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CONTES ET PROVERBES DE LA FORET ATLANTIQUE
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Ethiopiques numéro 8
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Roger Dorsinville

Les sociétés, depuis qu’il leur est devenu facile de se souvenir par l’imprimé, dédaignent la mémoire vivante, l’oralité dit-on ne rendant compte des faits que de manière incomplète. Or, le discours de l’oralité ne comportait pas que la parole appliquée aux faits. La parole était un signe parmi d’autres d’un code héréditaire, un élément dans un patrimoine qui comprenait aussi bien les Arts, les rites, les coutumes, les données du geste et les acquis de la culture matérielle, tous aussi éloquents à leur manière que les mots.
La parole occupe cependant dans cet ensemble une place exceptionnelle, étant l’élément de communication le plus spontané, le moyen d’enseignement le plus simple. De plus, se prêtant à l’éloquence soutenue du conteur, à l’organisation rythmique du chant, elle fait partie, avec les jeux, du fonds nostalgique du royaume d’enfance. Ne serait-ce qu’à ce titre il faudrait s’y arrêter, mais elle offre de plus, l’occasion de voir vivre, penser, réagir et se conditionner des hommes dans la curieuse aventure de la vie en société. Il suffit de faire dire au discours son intention, on voit se profiler la mécanique sociale.

Le propos social

Il n’existe pas de société qui n’ait essayé, en se situant dans une lignée, d’expliquer sa présence dans le temps et dans l’espace ; il n’y en a pas qui n’ait formulé des règles de conduite et des principes de moralité, ou qui n’ait essayé de remonter aux causes à partir des effets, investiguant le champ de la connaissance.
Le discours oral comprend trois catégories majeures de récits :
1) Les légendes historiques qui sollicitent spontanément le merveilleux dans la trame de l’histoire des clans, des lignées, dans les anecdotes concernant l’établissement, les migrations. La toponymie y livre les secrets gracieux, héroïques ou comiques de l’implantation. Que le récit perde le sens exigeant de l’histoire pour se conter souvent aux portes de la légende, la déviation s’explique par le besoin de transcender l’étroitesse ou les rigueurs de la condition présente à partir d’un moi collectif exalté.
2) Les contes à moralités, systématiquement normatifs et socialisants sous des dehors plaisants. L’utilisation des chansons ou du mime en fait souvent un théâtre où l’on se tromperait à n’y voir que récréation.
3) Les énigmes, enfin, qui, à partir de l’observation des êtres et des choses, libèrent le génie discursif sur une triple voie : l’interprétation sérieuse, la satire, et la charade, celle-ci plus spécifiquement orientée vers les enfants, sollicitant à la fois leur vivacité d’esprit et leur pondération. Les énigmes souvent se gardent de conclure doctoralement. C’est une sagesse ajoutée que d’éviter d’asséner la leçon, la laissant se suggérer, invitant à la réflexion en laissant suspendue une interrogation.
Nous aurons affaire ici plus spécialement avec les contes à moralités, qui se recueillent peut-être au coin du feu, mais qui une fois recueillis et digérés, s’utilisent comme les proverbes, au tournant de l’occasion. Contes et proverbes constituent en effet une telle dominante culturelle que leurs leçons surviennent en toutes circonstances.
Cas 1. - Un gentleman vêtu à l’Européenne entre dans son bureau, suivi d’un chauffeur en livrée, casquette et boutons de cuivre, vivement engagé dans un plaidoyer. Le chauffeur plaide aussi bien avec ses pieds trépignants qu’avec ses bras, ses doigts, et par un flot de paroles modulées entre l’affirmation et la supplication. Le gentleman laisse faire, puis, ayant accroché son chapeau et son veston, se retourne et tranquillement assène au plaideur un proverbe et un conte qui le renvoient, silencieux et penaud. L’explication du gentleman, plus tard, sera que le chauffeur était de sa tribu et que « les contes entre nous sont une forme sévère d’avertissement ».
Cas. 2 - A un jeune fonctionnaire qui défendait arrogamment devant le tribunal correctionnel son père accusé de prévarication, un vieux témoin à qui il venait de dire « Vous mentez ! », leva la main pour arrêter le marteau du président d’audience et conta d’une voix monocorde l’histoire d’Anansi (l’araignée) qui s’était fait passer pour mort aux fins de s’engraisser des offrandes portées pieusement à son caveau par les gens du village. Le fils d’Anansi, venu de loin et tout surpris de cette mort soudaine, lui aussi criait : « Mensonge ! On a assassiné mon père ! ». « Le tombeau ouvert, Anansi s’y trouva bien vivant et bien gras, à la confusion de son fils ».
Dans les circonstances du moment, une telle histoire était plus qu’une leçon, un avertissement.
Aphorismes, adages, allégories ont été utilisés à de telles fins dans toutes les sociétés rurales dont nous avons les traces, en Europe ou en Orient. Ils ne s’évacuent du système des relations qu’avec l’entrée en scène de moyens nouveaux : l’écrit, l’urbanisation, encore que le gentleman britannique utilise l’understatement, comme l’Africain le proverbe, pour camoufler ses émotions, arrondir poliment les angles, ou les préciser sous couleur de les arrondir. Encore que ce soit entre intellectuels déjà urbanisés que s’est vérifiée la scène suivante, typique dans sa simplicité.
Cas 3. - Le lieu est une voiture de service à la sortie des bureaux. Y ont pris place, en sus du chauffeur ; D... et T..., écrivains, en compagnie d’un étranger. Le chauffeur prend le chemin familier de la maison de D... mais celui-ci intervient : « Non j’ai changé de maison, j’habite maintenant tout près du ministre ». S’adressant à ses deux compagnons en riant : « Ainsi ne pourra-t-il pas ne pas me voir de temps en temps. Le loyer n’est pas élevé, j’en ai saisi l’occasion ». Un temps, et riant encore : « Je l’ai bien eu, eh ! notre ministre ; il ne m’échappera plus ». T... dit alors (et ce qui rend inoubliable cet épisode après tout banal, c’est le caractère immédiat, spontané, réactif, de son intervention, sur un ton égal, neutre, détaché, on aurait dit sans intention) : « Bugaboo la fourmilière était plantée sur les lisières d’une clairière circulaire dominée par l’ombre d’un énorme pistachier. Les gousses, quand elles éclataient, arrosaient la fourmilière dont les habitants sortaient, joyeux, pour remplir leur grenier. Or, un jour, Bugaboo se dit : « Ce pistachier m’aime bien, pourquoi me tenir si loin ? Je me rapprocherai donc ». Et Bubagoo se déplaçant s’en fut se reconstituer tout contre le tronc, l’épousant de son flanc. A partir de ce jour-là, la manne cessa, les gousses continuant à jeter leurs graines à la périphérie de la clairière.
L’histoire était finie sans autre commentaire. Le chauffeur ne rit pas, il se gratta la gorge. L’étranger voulut rire, ricana, conscient d’être embarrassé. La mine de D... d’abord incertaine, passa par toutes les étapes d’une confusion qui, à la fin, s’établit. En descendant de voiture il riait jaune. Quand il eut disparu, le chauffeur émit deux notes sarcastiques, sans oser plus. T... ne rit pas, il dit seulement : « Stupide ! Il a naturellement payé un loyer plus cher... » et haussa les épaules. Il n’avait pas dit à l’autre : « Tu as été idiot ! ». Il avait même eu la délicatesse de modifier l’histoire, prêtant à Bugaboo des raisons de sentiment plutôt que sa très évidente avidité. Par la suite, D... ne se montra pas fâché. On put même l’entendre raconter l’histoire en riant de Bugaboo. C’est que le conte est fait pour convoyer sans risque d’aigreur les contradictions, obéissant ainsi à un impératif social qui sera plus loin défini.


