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TOMBOUCTOU ET L’EMPIRE SONGHAI ; SEKENE MODY CISSOKO ; LES NOUVELLES EDITIONS AFRICAINES.
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Ethiopiques numéro 08
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1976

Auteur : Djibril Tamsir NIANE

De plus en plus les Noirs s’intéressent à leur passé : ils écrivent leur Histoire et interprètent les faits sans à priori - en partant de la vision africaine des choses ; en somme une histoire vue de l’intérieur. On a écrit cette vérité que l’Histoire n’est jamais une science impersonnelle. Au contact des Etrangers qui ont eu à se pencher sur notre Histoire, nous avons pu mesurer à nos dépens l’importance et le rôle de l’Histoire dans l’aliénation culturelle des peuples.
Il faut réécrire l’Histoire de l’Afrique c’est la tâche que s’est assignée la génération de l’indépendance. Voilà le cadre dans lequel il faut placer l’ouvrage du Professeur Sékéné Mody Cissoko « Tombouctou et l’Empire Songhay » paru aux Nouvelles Editions Africaines - Dakar-Abidjan 1975.
Avant d’en venir à cet ouvrage, disons que le Professeur Sékéné Mody Cissoko n’est pas à son coup d’essai. Il est connu depuis longtemps du public scolaire par un manuel d’Histoire encore très en vogue dans nos écoles : Histoire de l’ Afrique Occidentale : Moyen âge à 1850 Paris, Présence Africaine, 1966.
Le public universitaire connaît ses études parues dans le Bulletin de l’IFAN, entre autres : L’intelligentsia de Tombouctou aux XVe et XVIe siècles B. IFAN n° 4 1969 - Famines et épidémies à Tombouctou et dans la boucle du Niger du XVIe au XVIIIe siècles (communication au 2e congrès des Africanistes - Dakar - décembre 1967 B. IFAN 3 1968).
L’ouvrage que nous présentons dans cette brève note est donc la synthèse d’une série de travaux antérieurs enrichis par une expérience personnelle du monde Songhay.
L’ouvrage est fortement charpenté. Bien que n’ayant pas été la capitale politique de l’Empire Songhay, Tombouctou a été tant sous l’hégémonie mandingue que sous l’hégémonie Songhay le haut-lieu de la vie politique économique et culturelle du Soudan. On connaît la fascination que cette ville a exercée sur les Européens avides de percer le mystère du fabuleux Soudan dont ont parlé les géographes arabes.
La ville doit sa renommée et sa richesse à sa position géographique exceptionnelle à l’orée du Sahel et au bord du grand fleuve Niger.


Le Professeur Sékéné Mody Cissoko se fondant sur les Tarikh et les Traditions a su avec bonheur camper cette ville surgie des sables (1ère partie). Avec non moins de bonheur, il nous décrit la ville à son apogée avec le monde grouillant des étudiants autour des mosquées comme Sankoré.
L’étude sur l’organisation étatique sous les Askia est solide. C’est un grand tournant dans l’Histoire africaine que la prépondérance des ulémas dans la vie politique. Mais l’auteur a su mettre les choses en place : jamais les ulémas ou les nobles islamisés n’ont pu entamer le fond nègre songhay. L’échec de l’Islamisation outrancière selon l’auteur réside précisément dans le fait que le fond traditionnel est resté vivace. En 1591, ce furent les princes animistes de la vieille province du Dendi qui surent opposer une résistance victorieuse aux Marocains.
Le Professeur Sékéné Mody Cissoko avec un talent sûr a écrit un chapitre remarquable sur la vie économique. Il apparaît clairement que le fondement du développement économique n’était pas le trafic de l’or et des esclaves, mais bien les activités rurales et artisanales. Ici Sékéné Mody Cissoko renouvelle complètement la question du fondement économique des Empires soudanais. Trop longtemps, on a parlé de commerce de l’or et de l’esclave oubliant qu’il s’agissait là du commerce extérieur. L’auteur a su voir du dedans la vie de tous les jours des hommes ; les métiers ont été étudiés avec munitie.
On reste cependant un peu sur sa faim en lisant le chapitre sur la population (4e partie). « C’est une tentative bien ambitieuse que d’étudier la population au XVIe siècle, car les documents manquent, les statistiques sont impossibles à établir, le mouvement interne et externe de la population insaisissable », page 153.
Outre les données des Tarikhs, les Traditions constituent une source essentielle sur les mouvements de populations. En les passant au crible de la critique, on peut dégager des éléments importants sur le peuplement : l’inventaire des sites, des villages abandonnés signalés par les traditions, les migrations des familles et des clans sont autant d’éléments d’analyse sur le volume de la population.
On peut déplorer aussi que l’étude de la société soit trop succincte, il est vrai par ailleurs que l’auteur a fait une étude sérieuse des éléments de la société dans la 2e partie quand il traite de l’organisation de l’Etat.
Somme toute, nous avons ici la première synthèse sur l’Empire Songhay avec le rôle éminent joué par Tombouctou aux XVe -et XVIe siècles.
Sékéné Mody Cissoko n’a nullement sacrifié à la tendance facile de magnifier l’Histoire africaine. Il cerne les faits, les analyse. Voilà qui est scientifique. Si au bout on s’aperçoit que l’Histoire comporte de hauts faits dignes d’exalter les hommes, c’est tant mieux.
L’art et la maîtrise de Cissoko sont gage que les Africains sont aujourd’hui les seuls habilités à étudier de l’intérieur l’Histoire de l’Afrique.





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