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HISTOIRE DE L’AFRIQUE NOIRE
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Ethiopiques numéro 01
revue socialiste de
culture négro-africaine
janvier 1975

Auteur : Joseph Ki-Zerbo

« Ethiopiques » publie ici, avec l’aimable accord des Editions Hatier, un extrait de la monumentale « Histoire de l’Afrique Noire » de Joseph Ki-Zerbo, parue en 1972.
Il s’agit de l’introduction de cette œuvre de plus de 700 pages, introduction intitulée : « Les tâches de l’histoire en Afrique ». Comme l’indique le professeur Fernand Braudel dans sa préface : « C’est bien plus qu’un ouvrage d’histoire fait de patience et de loyauté attentive. C’est un livre d’espérance porté à bout de bras ».
Ajoutons : une référence qui rend et rendra d’immenses services au public international.
Joseph Ki-Zerbo est né en Haute-Volta, dans une famille paysanne. Agrégé d’histoire en 1956, professeur dans différents lycées de France et d’Afrique, il est actuellement membre du Conseil d’administration de l’Institut International pour la Planification de l’Education à l’Unesco, et ancien député à l’Assemblée Nationale de Haute-Volta.Il s’est rendu célèbre par de nombreux articles et conférences, ainsi que par un premier ouvrage : « Le Monde Africain Noir », publié en 1964.
Point n’est besoin d’être historien pour remarquer qu’un mois ne se passe plus dans le monde sans que plusieurs livres soient publiés sur l’Histoire de l’Afrique.
La valorisation du passé de ce continent est un signe des temps. Le motif subjectif en est évident. Pour les Africains, il s’agit de la recherche d’une identité par le rassemblement des éléments épars d’une mémoire collective. Cet élan subjectif a lui-même son fondement objectif dans l’accession à l’indépendance de nombreux pays africains. Durant la colonisation, leur histoire n’était qu’un vulgaire appendice, un lambeau de l’Histoire du pays colonisateur.
« Le Sénégal, au XIXe siècle », c’était essentiellement « l’oeuvre de Faidherbe ». Ayant brisé la parenthèse coloniale, ces pays ressemblent un peu à l’esclave libéré qui se met à rechercher ses parents et l’origine de ses ascendants. Il veut aussi en informer ses enfants. D’où la volonté d’intégrer l’Histoire africaine dans les programmes scolaires.
Par ailleurs, l’Afrique, jaillie de l’ombre pour passer au premier rang de la scène internationale, est devenue un objet d’intérêt. Bien des hommes, sur tous les continents, parmi les spécialistes de la politique internationale ; dans le grand public, voire dans les hauts lieux de la finance, se posent les questions suivantes : « Mais, au fait, qui sont ces Africains qui défraient la chronique ? Qu’ont-ils fait jusqu’ici ? D’où viennent-ils ? » Car on ne connaît bien un peuple comme un individu que si cette connaissance à une certaine profondeur historique. Pour juger ou extrapoler, la connaissance du point actuel n’est pas suffisante. C’est celle de toute la courbe qui compte.
Un autre élément objectif de cette revalorisation, ce sont les découvertes récentes que l’histoire et l’archéologie ont accumulées, dévoilant des civilisations entières (Ife, Nok, Rift Valley, etc...) et le rôle moteur joué à plusieurs reprises par l’Afrique dans l’Histoire universelle.
Bref, tout un public de jeunes en quête leur patrimoine, d’honnêtes gens qui veulent mieux comprendre ce qui se passe par ce qui s’est passé, d’étudiants et de chercheurs non-africains, constitue une demande potentielle immense qui ne peut que s’accroître. Rarement une discipline a bénéficié d’une occasion aussi magnifique. Mais, compte tenu des difficultés qu’il faut vaincre pour donner une réponse autorisée à cette attente, cette occasion constitue aussi un défi pour l’historien de l’Afrique et l’Historien en général. Comment relever ce défi de la façon la plus satisfaisante, la plus conforme aux règles et aux idéaux de l’Histoire : tel est le problème.
Mais avant de jeter un coup d’oeil sur les difficultés et les modalités de la recherche historique en Afrique, il faut écarter rapidement le barrage des mythes dressés centre cette histoire.


