royaumes africains en leur laissant le cas échéant la dénomination ethnique, mais sans se faire des illusions sur le contenu de cette appellation et en les traitant avant tout comme des organismes politiques où l’influence clanique n’est qu’un facteur parmi d’autres, les facteurs économiques, psychologiques ou culturels étant souvent prépondérants.
De ce point de vue, les cadres de la Conférence de Berlin, s’ils conviennent à l’Afrique depuis la décolonisation, ne sauraient constituer les cadres globaux pour l’histoire de l’Afrique indépendante, car les espaces politiques d’antan débordaient alors les frontières de Berlin qui les ont disloqués en plusieurs morceaux.


CADRES CHRONOLOGIQUES

Le cadre chronologique de l’histoire de l’Afrique pose aussi un problème très délicat : tout dépend de la région considérée. Certains secteurs comme la côte orientale, ou la rive sud du Sahara, ont évolué pendant de longues périodes, en phase avec le monde arabe. D’autres, dès le début de la traite des Noirs (la Côte de Guinée) ont été étroitement liés à l’Europe. Cependant certaines régions prendront contact avec le monde moderne au XXe siècle seulement. La date de 1591 (Tondibi), si significative pour le Soudan Occidental, n’a pas la même valeur pour les royaumes Louba ou Lounda. Mais par ailleurs des dates, comme la prise de Constantinople (1453), qui n’ont exercé aucune influence directe sur l’histoire de l’Afrique, ne sauraient être utilisées comme charnières. Les termes de Moyen âge ou de Renaissance n’auront donc pas le même sens (si tant est qu’ils en aient) pour notre histoire. De même, les dates de la Grande Charte anglaise, des révolutions américaine et française, de la révolution soviétique d’Octobre, si significatives qu’elles soient pour l’histoire universelle, ne sauraient servir de jalons spécifiques pour l’histoire de l’Afrique. Même la date de la colonisation si importante pour l’histoire récente de l’Afrique, et pour la délimitation des frontières des Etats actuels, ne constitue pas la seule ni la principale charnière autour de laquelle s’ordonnerait toute l’histoire de ces pays. La seule méthode juste consisterait semble-t-il à établir des divisions de base englobant les grandes époques historiques dominées par le même complexe de phénomènes. A l’intérieur de ces époques, il faut délimiter des régions historiques caractérisées par des situations et des conditions particulières au cours de toute la période et au cours de celle-ci seulement. Enfin à l’intérieur de chaque région historique d’abord analysée comme telle, il faut traiter les entités politiques qui offrent une originalité suffisante. Compte tenu de ces principes, on pourrait distinguer les phases suivantes :
1 ° Les civilisations paléolithiques caractérisées par un leadership incontestable de l’Afrique.
2° La révolution néolithique et ses conséquences (essor démographique, migrations, etc...).
3° La révolution des métaux ou le passage des clans aux royaumes et empires.
4° Les siècles de réajustement : premiers contacts européens ; traite des Noirs et ses conséquences (XVe-XIXe siècle).
5° L’occupation européenne et les réactions africaines, jusqu’au mouvement de libération d’après la deuxième guerre mondiale.
6° L’indépendance et ses problèmes.
Il est bien évident qu’il n’y a jamais de coupure très nette et que toutes les régions d’Afrique n’entrent pas du même pas dans chacune de ces périodes. Mais le scénario général n’en est pas moins celui-là.
Cette division a l’avantage de mettre en valeur les principaux éléments moteurs de l’évolution humaine à savoir les facteurs socio-économiques. C’est pourquoi les tournants ne peuvent être marqués par les fameux jalons chronologiques où la date et le jour d’une bataille décident du changement de chapitre dans certains manuels scolaires. On voudrait d’ailleurs utiliser les dates précises que cela serait la plupart du temps impossible. Qu’on n’aille pas dire pour autant qu’il est impossible d’écrire une histoire de l’Afrique, ni qu’il faut (taire autant d’histoires qu’il y a de régions à rythme d’évolution différent. N’a-t-on pas écrit des histoires de l’Europe alors que par exemple la révolution industrielle en Angleterre a devancé parfois d’un siècle son avènement en Europe méridionale et centrale ? Par ailleurs, à l’intérieur même de chaque pays, n’a-t-on pas des rythmes historiques absolument différents, certaines régions n’ayant accédé à la vie moderne qu’un ou deux siècles après d’autres.
