Accueil > Tous les numéros > Numéro 8 > Notes > QUARANTE ANS DE MON MAOISME, EtIEMBLE GALIMARD 467 PAGES



QUARANTE ANS DE MON MAOISME, EtIEMBLE GALIMARD 467 PAGES
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 08
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Jean-Pierre BIONDI

René Etiemble n’est pas le premier à brûler ce qu’il a adoré. Ainsi en va-t-il souvent de l’adepte de toute approche quelque peu mystique d’un problème, - révolution comprise : Etiemble n’avoue-t-il pas avoir vécu « un marxisme de croyant » ?
Ce qui fait l’intérêt de « Quarante ans de mon maoïsme » n’est donc pas tant la démarche que, avouons-le, la personnalité de l’auteur. Cet universitaire brillant, dont la liste des œuvres publiées n’occupent pas moins de deux bonnes pages (sans que lesdites œuvres aient toujours rencontré la résonance qu’elles auraient méritée), ce grand exégète de Rimbaud, cet érotique avant la mode (voir « Blason d’un corps »), ce pourfendeur inspiré de l’impérialisme anglophone à travers le « franglais », ce plus que sexagénaire avant-gardiste, enfin cet incomparable connaisseur de la culture chinoise, fut, entre autres et en 1934, avec André Malraux, alors trotzkyste, et Paul Vaillant-Couturier, communiste « orthodoxe », l’un des fondateurs en France d’une association de soutien à la révolution chinoise et à Mao- Tse-Toung.
Il nous restitue aujourd’hui, sous forme d’autocritique au second degré, dans un style inimitable fait d’humour et de dérision, les pièces du procès qu’il s’intente à lui-même et qui le conduit au terme de quatre décades à cette phrase (définitive ?) de 1975 : « Je ne lirai désormais plus une ligne de Mao ».
Que s’est-il passé ? Deux idées forces semblent résumer ce torrent politico-socio-littéraire, que nous énoncerons ainsi :
1°) - la « révolution culturelle » et son ornement fondamental la, « pensée mao-tsé-toung » n’aboutissent, en fait qu’au tarissement d’une civilisation parmi les plus riches et les plus foisonnantes.
2°) - le communisme en Chine s’étant dévoyé vers le national-communisme, le meilleur moyen de servir la nécessaire révolution dans ce pays consiste à prendre vis-à-vis de son leader, « grand timonier » vieillissant, des distances suffisamment respectueuses pour préserver notre lucidité et notre esprit critique.
On reconnaît évidemment là, à l’heure où le maoïsme suscite bien des engouements - jusqu’aux plus suspects, sans doute - une manifestation de ce non-conformisme dont Etiemble s’est fait une seconde nature.
Il est vrai que dans cet agencement chronologique de textes présentés comme autant de sketches (« Je me démasque en accordant au bouddhisme une importance abusive », « Je porte l’horreur à son comble en admirant l’érotique en Chine », « J’aggrave mon cas en célébrant l’art de la Chine esclavagiste et féodale », etc.), l’ironie la plus désabusée le dispute à l’admiration pour les réalisations des révolutionnaires de la « Longue Marche » et, parallèlement, au culte que l’écrivain porte à « l’une des plus grandes civilisations que les hommes se soient donnée ».
A force pourtant, quelque chose, qui n’a rien à voir avec le retournement de situation indiqué, finit par gêner aux entournures. Il est ma foi possible que la Chine renie avec excès un passé, une histoire, une littérature et un art qui font indiscutablement partie du patrimoine et de l’âme de ce grand peuple, et, dans ce cas, on peut difficilement la suivre, même si le passé en question demeure lié dans les mémoires à d’autres excès, - et autrement injustifiables. Ce qui gêne un peu, c’est le sentiment, retiré de tant de diatribes et d’invectives, que l’audience et la (relative) vulgarisation des thèses maoïstes frustrent Etiemble, comme si, après en avoir été l’un de leurs courageux révélateurs en Occident, il entendait garder sur leur diffusion une sorte de droit de préemption. J’en veux pour preuve maintes outrances verbales à l’égard de ses épigones indésirés du maoïsme français : Philippe Sollers, ou Julie Kristeva, par exemple, qu’il gratifie d’attaques sans grand rapport avec le sujet. Ce qui ne va d’ailleurs pas sans contredire les passages où, à l’unisson de ses « disciples », le professeur rend hommage à la Chine d’aujourd’hui :
« Outre que, pour la première fois depuis cent cinquante ans, la Chine entière est unifiée, administrée par des Chinois compétents et actifs, outre qu’elle compte déjà parmi les cinq ou six pays avec lesquels il faut compter, en attendant l’heure, plus prochaine qu’on ne pense, où elle deviendra et de loin la première puissance du monde, la Chine de Mao Tsé-Toung représente, politiquement et moralement, je dis bien : moralement, un progrès certain par rapport à celle de Tchang. Le gouvernement de Mao-Tsé-Toung est le seul, depuis un siècle et demi, qui fasse avec sérieux un effort pour les humbles. Cet effort, je l’ai de mes yeux vu en 1957. A supposer même que le régime fût aussi autoritaire, aussi tyrannique, oui, que celui de Tchang, du moins cette rudesse se propose-t-elle pour fin de nourrir les affamés, et de vêtir ceux qui sont nus, de loger ceux qui dorment au clair de lune, et de rendre au peuple chinois quelque fierté de son passé, quelque confiance en son avenir. Pour apprécier Mao-Tsé-Toung, il ne faut pas le comparer au président de la Confédération helvétique ou au roi de Suède. Il faut le situer dans l’histoire d’un pays depuis cent ans exploité, bafoué, humilié par les puissances occidentales ».
Qu’on romantise l’écriture, qu’on excommunie Confucius, qu’on renie le bouddhisme, qu’on bannisse l’érotisme ou proscrive l’art esclavagiste, concourt certes à une sensible déperdition culturelle, mais la plus grande tyrannie qu’endure un peuple n’est-elle pas d’abord celle de la famine, de la corruption, de la dépendance, dont tout laisse penser que la Chine s’est radicalement débarrassée, quoique au prix d’une discipline de pensée qu’un intellectuel, surtout occidental, a peine à supporter ?
Mais quoi ! Etiemble oublierait-il donc ce qu’a fait la Chine communiste pour rester elle-même ? à commencer par se démarquer du « modèle russe », et par substituer l’initiative et le consensus à l’oukase et à la contrainte par corps ? Que tout régime soit entâché par son existence ou son fonctionnement, que toute pensée soit un jour victime de son rayonnement, qu’une personnalité hors échelle limite par sa dimension même le débat, qui ne le sait ? Fallait-il quarante années pour en faire la découverte ? Et celle-ci suffit-elle à enlever à la Chine, comme à Etiemble, ses « derniers espoirs » ? à condamner « l’espérance socialiste » ?
Le livre d’Etiemble doit être pris pour ce qu’il est : un passionnant document historico-culturel, œuvre d’un esprit infatigable et original. Non point pour ce qu’il n’est pas : un verdict politique.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie