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DE LA CLASSE BOURGEOISE AU SENEGAL : IMPLICATIONS INTERNES ET EXTERNES
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Ethiopiques numéro 08
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Habib Thiam

L’Union Progressiste Sénégalaise, (U.P.S.) parti du Président Senghor, a choisi d’édifier au Sénégal un socialisme démocratique. Si, il y a quelques années, le choix d’une option spécifique, d’une voie sénégalaise vers le socialisme, a été critiqué, au nom d’un socialisme dit scientifique, aujourd’hui les cent fleurs ayant fleuri un peu partout, le principe de l’option n’est plus mis en cause. C’est en effet faire preuve d’un esprit opposé à une démarche scientifique que de vouloir couler toutes les expériences socialistes dans un même moule, malgré la diversité des situations inhérentes à l’histoire, à la géographie, à la culture et à l’époque que nous vivons, à l’environnement international. Malgré tout, il est des questions qui se posent toujours lorsqu’il s’agit de construire le socialisme. Le problème la bourgeoisie nationale est de celles là.

La bourgeoisie en tant que classe sociale

Au sens marxiste, la bourgeoisie est une catégorie de citoyens détenant plus ou moins le monopole des moyens de production, exploitant le travail salarié et ayant une forte conscience de classe. Cette situation n’est pas issue du néant ; elle est l’aboutissement d’un long processus historique se traduisant par une aliénation de plus en plus grande du travailleur. « L’essentiel des moyens de productions existants est le produit du travail des précédentes générations qui ont pensé, créé et fait le sacrifice de leur vie pour atteindre leur but... Est-il juste que tout cela soit la propriété d’une minorité et non de tous ? L’invention et le travail de milliers d’années, pour l’unique bénéfice de quelques riches ? Non ce n’est pas juste ! » (Marx). « Le pouvoir social est devenu le pouvoir privé d’une minorité » (id). Appliquant le principe hégélien de la lutte des contraires », Marx a établi l’existence d’une nouvelle classe, le prolétariat, c’est-à-dire une classe qui ne possède que sa force de travail simple marchandise que le capitaliste, le bourgeois, s’approprie et transforme, grâce au mécanisme de la plus value, en capital. Jean-Baptiste Vico fut le premier philosophe à soutenir que l’histoire de l’humanité passe par trois phases :
. le régime barbare et patriarcal de l’homme chasseur, dominé par le mysticisme,
. le régime féodal avec une minorité d’aristocrates et une majorité d’esclaves ,
. le nouveau régime, l’âge adulte de l’humanité qui verrait s’arrêter l’évolution avec le triomphe de la bourgeoisie qui ne serait remplacée par aucune autre forme supérieure de la société. Marx, lui, est allé plus loin. Dans La Sainte Famille, il précise : « La société bourgeoise moderne, née du dépassement de la société féodale, n’a pas éliminé l’antagonisme de classes, mais a donné naissance à de nouvelles classes, à de nouvelles occasions d’oppression, à de nouvelles formes de lutte... La société tend à se diviser en deux grandes classes : bourgeoisie et prolétariat ». Et aussi : « Quant à moi, je ne m’attribue pas le mérite de la découverte des classes dans la société moderne pas plus que de la lutte des classes. Les historiens bourgeois ont expliqué, bien avant moi, le développement historique de la lutte entre classes et les économistes bourgeois nous en ont fait l’analyse. Mon apport nouveau est d’avoir démontré :
1) que l’existence des classes est liée aux luttes spécifiques et historiques survenues dans le développement de la production ;
2) que la lutte de classes conduit inévitablement à la dictature du prolétariat ;
3) que cette dictature n’est qu’un passage transitoire pour réaliser une société sans classes ».
A partir de ces définitions il ne peut être question d’une classe bourgeoise nationale au Sénégal. Il n’existe pas actuellement une classe détenant la propriété privée des moyens de production, exploitant le travail salarié et ayant une forte conscience de classe. Au sens marxiste du terme, on ne peut donc parler d’une classe bourgeoise. Mais incontestablement il y a un problème. C’est pourquoi, on a parlé de catégories socio-professionnelles, bien que l’opinion soit polarisée par ceux qu’on nomme les hommes d’affaires. Comment se présentent les choses ? Le gouvernement, ayant constaté que les secteurs de l’économie moderne, le secondaire et le tertiaire surtout, étaient encore détenus par les étrangers, notamment par les ressortissants de l’ancienne puissance coloniale, par des Libanais et des Syriens et que le circuit de distribution de détail était plus ou moins monopolisé par des Mauritaniens et des Guinéens, a décidé d’aider des nationaux sénégalais dans ces différents secteurs économiques. Le poids du gouvernement dans un pays en voie de développement est tel que lorsqu’il décide de soutenir une catégorie de citoyens, les résultats sont immédiatement spectaculaires. Aussi, au Sénégal, a-t-on vu surgir très rapidement une catégorie de citoyens se lancer dans « les affaires », avec, au demeurant, des réussites et des échecs retentissants. Cette politique, dont l’objectif plusieurs fois affirmé est de nationaliser au sens large l’économie du pays, a suscité çà et là des grincements de dents et des critiques pour des motifs opposés.


