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LA TELE-FISSION RENE BERGER CASTERMAN 210 PAGES
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Ethiopiques numéro 08
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Jean-Pierre BIONDI

En sous titre : « Alerte à la télévision ». René Berger est conservateur de Musée, professeur d’Université, expert international et producteur de télévision. Un homme occupé, on l’imagine, qui trouve cependant le temps de multiplier et de polir formules et métaphores : « endoctrinement électronique », « espace fiduciaire », « machines à rêver », « macro - méso-micro- TV », « télé-urgie », « technorétine »,etc... Mais qu’y a-t-il, derrière ce miroitement de mots, susceptible de nous alerter mieux, ou autrement, que ne l’ont fait déjà bien des exégètes du phénomène audio-visuel ?
La thèse de René Berger consiste à dire que la télévision est en train de provoquer une « fission » de la culture qui n’a rien à envier (tout de même...) à celle de l’atome. La désintégration serait due au fait que, pour la première fois dans son histoire, l’homme se voit « bombardé » par une foule de messages échappant aux circuits traditionnels et sécurisants (école, langue, nation, etc...), l’« énergie » alors libérée engendrant un véritable Hiroshima culturel, pour demeurer dans l’analogie. En s’installant chaque jour chez nous à l’heure du potage, le présentateur du Journal Télévisé nous devient plus familier que notre voisin de palier. On mesure les conséquences : l’événementiel supplante le symbolique, la représentation se fait « actualisation ». De plus, la concentration des média de masse entre les mains de l’Etat ou de grands groupes capitalistes facilite une « technomanipulation » dont la télévision américaine offre le modèle. L’imaginaire, dit encore R. Berger, est « à l’encan », puisque dans la « mediasphère » les informations circulent comme la monnaie aux guichets des banques, créant une dimension biosociologique nouvelle. « L’environnement-média » est devenu notre communauté planétaire, la télévision, notre néo- « cathédrale audio-visuelle ».
Sommes-nous, demande l’auteur, condamnés à « flotter dans le cosmocéphale comme des méduses perfectionnées », ou au contraire « en mesure de répondre au défi » ? Seule, ajoute-t-il, l’émergence de nouveaux modes de penser peut encore nous permettre de répliquer affirmativement au second volet de l’alternative. Toutefois, nous en sommes fort loin : aux Etats-Unis (pourquoi cette inlassable référence ?), les textes devaient faire de la télévision l’instrument rêvé de la culture démocratique ; hélas, le petit écran américain s’est mis au service absolu du négoce et du profit, le taux d’écoute décide, par annonceur interposé, du sort des émissions. Chacun s’en indigne, nul ne trouve la riposte urgentissime.
Indépendamment d’un goût immodéré pour les tournures qui font « tilt » souligné plus haut, l’ouvrage de René Berger appelle une remarque générale : pour jouer aussi sur les mots, nous dirons que l’éminent professeur semble bien avoir découvert l’Amérique. Il y a belle lurette qu’ici et là sociologues, chercheurs, professionnels (de Pierre Schaeffer à Dumazedier de Thibau et d’Edgar Morin à Abraham Moles, pour ne citer que ceux que j’ai lus) ont tiré la sonnette et analysé les périls que l’usage anarchique de l’image fait courir à toute culture. Jongler avec le vocabulaire ne suffit donc pas à renouveler la pensée. A la limite on est en droit de se demander si René Berger ne sacrifie pas surtout au catastrophisme culturel fort à la mode dans l’intelligentsia internationale. Il est toujours de bon ton chez les mandarins qui ne négligent pas pour autant de s’y montrer aux foules, d’incriminer la télévision, média de masse par excellence. On peut alors se laisser aller à penser qu’ils cèdent à on ne sait quel sentiment élitiste et que c’est la popularité même du spectacle télévisuel qui incite nos clercs à faire la fine bouche. Mais ne soyons pas désobligeant : d’autant que notre propos n’est pas de défendre l’indéfendable outil d’asservissement et de dépersonnalisation que constitue la télévision commerciale façon outre-atlantique. Seulement, ce qui paraîtrait particulièrement novateur serait d’avancer sinon la, du moins une solution. Or, la télévision posant, comme l’ensemble des moyens d’information et d’éducation, un problème de société, nous avons affaire à un problème politique. Et c’est ici que j’adresserai à René Berger l’essentiel de ma critique : son livre est un livre apolitique, un livre cache-cache. Ce n’est pourtant pas hasard si l’actuel, c’est-à-dire l’éphémère, l’instantané, voire l’anecdotique, l’emportent toujours sur l’originel. La volonté de destruction culturelle dévoile à merveille les fins du système social dans lequel nous évoluons : conditionnement de l’individu dans le cycle production - consommation, mutilation historico-culturelle de l’humanité par standardisation de modèles et de pratiques de vie nécessaires au renforcement et au développement du capitalisme et de l’impérialisme.
Cela dit, il est un autre point en ce sujet qu’il convient de ne pas éluder, et que j’appellerai la coquetterie du passéisme. Pour ceux qui n’ont pas l’occasion de la parcourir, la télévision, aussi imparfaite et manipulée soit-elle, constitue, on ne doit pas l’oublier, une fenêtre inespérée sur le monde. En ce sens, l’évocation répétée et nostalgique de la « société de voisinage » d’autrefois trouve aussi ses limites. Il est quand même symptomatique que les plus intransigeants champions du retour et de la fixation sur des sociétés closes, leurs mythes et leurs valeurs, soient presque inévitablement des intellectuels qui sillonnent les continents. Comme si la Connaissance, aujourd’hui, n’exigeait pas le double mouvement dialectique de l’enracinement et de l’ouverture...
Encore une fois, la lutte est à mener de l’intérieur, sauf à se réfugier dans quelque aristocratique combat d’arrière-garde. La télévision est une donnée du temps : c’est à partir de cette réalité qu’il faut l’orienter vers le développement intégral de l’homme pour parvenir à ce que René Berger nomme, par une de ses expressions les mieux venues, « une écologie de la communication », et empêcher que se précise ainsi la « fission » qu’il annonce.





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