L’impératif

L’homme des clans s’est trouvé pris pendant ses siècles entre trois appréhensions : la peur religieuse de l’invisible, le respect de l’Etablissement régnant et la crainte de l’ennemi : bêtes des fourrés, hommes aux frontières, catastrophes et intempéries.
Contre les dieux, il a mis en place le piège de la méthode et des rites, réglant leurs interventions ; contre les princes celui de la collégialité des institutions, forçant l’Etablissement à se conformer publiquement aux coutumes. Contre l’ennemi joue la solidarité, qu’il faut entendre comme un principe autoritaire déterminant les conduites. (i.e : au cri de « Serpent ! » c’est sans réfléchir que les cases se vident, que les pots-au-feu s’abandonnent, chacun saisissant l’arme le plus proche ; c’est une ruée vers le lieu de l’appel).
Le sang [1] se respectait, naturellement, entre proches et les alliances étaient solides entre membres de la famille étendue [2]. Au-delà de ces liens dont l’autorité s’inscrit de manière « réactive » dans les relations le village éduquait les siens en vue de l’acceptation, comme un devoir, de la coexistence pacifique. D’où les formes extérieures étudiées pour bannir des contacts la part de l’agressivité et des impulsions ; par exemple le protocole qui fait un rite de toutes les formes de relations, et l’usage extensif de l’apologue (conte), de l’aphorisme, du proverbe, considérés comme termes médiateurs dans le moment même où ils sont utilisés pour exposer des griefs ou introduire des leçons.
En cas de mésentente, au lieu de se précipiter vers la collision [3] ou même vers le tribunal public des palabres [4], les adversaires décrivent des cercles l’un autour de l’autre, utilisant les intermédiaires protocolairement établis par la coutume pour chaque cas.
Les décisions de justice étaient considérées comme finales, la sentence comportant comme corollaire, mieux que le pardon, l’oubli de la faute [5]. Les juges essayaient d’arriver rapidement à la vérité, utilisant en cas de besoin l’ordalie, dont il existait des degrés multiples jusqu’au redoutable bouillon d’écorces des causes capitales.
Au cas où une partie lésée estimait que le jugement n’avait pas dit la justice, elle préférait lever le camp, s’établir ailleurs, fonder au besoin un nouveau village, plutôt que d’initier entre quartiers les cycles de violences, les vendettas, dont se glorifient d’autres cultures. Celui qui choisissait de rester sur place « oubliait », en tout cas se taisait, choisissant peut-être de porter sa cause devant les instances clandestines de la sorcellerie. Si la loi de la parabole est d’en dire toujours plus que ne laissent entendre les mots, il est aussi exact que l’une des plus graves menaces qui se puisse formuler est l’expression anodine : « Je ne lui dirai plus rien », équivalant à annoncer qu’on s’en remet à Dieu, se réservant peut-être de solliciter ce Dieu dans une lutte obstinée dans le domaine de l’occulte sans que le village en soit troublé.
Tel était le climat, discipliné, où ont pu proliférer contes, proverbes et autres procédés de rodage, leur utilisation venant d’un réflexe contraire aux rodomontades et défis qui, dans la même Afrique, fleurissaient en savane sous les sabots des roitelets à cheval.
En résumé, des sociétés fragiles se préservaient en déviant l’agressivité vers l’usage de la médiation, en mettant les accusations en métaphores. L’amertume se cachait sous un masque, si possible derrière un sourire, résultant en un protocole qui constituait une dignité, en une prudence sociale qui était une sagesse, et dans la préservation d’une solidarité qui était un impératif.