La maîtrise de l’économie par les nationaux

Pour les uns, il y a avant tout un sentiment de frustration ; seules peuvent avoir accès « aux affaires » certaines catégories de citoyens, les hommes politiques, ministres, députés, ambassadeurs, fonctionnaires, agents de l’Etat, les amis, les copains et leurs prête-noms qui bénéficient abusivement des largesses du régime. Ces personnes ne connaissent pas une promotion due à leur mérite, mais uniquement grâce à leur position sociale et grâce aussi au fait qu’on leur donne le monopole ou le quasi monopole de l’importation de tel ou tel produit. Elles ne courent donc aucun risque, ne créent véritablement aucune richesse nouvelle bénéficient, de la sorte, d’une situation de rente et, constituent à la limite, une catégorie parasitaire. Une analyse poussée montre que les personnes qui critiquent cette catégorie abandonnent très souvent leurs récriminations dès lors qu’on les intègre dans les « affaires » en leur faisant une place. D’autres personnes s’opposent à une telle orientation pour des motifs idéologiques car une telle pratique va sécréter une véritable classe bourgeoise au sens marxiste : les hommes d’affaires sénégalais vont tout simplement se substituer aux anciens exploiteurs, et exploiter à leur tour les travailleurs ; l’Etat aide ainsi à la naissance d’une classe parasitaire qui, demain, voudra contrôler le pouvoir politique, voire le dominer justifiant ainsi Marx ; « Le pouvoir social est devenu le pouvoir privé d’une minorité ».
Un examen approfondi montre que ceux qui critiquent cette politique parce qu’ils n’en bénéficient pas ou pour des raisons idéologiques occupent une position objective commune au sein de la société sénégalaise. Ils bénéficient d’un certain revenu, (hommes politiques, fonctionnaires et agents de l’Etat, membres du secteur privé, personnes exerçant une profession libérale, etc...), d’une certaine formation, d’un environnement culturel très différent de celui de la plus grande masse et, à la limite, constituent une classe susceptible de se reproduire, de se perpétuer, de se consolider.
Ainsi, par exemple, le taux de scolarisation diffère très sensiblement dans les villes et en brousse : les chiffres varient de 75 à 10%. Nul doute qu’un avantage décisif dans l’acquisition du savoir et d’un métier est donné aux citadins. En outre, parmi les habitants des villes, une différenciation très marquée doit être faite ; les enfants dont les parents, ont été à l’école, disposent d’un certain confort, car ils peuvent les suivre et les aider dans leur scolarité et ceux dont les parents ne savent ni lire ni écrire ; sont plus ou moins abandonnés à eux-mêmes. Lorsque l’on sait que, à cause de l’insuffisance des moyens, les classes sont surchargées, on mesure d’autant mieux l’importance, pour l’élève du« suivi » à la maison des enseignants reçus. Le sous-développement du Sénégal ne permettant pas de scolariser tous les élèves, le gouvernement, cherchant un moyen de former le plus de jeunes possible, a imaginé une réforme de l’éducation grâce à l’institution d’un système dit de l’enseignement moyen pratique (E.M.P.). Cet enseignement consiste à récupérer à la fin du cycle primaire les enfants qui n’auront pas pu accéder au secondaire et à leur donner un enseignement pratique pendant quatre ou cinq ans leur permettant de s’insérer plus facilement dans leur milieu (l’école n’étant plus un facteur de déracinement), d’acquérir les notions et les pratiques susceptibles d’en faire de bons paysans, de bons pêcheurs, de bons pasteurs.
Il s’agit là d’une expérience qui est en cours et à propos de laquelle il est difficile, à l’heure actuelle, de tirer des conclusions définitives. Il y a lieu, malgré tout, de remarquer que, pour beaucoup, l’enseignement moyen pratique est un enseignement au rabais, destiné aux enfants des ruraux, même si l’E.M.P. est chargé, dans les villes, de résoudre le problème très grave des enfants qui ne peuvent poursuivre leurs études dans le secondaire, faute de places ou parce qu’ils ont échoué au concours d’entrée dans le secondaire. En outre, une raison majeure de l’exode rural est l’espoir de trouver en ville une situation plus rémunératrice, à quoi il faut ajouter les facilités et les joies supposées des cités. Dès lors, le problème comporte au moins deux aspects.
Il faut d’abord que grâce à l’E.M.P., les jeunes des campagnes puissent trouver un travail suffisamment rémunérateur pour ne pas céder aux mirages de la ville. C’est l’aspect économique et cela suppose une modernisation systématique de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche, la mise en place de circuits rationnels de commercialisation avec ce que tout cela comporte en matière d’infrastructures et de crédit, une politique de prix d’achat des produits du monde rural suffisamment rémunérateurs, etc... De surcroît, cela exige une planification rigoureuse dans les aménagements hydro-agricoles de telle manière que l’élève sortant de l’enseignement moyen pratique s’insère immédiatement, comme producteur, dans son milieu. En fin de compte, l’objectif devra être d’arriver à faire gagner correctement sa vie, mutatis mutandis, aussi bien à l’enfant suivant le cycle classique qu’à celui de l’E.M.P. C’est toute la question fondamentale de la valorisation réelle des métiers manuels, ce qui ne serait que justice dans un pays en voie de développement. La justice n’est pas d’ailleurs le seul élément à prendre en considération. Le développement, l’implantation d’usines [1] supposent la création d’un marché national dont la condition d’existence est une politique permettant à la plus grande masse d’obtenir des revenus aussi élevés que possible qui, réinjectés dans le circuit économique, joueront un effet d’accélérateur et de multiplicateur.

Enracinement, oui, sclérose, non !

Le problème comporte aussi une dimension culturelle. Il ne suffit pas d’augmenter le revenu des agriculteurs, pasteurs et pêcheurs. Pour qu’ils restent dans leur milieu, il faut qu’ils puissent y vivre heureux, selon un mode de vie qui leur est propre parce que choisi par eux. Dès lors, le mode de vie des citadins ne doit pas leur être proposé comme modèle. L’information, dans son sens le plus large, (radio, télévision, journaux, publicité...), aura un rôle primordial à jouer. La renaissance culturelle des campagnes conduira à donner une place spéciale à la création artistique. Le théâtre de plein air, les jeux gymniques, les « mpapates » [2], les concours de village à village en tous genres (agricoles, mais aussi poétiques, artisanaux...), tout cela devra occuper une place de premier choix dans la vie des populations. La référence à d’autres valeurs que celles de la société de consommation sera une exigence quotidienne. Et c’est là où l’on retrouve la question de l’enracinement dans ses propres valeurs de civilisation.
Mais là aussi il faut faire la part des choses. Enracinement, oui, sclérose, non ! Ce n’est pas l’exaltation ou la contemplation passive de ces valeurs qui changera quoi que ce soit, car une telle attitude est essentiellement passéiste et réactionnaire. L’enracinement dans nos valeurs de civilisation doit nous aider à entrer dans la modernité sans nous y perdre, sans y perdre notre âme. Entrer dans la modernité, c’est d’abord rendre le travail moins pénible à l’homme. Le souci de productivité doit toujours être conditionné par une plus grande libération de l’homme.
Ainsi on comprend mieux la mécanisation de l’agriculture et sa modernisation et aussi la nécessité de faire participer les travailleurs à la gestion des entreprises. Ces problèmes ne sont pas étrangers au sujet traité. Un risque existe, en effet, qui consisterait à perpétuer la division de la société sénégalaise en deux catégories, l’une vivant dans le secteur traditionnel et l’autre dans celui dit moderne et exploitant objectivement la première. Lorsque l’Etat, à la suite de la hausse vertigineuse des prix des denrées de première nécessité (riz et sucre, par exemple) a voulu pratiquer une politique de soutien des prix de manière à sauvegarder le pouvoir d’achat des masses, il est apparu que les ruraux subventionnaient, en fin de compte, le prix du riz aux citadins. Les bénéfices réalisés sur la vente des arachides (différence entre prix de cession aux huiliers et prix d’achat aux producteurs à quoi il faut ajouter tous les frais de commercialisation) ont permis de maintenir le prix de vente du riz aux consommateurs à un niveau inférieur au prix d’importation.
