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SHAKESPEARE DEVANT LA NEGRITUDE
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Ethiopiques numéro 08
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Alain Bourgeois

Alanus BURGENSIS
Leopoldo Sedari SENGHORI
s. d.
eique hune libellum
quem honoris ejus gratia
Immo septuagesimi ejus anni
mox gratulandi causa
(quippe qui aequalis ei natu sic !)
his aestivis et otiosis diebus
scripsit,
D. D. D.

La manie de considérer la race noire comme inférieure à la blanche est relativement récente : elle remonte tout au plus à l’époque de la grande traite et de l’esclavagisme, qu’il fallait justifier moralement et idéologiquement par une sorte de hiérarchie entre les races humaines.
Mais au XVIIe siècle encore, de telles conceptions n’étaient pas nées, tout au contraire on se représentait sous des traits flatteurs les Africains - au reste peu connus - et l’apparition sur la scène anglaise, avec Othello, d’un général des armées de Venise nègre ne prêtait pas à sourire.
Car Shakespeare a bel et bien donné à son personnage cette couleur et cette race. On a épilogué, certes, sur le sens du mot « More » qu’il lui accole comme épithète, parce que, de nos jours, un Maure est un homme basané, mais non noir, et qu’on pourrait ainsi le métamorphoser en Berbère, en Kabyle, et donc en homme blanc, hâlé par la mer et bronzé par le climat, « brûlé de soleil » disait Guizot, tels que sont tant de Méditerranéens. Mais une telle hypothèse se heurte aux termes précis employés par Shakespeare : car d’entrée de jeu, dès I. 1.88, Iago l’accuse, sous le nom de « vieux bélier noir », old black ram, d’avoir séduit la blanche brebis Desdémone.
Encore pourrait-on voir là une simple image dénigrante ? Mais Roderigo, dès la même scène, v. 66, mentionne ses lèvres épaisses, thick lips, et Brahantio, le père, le vilipende de ces mots :
« un être couleur de suie, tel que toi, » [1]
sooty bosom
I, 1, 70.
Enfin le terme propre, le qualificatif de noir, attribué non plus à un bélier mais à un homme, c’est Othello qui se l’applique carrément :
I am black
III, 3, 263.


Les « Mores »