La veine comique

Le portrait serait toutefois déformé si les récits devaient être considérés seulement comme un code d’éthique ou un manuel d’escrime. Ils se prêtaient à l’invention comique du loisir pour le loisir, et mieux, à la fabrication de l’imaginaire, à la sublimation par l’imaginaire de l’existence vécue en existence rêvée.
Au niveau le plus simple de cette veine, un bûcheron exposera inconsciemment le style de ses sublimations dans un récit comme celui-ci : « Ce jour-là, il n’arrêtait pas de pleuvoir. Je dus enfouir vêtements, ustensiles et outils dans ma sacoche de peau et, comme il pleuvait toujours, je m’y fourrai moi-même, plié et replié. Cela n’arrêtait pas, plus moyen de travailler, alors j’accrochai le sac à mon épaule et gagnai la maison. En arrivant, j’en sortis tout sec ».
A quoi une malheureuse victime d’inondations répétées répondrait peut-être par une bien bonne comme la suivante : « C’était rien de pluie ça. Nous, on est inondés tous les ans. Tenez, il y a cinq ans, après quatre jours de pluie, tout le village fut englouti par la rivière et la mare combinées. Mes parents, ils ne voulaient pas rebâtir dans la plaine. Ils voulaient tout mettre sur la colline, et c’était bien loin des plantations. Alors je leur ai dit : « Ça fait trop de route ; pourquoi tant vous fatiguer ? Mettez-moi le village sur le dos ». « Ils me l’ont construit sur les épaules avec ses maisons, ses ruelles, sa place, son marché, tout, et l’année après, quand la pluie est revenue, J’ai gagné les hauteurs et tout le monde était bien au sec. Après la pluie, je suis redescendu près du riz ».
- Et comment entriez-vous dans votre maison ? Dites nous çà, comment vous faisiez ?
Tout le monde riait, la ficelle étant un peu grosse ; et le conteur : « Dans ma maison ? J’y arrivais, compère j’y arrivais. Demandez à mes femmes ».
Ces deux histoires exposent un certain style, nous l’avons dit, des rêves, des solutions magiques souhaitées contre la pression du quotidien. Tous s’y reconnaissaient avec un clin d’œil amusé, comme d’autres se reconnaissent dans Cendrillon qui, sur une certaine expérience des classes et des situations, évoque aussi un style donné des solutions magiques.
C’est à cette veine qu’appartiennent plusieurs « énigmes » où le narrateur, sans être préoccupé d’aucune autre loi qu’une certaine logique de l’imaginaire, déduit de l’apparence des choses des causes et des effets incohérents. La volaille gratte sans fin le sol depuis que Poule, ayant perdu la bague de Faucon, la cherche en tous lieux. Anansi le glouton, a cette taille fine qu’on lui connaît depuis qu’un jour, invité à deux banquets et n’en voulant rater aucun, il remit à des amis les deux extrémités d’une corde qui le ceignait, leur demandant de tirer pour l’avertir dès que ce serait prêt. Hélas pour Anansi, les deux banquets furent servis en même temps, et ses amis, des deux côtés du village, se mirent à tirer. Il ne s’en est pas remis.
Des énigmes plus profondes, plus substantielles, dans la mesure où elles forcent à analyser le contenu même du fonds social hérité, s’altéraient par le conteur, pour accommoder l’autorité des grandes familles, ou justifier l’ordre établi, pour légaliser par exemple le statut différent des deux grandes castes humaines : l’homme et la femme.
Le statut inférieur de la femme est justifié de tant de manières et en tant de versions qu’il faut vraiment que l’homme des tribus en ait perçu l’injustice. Le folklore de forêt garde d’ailleurs le souvenir d’une époque ancienne où les femmes avaient assumé le commandement social, leur déchéance s’expliquant par des constantes d’avidité et de légèreté. De temps à autre brille au carrefour du conte quelque femme, épouse ou mère d’exceptionnelle vertu, mais ce n’est jamais loin de l’ombre auguste du protecteur.
La hiérarchie des conduites dans les deux espèces est établie clairement dès leurs premiers rapports. Ainsi, dans ce conte qui veut que l’homme et la femme se soient ignorés, jusqu’au jour où la femme, ayant perdu son chemin, se trouva près du feu de braise qu’essayait maladroitement d’allumer un homme. Ayant observé le maladroit, la femme fit alors son entrée en scène, de la manière hardie qu’affectent tant d’entre elles, disant à l’homme : « Question feu, mon gars, vous n’êtes pas très malin ! ». Puis, ayant goûté la soupe qu’avait préparée l’homme, elle la recracha : « Pas fort en soupe non plus ! ». Elle lui fit une soupe, puis balaya « la foutue maison malpropre », lava ces « foutus linges puants », fit chauffer de l’eau pour laver « cette grande carcasse puante ». L’homme, repu et nettoyé, se disait : « Quel foutu bon potage », et trouvait la vie toute nouvelle, et que cette bougresse-là, ce serait bien de l’avoir aux alentours, « mais bon Dieu, ce qu’elle cause, c’ quelle cause, çà n’en finit pas, pire qu’une crécelle ! ».
Voilà pour les conduites, et voici qui définit les caractères :
Dieu, ayant créé et mis ensemble l’homme et la femme, un jour, dit à l’homme : « Prends ce couteau, tue la », et l’homme dit : « Seigneur, non, comment tuerais-je celle que tu m’as donnée pour compagne ? ». Mais, quand Dieu donna le couteau à la femme, celle-ci, froidement, referma sur l’arme son poing, et la levait déjà quand Dieu l’arrêta et dit : « Parce qu’il n’y a pas eu de pitié dans ton cœur, je donne à l’homme le gouvernement de la famille et à lui seul le droit aux armes ».
Le conte ne dépassera pas ces stéréotypes. C’est le propre des comédies de caractère, ayant tôt établi les types, d’en rester prisonnières, y puisant de l’assurance au fur et à mesure des répétitions comme si elles s’alimentaient à des vérités démontrées, alors qu’elles puisent à leur propre source. Le statut des femmes reste l’acte d’accusation des sociétés androcentriques. L’univers des contes est beaucoup plus convaincant dans d’autres portraits.