On pourra ainsi distinguer comme grandes régions, les pays de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au Kanem, en subdivisant peut-être les pays de la savane et ceux de la forêt ; les pays de l’Afrique du Nord, de l’Afrique orientale, de l’Afrique centrale, et de l’Afrique du Sud. Néanmoins, il faut bien souligner qu’il ne s’agit là que de divisions pour ainsi dire opérationnelles, méthodologiques, pour les besoins de la cause. En effet, les relations qui ont uni fortement toutes ces parties intégrantes sont suffisantes malgré les obstacles naturels et le niveau médiocre des techniques de déplacement pour qu’on puisse affirmer qu’il y a eu depuis la préhistoire une certaine solidarité historique continentale entre la vallée du Nil et le Soudan jusqu’à la forêt guinéenne ; entre cette même vallée et l’Afrique orientale, avec entre autres choses la dispersion des Lwo ; entre le Soudan et l’Afrique centrale par la diaspora des Bantou ; entre l’Afrique centrale et l’Afrique orientale par le commerce transcontinental, etc... Il y a eu des échanges interafricains qui constituent un puzzle passionnant et qui expliquent les analogies frappantes qu’on constate à travers le continent au point de vue des structures politiques et des cultures matérielles ou artistiques.


LA CONCEPTION DE L’HISTOIRE

La conception même de l’histoire doit être discutée à propos de l’Afrique. On a souvent dit que l’histoire est une science et que les Africains ne devaient pas en faire une passion. Cette distinction est éminemment pauvre dans son schématisme. L’histoire est une science humaine qui est à la recherche d’un certain degré de certitude dite morale ou de probabilité qui lui permet de restituer et d’expliquer le passé de l’homme. L’histoire est une vraie science et non pas seulement une « petite science conjecturale ». Mais l’histoire n’est pas que science. Ce serait inconscience ou hypocrisie de le prétendre, car même dans les sciences dites exactes, la vérité reste relative. Le destin de l’homme est de quêter la vérité et de s’approcher au maximum de cet idéal. Mais ceux qui prétendent être des savants et qui regardent l’histoire comme un liquide incolore, inodore et sans saveur de laboratoire, au lieu de la reconnaître comme un fleuve vivant, ceux qui parce qu’ils ont aligné quelques syllogismes appuyés sur quelques découvertes éparses, parlent avantageusement de science, sont des naïfs ou des médiocres. Ils s’imaginent embrasser la muse Clio cependant qu’ils ne manipulent qu’un mirage désincarné. Les meilleurs historiens reconnaissent aussi qu’être historien, c’est choisir son sujet, ses centres de documentation, ses sources, ses arguments, sa présentation, son style... et son public. Tous ces facteurs d’élection sans compter la force massive et obscure du subconscient et la pesée subtile de l’environnement social et des préjugés, montrent assez la part de subjectivité du travail historique. Dès qu’il choisit à tous ces échelons, l’historien cherche non seulement « la Vérité », mais aussi « sa » vérité. C’est pourquoi les plus grands historiens ont toujours pris parti dans leurs livres comme dans leur vie. Le grand professeur Marc Bloch, fusillé par les nazis, en est un exemple entre beaucoup d’autres.
Néanmoins, cela ne signifie pas que l’historien doit cultiver le rôle de fournisseur d’armes pour les querelles et les guerres d’aujourd’hui. Rappeler les crimes et l’exploitation des nazis comme on le fait dans les manuels n’a rien d’anti-historique, au contraire. Et l’historien doit mettre de l’intelligence, mais aussi de la volonté dans cette dénonciation. Il ne doit pas balancer savamment les arguments pour et contre, et laisser son lecteur comme l’âne de Buridan, devant une cruelle et mortelle alternative. Il ne se cachera pas derrière une pseudo-science exacte pour aligner des faits arides sans signification, car un robot pourrait mieux faire. Devant des événements de cette envergure, il ne peut demeurer neutre, car il est alors à la fois le témoin du passé et le témoin de l’homme. L’historien de l’Afrique doit, sans être un marchand de haine, donner à l’oppression de la traite des Noirs et à l’exploitation impérialiste la place qu’elles ont effectivement occupée dans l’évolution du continent et qui est si souvent et si habilement réduite par certains historiens européens, avec des résultats terribles dans la mentalité des jeunes Africains qui ont mangé ces plats empoisonnés sur les bancs des écoles.