Ainsi, pour ne s’en arrêter qu’à ces trois exemples, la scolarisation des enfants, l’émergence d’une catégorie d’hommes d’affaires sénégalais et le transfert de revenus à partir d’une politique de soutien des prix des denrées de première nécessité, on se rend compte que tous les éléments d’une différenciation sociale existent au Sénégal. Le plus grave à terme n’est peut-être pas l’existence des hommes d’affaires, mais plutôt la prise de conscience de ceux qui ont pu être formés à l’école et qui, peu à peu, s’identifient à une certaine classe, et acquièrent une conscience de classe. Cette catégorie, elle aussi, a ses revendications. Çà et là, on entend ses représentants s’en prendre aux hommes d’affaires sénégalais en arguant de l’incompétence de ces derniers, de leur incapacité à gérer des sociétés ou des entreprises d’une certaine dimension. De plus en plus, ils orientent leurs enfants vers des carrières conduisant à la gestion des entreprises. Peu à peu la boucle est bouclée : ceux qui ont reçu une certaine formation culturelle s’emparent de l’économie et constituent une classe bourgeoise. Mais les choses ne sont pas aussi simples.
Nous avons parlé de la politique de nationalisation de l’économie au sens large, c’est-à-dire du contrôle et de la maîtrise de l’économie par les nationaux sénégalais. L’Etat s’est directement emparé de quelques secteurs (eau, électricité, transport...) et d’autres activités ont été socialisées (le secteur rural, notamment). Toute une frange de l’économie - dans le secondaire et le tertiaire - reste libre ou mixte. Dès lors, la politique de nationalisation par l’insertion des Sénégalais est, objectivement, progressiste puisqu’elle permet au Sénégal et aux Sénégalais d’avoir la maîtrise économique dans leurs propres affaires. Cette politique cependant comporte de graves risques. Si elle est menée par l’intermédiaire de nationaux n’ayant pas la formation suffisante, ces derniers, lorsque leurs entreprises atteignent une certaine dimension, un certain chiffre d’affaires, sont dans l’incapacité de les gérer correctement. Cela les place en position de faiblesse vis-à-vis de leurs banques et des compagnies qui les approvisionnent en marchandises.
En d’autres termes, ces nationaux ne peuvent pas toujours mener une politique strictement nationale, sauf à demander à l’Etat de se substituer au système bancaire en accordant, hors règles bancaires, des prêts et des et avances. Une pratique risque de fausser, si elle n’est pas soumise à des conditions draconiennes, la politique de crédit de l’état, qui doit être mise en œuvre par l’intermédiaire de la banque centrale, c’est-à-dire de la banque d’émission et de l’ensemble du système bancaire. Il arrive aussi que ces nationaux se voient contraints de s’attacher les services de techniciens étrangers pour les aider dans leur gestion et qui, souvent, ne se soucient pas outre mesure de former des nationaux pour prendre la relève. Finalement, au delà d’une certaine dimension de l’entreprise, le risque est grand d’aboutir à une sorte d’impasse ou au transfert de la responsabilité réelle à des étrangers. Dès lors, la revendication des « intellectuels » hommes d’affaires sénégalais trouve un début de justification. « Si vous voulez que l’économie soit nationale, vous devez nous aider à nous insérer dans le secteur économique car, nous, nous pourrons lutter plus efficacement contre les capitalistes étrangers ».