Dieu dans les contes

La conscience de la divinité est spontanée et omniprésente, les contes faisant souvent état d’un Dieu unique et providentiel. C’est derrière la légion des desservants invisibles (mânes et esprits) un monothéisme d’essence qui sait distribuer les valeurs hiérarchiquement entre l’autorité centrale (le créateur) et des délégués qui sont des ordonnateurs locaux. Le Dieu Unique, éloigné, n’est pas particulièrement actif ; il est une sorte de grand soleil immobile. Les intermédiaires en prennent un en-soi de démiurges indépendants. Ils ne réfèrent jamais à Dieu, non plus d’ailleurs qu’à la loi morale, et agissent à partir de leurs propres motivations. Ainsi soumise à des divinités de poche, la religion des villages se définit-elle comme un activisme sacré, le croyant s’adonnant à des pratiques fractionnaires, à l’observance de tabous, au gardiennage et à l’activation périodique d’objets de piégeage : masques, figurines, fétiches, arbres, sources, etc., toutes pratiques qui ne rapprochent ni de la paix du Psalmiste : « l’Eternel est mon berger ! » ni du défi souverain d’Israël. « Si Dieu est pour nous » ! La foi reste incertaine de son inspiration, de ses voies trop souvent fiévreuses, même de ses buts pour la plupart imprécis.
Au meilleur de la foi, d’ailleurs, le Dieu africain reste provincial, n’ayant jamais prétendu régenter le monde entier, laissant à chaque race de découvrir sa voie. Il est évident que cette condition affaiblit le monothéisme essentiel, laissant à chaque peuple un Dieu à son image. Ce qui est acquis sans être formulé en doctrine, c’est que, donné la diversité des peuples, la morale et les codes ne sauraient être partout les mêmes, divergeant en ceci de la tension du christianisme et de l’Islam vers la conversion à un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême.
Cependant, les zones de contact entre les religions importées et la pratique africaine sont surprenamment nombreuses. C’est la révérence envers le Créateur (et sa crainte, commencement de la sagesse), l’obéissance à l’Eglise, ses règles et son clergé (les notions d’apostasie et de sacrilège sous-tendant les déviations), la socialisation des conduites, etc.
Les divergences importantes sont au niveau de la catholicité et de la tension morale.
L’homme tribal peut frapper d’exclusion une part de l’humanité, en fait sa plus grande part, et être en paix avec lui-même : il n’a pas de frères ailleurs. N’ayant jamais entendu embrasser le monde, il n’a pas à infliger de torsion à ses principes pour justifier son absence d’ouverture ou d’amour ; n’ayant jamais proclamé l’universalité de la loi morale, il reste fermé aux vertus d’importation qui l’incommodent.
L’Occident, pour sa part, reste arcbouté à la loi morale et fait découler toutes les conduites de quelques principes idéaux. La tribu n’en connaît qu’un, et pratique : la préservation de la collectivité ; vertus tout ce qui y ramène, péché tout ce qui en écarte.
Le Dieu unique, cependant, quand il intervient, fait pression pour obtenir la sagesse. Il prescrit une grande règle qui revient à tous les carrefours du conte : tous les talents, toutes les facultés dont tu peux avoir besoin t’ont été donnés ; va et utilise les. Le lièvre se plaignait d’être forcément lâche parce que faible. Dieu lui assigna des tâches apparemment impossibles, qui exigeaient pour être accomplies non la force mais réflexion, patience et ruse. Une fois ces tâches menées à bien, le lièvre s’en vint pour obtenir la force, et Dieu lui dit : « Si tu as pu berner le lion et le serpent et ramener une couvée d’oiseaux piailleurs, que te faut-il de plus ? Agis avec les vertus de ton espèce ». C’est aussi la leçon que sous plusieurs formes il s’efforce en vain de donner à Anansi, toujours motivé par la goinfrerie et l’esprit de cautèle.
Quant aux dieux mineurs, on ne peut être ni pleinement rassuré sur leurs vertus ni pleinement persuadé des mérites de ceux qu’ils protègent. Les voici guérissant deux mendiants véritablement indignes de toute considération, ou encore exauçant Anansi le goinfre sans lui faire condition de rechercher la modération. Ils enrichissent des gens que la suite de l’histoire révélera insensés et les voici, sans raison convaincante, tuant Kotati, la jolie vierge pétulante ou punissant exagérément des garçons et des filles, coupables seulement de quelque vétille.
Finalement, le conte reflète Dieu de deux manières, dans le bien qui est son domaine souverain et dans le mal, qui est sa face inavouée. Car, si le conte jamais ne s’en prend au mal avec les imprécations que réservent à Satan judaïsme, christianisme et Islam, c’est à partir d’une discrète suggestion que mal et bien font partie du même mystère de la maison du père, une dimension nouvelle, un intérêt proche leur étant donnés par le fait qu’ils ont besoin, pour s’activer, de passer par les hommes. D’où l’anthropomorphisme des dieux et une conviction subtile de corriger l’homme, c’est soutenir le Créateur dans son œuvre inachevée.