Quand un général romain fait exécuter son fils pour des raisons de discipline « pro patria », on met cela au compte de l’héroïsme patriotique. Quand Samori en fait autant, on crie à la barbarie. Le résultat, ce sont des phrases comme celle-ci que j’ai rencontrées dans les deux tiers des devoirs d’élèves africains en 1964 : « Samori était un homme sans foi ni loi, un sanguinaire. Heureusement, il a été éliminé par les Français ». Où ont-ils appris tout cela ? Dans des livres écrits par des gens qui considèrent l’histoire comme une science. Ni robot, ni visionnaires propulsant dans le passé des scénarios tirés de son propre subconscient, l’historien est plus simplement un pèlerin de la réalité passée. C’est dire qu’il doit être bien équipé et porter avec lui une flamme qui éclaire et pourquoi pas, qui réchauffe aussi le résultat de sa recherche. L’histoire est une matière vivante. On ne peut se pencher sur elle comme sur un insecte dans un musée, ni comme un chimiste sur ses bocaux. L’historien n’est pas un ordinateur qui digère les dates du radio-carbone dans une salle isolée de toute poussière extérieure. En effet, même les dates du radio-carbone doivent être interprétées.
Par ailleurs, il est certain que l’historien ne peut plus parler de l’Afrique comme on le faisait du temps de la reine Victoria ou de Jules Ferry. Pourquoi ? Parce que ce passé est un morceau de l’Afrique vivante qui a beaucoup changé depuis le XIXe siècle, et aussi, parce que ni la connaissance plus approfondie de ce continent, ni les mentalités assainies ne le toléreraient. L’historien de l’Afrique ne saurait devenir évidemment un simple fonctionnaire du Ministère de l’Information ou de la Propagande.
C’est là justement la grandeur et le rôle difficile de l’historien oui doit à la fois participer à son temps et à sa communauté et maintenir la distance nécessaire pour garder son rôle de témoin.
L’historien africain emploiera les mêmes méthodes que ses collègues de tous les pays. C’est à ce titre que son sujet peut être traité par tous les hommes de bonne volonté d’où qu’ils viennent. Mais on reconnaîtra qu’autant il est normal que l’assistance technique s’exerce dans le domaine des barrages et des routes, autant il serait anormal qu’elle s’impose dans fa définition et la décision du plan de développement rural.
De même autant le Concours de tous les savants est nécessaires pour produire des monographies et même des études générales sur l’histoire de l’Afrique, autant l’interprétation générale de ce passé et la confection des manuels d’Histoire de l’Afrique à l’usage des jeunes citoyens africains, doit incomber avant tout à des historiens africains. Ceux-ci ont vocation pour éduquer leurs concitoyens. Peut-être même pourront-ils apporter quelques enrichissements à la science historique universelle par la méthodologie de la recherche et de l’exposé. Il y a en effet, dans la méthode d’exposition historique, en Afrique, un procédé qui donne au récit une place de choix. Les historiens africains, tout en étant reconnaissants à leurs maîtres d’Oxford, de la Sorbonne, des Etats-Unis, de l’U.R.S.S., etc... ne doivent pas rééditer purement et simplement sous les tropiques ces augustes modèles. Sur le plan pratique, une action de salut public s’impose à eux et à tous ceux veulent aider l’Afrique et qui sont convaincus qu’un peuple ne peut vraiment affronter son avenir sans avoir une vision de son propre passé. On ne peut vivre avec la mémoire d’autrui. Or l’histoire est la mémoire collective des peuples.