Le terme est net et précis, notre More n’est pas autre chose qu’un Nègre. Et la tradition scénique anglaise depuis la création de la pièce le présente tel.
Pourtant, Othello n’étant pas un personnage historique, l’imagination du dramaturge pouvait se donner libre carrière à son sujet. D’où est donc venue à Shakespeare l’idée de le camper en Nègre ? Tout simplement de sa source, une obscure nouvelle italienne d’un écrivain du XVIe siècle, Giraldo Cinthio, auteur d’un recueil intitulé Les Cent Contes, (Hecatommithi). Dans cette nouvelle, au reste assez vulgaire et maladroite, le « jaloux » reste anonyme, il est appelé le More, sans plus, et n’a trouvé son nom propre qu’en passant la Manche. Mais qu’était-ce qu’un More pour un Anglais de l’époque ? Précisément, c’était un Nègre. Moor, comme son presque équivalent blackamoor, signifie indifféremment : nègre, noir et maure, voir en français la même décision sur le sens de moricaud, qui manifestement vient de more, et signifie nègre ou mulâtre.
D’ailleurs justement une pièce française à peu près contemporaine d’Othello, les Portugais Infortunés, de Chrétien des Croix (1608), met en scène des habitants de l’Afrique du Sud, d’une région peu éloignée du Cap de Bonne Espérance, et qui sont précisés comme étant des Cafres. Or, tout au long du texte, ils sont appelés des Mores. Deux enfants portugais en ont peur, et crient, l’un :
Voilà vers nous venir des Cafres, ce me semble,
L’autre :
Mon père, sauvez-moi de ces Mores vilains !
Acte III
Ce n’est, de la part de l’auteur, ni un lapsus, ni une ignorance, Chrétien des Croix semble assez bien renseigné sur ces populations, faisant dire par exemple à la Reine du pays que les Africaines ont les « mamelles longues » et non « petites » comme les femmes blanches ; il nomme leur Roi Mocondez, déformation probable des Makondés, peuple noir s’il en fut, et qui donne encore aujourd’hui de remarquables artistes sculpteurs d’ébène. Non Cafres, mais pour l’époque, l’erreur est vénielle.
Il n’y a donc aucun doute possible. En France comme en Angleterre (et sans doute en Europe), on appelait les Nègres des Mores, et si l’on faisait confusion, c’était tout à fait inconsciemment : l’ethnologie n’était pas encore inventée. Mais en l’occurrence, ce n’étaient pas les Noirs, mais les Maghrébins, dont on méconnaissait l’identité ethnique. Ce qui reste certain, c’est que Shakespeare a très clairement et délibérément voulu peindre en Othello un Nègre authentique : « il visait à revêtir son héros de toutes les qualités individuelles ainsi que de toutes les caractéristiques morales des Nègres, telles qu’elles étaient connues des Anglais de son temps » [2].
Mais quels moyens avait-il de réaliser cette intention ? Quelles sources d’information ont été les siennes ? Il les avait à portée de la main. C’est en son temps même que des relations commerciales ont commencé de se nouer entre l’Angleterre et les Etats Barbaresques, ou Barbarie. Le début semble dater d’une ambassade envoyée vers 1550 par Elisabeth auprès de Moulay Abd el Malek, suivie vingt ou trente ans plus tard par une expédition de Drake sur les côtes marocaines. Mais surtout s’était créée en 1585 la Barbara Company, avec le monopole du commerce entre les deux pays : Henry Roberts y représentait la Reine, [3]. D’autres noms, célèbres à l’époque, sont attachés à cette découverte et à ces négociations, ceux de Thomas Stukeley, qui a dû aller jusqu’au Bénin ; d’Anthony Sherley, qui connaissait à la fois Venise, Constantinople, le Maroc et les Antilles. Voyages, ambassades, échanges donnent lieu à des « relations » publiées à Londres, que Shakespeare a pu lire. Mieux encore : un de ses protecteurs n’était-il pas le Comte de Leicester, un des fondateurs de la Barbara Company ? Son autre protecteur le Comte d’Essex n’avait-il pas Anthony Sherley pour ami ? Mais il connaissait également Henry Roberts, et était lié avec George Wilkins, auteur d’ouvrages sur le Maroc. Il avait donc à sa portée des documents écrits ou parlés à foison. Il n’était pas même le premier en date à les utiliser : dès 1587, Marlowe avait écrit un « Tamerlan », Tamburlaine the Great, pièce de théâtre où paraissent entre autres les Rois du Maroc et de Fès : or ils sont noirs comme le charbon, coal-black faces. De même George Peel avait écrit The Battle of Alcazar, pièce sur la mort de Stukeley, où les Marocains sont également coal-black faces. [4]
Inutile donc de s’aventurer, comme F. Baldensperger, à invoquer l’Ethiopie comme berceau d’Othello (ceci pour des raisons religieuses : cet homme est chrétien, l’Ethiopie passait pour être le Royaume du Prêtre Jean). Mais cette hypothèse, très subtile, et étayée sur des arguments ingénieux, est superflue, puisque dans la conception générale du temps, More est synonyme de Nègre [5].
Le nôtre, d’ailleurs, n’est pas le seul de sa race dans tout le théâtre shakespearien. Le premier est Aaron, dans Titus Andronicus (1589), mais c’est un métis, de juif, d’arabe et de nègre [6]. Le second est le Prince du Maroc dans le Marchand de Venise (1596). Jusqu’à présent, rien de bien glorieux, ni d’ailleurs de bien net en fait de négritude, un métis, un Marocain ; l’un, personnage assez ignoble, l’autre, matamore aux raisonnements un peu simplistes, puérilement ébloui par l’éclat d’un coffre d’or, et dont la belle Portia ne s’éprend aucunement : « Bon débarras ! » dit-elle à son départ.