Corriger l’homme

Une verticale sépare l’humanité en deux catégories : les fous et les sages, avec franchissement de frontière dans les deux sens.
A Python-le-prudent, il arriva une fois de ne pas être assez sage, car partageant un arbre avec Marmotte, lui dans les branches, Marmotte entre les racines, il permit à Ecureuil, contre l’avis de son commensal, d’aménager sa demeure à mi-hauteur du tronc. Or, l’écureuil n’est pas une espèce réfléchie : en plein jour il traverse les sentiers, entre dans les champs de manioc où sa queue touffue ne se peut cacher, il entoure les arbres, en grimpant, de spirales voyantes en poussant de petits cris, un écervelé si satisfait de sa queue en panache et de son costume fourré que le malheur le suit à la trace. Or donc, un chasseur suivit l’écureuil, découvrant du même coup Marmotte et Python qu’il tua, faisant d’une pierre trois coups. Et tout ce que Marmotte put dire à Python agonisant, fut : « Je vous l’avais bien dit » ! Mais pourquoi Marmotte, après l’avoir « bien dit » à Python, ne s’était-il pas retiré d’un voisinage devenu dangereux ? La folie est souvent faite d’une once d’imprudence, sans plus.
Un fou, Léopard qui, ayant posé sa masse, négligea d’y veiller. « Je suis le roi, se dit-il, qui oserait ? ». « Mais le proverbe dit bien « Qui néglige sa trappe, un autre jouira de son poisson », et n’exceptait pas le roi. Il peut, par ailleurs, arriver au voleur du roi d’être fou à son tour. Tel Anansi, qui s’était mis en tête de manger le poisson de Léopard. Il n’osait y aller de jour, et de nuit n’y voyait pas. Aussi persuada-t-il Luciole de le guider et, à la lumière de son compagnon, il vida la nasse du roi, puis le fou, pour toute récompense, rit au nez de Luciole qui, naturellement, le dénonça.
Ainsi, dit le proverbe, parlant d’un autre fou, Lapereau, se soustrayant à la maison de son oncle, au bout du compte reste sans toit ; une folie, l’esprit d’errance, que les contes s’emploient de mille manières à évacuer de la constitution mentale adolescente.
Mille contes et autant de proverbes essaient d’être des garde-fous, mais le folklore désespère de vraiment amender sa clientèle, car dit la sagesse des proverbes :
Ils vieillissent et n’en deviennent pas plus sages, et « si neuve cette nasse n’a rien attrapé, comment s’y prendrait-elle, toute défaite et pourrissante ? ».
Ils ne sont pas isolés, mais Légion, tenant désastreusement compagnie, et « toi qui ne sens pas la rose, tu n’as rien trouvé de mieux que d’embrasser le bouc puant ».
Encouragés par quelque succès de détail, ils se croient au sommet, ne se disant pas qu’il peut arriver « même à un chasseur maladroit d’abattre un éléphant ».