Mais l’Afrique préoccupée par le problème de son développement ne songe pas beaucoup à ressusciter son passé. Les dépenses dans ce secteur sont regardées comme un luxe. Et cependant, la connaissance de l’histoire africaine doit être considérée comme une partie intégrante du développement, même économique. En effet, comment demander à un paysan de se dépasser pour la productivité et de se lancer dans la bataille économique, s’il ne sait pas au moins sommairement quelle est la partie qui se joue. Pour se sentir concerné par l’avenir, il faut qu’il se sente héritier d’un passé. Il faut donc que l’homme d’Etat africain s’intéresse à l’histoire comme à une partie essentielle du patrimoine national qu’il doit gérer. On tremble à l’idée que nombre de personnalités vont siéger à Addis-Abéba ou au Caire, et rencontrer des Ethiopiens et des Egyptiens sans connaître un traître mot de l’histoire de ces pays, sinon peut-être les développements des deux dernières décennies. Malgré les protestations de fraternité, ce sont des étrangers qui se rencontrent. L’unité africaine présuppose la connaissance de toute l’Afrique par tous les Africains.
Mais, pour cela, il faut qu’il y ait des historiens et de bons historiens africains. Or, cela est impossible si dès l’école primaire et secondaire, les jeunes n’ont pas en mains des manuels d’histoire africaine. Cinq ans après l’indépendance, les cours secondaires de certains pays africains employaient toujours les mêmes livres d’histoire que du temps de la colonisation, dans lesquels rien n’était dit sur le passé de l’Afrique. On a même vu dans un de ces pays, un chercheur d’un pays super-développé se proposer pour faire l’histoire nationale. Ce sont des déracinés qu’on continue à préparer pour prendre en mains les destinées de ce continent. Certes, il faut des brain-trusts de chercheurs, de puissantes maisons d’édition, des marchés assez vastes, pour centraliser et justifier tout cet effort. Mais les aides internationales, multilatérales ou bilatérales ne manqueraient sans doute pas si les pays africains proposaient ensemble un plan détaillé raisonné et raisonnable de sauvetage et de renaissance de leur passé. Car chaque jour qui passe voit disparaître des témoins précieux. Chaque vieillard qui meurt emporte dans la tombe un morceau du visage antique de ce continent. Au cours de vacances estudiantines, j’avais ainsi eu l’occasion d’écouter l’un d’entre eux chanter un morceau qu’une guerrière africaine renommée avait entonné devant les murs de son village, en voyant reculer les hommes, avant de prendre elle-même la tête des opérations. C’était un chant épique d’une farouche beauté. N’ayant pas alors de magnétophone je me promis d’en ramener lors de mes prochaines vacances. Deux ans après, je demandai des nouvelles de mon vieil informateur, on me dit qu’il était mort. Des équipes doivent se constituer pour ramasser le maximum de vestiges de ce passé africain avant qu’il ne soit trop tard. Des musées doivent s’élever, des législations doivent être édictées dans tous les pays comme au Nigéria et ailleurs, pour la protection des sites et des objets. Des bourses doivent être accordées à de nombreux étudiants pour se spécialiser dans les techniques de l’archéologie. Les programmes et diplômes doivent être réformés de telle manière qu’un diplôme en matières africaines (linguistique, histoire, anthropologie) ne soit plus regardé comme une « peau d’âne » de seconde catégorie. Il faut que très rapidement des manuels soient composés. Bien sûr, comme on l’a dit, pour un jour de synthèse, il faut des années d’analyse ; et la synthèse n’est peut-être pas encore mûre dans de nombreux secteurs. Mais comme de toute façon, elle n’est jamais définitivement acquise, on peut faire des synthèses provisoires pour les générations qui montent.
L’élan national basé sur la connaissance du passé africain ne saurait être suspendu ni parce que tel archéologue hésite encore sur un des douze paramètres qui lui permettrait de se prononcer sur la « race » d’un crâne préhistorique, ni par les scrupules d’un linguiste qui recherche une version supplémentaire avant de se prononcer sur le sens exact du mot « zanj ».