Un vrai brave

Mais avec Othello, tout change de registre. Celui-ci est un vrai brave, illustre et magnanime. C’est par admiration pour ses hauts faits que Desdémone s’est enflammée d’amour pour lui, comme une nouvelle Didon au récit des exploits de ce nouvel Enée :

« Mon cœur s’est rendu à la vertu même de mon seigneur,
C’est à sa gloire et à sa vaillance que j’ai voué mon âme et mon destin, »
My beart’s subded
Even to tbe very quality of my lord...
And to bis bonours and his valiant parts
Did I my soul and fortunes consecrate

I. 3.251-2 et 254-5
Nombreuses sont, dans la tragédie, les allusions à la bravoure et à la valeur du More : coup sur coup, le Premier Sénateur et le Doge le qualifient de vaillant (I. 3. 47 et 48), l’opinion publique le considère comme plus capable de protéger Chypre contre les Turcs que le Gouverneur en fonctions, Montana, à qui il vient succéder (I. 3, 222 sqq.) lequel convient lui-même que
« Cet homme commande en soldat accompli ».
II. 1, 35-36
à quoi fait écho Cassio lorsque bientôt après, il va lyriquement invoquer la divinité en sa faveur :
« Grand Jupiter, garde Othello
et gonfle sa voile de ton souffle puissant
afin que de son fier navire il réjouisse cette baie,
halète d’amour aux bras de Desdémone,
renflamme nos courages éteints et rassure Chypre tout entière, »
Great Jove, Othello guard,
And swell his sail with thine own power breath,
That he may bless this bay with his ship,
Make love’s quick pants in Desdemona’s arm,
Give renew’d fire to our extincted spirits,
And bring all Cyprus confort.

II. 1, 77-82


Son pire ennemi Iago même convient de ses capacités éminents « bien qu’il le haïsse, » et après l’avoir traité de « cheval de Barbarie » (I. 1, 112), il avoue que l’on n’a pas un autre chef de son envergure :
Another of his fathom they have none.
I. 1, 153.
Et ce n’est pas par des louanges seulement que l’on atteste la noblesse d’âme du More : mais toute sa conduite, d’un bout à l’autre,- mise à part, bien sûr, la crise horrible où il « perd la tête » [7], qui commence, au reçu de la lettre de rappel à Venise, par la gifle à Desdémone, et qui s’achève par sa mort - tout le reste de ses discours, tous ses sentiments, et sa douleur même à l’instant où il croit faire œuvre de justicier, tout en lui témoigne de la grandeur foncière de son coeur. Son crime même, il n’en est pas responsable, il y est poussé, entraîné, excité, aiguillonné par les menées sataniques de Iago, et c’est en malheureux affolé qu’il le perpètre, non en assassin conscient de ses actes. Par deux fois Iago est obligé de confesser le bon caractère de celui qu’il « ne peut souffrir », d’abord dans une réflexion qu’il se fait a lui-même, et où il est donc totalement sincère :
« Le More est d’une nature franche et ouverte
Qui croit honnêtes les gens qui seulement le semblent ».
The Moor is of a free and open nature
That thinks men honest that hut seem to he so

I. 3, 397-8
puis plus loin :
Le More...
Est d’une nature constante, aimante, noble »
The Moor...
Is of a constant, loving noble nature.

II. 1, 286-7
Enfin ce n’est pas par concupiscence et sous l’aiguillon de la chair, ce n’est pas parce qu’il est un « More Lascif », lascivious comme argumente Roderigo, I, 117, ou « paillard » lusty, II. 1, 304 qu’il a « séduit » Desdémone, ainsi qu’on l’on accuse d’abord : car ce sont des calomnies que crient Iago et Roderigo dans la nuit au père de la jeune fille :
a) « Voici, voici, juste en ce moment, qu’un vieux bélier noir couvre votre blanche brebis ».
Even now, now, very now, an old black ram
Is tupping your white ewe

I. 1, 89-90
b) Un cheval de Barbarie couvre votre fille... »
Your daughter covere’d with a barbary horse
I. 1, 112 c)
Votre fille et le More font présentement la bête à deux dos »
Your daughter and the Moor are making the best with two backs.
id. v. 118
Or Iago sera obligé de l’avouer, au débarquement à Chypre, au IIe Acte, ces accusations étaient fausses :
« Il n’a pas encore fait joyeuse nuit avec elle »
II. 3, 16
écho involontaire aux propos d’Othello à Desdémone :
« La jouissance (du mariage) est encore à venir entre toi et moi »
II. 3, 10