Une revendication progressiste

A priori, une telle thèse n’est pas en contradiction avec Marx qui a écrit dans le Manifeste du Parti Communiste : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». Posée en ces termes, la revendication devient progressiste car, encore une fois, cette voie doit conduire à la maîtrise par les Sénégalais eux-mêmes de leur économie. C’est une revendication nationaliste qui se situe en droite ligne de la lutte qui a conduit à l’indépendance politique. Mais là aussi, il faut faire la part des choses. Ces « intellectuels » hommes d’affaires sénégalais ne sont pas nécessairement de bons gestionnaires, et comme nous avons posé le principe de leur confier les entreprises d’une certaine dimension, et comme les capitalistes sont des gens avisés qui chercheront à aider l’émergence d’une classe capitaliste et des autochtones coopérant avec eux, ils leur donneront tout l’appui technique et financier nécessaire. Peu à peu se constitue alors une classe bourgeoise puissante - du fait de l’importance de ses activités - et soutenue par le capitalisme international. Or, on l’a vu, cette catégorie de citoyens a aussi besoin de l’aide de l’Etat, tout au moins à ses débuts. Ainsi, par son biais, il s’est établi une alliance objective entre l’Etat et le capitalisme international. N’y a-t-il pas là une contradiction majeure pour un Etat voulant construire le socialisme ?
Il est incontestable que la contradiction existe, mais elle peut être surmontée grâce à une action détermine de l’Etat. Comment ? Le monde étant ce qu’il est, on constate que le commerce entre pays capitalistes et pays socialistes n’a jamais été aussi florissant. Lorsqu’un pays dit socialiste l’U.R.S.S. par exemple - achète du blé au Etats-Unis - ou fait installer chez lui une chaîne de montage de véhicules - Fiat en U.R.S.S. - ou achète des avions de transport à réaction - Boeing 707 vendus par les Etats-Unis à la Chine -, objectivement ces pays socialistes agissent conformément à l’intérêt des pays capitalistes en ce sens que chaque opération se traduit par une augmentation du taux de profit de ces derniers et atténue ainsi les effets de la loi marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit des entreprises capitalistes. Certes, peut-on rétorquer, les pays dits socialistes trouvent leur intérêt dans ce genre d’opérations. Dès lors, pour nos pays la question qui se pose est de savoir si, en favorisant l’émergence d’une classe « d’intellectuels » hommes d’affaires, ils sauvegardent l’intérêt national. Nul doute que, ce faisant, l’Etat aide à la création d’une épargne nationale, à une accumulation primitive du capital, à la formation brute de capital fixe, facteurs décisifs dans une économie en voie de développement.
Cependant si l’Etat s’en arrête à ces seules considérations la contradiction n’aura pas pu être levée. Une classe bourgeoise, alliée au grand capitalisme international, aura été créée. C’est pourquoi, l’Etat qui se veut socialiste doit être au cœur du problème de manière à pouvoir, à tout instant, canaliser le mouvement. Comment ? L’Etat devra superviser lui-même les règles d’association entre ses nationaux et les étrangers, fixer les conditions auxquelles cette association se fera et, chaque fois que cela sera possible et suffisamment intéressant pour le pays, prendre une participation dans l’opération. Ainsi l’Etat, devenant directement partie prenante, pourra contrôler le processus. Il lui appartiendra d’édicter une législation et une réglementation favorisant la participation des travailleurs sénégalais à l’entreprise [3] et amenant les nationaux à réinvestir dans le pays les sommes tirées de leurs activités économiques grâce, notamment, à un système fiscal approprié.
Les développements précédents montrent que si au Sénégal on ne peut parler d’une classe bourgeoise au sens marxiste du terme, on ne peut nier une différenciation sociale assez prononcée qui porte en elle-même tous les germes de la naissance d’une bourgeoisie nationale. On a vu aussi comment l’action de cette catégorie de citoyens peut être progressiste en ce sens qu’elle consolide l’indépendance politique et économique du pays. De même, l’on a mesuré les risques d’une telle évolution. C"est pourquoi il convient d’essayer de répondre à deux grandes questions :
1) le passage par l’étape bourgeoise est-il nécessaire et obligatoire pour bâtir le socialisme ?
2) la fatalité décrite par Marx va-t-elle se vérifier, fatalité relative à l’existence des classes et le développement de la production, à la lutte des classes conduisant à la dictature du prolétariat avant d’aboutir à la société sans classes ?