Et, de toutes manières, à quoi bon ? Loin de se ranger, ils vont de mal en pis car « s’ils ont enlevé le joug de leur cou, c’est pour mieux en entraver leur maison ».
L’univers du récit présente la folie de l’espèce sous maints aspects et, pour mieux frapper, la sérialise en des films d’aventures à multiples épisodes, la suite la plus étonnante étant, dans l’Ouest Africain, celle de l’Araignée.
Quelquefois, le même conte met en contraste sagesse et folie, comme dans ce chef-d’œuvre qui appartient au trésor folklorique de tous les peuples et qui, en déguisement local, comme il se devait, ouvre une compétition de vitesse entre le daim et la tortue. Tous s’esclaffaient, les meilleurs s’apitoyant sur le vieux sage qui, pour une fois, s’était laissé embrouiller. Mais, pendant que Daim se livrait à ses excentricités, plastronnant, lançant des bons mots à ses « fans » et des œillades aux filles, tandis qu’il commençait la course, embrayant en marche arrière pour déchaîner les rires, pendant qu’il déjeûnait, faisait sa sieste, Tortue avait aligné sous les herbes, le long de la piste, mille athlètes de sa tribu, en sorte qu’il y en avait toujours un précédant le Rapide. La piste buissonnière du fou toujours aboutissait à quelque tortue claudiquant devant son nez et il n’en tirait pas leçon ; il les dépassait en se moquant et elles disparaissaient tandis qu’une autre jaillissait en avant, et Daim ne se demandait pas : « Qu’ est-ce que cette magie ? ». Passer une tête le menait à une queue et parce qu’il était ce vaniteux-là, il ne trouvait pas en lui-même le bon sens de se dire : ça ne va pas !
On connaît la suite de l’histoire ; elle est la même partout. Cette version africaine toutefois [6] a le mérite singulier de faire de la victoire de la Tortue un triomphe de la solidarité.
Il ne manque pas d’histoires dépeignant le sage comme un être respectueux des tabous et des aînés, mais par dessus tout comme un solidaire ayant à un haut degré le sens de la coopération, de surcroît un être modeste, sans prétentions, qui ne voudrait pas, « avec des jambes maigres tenter les bonds de la rainette ».
« Dans quel canot voyagez-vous ? », évoque le double test des associations et de la prudence, car la compagnie, bonne ou mauvaise, est une chose, et autre chose est d’entreprendre de gagner la mer dans une pirogue à fond plat ; cela serait aussi insensé que d’entreprendre « sans corde de nouer un paquet ».
Le sage s’assure d’appliquer les moyens aux fins, car quand Python a faim, « il ne tient pas indéfiniment le rat dans sa bouche » et « le chien mesure l’os avant d’entreprendre de l’avaler ».
Aucun solitaire ne peut être sage, cela s’apprend au passage du gué, où celui qui va en avant « montre aux autres jusqu’ à quelle hauteur lever leurs vêtements », et « la vie, savez vous c’est comme un canot à mettre à l’eau,vouspoussez et je tire,je pousse et vous tirez ».
Chaque vertu s’appuie sur un proverbe, sur une histoire au dénouement parfois inattendu. Voyez-vous ce jeune homme en fuite avec sa bien-aimée ? Il vient de l’enlever et des partisans armés les poursuivent. Ils arrivent devant une rivière et c’est une question de vie ou de mort que de la passer rapidement. Une femme se trouve au contrôle de l’unique canot disponible. La jeune fille et l’amant la supplient. Ayant jeté les yeux sur le séduisant jeune homme, la femme dit : « Oui, s’il me prend pour sa seconde épouse ». Et la jeune fille, qui n’a même pas encore été épousée, qui n’a pas encore tenu entre ses mains, entre ses bras, l’objet volé, dit non, puis, promptement, dit oui, car les poursuivants sont à deux pas et les sentiments tombent en ligne derrière la nécessité concrète de sauver d’abord sa vie.

Trois pas très haut

Enfin, trois pas de plus et on aura fait le tour de cet univers passionnant. Trois pas de plus ; trois marches géantes nous élevant au sommet du concept.
Le suicide, ce bout sans lumière du chemin, ne se rencontre pas souvent là où par la nature de sa foi l’homme a toujours sous la main quelque Dieu, et où la constitution sociale est telle qu’il faut s’être vraiment singularisé pour se trouver sans une natte et un bol de soupe chez quelque parent de sang ou quelque frère d’âge.
Il y eut un homme, une fois, au bout de ce chemin-là, réduit à un cache-sexe pour tout bien, tout vêtement. Il avait marché vers la berge haute d’une rivière et, comme il se préparait au dernier saut de sa vie, il ne put retenir une dernière lamentatation. « Eyah ! », dit-il, attirant l’attention d’un autre malheureux si pauvre, que lui, n’ayant pas de cache sexe, il masquait sa nudité derrière des branches basses. « Eh ! implora le nu, je t’en prie, avant de sauter, laisse-moi ton vêtement ».
« Mon vêtement ! ». Le désespéré était partagé entre les larmes et un rire amer. Dans l’ombre des bambous, ce qu’il voyait, c’était des restes émaciés, un squelette, un souvenir de corps humain, un mort, tremblant de désir à la vue d’un cache-sexe en haillons, un être logé plus bas encore que l’abîme dans lequel il était lui-même tombé. Ce mystère lui parut insondable, la scène insupportable et sa mort une vanité. « Je crois, dit-il, tremblant, que je vais vivre encore un peu ; je vais te chercher une pitance et un morceau de toile ».
Ce pas nous aura fait passer de l’étude des conduites à des considérations d’essence. Le prochain verra mettre en scène non des individus mais des catégories morales.
Vol défia Mensonge à qui ferait le plus de mal dans un village. S’y étant introduit de nuit, il chaparda dans plusieurs maisons, vola la pipe du roi, séduisit et enleva sa plus belle épouse. Le village, le lendemain, fut un tumulte d’imprécations. Les gens se soupçonnaient et se dénonçaient avec une telle fureur que ceux dont les maisons étaient restées indemnes n’osaient l’avouer. Les cris les plus violents venaient du roi. Sa pipe ! Sa femme ! De toutes les pipes honorables et de toutes les épouses, seules les siennes manquaient. Tous ceux qui ne criaient pas, ne s’agitaient pas, essayant de se livrer tranquillement à leurs tâches quotidiennes, étaient houspillés, maltraités, soupçonnés de complicité, de trahison. Des têtes tombèrent.
Vol, content, se frottait les mains, mais Mensonge lui dit : « Attends ! ». Ils attendirent et virent le tumulte s’apaiser, le pays retourner à la routine, le roi épouser trois « jeunesses » pour remplacer l’épouse perdue. Et Mensonge dit « Maintenant, ouvrez les yeux ».
Il se rendit auprès de la première épouse du roi, et se faisant passer pour un grand sorcier, lui dit : « Je peux faire que ton époux renonce à ces jeunesses. Donne-moi seulement quelques poils de son pubis ». Il en arrangea avec la femme le mode et le temps, lui laissant un long couteau effilé. Puis il s’en alla dire au roi : « Votre première femme, jalouse, vous tuera à telle heure de telle nuit ». Et ce n’était que la moitié du piège. Il s’empressa auprès du frère de l’épouse, chef du village voisin et lui dit : « A telle heure de telle nuit, le roi tentera de tuer votre sœur. Postez vos gens, et quand vous entendrez du bruit, ils sauront que faire pour la sauver ».