Tout en lui est donc généreux et pur, et il ne voit pas le mal, qui lui est étranger. A-t-il le sentiment de sa négritude ? Il n’en semble aucunement complexe, - et pourquoi le serait-il ? On le traite avec une grande déférence et une profonde admiration : il est, au milieu de ces Vénitiens, l’un d’eux, un égal en tant qu’homme, un supérieur en tant que général, et dans le privé un cordial ami, l’objet de la sympathie de tous. Une seule fois, il a un pincement au coeur en songeant à son teint, et à son âge : dans ces instants d’intense désespoir où l’a jeté le venin d’Iago : son teint, son âge ne seraient-ils pas les raisons de l’infidélité de Desdémone ?
Peut-être est-ce parce que je suis noir...
Parce que je dévale
La pente des années...
Qu’elle me delaisse...
Haply for I am black...
... Or for I am declined...
Into the vale of years...
She’s gone...

III. 3, 263-267
Plainte déchirante de l’homme qui se croit rejeté, lui-même éperdu d’amour, et qui cherche en lui les torts possibles, en sa propre personne les désavantages à incriminer. Mais il a fallu les insinuations perfides de Iago pour le conduire là, en lui révélant que Desdémone aurait pu choisir « maint parti de son teint » et comparer son faciès (= de nègre) à ceux de ses compatriotes, et se repentir... ». Autrement, pris par l’action, par ses responsabilités et par son amour, il n’avait cure de ce qui le différenciait des Vénitiens, il n’y songeait même pas. Et nul autour de lui, dans la pièce, ne semble y prêter attention.
Le meurtre de Desdémone n’a rien à voir non plus avec les origines africaines du More, et Shakespeare n’a pas choisi exprès un Noir pour en faire le type du jaloux cruel, car Othello n’est ni l’un ni l’autre : la jalousie n’est pas innée en lui, au contraire, c’est un sentiment qui lui est étranger, il le proclame bien haut :
« Crois-tu que je voudrais me faire une vie de jalousie ?
... On ne me rendra pas jaloux en disant que ma femme est jolie, qu’elle aime la bonne chair et le monde, qu’elle a le parler libre, chante, joue et danse bien. Là où est la vertu, ce sont autant de vertus nouvelles ».
III. 3, 177 et 183-6
Non, l’affreux soupçon lui est instillé goutte par goutte par Iago, - et c’est Iago l’envieux, c’est lui qui a du fiel dans le cœur. Certes, à partir du moment où il se met à croire Desdémone infidèle, Othello profère des menaces et des injures affreuses, - pas plus affreuses sans doute que n’en eût dit ou exécuté tout mari trompé de l’époque ; et d’ailleurs il faut garder à l’esprit qu’il est un soldat, qu’il a vécu dans les camps et non dans les salons, et que de toute façon, il est d’un siècle aux mœurs rudes et violentes. Mais il n’est pas un violent par nature : la colère qui monte en lui jusqu’à la fureur n’est pas dans son caractère, elle est savamment et artificiellement attisée en lui. La mort qu’il inflige est cruelle, l’acte, mais non l’homme. Ailleurs, en fait de cruauté, bien d’autres terribles figures du théâtre de Shakespeare (et en général du théâtre élisabéthain) lui en raviraient la palme : les Lady Macbeth, Claudius oncle d’Hamlet, le fils de Gloster, dans King Lear, et Richard II et III...
Iago lui-même, pourquoi, seul entre tous, hait-il le More ? Pas du tout par racisme. Il ne le hait ni en tant que Nègre, ni même en tant qu’homme, - il lui reconnaît, on l’a vu, toutes ses qualités. Non, c’est à son chef hiérarchique qu’il en a. Il lui en veut par arrivisme contrarié, et sa rancune ne serait pas moindre envers un supérieur blanc, envers un Vénitien de vieille souche, bref envers quiconque eût décidé la promotion de Cassio au poste qu’il briguait lui-même, de « second » du général : ce Florentin Cassio, a great arithmetician, ricane Iago méprisant et hargneux :
« Un type...
qui n’a jamais rangé un escadron en bataille, et ne s’y connaît pas plus à la manœuvre qu’une filandière ».
A fellow...
That never set a squadron in the field, Nor the division of a battle knows Nore than a spinster.