Par ailleurs, ce n’est pas le passé morcelé et trop spécialisé des monographies pourtant nécessaires, mais presque toujours inaccessibles au public, qui permettra à la masse des Africains d’avoir une vision d’ensemble de leur passé collectif.
Ce travail gigantesque ne saurait s’accomplir uniquement dans le cadre des frontières de la Conférence de Berlin, qui est un moment capital mais un moment seulement de l’histoire de l’Afrique. Pour des raisons multiples, ce travail doit être conduit sur le plan continental. Il devra se faire dans un esprit scientifique, car il y a assez de grandes choses dans cette histoire, sans qu’il soit besoin d’inventions sans fondement.
L’histoire africaine doit être une source d’inspiration pour les générations qui montent, pour les politiciens, les poètes, les écrivains, les hommes de théâtre, les musiciens. les savants de toutes sortes et aussi tout simplement pour l’homme de la rue. Ce qui frappe dans les pays européens, c’est cet auto-investissement continuel du passé dans le présent. La continuité n’est pas rompue. Les hommes politiques citent les auteurs du XVIe siècle ou même les écrivains gréco-latins. Le nom des avions ressuscite les réalisations du passé : caravelle, frégate, etc... Les navires et les bars font revivre les grandes figures ou batailles historiques : Richelieu, Pasteur, Jules Verne, Trafalgar, etc...
De même l’historien de l’Afrique, en ramenant à la vie le passé de ce continent, crée un capital spirituel qui constituera une source multiforme et permanente d’inspiration. Le sacrifice de Aoura Pokou, fondant le peuple Baoulé, animera des romanciers et des dramaturges. Les misères de la traite des Noirs, la tragédie des divisions qui ont affaibli les pays africains, la saga torrentielle du terrible Tchaka, tout cela constituera un bien-fonds inestimable .C’est pourquoi l’histoire doit être vivante et écrite surtout pour les jeunes, à l’âge où l’imagination bâtit des rêves qui moulent les âmes pour la vie. Il faut que le jeune Africain entende piaffer et hennir les chevaux entraînés par la furia religieuse des talibés d’Ousman dan Fodio. Il faut que dans l’entrepont infect du bateau négrier, il respire l’atmosphère étouffante et entende gronder autour les vagues de l’océan charrieur de bois d’ébène. Il faut qu’à travers le rictus des crânes préhistoriques amoncelés, il communie au mystère des sacrifices humains.
A cette tâche considérable tous les savants, et pas seulement les historiens, sont appelés à participer car, compte tenu des difficultés spéciales de l’historiographie africaine, seul le travail interdisciplinaire produira des fruits. Tous ces chercheurs sont donc conviés à une troisième découverte de l’Afrique, ce continent si peu connu, si méconnu. Après la découverte par les conquistadors du XVe siècle, après l’arrivée des exploiteurs du XIXe, toutes deux suivies de phases très dures et souvent négatives pour l’Afrique, voici venu le temps des chercheurs désintéressés. Pour les jeunes, il s’agit d’une entreprise aussi passionnante que d’aller dans l’espace. Mais ce grand dessein devra être une œuvre de quête humaniste, non de conquête oppressive.
L’Histoire de l’Afrique ne sera pas écrite réellement par des frénétiques de la revendication. Elle le sera encore moins par des dilettanes sans sympathie, désireux simplement dans la meilleure hypothèse de meubler leurs loisirs de citoyens de pays surdéveloppés. Elle sera écrite par des non-Africain qui auront déposé la livrée impériale des « civilisateurs » pour prendre celle plus modeste, mais combien plus belle de l’humaniste. De tels hommes sont nos amis en même temps que les amis de la vérité. Aux autres, nous leur disons simplement ceci : « Nous ne vous donnons pas de conseils sur la façon d’interpréte l’histoire de Cromwell, de Napoléon, de Washington ou de quiconque. Nous n’entendons pas que vounous en donniez sur la façon d’interprêter l’histoire de Soundjata »
Cette histoire, elle sera écrite surtout par des Africains qui auront compris que les misères de l’Afrique, les heurs comme, les fastes comme les aspects populaires et quotidiens tout ensemble un terreau substantiel dans des nations nouvelles spirituelles et des raisons de vivre.





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