L’événement ainsi préparé se déclencha, précipitant les explosions en chaîne ; l’époux ne dormit pas et bondit sur sa femme au moment crucial, la femme cria de surprise et les soldats, postés sous ses fenêtres, se précipitèrent, se heurtant aux gardes du roi d’où bataille, d’où guerre, entraînant la mort de centaines de personnes, dont l’épouse et les deux rois. Mais qui tuera Mensonge pour en délivrer les hommes ?
Enfin, troisième pas géant se pose le problème du bonheur. Conçu comme richesse ou comme accès à une cité brillante, le bonheur est toujours place dans l’ombre de la mort.
A un fermier, le daim promit la richesse, mais le fit passer par de telles épreuves que le courage de l’homme fléchit et il maudit le traître. « Il ne t’avait promis rien de facile, dit au fermier le serpent, messager du daim ; aie seulement la foi ». Finalement, la promesse s’accomplit mais on peut se demander si cela valait la peine de tant souffrir.
De même, un frère devint riche mais en tuant son frère, et cela vraiment ne valait pas la peine du tout, car son village l’exécuta.
Dans le meilleur des cas, il faut frôler la mort de près pour avoir droit à la cité brillante.
Ils étaient trois frères dont l’un, trappeur, prit dans ses filets sur les terres de son frère fermier un pot d’argile. « Touchez-moi, dit le pot, et vous êtes mort ». Le troisième frère avait justement fait le vœu de mourir et on le fit chercher. Il cassa le pot et il en sortit une cité brillante.
De même l’okra de la veuve. C’était une fleur éternellement ouverte au milieu de trois gousses. Depuis des générations, dans la famille on labourait autour parce qu’elle était protégée par un tabou : « Nul ne touche à cette fleur ou à ces gousses ». Or à la mort de l’époux, un volontaire s’en vint aider la veuve dans son jardin, et un jour, fasciné par cette plante étrange, il en cassa une gousse, d’où sortit aussitôt une brillante cité.
Le bonheur ainsi placé sous la menace suspendue de la mort vaut-il la peine ? Les adultes qui inventent les contes semblent dire non et quant aux enfants, pas un de ceux partis au loin à la recherche du bonheur n’en est revenu. A cette frontière, l’ancienne culture se révèle implacable. Il en fut une fois un qui réussit l’aventure. Il s’en revenait avec d’immenses troupeaux mais se fit en route tuer par des voleurs.

Bel étranger

Il faudrait sur le thème du « bel étranger » écrire un nouveau chapitre, et capital. Si on le sort du monde du conte, il est au carrefour de tant d’avatars qu’une partie de l’Histoire, et certainement bien des greffes, des symbioses - et des démissions - en découlent. Dans l’univers même du conte, tout ce qui est « ailleurs » et séduisant. On demande à l’enfant : « Mais que veux-tu là-bas ? » Il répond : « Là-bas sont les richesses ». A cette frontière, la culture et la coutume sacrifient - dans les contes- les enfants hardis, ceux qui n’ont pas redouté de prendre la route.
Mais il n’y a pas que ceux qui partent, il y a ceux que sollicite l’étranger venu d’ailleurs. Dans les contes il est toujours beau, et c’est une concession inattendue, branchée sur une logique plus profonde que celle du conte, sur celle de l’Histoire qui a vu les sociétés les plus fermées s’approvisionner en traits culturels, arts et techniques d’importation qui les ont modifiées. D’où l’ambivalence entre un patriotisme culturel jaloux et les concessions à « l’ouverture ».
L’Etranger se promène dans les contes avec une telle évidence de perfection qu’à son départ il laisse un double sentiment de vide et d’enrichissement. D’où l’inévitable conclusion que jamais les sociétés Atlantiques n’ont été vraiment fermées. Frobénius disait déjà de la culture Ouest Atlantique qu’elle est dépositaire de toutes les cultures, par où il entendait l’Arabe, la Juive, la Méditerranéenne. On retrouve dans les contes les mille et une nuits de l’Orient aussi bien que la sagesse de Salomon et le bon sens d’Esope.


