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SUR L’ESTHETIQUE NEGRO-AFRICAINE
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Ethiopiques numéro 08
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Jocelyne Lebrun

La lecture de l’article qu’Amadou Hampâté Bâ consacre à l’art africain dans le « Courrier de l’UNESCO » de février 1976, sous le titre : « African Art, where the hand has ears » nous amène à soulever la problématique de l’art africain au niveau de son existence même. Trois points de la thèse de Hampâté Bâ nous paraissent en effet présenter un caractère ambigu.
1) Hampâté Bâ rappelle, à juste titre, qu’en Afrique, la distinction entre monde sacré et monde profane perd au niveau de l’art toute signification. Ainsi la différenciation chère à l’Occident entre l’objet utilitaire (et par conséquent « ignoble ») et l’objet revêtu d’un caractère esthétique (donc « noble » et sacré) disparaît. Dès lors, l’outil du ferronnier est un objet artistique, tandis que le ferronnier, le charpentier, l’ouvrier qui travaille le cuir sont eux-mêmes des artistes.
2) L’art séculier, selon Hampâté Bâ, est (et surtout était jadis) considéré comme « l’ombre de l’art religieux », et un peu plus haut : « il est des statues que l’ on ne peut nommer belles au sens esthétique du terme », dans la mesure où elles détiennent une puissance qui ressortit bien davantage à un monde transcendant qu’à la réalité quotidienne et profane.
3) (et surtout) :« l’esthétique » (a) très peu de rapport avec l’art africain ».
Rendons d’abord grâce à Hampâté Bâ d’avoir ainsi souligné l’importance du sacré dans l’Art nègre et, implicitement, l’inadéquation des concepts occidentaux, en particulier des concepts kantiens, de goût, de sensibilité, de plaisir, de satisfaction - fût-elle désintéressée -, pour comprendre l’art africain.
S’agissant de l’art africain, il nous semble essentiel de sérier les problèmes avec le plus grand soin. Deux niveaux dans le questionnement doivent être distingués :
- il est une façon naïve, et par conséquent peu dangereuse, de mettre en question l’art nègre qui consiste (ou consistait) à nier son existence même, ou du moins à se demander s’il y a, en Afrique, des œuvres assez belles pour mériter le nom d’œuvres d’art et justifier l’existence d’une esthétique authentique,
- mais, il existe un second niveau de la problématique, et nous voudrions insister sur le fait que c’est celui-là qui importe, dans la mesure où il se présente plus insidieusement.
En effet, à la première question (celle de la valeur esthétique des œuvres créées par l’Africain) non seulement rares sont ceux qui ont l’audace de contester l’existence d’objets beaux (sinon, et nous y reviendrons, au niveau de la terminologie et de l’usage des concepts de « beau » et de « beauté », encore qu’à ce niveau de la problématique il ne s’agisse que d’une querelle de mots) mais encore la plupart des Occidentaux se font un devoir d’admirer l’art nègre (parfois, il faut d’ailleurs l’avouer, par goût de l’exotisme ou pour se donner bonne conscience d’avoir triomphé de l’ethnocentrisme, plus que par goût pour l’« art » soi-disant reconnu et apprécié). Il est à tout le moins certain que la « bonne » histoire racontée par un officier de marine à Picasso sur le pont du « Bateau-Lavoir » ne fait plus rire personne, si tant est qu’elle ait jamais fait rire quelqu’un. Rappelons là à titre d’échantillon de sottise et de mauvais goût : le bougre se trouvant en Afrique, aurait présenté à un Nègre une photographie qui le représentait ; le Nègre la tourna, puis la lui rendit sans mot dire ; alors, l’officier de marine expliqua que l’image était la sienne, et le Nègre de hausser les épaules, de prendre du papier et de représenter l’officier tel qu’il le voyait : une tête, un corps, des bras, des jambes dans le style des idôles nègres et, autour de la tête, disposés ainsi qu’une auréole, les boutons brillants de l’uniforme. Là, l’officier de marine se tut, s’attendant à ce que ses auditeurs rissent. Picasso se contenta de méditer, puis le lendemain, se précipita chez ses amis pour voir des masques noirs, en particulier chez Derain qui, précisément, possédait un masque de sorcier...


C’est à un bien autre niveau que la question nous apparaît comme troublante, non plus au niveau de l’existence d’un art nègre, mais de la spécificité du beau en Afrique.
En bref, l’Africain conçoit-il et crée t-il des objets dont la destination est d’être belles et seulement belles, tel est, pensons-nous, le véritable problème. Or, c’est sur ce plan que les défenseurs de l’art nègre risquent paradoxalement de renforcer les armes des contempteurs de l’esthétique négro-africaine ; c’est là, nous semble-t-il, que la terminologie employée par Hampâté Bâ risque d’induire en erreur. En résumé, pour (presque) tout le monde, soutenir que « l’art nègre n’existe pas » n’est plus possible. Pour être subtile, la boutade n’en n’est pas moins boutade, mais il est beaucoup moins évident qu’il existe en Afrique des œuvres dont la finalité soit d’être esthétique et seulement d’être esthétique.
En effet, parmi ceux qui nient l’existence d’un art africain authentique : - les uns s’appuient sur le fait que cet « art » n’est pas séparé de la vie, et lui reprochent d’être trop utilitaire, opposant l’artiste - l’« homo aestheticus » -, à l’artisan - l’« homo faber » -, qu’est toujours aussi le créateur africain.
- Les autres, paradoxalement, s’appuient, au contraire, sur le fait que l’« art africain », ne pouvant être considéré uniquement d’un point de vue séculier, ne répond pas aux critères de l’esthétique, c’est-à-dire ne s’adresse pas à la faculté sensible.