I. 1, 19-24
Injustice et passe-droit, cette nomination a été faite à son détriment, à lui, Iago : c’était à son tour de monter en grade, à l’ancienneté. Il le démontre en détail à Roderigo, lui exposant toutes les bonnes raisons de son animosité envers son général.
Ce dernier ne se doute de rien, il n’a pas conscience d’avoir fait tort à son « enseigne », que dis-je, il n’a que de l’estime pour l’« honnête Iago », comme il le nomme toujours, et ce, jusqu’à l’Acte V, sc. 11, juste avant qu’on ne lui dessille les yeux : funeste estime, puisqu’elle l’aveugle sur la noirceur du personnage, et lui inspire confiance en ses paroles captieuses.
Bref, l’origine raciale d’Othello n’entre pour rien dans les motivations premières de la haine d’Iago. A peine un peu de racisme transparaît-il dans la première scène de la pièce, où il s’agit de réveiller en pleine nuit et d’émouvoir le vieux Brabantio contre un prétendu ravisseur ou suborneur de sa fille, circonstance où tous les arguments sont bons pour susciter l’inquiétude et les craintes d’un père. Mais ses invectives sont sans écho : Roderigo même n’en reprend pas une, et dans tout le reste de l’action, y compris quand le meurtre de Desdémone est découvert, pas un des protagonistes n’accuse une quelconque « sauvagerie » chez Othello, pas un mot de réprobation ne vise sa négritude. Emilia le traite de stupide et d’idiot : c’est sans rapport avec sa couleur et sa race.

Une lignée royale

Et qu’on ne pense pas non plus qu’Othello s’est « blanchi » en devenant chrétien, - ou en l’étant de naissance, comme le suppose F. Baldensperger (op. cit.). Il ne semble pas que ce point ait guère importé à l’auditoire du Théâtre du Globe, puisqu’on ne révèle que très incidemment qu’il a reçu le baptême, et très tard, à la fin du IIe Acte (II. 3, 349). Son appel au calme, lors de la rixe nocturne, son exhortation à la pudeur chrétienne, for Christian shame (II. 3, 172) s’adressait aux bagarreurs et le laissait lui-même hors de question. Il ne témoigne vraiment de sentiments chrétiens personnels que, paradoxe, justement quand il tue Desdémone : curieux moment pour les manifester ! Et ils n’étaient plus d’un grand poids, alors, s’il en avait été besoin pour donner à son acte ou à sa personne des « circonstances atténuantes » S’il eût passé pour fondamentalement barbare depuis le début de la pièce, faire apparaître sa foi à l’instant même de son crime n’eût pas été très glorieux pour celle-ci. Mais précisément, un Nègre ne passait pas alors pour un Barbare. On se faisait une haute idée des Royaumes africains, et de leurs Rois : or, ne l’oublions pas, Othello descend d’une lignée royale, cela, on l’apprend dès le début, et c’est de plus bien plus grande conséquence :
« Je tiens la vie et l’être
d’hommes assis sur un siège royal,"
I fetch my life and being
From men of royal siege.