LE BARRAGE DES MYTHES

La position la plus radicale à cet égard est celle qui consiste à dire que l’Histoire de l’Afrique (Noire) n’existe pas.
Dans son « Cours sur la philosophie de l’histoire » en 1830, Hegel déclarait : « L’Afrique n’est pas une partie historique du monde. Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer. De mouvements historiques en elle. C’est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique ; ce que nous entendons précisément par l’Afrique est l’esprit ahistorique, l’esprit non développé, encore enveloppé dans des conditions de naturel et qui doit être présenté ici seulement comme au seuil de l’Histoire du monde ».
Coupland, dans son Manuel sur « l’Histoire de l’Afrique Orientale », écrivait (en 1928, il est vrai) :
« Jusqu’à D. Livingstone, on peut dire que l’Afrique proprement dite n’avait pas eu d’histoire. La majorité de ses habitants étaient restés, durant des temps immémoriaux, plongés dans la barbarie. Tel avait été, semble-t-il, le décret de la nature. Ils demeuraient stagnants, sans avancer ni reculer ».
Une autre citation caractéristique : « Les races africaines proprement dites - celle de l’Egypte et d’une partie de l’Afrique Mineure mise à part - n’ont guère participé à l’Histoire, telle que l’entendent les historiens. Je ne me refuse pas à accepter que nous ayons dans les veines quelques gouttes d’un sang africain (d’Africain à peau vraisemblablement jaune) mais nous devons avouer que ce qu’il en peut subsister est bien difficile à retrouver. Donc, deux races humaines habitant l’Afrique ont seules joue un rôle efficient dans l’histoire universelle : en premier lieu et d’une façon considérable, les Egyptiens, puis les peuples du Nord de l’Afrique ».
En 1957, c’est P. Gaxotte qui écrit sans broncher dans « la Revue de Paris » : « Ces peuples (vous voyez de qui il s’agit..) n’ont rien donné à l’humanité ; et il faut bien que quelque chose en eux les en ait empêchés. Ils n’ont rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs épopées n’ont été chantées par aucun Homère ».
Certes, Bala Faséké, le griot malinké de Soundjata, ne s’appelait pas Homère. Mais, que des hommes cultivées, des historiens par surcroît, aient pu écrire sans broncher des inepties de ce calibre, pourrait faire douter de la valeur de l’Histoire comme discipline formatrice de l’esprit. Certains parmi nos meilleurs amis, voire nos maîtres, succombent à ce pêché mignon de l’historien européen. Un grand historien comme Charles-André Julien, va jusqu’à intituler un paragraphe de son ouvrage sur l’Histoire de l’Afrique « L’Afrique, pays sans Histoire », dans lequel il écrit : « L’Afrique Noire, la véritable Afrique, se dérobe à l’Histoire ».
On pourrait citer bien d’autres historiens. En fait, les auteurs imbus d’un préjugé raciste côtoient ici ceux qui se font une idée étriquée des preuves nécessaires pour faire l’Histoire. Ils voisinent d’ailleurs assez curieusement avec certains historiens marxistes qui portent eux aussi leur carcan.
Le grand historien et homme d’Etat hongrois, E. Sik, qui par ailleurs pose certains principes de méthode excellents, écrit : « La grande majorité des peuples africains n’ayant pas de classes, ne constituait pas d’Etats dans le sens propre du mot. Plus exactement, l’Etat et les classes sociales n’existaient qu’à l’état embryonnaire. C’est pourquoi on ne peut, en ce qui concerne ces peuples, parler de leur histoire, dans le sens scientifique de ce terme, avant l’apparition des usurpateurs européens ».
Il constate cependant que « l’histoire de l’Afrique Noire a une importance particulière car elle confirme brillamment et souvent illustre d’une manière éclatante plusieurs thèses de Marx, de Lénine et de Staline, dans le domaine des sciences historiques ».
Bref, l’histoire de l’Afrique devient comme cette auberge espagnole où chacun trouve ce qu’il y apporte. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’on y trouve tant de clients si hétéroclites.