Pour conclure

Si le conte et le proverbe, en tant que moyens normatifs, résistent encore à l’assaut des autres média, obligés d’ailleurs de passer par eux, d’utiliser leurs images ou leurs raccourcis pour devenir convaincants, il faut souligner qu’ils constataient eux-mêmes l’inévitabilité des mutations. En témoignent des contes où interviennent des musulmans, des chrétiens, des soldats d’Europe ; ils ne sont pas nombreux mais un seul suffit à notre propos : la culture de forêt a pris conscience de l’intervention étrangère et s’en est trouvée traumatisée tout en se défendant par la satire qui n’empêchait d’ailleurs pas « le changement » de tracer ses voies royales ou ses chemins d’usure.
L’Islam est entré en Afrique noire au XIe siècle, se coupant une large ceinture du bassin du Nil aux rivages atlantiques, si bien intégré dans les convictions et pulsions de l’indigène que les jihads d’un Bello, d’un Omar, sont devenues épopées, chants et dits de l’homme noir, son héritage, sa fierté.
Le christianisme est entré en scène prestigieusement. Jamais en Afrique croisade de gueux (ses premiers souvenirs « éthiopiques » sont d’avoir régné là), il s’associait la poudre et le canon. A lire la naïve épopée de Béhanzin et tant d’autres chroniques de « la conquête », (que n’inventa-t-on un autre mot pour ce triste et facile usage de la mitraille ?), ce fut dans l’écart entre les moyens l’entreprise d’aisés vainqueurs, et la surprise n’est pas venue de la victoire des arsenaux d’Europe sur les forges de brousse mais de la soumission des esprits à l’ordre nouveau comme si la défaite militaire avait entraîné la dévaluation de la culture. Trop d’esprits portés à la rencontre de la civilisation renièrent le passé, se soumettant non seulement à la rhétorique et aux techniques mais à une lessive de la « barbarie » comme à un baptême indispensable.
Bien sûr, privé de moyens de comparaison jusqu’à ce qu’il eût acquis la connaissance par les causes et la dialectique de l’Occident, l’Africain ne pouvait pas savoir que de la culture des anciennes générations et des structures léguées par elles, beaucoup de signes et de tendances étaient valables. Il ne pouvait pas savoir qu’il avait des valeurs à offrir, presque autant et aussi pertinentes que le Moyen-Orient envahi par les croisés qui les renvoya à la maison prêts pour la beauté, la soie, les vers, les sciences médicales et les mathématiques.
Il se doutait à peine que l’Afrique au Sud du Sahara détenait des « valeurs de civilisation ». Ne parlons pas des arts du bois, des petits métiers de l’artisanat, des arts décoratifs, c’est trop évident pour qui seulement regarde en passant. Parlons de la Justice traditionnelle dont les fiers docteurs d’Europe devront un jour consulter l’esprit et les moyens ; parlons de la collégialité modérant le prince, et parlons de choses toutes simples, modestes, de tous les jours, parlons de jeux d’enfants : Entendez-vous ces voix d’enfants, ces voix fraîches, ces voix fausses, ces voix gaies, les entendez-vous chanter ? Ecoutez le rythme et les battements de mains. Approchons et distinguons les paroles : Numéro UN est allé à Ma-no ; Numéro DEUX s’est perdu dans le numéro UN qui est allé à Ma-no ; numéro TROIS s’est perdu dans le numéro Deux qui s’est perdu dans le numéro Un qui est allé à Ma-no ; le numéro Quatre... et ainsi de suite jusqu’à Cent, comptant en avant et à rebours sur un air rythmé. Répétitions joyeuses, chants, battements de mains en style de kindergarten des siècles avant Montessori.
Nous l’avons dit, la parole était un signe parmi d’autres, un élément du patrimoine légué aux générations, mais quelle place primordiale n’occupait-elle pas dans une culture qui se définit justement par le signe du mot. Aussi bien, pour se substituer à elle dans un monde où s’éteignent les braises du coin-du-feu, faut-il plusieurs chaires : celle des causes premières pour expliquer au-delà d’un Dieu vague la création et l’homme, celle des sciences sociales et du droit pour mettre en cause et stériliser l’injustice et celles de toutes les sciences appliquées à la terre et à l’homme, réservant s’il vous plaît - à un siècle prochain la fusée pour la lune.


[1] Nous parlons ici de culture forestière et d’Afrique des tribus. L’Afrique des rois était déjà différente, l’histoire des dynasties étant celle des crimes entre héritiers cassant les groupes consanguins en factions farouchement opposées.

[2] Les familles liées par de multiples mariages s’estimaient indissolubles.

[3] Les querelles entre femmes n’entraient pas dans la catégorie des querelles graves à éviter à tout prix, le village tendant à y voir avec indulgence des moyens de défoulement.

[4] Excepté les cas d’adultère où il fallait voir clair et vite, certains rites familiaux étant liés à l’intégrité de la femme. Celle-ci d’ailleurs avoue toujours. Le complice est puni d’amende au bénéfice du mari lésé, l’exécution de la sentence entraînant, comme il se doit, l’oubli de la faute.

[5] Mots et gestes rituels : Fini ! qu’on n’en parle plus !

[6] Il y en a plusieurs autres.




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