L’étape bourgeoise

Si l’on se réfère à l’Histoire on constate que tous les pays développés qui se réclament aujourd’hui du socialisme sont passés par une étape bourgeoise. En d’autres termes, le capitalisme a accouché du socialisme. C’est là un fait. Ce passage, dans un premier temps, a toujours été considéré par les théoriciens du socialisme comme nécessaire et violent. Ce n’est que récemment, après le XXe congrès du Parti Communiste de l’U.R.S.S., qu’on a admis le passage vers le socialisme par des voies pacifiques. Mieux, les partis socialistes et même communistes du sud de l’Europe (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce) admettent aussi le passage au socialisme par la voie démocratique, c’est-à-dire par les élections qui, antérieurement, étaient dénoncées, par Lénine notamment, comme une méthode permettant aux travailleurs de désigner eux-mêmes leurs propres exploiteurs. Le Parti Communiste Français va même jusqu’à rejeter la dictature du prolétariat.
Pour ce qui est des pays en voie de développement, les problèmes ne s’ y posent pas exactement de la même manière. C’est que, d’une façon générale, la situation n’y est pas celle d’un capitalisme triomphant. Si le secteur moderne de l’économie, en schématisant, peut être considéré comme capitaliste, le secteur traditionnel se trouve dans une situation hybride où l’on retrouve des pratiques socialistes et communautaires. Mais le secteur moderne, monétarisé, qui dépend pour son approvisionnement en amont (matériel, machines, produits intermédiaires, etc...) et, en aval, des marchés des pays capitalistes où est écoulée la majeure partie de la production dite moderne et qui souvent dépend de la technologie capitaliste, est sans conteste inséré dans le système capitaliste international. Des théoriciens du socialisme, comme Samir Amin, classent ces pays dans ce qu’ils appellent la périphérie qui se distingue des centres des décisions réelles (pays capitalistes développés exerçant un effet de domination sur l’économie mondiale).
Que résulte-t-il de cela si l’on applique à cette réalité la théorie de Marx affirmant que « l’existence des classes est liée aux luttes spécifiques et historiques survenues dans le développement de la production » ? C’est que, chez nous, la lutte principale se situe au niveau de la maîtrise par nous de notre économie, cette maîtrise se faisant au détriment du capitalisme international. Léopold Sédar Senghor a insisté plusieurs fois sur ce point, la contradiction principale se situe, non pas à l’intérieur de la société sénégalaise, mais dans les rapports d’échanges inégaux entre pays en voie de développement et nations industrielles, capitalistes ou socialistes. En outre, à quelques exceptions près, l’accession des pays africains à l’indépendance s’est traduite, entre autres choses, par un développement et une diversification de la production agricole et industrielle, grâce à des « luttes spécifiques et historiques survenues dans le développement de la production ». Mais, et c’est en quoi notre situation est spécifique, cela n’a pas eu pour conséquence majeure l’émergence d’une classe bourgeoise nationale. Le fait essentiel est la démonstration que nos pays sont les prolétaires des nations développées. Ils vendent, comme les travailleurs, leur force de travail sous forme de marchandises exportées, constituées principalement de matières premières et importent des produits manufacturés des pays développés. Ces derniers, pendant longtemps et encore de nos jours mais à un moindre degré, ont pu sous-payer les produits de base et gagner des plus values importantes qui viennent gonfler le capital des nations industrielles.
Le processus d’aliénation est le même que celui du travailleur européen. Cette prolétarisation du Tiers Monde est telle qu’elle fut à l’origine de l’alliance des pays producteurs de matières premières, notamment de pétrole, alors que certains spéculaient encore sur leurs divergences idéologiques et croyaient une action solidaire impossible. La conscience d’appartenir à une certaine classe de nations exploitées l’a emporté sur toutes les autres considérations. Si aujourd’hui, pour certaines matières premières, il y a renversement de tendance, les prix d’achat s’élevant, cela est dû à l’action résolue et solidaire des pays concernés, mais cela ne signifie nullement que la bataille est gagnée. Une orientation est prise pour établir un nouvel ordre économique international qui ne se réalisera que si les nations du Tiers-Monde conservent leur conscience de classes et luttent en conséquence. Et, sous cet angle, l’analyse de Marx est juste. Mais Marx ajoute que « la lutte des classes conduit inévitablement à la dictature du prolétariat ». Essayons d’appliquer cette sentence aux réalités de nos jours.