I. 2, 21-22
On ne devait d’ailleurs point s’étonner qu’un Nègre pût être chrétien : Portugais et Français s’occupaient depuis longtemps à évangéliser les Noirs d’ Afrique Occidentale, spécialement ceux du Royaume du Bénin, du bassin du Zaïre, etc.
La question religieuse est donc tout à fait au second plan dans Othello, et ne sert ni d’excuse ni de paravent à la négritude du héros, qui n’a aucunement besoin d’une « couverture » de cet ordre pour se rendre sympathique : sa présence, son rôle, son caractère n’ont rien a priori d’antipathique pour le public anglais.
Car il faut se rendre à l’évidence : quand Shakespeare a créé ce prince généreux- tombé dans la fureur et le crime, il l’a clairement montré candide et abusé, jeté malgré soi hors de sa nature, et il attribue nettement la responsabilité du mal à Iago le blanc, - blanc à l’âme fuligineuse. Son More est un homme au grand cœur, sur tous les plans, avec la démesure que cela implique. Nègre, noir, lippu, il l’adopte tel quel sans nulle réticence, et même l’exalte : c’est dire que pour lui, et pour son temps (car un auteur dramatique ne heurte pas de front l’opinion des spectateurs, et autrement nous le saurions), la négritude d’un homme n’évoquait nulle idée d’infériorité, nulle répulsion, et ne pose-t-il pas même de problèmes.
Et que cet homme soit général des armées et de la flotte, nommé de surcroît gouverneur de Chypre, ne fait ni scandale ni sensation, c’est dans l’ordre des choses, s’il en a les capacités. Or prenons-y garde, c’est Venise dont il s’agit, non le brumeux royaume d’Hamlet ni l’île de Prospero, mais la ville prestigieuse des Doges, l’opulente cité plus belle que le Londres des Tudors, devenue depuis la chute de - Constantinople le bastion avancé des Chrétiens, leur fer de lance contre les Turcs. Quel honneur donc, quelle gloire pour celui à qui la Sérénissime République remettait son sort entre les mains, - et avec le sien celui du monde occidental, de la Chrétienté tout entière ! Alors, si sa valeur lui mérite une telle charge, qu’importe que cet homme soit blanc ou noir ? Or le choix de Shakespeare était libre, aucun fait historique, aucun personnage réel ne lui fournissant un modèle ne varietur. Au contraire c’est lui qui a ajouté tout l’arrière-plan historico-politique situant l’action en 1570, lui, qui a encadré son drame psychologique dans tout un contexte précis de lieux, de temps, d’événements connus, mais n’imposant nullement, que dis-je, excluant, si l’on respectait les données authentiques, l’image d’un général nègre à Venise. Il lui était donc totalement loisible de rompre avec l’obscure Nouvelle italienne, inconnue en Angleterre, d’écarter le More de Cinthio, et d’élire un beau guerrier blanc pour héros de sa pièce, un Lohengrin. Non pas : il le conserve Africain, bien typé, sans équivoque ni faux-fuyants, et lui décerne ces grades et dignités éminentes que les Etats d’Europe refuseront aux Noirs au XIXe siècle.
Il n’y a pas d’édulcoration possible, et quand en 1792 le pâle Ducis, transposant l’œuvre en français, prêtera à son Othello un teint jaune et cuivré « pour ne pas révolter l’œil du public et surtout celui des femmes », s’il obéit aux absurdes « bienséances » de son temps, - par là même, prétendant traduire Shakespeare, selon l’adage - il le trahira, témoignant aussi de la sorte que les idées auront changé, et qu’en l’occurrence le Siècle des Lumières sera sur ce point bien obscurantiste. Le public français, sous la Révolution même, était-il donc si délicat qu’on dût rompre avec le modèle Shakespearien ? Dérapage d’ailleurs passager, puisque dès 1829, Alfred de Vigny, reprenant le sujet avec plus d’envergure que Ducis, rendra au More de Venise sa couleur originelle conformément à la tradition.
En vérité, il ressort de l’étude précise du texte de Shakespeare que l’époque élisabéthaine, brutale par ailleurs, était du moins étrangère à ces préjugés d’orgueil ethnique qui devaient apparaître plus tard et traîner dans les esprits jusqu’à nos jours ; et que, non infectée encore de théories d’inégalité et de discrimination, elle était même, semble-t-il, indifférente au sentiment de la différence raciale.


[1] La plupart des traductions ici présentées sont celles de l’édition des Tragédies de Shakespeare par Pierre Messiaen, Paris, 1941, Desclée, De Brouwer, à l’exception de quelques-unes, marquées d’un astérisque, par lesquelles j’ai cru devoir serrer de plus près le texte anglais.

[2] (Shakespeare) meant to invest his Moorish hero with all of the personal attributes, as well as with all of the moral characteristics of the negroes as they were known to Englishmen in Sbakespeare’s days. L. Hutton, The Negro on the stage, dans Harper’s Monthly Magazine, U.S.A., June 1889, n° 79, p. 131-145.

[3] D’après Roland Lebel, Le Maroc chez les auteurs anglais du XVIe au XIXe siècle, Paris, 1939.

[4] R. Lebel, op. cit.

[5] F. Baldensperger, Was Othello an Ethiopian ? dans Harvard Studies & Notes on Philology & Literature,Cambridge, n° 20, pp. 3-14.

[6] Si toutefois Titus Andronicus est bien de Shakespeare, ce qui est fort contesté. Et dans la négative, disparaîtrait de notre liste le seul personnage demi-nègre antipathique.

[7] Are his safe ? Is he not lightof brain ? demande Lodovico, IV, 1, 269




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