Mise au point

Une mise au point se révèle indispensable :
1°) Que l’« homo aestheticus » se confonde en Afrique avec l’« homo faber » ne rabaisse (?) aucunement celui-là au niveau de celui-ci, mais souligne, au contraire, le fait que l’« homo aestheticus » est tout aussi premier que l’« homo faber » ; (Alassane Ndaw l’a suffisamment montré, récemment encore, in Ethiopiques, n° 3).
2°) Que « l’art » africain ait toujours une portée religieuse ou sociale, parce que sacré et profane sont en Afrique des catégories indissociables, ne fait que le rendre plus conforme à la vocation même de l’art. Nul en effet, s’agissant de l’art occidental, n’omet qu’il serait naïf de s’en tenir à l’étymologie du mot « esthétique », non plus que l’on n’omet de rappeler que l’expérience esthétique se situe bien au-delà du sens commun, et l’objet d’art bien au-delà de l’objet utile. Autrement dit, la même constatation qui amène l’Occidental à conclure que l’art nègre n’existe pas (à savoir qu’il englobe toujours des significations religieuses et sociales, et n’est pas seulement d’ordre « sensuel ») l’amène à affirmer, avec la plus mauvaise foi, que l’art occidental existe... justement parce que l’œuvre dite « esthétique » est toujours ouverture vers la transcendance, action de donner « forme matérielle » et « expression extérieure » à la « beauté intérieure » ou si l’on préfère, de revêtir l’objet d’une « aura » de beauté. (Ce sont là les termes qu’emploie Hampâté Bâ).
3°) En Afrique, non seulement les notions de « beauté » et de « beau » existent au niveau linguistique, mais encore les langues africaines possèdent un vocabulaire spécifique pour désigner le beau artistique et définir l’œuvre d’art en tant qu’elle est « médiation entre le monde invisible et la vie de tous les jours » (dixit Hampâté Bâ) en des termes qui ne sont pas sans évoquer la métaphysique platonicienne, celle du « Timée » en particulier. Ainsi « beau » ne se dit pas de la même manière pour qualifier l’homme et pour qualifier l’œuvre d’art (cf. Léopold Sédar Senghor, « l’Esthétique négro-africaine », Liberté I, p. 208). Quant aux masques, « on les sort les jours de fêtes ». N’est-ce pas dire qu’ils sont merveilleusement inutiles, et que leur valeur, pour être sacrée et sociale, est peut-être avant tout d’être ludique ? On les sort pour les montrer, parce qu’ils sont beaux ou plutôt « pour rien », sinon pour eux-mêmes, tout comme la musique n’exprime, selon l’admirable mot de Stravinsky, rien d’autre qu’elle même. Déformerions-nous l’intention du porteur de masque en parodiant le beau mot que Vladimir Jankélévitch applique à la philosophie, et en disant : « le masque, ça ne sert à rien », et c’est justement ce « rien » qui est indispensable, et dont on ne saurait se passer, parce qu’il est essentiel (esthétiquement) tout en étant (bien qu’il soit et parce qu’il est) parfaitement « inutile », totalement « apragmatique » (qu’on nous pardonne ce néologisme). Ludique parce qu’inutile, « luxueux » (comme, mais ni plus ni moins que l’art occidental), l’art africain n’est pourtant pas seulement « du luxe » au sens trivial de l’expression.
En résumé, si en Afrique le sacré est partout et même dans l’art, et si, d’autre part, l’utile lui-même devient art, si « la main a des oreilles », si la main parle et dit le beau, cela revient à dire, certes, qu’en Afrique la beauté est partout - même et surtout dans le travail de la main ; mais, il n’en serait pas moins infiniment naïf de supposer que l’Africain ignore le caractère spécifique de l’œuvre d’art et se révèle incapable de concevoir une esthétique authentique. Le beau est en Afrique une catégorie essentielle, connue et reconnue par l’homme africain. Parole silencieuse, « parole de la main », en effet, car c’est bien la main qui parle, qui est logos et pas simplement outil de l’art : renvoyons, à ce sujet, au joli mot que rappelle Alassane Ndaw : « ma main ne voit pas ainsi », disait le sculpteur à propos d’un masque non taillé de sa main.
Enfin, pourquoi ne pas admettre qu’en Afrique, religion et vie sont placées sous l’égide de l’art, au lieu de dire que l’art est toujours aussi autre chose que lui-même. De même que chez Kant la théologie découle de la morale, bien loin que l’inverse soit vrai, peut-être en Afrique religion et vie sociale découlent-elles de l’art. Pourquoi ne pas penser que l’utile peut être une conséquence de la beauté et n’admettre pas une antécédence de l’art par rapport aux autres activités ? Au lieu de dire qu’une chose est belle, une belle calebasse, par exemple, peut aussi être utilisée en tant que calebasse, on peut tout aussi bien dire que même une calebasse peut être belle (ou peut aussi être belle). Socrate n’en finira-t-il pas de choquer Hippias (« Hippias Majeur » 288 d. e : comment refuser la beauté à ce qui est beau. La marmite (ou la calebasse) est belle bien qu’elle soit une marmite, et avant d’être une marmite, et aussi « belle » que cavale ou vierge ! De même on veut toujours que la religion soit première par rapport à l’art, mais pourquoi ne pas dire que la religion est belle au lieu de reconnaître comme à regret l’existence d’un art religieux ?
Après tout, l’Afrique est peut-être, pour l’art, cette terre d’élection où, non seulement le beau existe et est reconnu comme tel, mais encore où il est la catégorie première, la valeur fondamentale, celle qui donne sens aux autres valeurs, valeur valorisante et non valorisée.





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