Ceux qui n’articulent pas des thèses aussi radicales à l’encontre de notre histoire, développent des mythes d’autant plus venimeux qu’ils sont plus nuancés. Le principal de ces mythes, c’est la passivité historique des peuples africains et noirs en particulier. Cette idée se retrouve sous une forme ou une autre dans presque tous les ouvrages des maîtres européens de la science historique africaine. Aucune ou presque aucune dynamique progressive dans ces sociétés ou races défavorisées. Et l’on est souvent assez gentil (ou assez malin...) pour rejeter sur le soleil et les moustiques la responsabilité de cette arriération.
Ce sont les Hamites caucasoïdes qui, en s’infiltrant vers le Sud de l’Afrique, leur ont apporté le flambeau de la domestication de la nature par les techniques. Les mines d’or, les procédés du moulage à la cire perdue, le style naturaliste d’Ifé, les pierres d’Aigris, l’idée de l’organisation étatique, etc..., tout cela vient de Blancs, éventuellement de Rouges ou de Bruns, mais qui ne sont que des Blancs « mal identifiés ».
« C’est probablement par les Arabes que la technique du moulage à la cire perdue, pratiquée dans toute l’Eurasie dès l’âge du bronze...traversera le Sahara. L’hypothèse de travail la plus courante consiste à faire venir des artisans arabes à la Cour des souverains Noirs et à leur faire instruire, dans leurs techniques, les races par ailleurs admirablement douées du Sud Nigérien ».
« En fait, l’histoire de l’Afrique au Sud du Sahara est en grande partie l’histoire de sa pénétration au Cours des âges par la civilisation khamitique » (D. Paulme).
« Dans le Sahel Sud-saharien, s’établirent des Etats et empires installés par des groupes d’envahisseurs à la peau claire (Berbères, Juifs), venus d’Afrique du Nord, ou par des nègres qui avaient appris d’eux les méthodes de guerre ».
« En général, l’Afrique Occidentale s’est comportée comme un vaste cul de sac, recevant, diluant, et finalement, assimilant ou stérilisant les éléments extérieurs ».
« La Nigéria est ce qu’elle est par ce qu’elle fut, si on peut dire, une colonie méditerranéenne » (Gauthier) .
Le Noir, matière première, malaxée au cours des âges par les influences extérieures, venant des Phéniciens, des Grecs, des Romains, des Juifs, des Arabes, des Persans, des Hindous, des Chinois, des Indonésiens, et (last but not least), des Européens, telle est la toile de fond qui sous-tend la recherche de certains historiens africains et d’une majorité des historiens non-africains, qui ont créé les royaumes Kanembou, Haoussa et Songhaï. Or, aujourd’hui encore, un Noir au teint clair est baptisé « homme rouge » (« Guintan » en samo - « KyébJé », en bambara - « Ra ziengha » en moré). De même, un autre prétend que les nobles Mossi ont des traits sémitiques très distingués, qui n’ont rien de négroïde.
Et Eliot Skinner, de répliquer avec pertinence que si l’on s’en tenait aux trois derniers Mogho-Naba, on conclurait par la généralisation également fausse que les princes mossi étaient plus négroïdesque le commun du peuple. « Si l’on distingue communément, écrit R.Cornevin, parmi ces Caucasoïdes africains, les Khamites orientaux, les Khamites septentrionaux, les Sémites qui auraient servi de levain à l’Afrique Noire, on admet cependant que le terme de Khamite n’a que valeur culturelle et linguistique ».
Cependant, on parle encore couramment de « races brunes » et un archéologue anglo-saxon n’hésite pas à parler de « population de sang Khamite ». Il est vrai que c’est le même qui prétend que les Noirs ont un excès de pigment sous la peau, et qu’ils ont les narines d’une largeur anormale, « unusual », ce qui les distinguerait du blanc, du brun, du peul, etc. Mais ce brun idéal, ce peul de Platon, nul ne l’a jamais rencontré ! Les lignes de démarcations raciales n’existent que dans l’imagination de leurs auteurs. De grâce, finissons-en avec cette histoire d’apothicaires ou de vétérinaires qui sent très fort les stalles d’écurie et leur pedigree.
D’autres partent de l’absence de révolution fondamentale dans les sociétés nègres pour en tirer des conclusions racistes, alors qu’un minimum de connaissance de l’évolution des sociétés humaines, et, en particulier, des pré conditions techno-économiques de toute révolution, les aurait protégés de telles aberrations. Par ailleurs, l’ar