La dictature du prolétariat

Au Sénégal, sur le plan intérieur, il a été montré que l’Etat est en mesure de canaliser le processus de formation des classes sociales et d’empêcher la naissance d’une classe bourgeoise au sens marxiste. De surcroît, chez nous, où pratiquement la quasi totalité de la population est constituée par des prolétaires au sens marxiste, c’est-à-dire par des personnes qui n’ont que leur force de travail, on peut légitimement se poser la question de savoir contre qui s’exercerait cette dictature du prolétariat. Sous le couvert de cette dictature, ne risque-t-on pas de voir une infime minorité, organisée au sein d’appareils politiques ou militaires, s’emparer du pouvoir et exercer une véritable dictature fasciste ? En Afrique, aujourd’hui, des exemples nombreux existent. Et hélas, c’est dans ces pays où la logomachie « révolutionnaire et socialiste » s’épanouit le plus bruyamment et où le peuple croupit dans le dénuement et la misère. Dès lors, le schéma de la dictature du prolétariat semble hors de propos dans un pays comme le Sénégal.
Sur le plan extérieur, en admettant la division en nations prolétaires et pays industriels, la thèse marxiste conduirait à une dictature exercée par les premières sur les seconds. Est-ce possible ? Répondre affirmativement, c’est négliger, de manière irresponsable, la puissance du capitalisme, oublier que la rigidité, au sens économique, de la demande de pétrole ne durera que le temps nécessaire aux pays industriels pour se reconvertir grâce, notamment, aux énergies nucléaires, solaire et autres, que les pays en voie de développement dépendent aussi, et pour un certain temps encore, pour leur approvisionnement en nourriture et en technologie des nations industrielles. C’est oublié aussi qu’il y a, malgré tout, des divergences profondes entre les nations du Tiers - Monde sur le plan idéologique et que, dès lors, à partir d’un certain niveau de différences d’intérêts d’autres clivages verront le jour. En effet, comment ne pas tenir compte du fait que certains pays pétroliers utilisent actuellement leurs pétro-dollars en prenant des participations dans le capital d’entreprises capitalistes et deviennent des actionnaires des sociétés multinationales, dont la puissance est bien connue ? Enfin, le nouvel ordre économique international, pour être efficace et durable, doit résulter d’un consensus général, même si, au départ, il a fallu établir un certain rapport de forces, matériel ou moral. Certains mots, comme moral, prêtent à sourire lorsqu’on les applique aux relations internationales. Cependant, les revendications du Tiers-Monde ont toujours été fondées sur la nécessité de recouvrer sa dignité, d’instaurer un monde plus juste et plus solidaire. Les dernières déclarations de la conférence des non-alignés à Colombo (août 1976) confirment ce point de vue.
Maintenant, il devient plus aisé d’essayer de répondre plus nettement aux questions déjà posées. Le passage par l’étape bourgeoise n’est ni une nécessité, ni une fatalité, mais il ne faut par l’exclure a priori. Tout dépend de la situation objective de chaque pays, et surtout de la nature de l’Etat, de sa constitution, de son pouvoir, de ses fonctions et de son orientation politique. Une réponse aussi claire qu’une solution mathématique est impossible à donner parce qu’au cœur du problème il y a la question de l’Etat dans les pays en voie de développement.


[1] Naturellement les deux notions ne se recoupent pas nécessairement.

[2] Luttes sénégalaises réservées aux jeunes après les récoltes.

[3] Voir Ethiopiques n° 6, un article de l’auteur intitulé : « La réforme de l’entreprise : vers la cogestion et l’autogestion ».




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